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Full text of "Voyage en Sibérie, contenant la description des moeurs et usages des peuples de ce pays, le cour des rivières considérables ... avec tous les faits d'histoire naturelle qui sont particuliers à cette contrée"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/voyageensibrie12gmel 


VOYAGE 

E  N 

SIBERIE. 


TOME  PREMIER. 


*.' 


as 

1767 


VOYAGE 

E  N 

S  IBÉRï  E^ 

CONTENANT  LA  DESCRIPTION 

des  mœurs  6c  ufages  des  peuples  de 
ce  Pays,  le  cours  des  rivières  confî- 
dérables ,  la  fituation  des  chaînées  de 
montagnes ,  des  grandes  forêts  ,  des 
mines ,  avec  tous  les  faits  d'Hilloire 
Naturelle  qui  font  particuliers  à 
cette  contrée. 

Tan  aux  frais  du  Gouvernement  Rujfe  ,  par 

M,  GMELIN,    PrcfiJJeur  de  ChymU 

&  de  Botanique, 

Tradu6lion  libre  de  roriginal  allemand,  par 
M.  de  Keralio,  premier  Aide -Major, 
à  l'Ecole  Royale  Militaire  ,  ôc  charge'  d  en- 
feigner  la  Tactique  aux  Elevés  de  cette 
Ecole. 

TOME    PREMIER, 

A    PARIS, 

CLez  D  E  S  A  I  N  T  ,   Libraire  ,   rue  du  Voiù 
Saint  Jaccjues, 


M.   D.  C  V-.    LX  Vil. 
AyecApprohacion,  &  Privilège  du  Roî^ 


<^^  mm  w^  mm  mmi^ 

AVERTISSEMENT 

jD6/  traducteur. 

J'avois  deftiné  cet  ouvrage  à 
faire  partie  de  celui  qui  parut 
il  y  a  quelques  années ,  fous  le 
titre  de  ColUclion  de  differens 
morceaux  fur  rHlJlolre  civile  èC 
naturelle  ,  des  pays  du  nord.  Une 
longue  maladie  m'ayant  empê- 
ché de  continuer  celui-ci  ,  & 
durant  ce  long  temps  5  le  Li- 
braire qui  s'en  étoit  chargé  , 
ayant  fuivi  d'autres  vues  ,  j'ai 
pris  le  parti  d'en  donner  la  fuite 
en  volumes  féparés?  &  je  com- 
mence par  le  voyage  de  M. 
Gmélin,  en  Sibérie. 

J'ai  traduit  cet  ouvrage  aveq 
tant  de  liberté,  que  je  dois  dire 
les  raifons  que  j'ai  eues  de  le 
faire  ainfî.  L'original  efl  en  qua- 

aiij 


vj        Avertissement; 

tre  gros  volumes  în-8^.  Je  Taï 
réduit  à  deux  în-12.  Quelle  que 
folt  la  prolixité  qu'où  fuppofe 
dans  fauteur  ,  on  aura  peine  à 
croire  que  la  moitié  de  fon  ou- 
vrage folt  Inutile,  &  Ton  pourra 
au  premier  abords  me  foupçon- 
ner  d'avoir  retranché  des  cliofes 
întérefTantes.  Cependant,  jecrols 
pouvoir  dire  avec  aïïurance,  que 
tout  ce  que  j'ai  fupprlmé  auroit 
été  pour  nous  très  ennuyeux. 
L'auteur  a  donné  à  fon  ou- 
vrage 4a  forme  feche  &  défa- 
gréable  de  journal  :  afin  d'éviter 
ce  défaut,  j'ai  divifé  ma  traduc- 
tion en  chapitres ,  &  lai/Té  dans 
l'original  les  dates  Inutiles.  Il  rap- 
porte fcrupuleufement  les  noms 
de  tous  les  hameaux,  villages 
&  bourgs  où  il  a  pafFé  :  cette 
exaftitude  géographique  de- 
volt  plaire  aux  PvuiTes ,  pour  qui , 
principalement,  M.  Gmélinécri- 
>^oit  :  elle  peut  être  de  quelque 


A  V  E  R  T  1  s  s  E  M  E  N  t:       vÎ^ 

avantage  aux  officiers  ou  aux 
marchands  qui  voyagent  en  Si- 
bérie ,  mais  ne  préfenteroit  à  la 
plupart  des  leÊteurs  François  j 
qu'une  fuite  infuppor table  de 
fons  extraordinaires  pour  eux, 
&  peu  leur  importe  fi  l'on  trouve 
en  Sibérie  ,  Biélakovskaïa  ,  & 
Otiafchkaïa  ,  &  Schalafchnaïa- 
Krepoft,  &  Orlovo  Gorodif^ 
chtche,  &  tant  d'autres  petits 
hameaux  ,  qui  félon  l'ufàge  du 
pays,  changent  quelquefois  de 
nom.  Le  petit  nombre  de  lec- 
teurs que  ces  détails  pourroient 
récréer  ,  trouveront  à  fe  fatif* 
faire  dans  l'original,  ou  conflil- 
teront  l'atlas  ruffe. 

M.  Gméiin  qui  eft  excufable 
de  les  avoir  donnés  ?  ne  l'eft  point 
à  l'égard  de  plufieurs  autres  dont 
il  a  rempli  fbn  journal;  il  faut 
eiïiiyer  avec  lui  les  orages,  les 
vents,  les  pluies,  les  neiges,  8c 
la  date  du  jour  ;  il  faut  s'arrêter 


vlîj     Avertissement; 
aux  endroits  où  il  dîne ,  où  il 
foiipe  5  où  (es  chevaux  mangent  , 
où  ils  font  changés;  il  faut  com- 
pter dans  ks  villes ,  les  bâtimens 
publics,  les  boutiques,  les  cha- 
pelles, les  églifes  dédiées  à  Saint 
Nicolas  ;  dans  les  fonderies ,  tous 
les  fourneaux  &uftenfiles  de  diffé- 
rentes efpeces  ;  dans  les  falines, 
toutes  les  pièces ,  tous  les  inftru- 
mens  dont  on  y  fait  ufage,  quoi- 
qu'ils fbient  connus  de  tout  le 
monde.  On  voit  qu'en  enta/Fant 
ainfi  tout  ce  qu'on  a  fait,  dit  &  vu 
durant  un  voyage  de  dixans,ileft 
aifé  de  faire  quatre  gros  volumes  ; 
mais  on  voit  auflî  qu'il  eft  poflî- 
ble  d'enôter  plus  de  moitié,  fans 
faire  tort  à  fes  Ledeurs.  Afin 
que  ceux  qui  voudront  bien  lire 
mon  ouvrage  ,    n'aient  aucun 
regret  de  ce  que  j'ai  cru  devoir 
omettre,  je  vais  en  traduire  un 
morceau  par  lequel  ils  puifTent 
juger  du  relie.  «  Nous  laifTâmes 


Avertissement,      ix 

»  à  Sélenghinsk ,  dît  M.  Gméiin, 
j>rafrocié  Trétiakov,  pour  faire 
»  en  notre  abfence  des  obferva- 
»  tions  fur  le  temps.  Nous  alla- 
>)mes  jufqu'au  village  de  Soui, 
»  qui  eft  à  feize  verlles  au-def- 
»  fous  de  la  ville,  &  là  nous  man- 
»  o;eâmes  à  midi.  Nous  voulions 
5)  aller  le  foir  encore  plus  loin  ; 
»  mais  un  vent  de  nord  violent 
»  nous  en  empêcha.  Selon  Tufage 
»  du  pays,  les  bateaux  n'avoient 
»pas  d'autre  gouvernail  qu'un 
5)  baliveau  avec  lequel  on  peut 
»  en  quelque  manière ,  conduire 
»le  bateau  par  un  temps  calme; 
5>  mais  on  ne  peut  pas  le  faire  par 
))  le  moindre  vent ,  fiir-tout  lorP- 
2)  que  le  bateau  eft  un  peu  gros. 
»Nous  fûmes  donc  obligés  de 
»  nous  arrêter  5  &  après  que  nous 
»  fumes  arrivés  au  village  de  Ki- 
»  balina,  qui  eft  fur  la  rive  orien- 
»  taie  delà  Séienga,  &  que  nous 
»  y  eûmes  dîné  ?  nous  éprouvâmes 

av 


X        Avertissement. 

a)  la  même  chofe  que  le  jour  pré- 
»  cèdent ,  car  le  vent  ne  nous 
>^  laifla  pas  avancer  plus  d'un  demi 
»  verfte  :  nous  nous  vîmes  obli- 
j>  gés  de  nous  arrêter  vis-à-vis 
x>  d'un  rocher  fauvage  &  efcarpé, 

»  qui  a  nom  baran Nous 

»  paflames  auflî  devant  un  lac 
>^  nommé  Kolpinnoïe  ou Narang- 
y>  nor  que  nous  laiflames  à  gau- 
y>  che  5  &  l'on  nous  dit  qu'il  y  en 
»  avoit  encore  deux  de  mêms 
»  nom,  loin  du  chemin,  du  même 
»côté.  Enfuite  nous  pafTâmes 
>^  quelques  petits  ruifTeaux  &  un 
5)  bras  de  l'Ouda  ;  nous  eûmes 
»des  deux  côtés,  prefque  tou- 
»  jours  des  montagnes  pelées  , 
>qui  font  pour  cela  nommées 
>^Goltfi  par  les  RufTes;  &  Is 
»  matin  vers  dix  heures ,  nous 
»  nous  arrêtâmes  auprès  d'une 
>>  montagne  qui  s'élève  au-defTus 
>)  des  autres ,  le  Sannoï  mouis,  eî3 
X  Bratskain  «  Tiîrkoutfou  ,    (  U 


Avertissement,     xj 

"^i  mont  aux  chevreuils  ) ,  pour 
>5  faire  manger  noschevaux.  Pen- 
yy  dant  que  nous  y  reliâmes  ,  il 
X)  commença  à  tonner  un  peu,  & 
»  nous  allâmes  plus  loin  après 
53  avoir  dîné. 

Il  y  a  peu  de  lefteurs  affés 
patlens ,  pour  foutenir  deux  gros 
volumes  écrits  de  la  forte,  & 
j'efpere  que  les  obfervations  in- 
téreflantes  de  M.  Gmélin,  étant 
féparées  de  cet  amas  de  circons- 
tances futiles  ,  n'en  feront  que 
plus  agréables.  J'ai  con^rvé  les 
noms  &  la  fituation  des  villes  & 
rivières  confldérables ,  des  gran» 
des  forêts,  des  longues  chaînes 
de  montagnes,  des  lacs  remar- 
quables par  leur  étendue  ,  ou  la 
qualité  de  leurs  eaux»;  ceux  de 
toutes  les  mines  &  fonderies  > 
parce  que  leur  nature  &  leur 
quantité  peuvent  faire  juger  de 
la  richefTe  du  pays  ;  tout  ce  qui 
peut  concerner  l'Hilloire  Natii-:: 

avj- 


xî]       Avertissement. 

relie?  (&  l'Ouvrage  de Gmélm> 
contient  en  ce  genre,  des  chofès 
très  curieufes  )  :  enfin ,  la  defcri- 
ption  des  mœurs  &  ufages  des  ha* 
bitans  de  la  Sibérie. 

J'ai  défigné  les  plantes  dont  il 
ell  parlé  dans  ce  voyage?  par  les 
caraftères   fpécifiques  de   Lin- 
naeusj  parce  que  je  les  regarde 
comme  les  meilleurs  qui  aient 
été   publiés  jufqu'à  préfent ,  & 
même  comme  les  fèuls  d'après 
îefquels  les  plantes  fbient  recon- 
noiflables.  Je  me  fuis  auflî  fèrvî 
de  fon  fyftême  de  la  nature,  & 
de  la  minéralogie  de  Wallerius , 
pour  fpécifier  les  minéraux.  On 
trouvera   dans   mon  ouvrage  , 
toutes  les  mefures  rufles,  rédui- 
tes en  meiures  de  France  :  le 
verfle ,  par  exemple ,  évalué  à 
cinq    cents  toifes  ru/Tes  ou  an- 
gloifes,  qui  font  environ  un  quart 
de  lieue  de  France;  le  copeke 
évalué  à  un  fol  quatre  deniers  3  1q 


A  V  E  R  T  I  s  s  E  M  E  N  T.   ..  XÎÎ| 

pond  à  quarante  livres.  J  ai  fiiivi 
pour  les  noms  propres  5  l'ortogra- 
phe  rufle  ,  autant  que  j'ai  pu  la 
connoître,  &  j'ai  du  fans  doute 
lapréfeïerj  parce  que  la  langue 
allemande  n'a  pas  toujours  les 
carafteres  néceïïaires  pour  expri- 
mer les  fons  rufles.  J'ai  même 
pris  la  libertéd'écrire  Péterbourg 

3ui  eft  le  véritable  nom  ,  au  lieu 
e  Pétersbourg,  qui  eft  le  nom 
altéré  par  les  AUemans  ;  ils  ont 
fuivi  en  ce  point  l'analogie  de 
leur  langue^  SC  non  pas  Portogra* 
fhe  riiffe^  &  en  recevant  d'eux 
ce  nom?  nousl'avons  écrit  comme 
ils  le  font.  J'ai  été  tenté  auffî  d'é- 
crire  Tchar,  au  lieu  de  Czar  : 
nous  avons  été  trompés  ici  par 
l'ortographe  polonoife  ?  où  cqs 
deux  lettres  5  cz  (qui  ne  peuvent 
pas  en  François  fe  prononcer 
enfemble)  5  expriment  le  fon  tche, 
&  répondent  au  caractère  rufle 
ijui exprime  le  même  fon;  mais 


XIV    Avertissement. 

j'ai  craint  que  ce  changement  ne 
parut  trop  extraordinaire.  Quant 
aux  autres  noms  rufTes  ,  j'en  aï 
rendu  les  fons  par  nos  caraèleres; 
ainfi  on  les  pourra  lire  comme 
des  noms  François  ,  &  ils  ne  pa- 
roîtront  point  ïï  difficiles  à  pro« 
noncer. 

A  la  fuite  du  voyage ,  on  trou- 
vera l'hilloire  des  navigations  & 
découvertes  des  Rufles  dans  la 
mer  glaciale  &  dans  la  partie 
lèptentrionale  de  celle  du  Sud. 
Je  lai  tirée  des  préfaces  placées 
parM.Gmélin  à  la  tête  des  trois, 
premières  parties  de  fon  journal, 
des  mémoires  publiés  par  M. 
MuUer  concernant  ces  naviga- 
tions, &  de  la  lettre  d'un  officier 
de  la  marine  ruflîenne ,  concer- 
nant la  carte  de  M.  de  Liile.  En 
général,  j'ai  rapporté  ce  qui  m'a 
paru  vrai  ou  digne  d'être  connuy 
&  j'ai  fupprimé  l'incertain  ,  per- 
fuadé  que  l'ignorance  de  quel-? 


A  V  E  R  T  I  s  s  E  M  E  N  T.       JC/ 

ques  vérités  eft  préférable  à  l'er- 
reur. 

Après  avoir  dit  la  manière  dont: 
j'ai  fait  cet  ouvrage ,  je  pourrois 
louer  ici  les  rares  connoifTances 
de  M.  Gmélin,  mais  on  fçait  af^ 
fés  combien  il  étoit  verfé  dans 
l'Hiftoire  naturelle  &  dans  la 
Chymie.  Ceux  qui  voudront  le 
connoître  plus  particulièrement  y 
trouveront  fon  éloge  dans  la. 
colleclion  dont  j'ai  parlé,  &  pei^ 
Ibnne  ne  doutera  que  lesobferva- 
tions  d'un  homme  ii  éclairé  &  Ç\ 
pénétrant,  ne  foient  précieufes. 
Il  fut  envoyé  par  l'impératrice 
Anne  Joannovna,  pour  faire  des 
obfervations  fur  l'Hiftoire  natu- 
relle de  la  Sibérie  ;  il  y  voyagea 
aux  frais  du  Gouvernement ,  avec 
des  académiciens  chargés  d'ob- 
fervations  d'autre  genre.  Les 
gouverneurs  ,  commandans  & 
magiftrats  de  tous  les  lieux  de 
kur  route,  eurent  ordre  de  leur; 


XV  j  Avertissement. 
fournir  tous  les  fecours  nécefTaî- 
res.  La  relation  d'un  voyage  fait 
avec  ces  fecours,  dans  un  pays 
encoreinconnu,  &parunhomme 
favant  &  profond,  ne  peut  qu'ê- 
tre curieufè  &  fatisfaifante.  On  y 
voit  dans  un  beau  jour  une  valle 
contrée  que  Strahlenberg  n'a 
vu  &  n'a  pu  montrer  qu'à  tra- 
vers de  nuages  épais.  «Il  n'a  pu, 
>)  étant  prifonnler,  dit  M.  Gmélin, 
^>  que  raflembler  des  rapports  & 
>:>que  voir  par  les  yeux  d'autrui. 
»  D'ailleurs ,  ignorant  la  langue 
5>  rufTe  &  celle  du  pays ,  &  pour- 
»  fuivanttoujourslesfaufleslueurs 
»  d'une  refTemblance  de  noms 
»  fouvent  chimériques ,  il  s'eft 
»  trompé  très  fouvent.  Il  veut , 
»  par  exemple ,  que  le  mot  rufTe, 
y>petch  ou  pietch^  fignifie chien, 
>^  afin  d'en  dériver  le  nom  des 
5:>  Petchénéfiens  ;  mais  ce  mot 
>>  rufTe  fic;nlfie  four  &  non 
:»  chien  :  on  nomme  cet  animai 


Avertissement,    xvî j 

yi  en  rufTe  Jaf-a^a  y  en  efclavon 
Tffâs.  Il  dit  qu'en  langue  rufle  y 
^)  on  appelle  le  fufain  chéroumka, 
»  (  il  fallolt  dire  tchéremka  )  ; 
î^maîs  ce  mot  ne  fignifie  que  le 
>^  cerllîer  fauvage  à  fruit  noir. 
)^I1  prétend  que  l'ellébore  noir 
>^  croît  abondamment  en  Sibé- 
5>rie  :  on  l'y  nomme  ,  dit-il  j 
y^Jlaradoupska  ^  il  faut  à\re  Jlara 
^^douba  ou  doubka.  De  plus  ? 
»c'eft  une  efpece  d'adonis  que 
>^les  anciens  botanifles  regar- 
^  doient,  il  eft  vrai ,  comme  Tel- 
»lebore  noir  d'Hypocrate;  mais 
>^il  y  a  long- temps  qu'on  a  réflité 
>>  cette  opinion,  &  qu'on  nomme 
>^  ellébore  noir  une  tout  autre 
>^ plante )x  En  général,  fonouvra- 
ge  eft  plein  d'erreurs  &  d'obfcurî- 
tés.  On  pourroiten  citer  un  grand 
nombre  d'autres  exemples?  mais 
laifTons  le  baron  s'égarer  feul 
dans  lès  recherches  étymologi- 
ques, &.  fui  vons  unguideplussûr. 


xvîîj  Table 

L  5 

TABLE 

^>£S   CHAPITRES. 

PREMIERE  PARTIE. 

Chapitri  I.    T^^P'^irty    S.   Antoine 

J-^      de  Novgorod,  p.  I , 

ÏI.  Fables  des  habitans  du  pays  ,  embar^ 

quement ,  accidens.  3 

\\\.  DisTchouvachcs*  9 

IV.  Feu  dcKafan»  i^ 

V.  Mofquce,  Prière  des  Taures.  i  9 

VI.  Idkoutes  &  animaux  viencs  à  Tctcr^ 
bourg.  Serment  des  foldats  tatares  & 
Dotiaques,  De  la  Ville  de  Kafan.    2^ 

VU,  Habillement  j  coutumes  j  mœurs  des 
Tatares  j  des  Kotiaques  _,  des  Tché- 
rémijjes,  zo 

VI II.  Caverne  de  Kongour.  Fonderies 
dTrghin,  lécatherinebourg  ;  Fonderies 
de  PoUva.  40 

IX.  Diverfes  mines  de  Sibérie  y  Foire 
dirbit.  46 

X.  Carnaval  de  Tobolsk,  Mariage  ta.' 
tare.  55 

y^\.  Speciacles  y  dévotions  tatares.  Anti" 
tiquités  J  déparc  de  la  flotte*  fj 


D  5  s     C  H  A  P  I  T  H  k  s:  Xix 

XIÏ.    Tobolsk.  Hahitans    de  cette  ville* 

70 

XIII.  CiTconclfion  tatare*  77 

XIV.  Départ  de  Tobolsk.  FUrge.  Sipul-- 
crcstatarcs.  Si 

XV.  Mœurs  des  bateliers  tatares.  Incom^ 
moditês  du  voyage.  9  £ 

XVI.  Voyage  par  terre.  Feux  du  défert. 
Lac J aie.  Fort  lamichéva.  98 

XXII.  Départ  de  lamichéva.  Saiga.  Al' 
larmes  des  voyageurs.  i  o  1 

XV  m.  Ruines  de  S  empalât  &  fort  de 
même  nom.  1O7 

XIX.  Ancienne  habitationd^un  Kalniouke 
Idolâtre.  Tombeaux  kdlmoukes*  Ruif- 
feau  de  Bcréfovka,  1 1  o 

XX.  Abiai-  Kit,  Oufl-KamenO'Gorsk. 
Autres  tombeaux  kalmoukes.         1 1  j 

XXI.  Mine  de  la  montagne  plate  &  de 
Piktova.  Kalmoukes  ourongui,      118 

XXIf.  Mines  de  KoUvan.  Rujfes  fchif- 
matiques.  HZ 

XXIII.  Commencement  de  la  Sibérie  pro^ 
prement  dite  y   Tatares     théléitichcs* 

128 

XXIV  Volcan.  Tatares  abintfiens y  verk^ 

tomskiens.  Sortilèges  du  Kamm.     7  57 

XW.  Kousnetsk.  147 

XXVI I.  Départ  de  Koufnctsk.  Tatares 


x:c  Table 

touIîhertîcTîs  ^  kljiimkns  ^  &c.'Rochir 

de  Pifanoï,  14^ 

XXVII.   Fille  de    Tomsk  j  fin  corn- 

merce:  vices  des  Tomskiens,  Fonderies, 

155 

XXVIÏI.  Tatares  de  la  Tchoulime.    1 6^ 

XXIX.  linifcisk.  Eau  de  Goloya,  Froid 
excejjîf-  172 

XXX.  KrafnoïarL  i  84 
XXXr.  Argalls,  Ipo 
XXXII.  Souierrelns  de  Vlènlfei,  Oulous 

tatares.  Fêtes  de  Krafnoïark»  \  94 

XXX ni.  Départ  de  Krafnoïark.  Forts 

de  Kanskdi ^  d'Oudinskoi,  Bouretes* 

201 

XXXIV.  Huttes  de  Bouretes,  Fort  Bala^ 
chanskoï,  Damafquinage  des  Bouretes. 

208 

XXXV.  Cahuttes  Bratskaines,  Taicha, 

XXXVI.  Frontières  de  la  Chine.  2.26 
XXXVII. Sélinghinsk*  2. 5  ^ 
XXXVIII.  Ta'ifcha.  Nertchinsk.  2  3  S 
XXXlX.Mims  d'Argoune.  Plantes. Ma^ 

ladles.  Climat.  248 

XL.  Bains  chauds.  Montagne  de  Jafpe» 

Sorcier   &  Sorcière,  Eaux  vitriolées. 

Bornes.  260 

XLl.  Dijîillations  des  Tongoufcs,  Bar- 


DES  Chapitres.  xx| 

nés  de  l'empire  ruffe.  Mongoliens.  Lacs 
falés.  Mœurs  des  Tongoufes,  2.6$ 

KLll. S uperfiitlons  des  Bratskalns.Tom* 
beaux.  Apparition,  277 

XLIII.  Changemens  de  la  Sélenga,  Lac 
BaikaL  Tempête»  Irkoustk^&  /es  en*^ 
virons.  i2z 

XLIV.  Fonderies  de  fer.  Salines,  Of" 

frandes  des  Bratskalns.  Conquête  de 

leur  pays,  Rlylere    d'Angare,   Pêche 

Jingullcre,  2cji 

XLV.  Tongoufes d'Illmsk.  Illmsk,    305 

XLVl.  Simovles.  Mine.  Chaje  à  lUcu^ 
reull.  Ecureuils  volans.  Autres  chaf- 
feSi  &c,  312 

XLVII.  Tongoufes,  Leurs  fermens.  Fon- 
taines falée  s.  Carrières  de  Talc,     327 

XLVIII.  Rivière  de  Vitime,  Molffon. 
Tradition  hlfiorlque  des  Lakoutes^ 
Fontaines  falées.  Montagne  de  fel. 

XLIX.    Sacrifices    &    Fêtes    Iakoutes, 

Fort    Olecmlnskoï,    Payfans    rujfes. 

Froid,  3  44 

L.  Ruijjeaufalé,  Montagnes  en  forme  de 

colonnes.  Mine  de  fer  _,  &c,  3  j"  2 

LI.  Navigation  des  Rufjes  dans  la  mer 

glaciale,  358 

LU.  Hyyer  de  Lakoutsk,    Marmottes. 


xxij    Table    des    Chapitres.' 
Alïrmns  ordinaires  des  RuJJes  &  des 
lakoutes^&c,  377 

LUI.  Mine  de  fer.  Rocker  forcier.      3  5?  j 

LIV.   arbres  f acres.  Offrande  de  lait, 
Iakoutsk*  Terreln  brûlant,  398 

LV.  Route  de  Iakoutsk,  à  Okotsk,  Au* 
rorebo  féale,  /^i^ 

LYl  Tongou/es,  ^ly 


.1 


VOYAGE 


VOYAGE 


E  N 


SIBERIE 


PREMIERE    PARTIE. 


9 


CHAPITRE  PREMIER. 

Départ.  Saint  Antoine  de  Novgorod* 

'Impératrice  Anne  Joan- 
novna  voulant  faire  des  ob- 
fervations  &  des  recherches 
de  tout  genre  tant  en  Sibé- 
rie 5  que  dans  la  prefqu'ifle  de  Kamt- 
chatka ,  je  reçus  ordre  de  faire  ce  voya- 
ge av  '  M.  Muller  ,  profefTeur  d'hiftoû- 
re  ,  &  M.  Delille  de  la  Croyere ,  pro-; 
felieur  d'aflronoraie.  On  nous  donna  i 
famc  L  A 


t  Voyage 

pour  nous  aider  dans  nos  opérations  , 
fix  alFociés  ,  un  interprére ,  cinq  arpen- 
teurs ,  un  ouvrier  en  inftrumens ,  un 
peintre  ôc  un  deilinateur. 

Nous  fîmes  embarquer  notre  équipage 
^  une  partie  de  ceux  qui  nous  accom- 
pagnoient  ;  ils  partirent  de  S.  Péterbourg 
le  3  août  1735,  remontèrent  la  Neva^ 
fuivirent  le  lac  Ladoga  &  la  Volkhov 
lufqu  a  Veliki  Novgorod  ,  ville  éloignée 
de  Péterbourg  de  195  verftes ,  ou  envi- 
ron 50  lieues  de  France.  Nous  &  le  refte 
de  notre  fuite  ,  nous  nous  y  rendîmes 
par  terre. 

Un  peu  au-deflous  de  cette  ville  il 
y  a  un  couvent  dit  de  faint  Antoine.  Cu- 
rieux de  voir  ks  reliques  du  faint ,  nous 
nous  y  fîmes  conduire.  On  nous  mena 
d'abord  à  l'églife  ,  &  on  nous  y  montra 
la  meule  de  moulin  fur  laquelle,  dit-on  , 
faint  Antoine  eft  venu  de  Rome  à  Nov- 
gorod ,  ainfi  que  l'herbe  â  laquelle  il  fe 
prit ,  eiFrayé  par  un  grand  danger  qui  le 
menaça  ;  elle  refta  dans  la  main  de  ce 
faint  homme,  &  il  l'apporta  jufqu'ici. 
On  nous  dit  qu'un  peu  de  rapure  de 
cette  meule  délayée  dans  reau,ac  appli- 
quée fur  une  dent  douloureufe  ,  la  Gué- 
rit fubitement ,  /î  on  a  de  la  foi.  Nous 
vîmes  enfuite  le  tombeau.  Il  en  fortoiç 


EN      SlBERTÏ.  'p 

une  odeur  fuave  ,  qui  provenoit,  difoit- 
on ,  des  exhalailbns  du  bienheureux  ; 
elle  approchoit  fort  de  celle  de  la  men- 
the. Nous  voulions  voir  les  reliques  , 
mais  on  nous  allégua  qu'il  n'y  avoir  que 
l'archevêque  ôc  le  fupérieur  qui  pufTenc 
les  découvrir.  L'archevêque  étoir  à  Pé- 
terbour^  ,  ëc  le  fupérieur  nous  ht  dire 
qu'il  n'y  étoit  pas.  L'herbe  étoit  peu  loin 
du  tombeau  :  elle  reirembloit  à  une  al- 
gue j  mais  dans  Tabfence  du  fupérieur  , 
nous  ne  pûmes  la  voir  de  plus  près. 

J'herborifai  le  jour  fuivant ,  &  je  vis 
que  les  bois  &  les  champs  de  Novgorod 
peuvent  farisfaire  un  botanifte.  Nous  al- 
lâmes aulli  à  la  cathédrale  :  parmi  plu- 
fieurs  belles  chofes  qa'on  nous  y  mon- 
tra 5  nous  remarquâmes  une  porte  ap- 
portée autrefois  de  Corfun  dans  cette 
ville  ;  elle  efc  a  deux  batrans  &  d'un  mé-; 
cal  particulier ,  de  couleur  jaune. 


CHAPITRE   II. 

Ftihlcs  des  hahitans  du  pays*  Embarque* 
ment»  Accidcns, 

NO  us  voulions  faire  a  Bronnits  quel- 
ques obfervations  fans  retarder  no- 
tre voyage  \  mais  la  mauvaife  volonté 

Aij 


'4  V  o  r  A  G  E 

du  Vlborn  ou  élu  de  cet  endroit  rcdui- 

fit  à  peu  de  chofe  nos  obfervations. 

Nous  quittâmes  promptement  Bron- 
nits  ,  &  nous  nous  rendîmes  par  terre  à 
VyclineiVoIotchok.  En  paiTant  par  Kou- 
chaukina  ,  nous  fumes  furpris  de  la 
quantité  de  mendians  qui  vinrent  à 
nous  :  il  n'y  eut  peut-être  pas  un  feul 
enfant  dans  ce  village  qui  ne  nous  aie 
demandé  l'aumône  :  lorfqu'ils  mendient, 
il  femble  qu'ils  chantent.  Leur  dialecte 
a ,  comme  leur  ton  ,  quelque  chofe  de 
particulier  :  j'y  remarquai  plufieurs  mots 
qui  lui  font  propres  :  au  refte  c'eft  â  peu 
près  celui  de  Novgorod. 

Vychnei  Volotchok  eft  une  place  de 
foire.  Ce  village  eft  grand  &  beau  ,  & 
la  navigation  le  rend  très-vivant.  Les 
vivres  y  font  à  bas  prix  :  mais  on  n'y 
mange  point  de  poifTon  ;  la  rivière  de 
Tvertfa  n'en  fournit  pas.  Cette  rivière 
communique  â  la  Mfta  par  un  canal 
qui  porte  les  bâtimens  d'Aftracan  ,  de 
Tver  &  de  Kafan  dan^  la  Neva  par  la 
Mfta ,  le  lac  Ilmen  ,  la  Volkhov  ôç  le 
lac  Ladoga.  Nous  nous  embarquâmes  ici , 
&  paftâmes  â  Torjok.  Cette  ville  eftaffés 
grande  &  entourée  de  murs  de  terre. 
Nous  y  demandâmes  du  poiftbn  fort  in- 
utilement y  tout  au  reftc  y  eft  à  bas  pcix^. 


lî^SlBIRlI.  5 

A  quatre  lieues  au-delà  nous  trou- 
vâmes une  chute  d'eau.  Nos  bateliers 
nous  dirent  que  les  bois  qui  couvroient 
les  deux  bords  de  cette  rivière  étoient 
pleins  de  lifchi ,  que  ces  lifchi  font  des 
animaux  fauvages  tout  couverts  de  poil , 
qui  font  toujours  de  la  mcme  hauteur 
que  les  chofes  qui  fe  trouvent  près  d'eux  : 
dans  les  bois  ,  par  exemple ,  ils  font  auflî 
grands  que  les  arbres ,  &  dans  une  prai- 
rie 5  pas  plus  hauts  que  l'herbe.  Us  ne 
font  point  de  mai  aux  hommes ,  mais 
ils  s'amufent  à  les  chatouiller  ,  &  fi  par 
xnalheur  on  eft  chatouilleux  ,  ce  jeu  àQs 
lifchi  peut  faire  mourir.  Ils  ajoutoient 
qu'il  y  en  avoit  de  mâles  &  de  fe- 
melles. Nous  promîmes  de  bien  payer 
une  couple  de  ces  animaux ,  &  un  de 
nos  bateliers  fe  flatta  de  nous  fatisfaire. 
11  fit  choix  de  la  nuit ,  comme  du  tems 
le  plus  propre  à  cette  chafiTe  ,  &  ne  cefia 
de  faire  un  cri  fingulier  qui  fut  fans  effet. 
Le  lendemain  nous  le  menaçâmes  de  le 
changer  en  lifchi  par  la  vertu  de  nos 
arrs  ,  s'il  ne  nous  apportoit  le  foir  a  dix 
heures  un  de  ces  animaux  au  moins.  11 
y  travailla  tout  le  jour  &  le  foir  ,  point 
de  lifchi.  La  haute  idée  qu'il  avoit  de 
notre  fçavoir  le  faifant  trembler ,  il  vient 
à  nous  tout  interdit ,  fe  jette  à  nos  pieds  > 

A  iij 


^  Voyage 

nous  repréfence  fon  innocence  Se  l'en- 
vie  qu'il  avoir  de  nous  fatisfaire  ,  & 
nous  fupplie  humblement  de  ne  pas  le 
rendre  malheureux  pour  toute  fa  vie  en 
le  changeant  en  lifchi.  Quand  nous  eû- 
ines  alTez  prolongé  cette  comédie,  nous 
lui  fîmes  grâce,  &  il  fe  retira. 

Nous  arrivâmes  à  Tver  ,  ville  fituée 
au-deiïlis  de  l'embouchure  de  la  Tvertfa , 
fur  les  deux  rives  du  Volga.  Cette  ville 
€ft  alTez  grande,  mais  mal  barie.  Tout, 
excepté  le poiOon,  s'y  vend  à  bon  comp- 
te :  la  livre  de  bœuf  y  coûte  trois  quarts 
de  copeke  ,  ou  un  fol  quatre  deniers  de 
France. 

Nous    nous   embarquâmes  ici   pour 
nous  rendre  à  laroflav  :  c'eft  une  grande 
Se  belle  ville.  Les  vivres  y  font  a  très- 
bon  marché.  On  y  voit  un  grand  bâti- 
ment nommé  la  maifon    marchande  , 
qui  renferme  des  boutiques  auiîi  bien 
conftruites  qu'afforties  en  marchandifes, 
foit  du  pays  ,  foit  des  royaumes  étran- 
gers. On  fait  voir  au  couvent  de  Spas- 
icoï  deux  os   rompus  ,  qu'on  regarde 
comme  des  os  de  géant.  Ils  furent  trou- 
vés dans  la  terre  ,  lorfqu'on  voulut  dé- 
terrer l'archevêque  Tryphon  de  Roflov. 
Ce  font  vraifemblablenient  des  os  d'élé- 
phant :  l'un  eftun  morceau  du  zigoma^ 
îautre  de l'ifchium. 


E  N     s  I  B  E  R  î  E.  7 

De-Ia  continuant  notre  route  ,  nous 
vîmes  Coil-roma  ,  ville  entourée  d'un 
rempart  de  terre  :  plus  haut  fur  notre 
gauche  le  couvent  d'Iparskoï  ,  tout  bâti 
en  pierre  ôc  entouré  d'un  mur  flanqué 
de  tours  ,  &z  la  ville  d'Iouriov-PovolsKi- 
gorod,prcs  de  laquelle  font  Iqs  ruines  d'un 
grand  fort  bâti  en  briques.  Nous  achetâ- 
mes ici  d'une  efpece  d'efturgeon  pour  un 
copeke  de  demi ,  ou  deux  fols  la  pièce. 
Cet  elturgeon  n'ell:  différent  de  l'efliu:- 
geon  commun  ,  qu'en  ce  qu'il  n'eft  ja- 
mais auiiî  gros  ,  éc  qu'il  a  fa  tête  poin- 
tue fur  le  devant.  La  chair  en  eft  fort 
délicate  ,  mais  la  grande  quantité  de 
graiife  qu'elle  contient  ,  fait  qu'on  s'en 
dégoûte  aifément.  A  une  lieue  de  cette 
ville  nous  fûmes  arrêtés  par  le  vent  con- 
traire. Il  s'appaifa  vers  le  foir  ,  ôc  nous 
partîmes  a  l'aide  d'une  chaloupe  à  quatre 
rames  qui  tiroir  notre  bateau.  Ces  obf- 
tacles  étoient  d'autant  plus  fâcheux  que 
nos  bateliers  abhoroient  le  travail ,  Se 
nous  auroient  laiffé  cinq  ou  fix  jours  au 
même  endroit ,  il  nous  ne  les  eulîions 
forcés  de  partir. 

Nous  pafTâmes  devant  le  village  de 
Gorodès  avec  un  vent  foible.  A  quelques 
verftes  plus  loin  nous  entendîmes  un 
gtand  bruit  fur  notre  bateau  :  c'ctoir  un 

Aiv 


'  Voyage 

nuage  de  neige  que  le  vent  y  avoit  pouf- 
le  avec  violence  :  en  un  moment  il  fut 
tout  couvert  de  neige.  II  s'éleva  en  mê- 
me tems  un  vent  fort  &  favorable,  qui 
ne  dura  qu  une  demi-heure.  Un  fécond 
nuage  de  neige  affaillit  notre  bateau 
quatre  heures  après  ,  &c  nous  ramena  le 
vent  favorable,  qui  nous  conduifit  juf- 
qua  Balakhna. 

Cette  ville  a  peu  d  apparence  ;  elle 
s'étend  beaucoup  en  longueur.  Ses  fon- 
taines falées  l'ont  rendue  célèbre  :  elles 
font  fi  riches  ,  qu'elles  occupent  conti- 
nuellement cinquante  falmes.  Les  envi- 
rons font  couverts  de  bois  coupé  ,  parce 
qu'on  en  confomme  aux  falines  une 
grande  quantité.  Nos  gens  en  firent  pro- 
viiîon  ;  ils  le  trouvoient  tout  coupé  fur 
le  rivage  ,  Ôc  n'avoient  que  la  peine  de 
le  prendre.  Nous  ne  voulions  pas  d'a- 
bord nous  fervir  de  ce  bois ,  &  nou« 
envoyâmes  dans  quelques  villages  pour 
en  acheter ,  mais  on  nous  fit  répondre 
qu'on  n'en  vendoit  pas  :  nous  penfâmes 
donc  qu'on  s'en  feroit  un  fcrupule  dans 
le  pays  où  nous  étions ,  6c  nous  ne  vou- 
lions forcer  la  confcience  de  perfonne. 

Nous  partames  devant  cette  ville  & 
devant  plufieurs  autres  villes  &  villa- 
ges ,  entr'autrcs  Nijnei-Novgorod.  Le* 


EN     Sibérie.  9 

environs  en  font  ferriies  &  fi  propres  à 
la  culture  des  choux ,  qu'on  en  charge 
des  bateaux ,  qui  partent  par  centaines 
pour  d'autres  endroits.  L'ifle  de  Douban 
liruée  à  cinq  lieues  au-delà  de  Coltro- 
ma  ,  eft  fur-tour  renommée  pour  cette 
efpece  de  fertilité.  Nijnei'Novgorod  eft 
une  grande  6c  aiTez  belle  ville  ;  les  mar- 
chands y  font  bien  fournis ,  ôc  les  vivres 
peu  chers. 


CHAPITRE   III. 
Des  Jchouvaches, 

ON  nous  dit  qu'il  y  avoit  dans  cette 
contre^  beaucoup  de  Tchouva- 
ches,  M.  Muller  &  moi  nous  étions 
curieux  de  les  voir  :  nous  partîmes  donc 
pour  Tchébaxar  dans  notre  chaloupe. 
Ceux  qui  refterent  fur  le  bateau  nous 
promirent  qu'ils  partiroientauffi-tot  qu'il 
f .  roit  poffible ,  &  qu'en  pafTant  devant 
Tchébaxar  ils  tireroient  quelques  coups 
de  fufil  :  noas  promîmes  d'y  répondre 
&  de  fuivre  à  l'inftant.  A  peine  avions- 
nous  fait  une  lieue  que  nous  apper^ù- 
mes  un  feu  fur  la  montagne  :  deux  de 
nos  foldats,  qui  étoient  Tchouvaches 

Av 


lo  Voyage 

baptifés ,  nous  dirent  que  c'étoîenc  des 
gens  de  leur  nation  qui  faifoient  leur 
prière  auprès  de  ce  feu.  Nous  y  mon- 
tâmes avec  beaucoup  de  peme  j  mais  en- 
fin arrivés  près  du  feu ,  nous  y  trou- 
vâmes deux  Tchouvaches ,  Se  à  quelques 
pas  un  cheval  attaché  qui  les  avoit  ap- 
portes à  ce  faint  lieu.  Ils  avoient  tué  un 
agneau ,  &c  en  cuifoientdan?  un  chaudron 
les  inteftins  &  l'eftomac  ,  qu'ils  avoient 
remplis  de  fang  ,  de  guailTe  &  de  gruau» 
Près  de-làvers  l'orient ,  il  y  avoit  un  en- 
droit carré ,  entouré  de  pieux  ,  où  ces 
gens-là  font  leur  prière.  On  nous  raconta 
que  cet  end'  oit  avoit  été  choiii  Se  montré 
par  une  perfonne  ,  homme  ou  femme, 
nommée  lumafTe  en  langue  tchouvache  , 
&  en  ruiTe ,  vorogei  ou  vorogeïa  ,  c'efV-à- 
dire  ,  forcier  ou  forciere.  Selon  ce  qu'on 
nous  en  a  dit ,  ce  font  des  prares  ou 
des  prètrelTes  dont  les  plus  fermes  appuis 
font  des  fupercheries  de  toutes  les  fortes» 
Ils  font  fort  conildérés  8c  ont  une  grande 
autorité  ;  chaque  village  en  a  un  au 
moins.  Dès  que  les  Tchouvaches  fe  fen- 
tent  malades,  &:  même  légèrement  in- 
commodés ,  ils  courent  àieur  lumafTe  , 
&  ils  paient  fans  doute  la  confultation. 
Alors  celui-ci  défigne  la  viélime  que  le 
malade  doit  offrir,  ils  viennent,  iî  c'efi  un 


EN     SiBERÎÉ.  ÎI 

agneau  ,  le  tuer  à  Tendroit  dont  je  viens 
de  parler  ;  ils  en  cuifent  les  entrailles 
eomme  je  l'ai  dit ,  &:  en  mangent  au- 
tant qu'ils  veulent.  Us  font  leur  prière 
au  même  endroit,  mettent  une  fomme 
proportionnée  à  leurs   facultés  dans  un 
arbre  creux  entouré  de  pieux  ,  empor- 
tent dans  leurs  maifons  les  reftes  de  la 
vidime ,  5z  les  mangent  avec  leurs  amis. 
Ils  ofFroient  autrefois  la  peau  de  l'agneau, 
&  la  fufpendoient  dans  l'endroit  defti- 
né  a  la  prière  ;  mais  cet  ufa^e  eil:  aboli  : 
ils  aiment  mieux    aujourd'hui ,  dilent 
les  Rulfes  ,  vendre  cette  peau.  Ils  ado- 
rent un  feul  Dieu  qu'ils  nomment  Tora. 
Ils  croient  que  le  foleil  eft  fainr ,  &  lui 
adreÏÏent  aufifi  des  prières  :  ils  ont  d'ail- 
leurs plufieurs  petits  dieux  qu'ils  com- 
parent aux  faints    des  chrétiens.  Cha- 
que bourg  a  fon  idole  qui  efl:  placée  dans 
le  lieu  facré  dont  j'ai  parlé.    Celle  du 
bourg  d'où  étoienr  fios  deux  Tchouva- 
ches ,  eft  appellée  Borodon  :  nous  n'en 
vîmes  que  la  hutte.  Nous  n'avons    pu 
fçavoir  quel  ufage  on  fait  de  l'argent? 
offert  :  nous  avons  appris  feulement  qu'a- 
près un  certain  tems  un  homme  de  con- 
fiance du  village  le  venoit  prendre. 

Les  Tchouvaches  font  fort  économes  : 
C  €ft  par  efprit  d  économie  qu'ils  ne  s'en- 

A  vj 


12  Voyage 

ivrent  pas  de  brandevin.  On  dit  qu'ifsi 

volent  les  chevaux  des  RufTes  avec  une 

adreffe  étonnante  ,  &:  ce  vol  leur  eftor-^ 

dinaire. 

Nous  en  aurions  volontiers  appris  da- 
vantage concernant  ce  peuple  ;  mais  il 
ctoit  tard ,  ôc  entre  nous  éc  Tchébaxar  il  y 
avoit  encore  cinq  lieues.  Nous  nous  ren- 
dîmes à  notre  chaloupe  ,  &  nous  y  mon- 
tâmes près  d'un  poulHnka  ou  hermitage. 
Entre  cet  endroit  &  Tchébaxar  ,  nous 
allâmes  par  un  air  de  vent  qui  nous  pa- 
rut favorable  à  notre  bateau  ,  &c  qui  nous 
fit  efpérer  qu'il  pafTeroit  pendant  la  nuit 
devant  cette  ville.  Nous  mîmes  ,  en  y 
arrivant ,  une  fentinelle  à  notre  chalon- 

I)e  5  &  nous  allâmes  chercher  un  gîte  à 
a  ville  :  nous  eûmes  pour  hores  un  tail- 
leur ,  fa  mère  &  fa  fille  avec  beau- 
coup de  punaifes  &  de  tarakanes ,  efpéce 
d'efcarbots.  Nous  mangeâmes  des  œufs 
&  du  lait  5  Ôc  nous  couchâmes  fur  des 
ibancs. 

Nous  étions  dépourvus  de  tout,  mais 
en  m^me  tems  fi  mal  habillés  ,  que  nous 
n'ofions  pas  nous  préfenter  chez  le  voi- 
vode  ou  gouverneur  de  la  province  ;  ce- 
pendant la  néceiîité  vainquit  notre  ré- 
pugnance. Il  nous  reçut  très-civilement , 
êc  nous  reiint  à  dîner.  Nous  lui  parla- 


IN    Sibérie.  t; 

Tnes  des  Tchouvaches  :  il  nous  dît  que 
ce  peuple  éroit  f:ort  nombreux  ,  qu'aux 
environs  de   Tthcbaxar   il  y  en  avoic 
plus  de  dix-huit  mille  ;  aux  environs  de 
Koufmademianski   plus  de   dix  mille  ; 
de  Sirilfgorod  plus  de  douze  mille  \  de 
Svyachk  plus  de  foixante  mille ,  &  de 
Kokchaïsk  plus  de  quatre  cents  mille. 
11  nous  dit  auiîi  qu'on  travailloit  a  les 
convertir;  qu'on  avoir  établi  dans  toutes 
les  villes  rufles  de  cette  contrée  des  éco- 
les pour  les  jeunes  Tchouvaches  \  qu'on 
les  y  inftruifoit  des  principes  du  chrif- 
tianifme ,  afin  qu'ils  fufTent  un  jour  en 
état  de  convertir  la  nation  entière  ;  qu'on 
avoit  peu  réufli  jufqu'alors  dans  l'exécu- 
tion de  ce  projet ,  éc  qu'il  étoit  à  defirer 
qu'on    eût    un    meilleur  facccs  ;   mais 
qu'on  avoit  toujours  manqué  d'inftitu- 
teurs    intelligens  ,  qui  fulTent  prendre 
cts  enfans   dans  leur  caradere.    11  efl 
vrai ,  ajoura-t-il ,  qu'on  a  déjà  baptifé 
beaucoup  de  Tchouvaches  y  mais  ce  font 
des  membres  dont  l'églife  ne  peut  faire 
gloire  \  la  crainte  ou  l'intérêt  les  a  fait 
chrétiens- 

Revenus  le  foir  au  logis  ,  nous  fû- 
mes fort  étonnés  de  n'avoir  point  de 
nouvelles  de  notre  bateau  ,  &:  nous  com- 
mençâmes à  foupçonner  qu'il  ctoit  pafTé 


t4  Vô  Y  A  s  B 

la  nuit  du  dimanche,  mais  que  VohCciî^ 
rite  de  la  nuit  Se  le  vent  contraire  avoient 
cmpcché  notre  fcntine!le  de  le  voir  &: 
d'entendre  les  coups  de  fufil.  Le  matin 
vint,  &  aucune  nouvelle.  Nous  envoyâ- 
mes prier  le  voivode  de  dépêcher  un 
Courier  vers  l'endroit  où  nous  l'avions 
laifTé ,  &  nous  nous  informâmes  de  touc 
côte  dans  les  environs  de  Tchcbaxar. 
Nous  étions  à  diner  chez  le  voivode  , 
lorfqu'on  vint  nous  dire  qu'il  étoit  palfé 
un  bateau  pendant  la  nuit  du  dimanche; 
que  robfcurité  de  la  nuit  avoir  empcché 
de  le  voir  ,  mais  que  la  fenrinelle  de  ce 
bateau  avoit  dit  qu'il  porroit  des  foldats. 
Ce  rapport  donnoit  à  nos  foupçons  un 
grand  air  de  vérité. 

Cependant  nous  fîmes  réparer  notre 
chaloupe  ,  Se  amener  1  notre  logis  deux 
Tchouvaches  ,  pour  nous  inftruire  da- 
vantage des  mœurs  de  ce  peuple.  Les 
Tchouvaches  s'abftiennent  de  travail  le 
vendredi ,  mais  fans  y  arracher  aucune 
idée  de  fliinteté.  I)s  ont  une  grande  fête 
dans  l'année  ,  Se  vont  ce  jour-là  vifiter 
cnfemble  le  faint  lieu  dont  nous  avons 
parlé  ci-defTus.  Cerre  fête  ed:  mobile  au 
gré  du  lumafTe. 

Notre  chaloupe  étoit  réparée  y  le  mef- 
fâger  envoyé  par  le  voivode  n'écoit  pas 


I  M   s  I  BE  R  rS.  ij 

de  retour ,  ôc  il  pouvoir  l'être  :  nous  pen- 
fimes  qu'ayant  ordre  de  ne  point  reve- 
nir fans  apporter  des  nouvelles  du  ba- 
teau ,  ôc  ne  l'ayant  point  trouvé  au  lieu 
detigné ,  il  étoit  allé  plus  loin.  Nous  par- 
tîmes donc  5  n*ayant  pour  pilote  qu'un 
de  nos  foldats ,  &:  nous  nous  rendîmes 
le  ioir  à  Soundir.  On  nous  y  annonça 
♦"u'on  y  avoit  vu  palTer  un  bateau  le  lun- 
di :  la  defcription  qui  nous  en  fut  faite 
convenoit  fi  bien  au  noire  ,  que  nous  ne 
doutâmes  plus  qu'il  ne  fût  au  moins 
près  de  Kafan.  On  ajoutoit  qu'un 
bateau  qui  remontoir  le  Volga  ,  en 
avoit  rencontre  un  autre  dont  les  o^ens 
avoient  dit  qu'ils  alloient  en  Sibérie. 
Nous  rous  remîmes  en  route  ,  &  arrivâ- 
mes le  lendemain  d  l'embouchure  de  la 
Kafanka.  Nous  y  trouvâmes  un  pofle  , 
où  l'on  nous  dit  qu'il  n'étoit  entré  depuis 
le  dimanche  aucun  bateau  dans  cette  ri- 
vière ^  mais  bientôt  après  un  foldat  de 
Kafan  nous  affura  qu'il  avcrit  vu  notre 
bateau  remonter  la  Kafanka.  Nous  cher- 
châmes à  le  découvrir  en  la  remontant  , 
mais  envain  ,  ôc  nous  entrâmes  dans  Ka- 
fan prefque  gelés  &  accablés  de  faim, 
de  fommeil  &  d'inquiétude.  Nous  avions 
fait  depuis  Péterbourg  environ  trois  cents 
foixante-douze  lieues. 


id  V  O  Y  A  G  » 

—————— i— a— l—i 

CHAPITRE   IV. 

Fête  de  Kûfan. 

LE  gouverneur  nous  fit  donner  un 
mauvais  logement  j  nous  ignorons 
quelle  en  fut  la  caufe  :  tout  ce  que  nous 
pûmes  conjecturer  ,  c'eft  que  Platonn 
Ivanovitch  Mouchinn  Pouchkinn  ne 
fut  pas  ,  pendant  le  féjour  qu'il  fit  dans 
nos  univerfités  allemandes  ,  trop  bien 
traité  par  les  profefTeurs.  Pour  nous  re- 
faire un  peu  de  notre  fatigue  ,  nous  ache- 
tâmes du  vin  ôc  de  l'eau -de- vie  de  Fran- 
ce. On  boit  ici  du  vin  de  Makariow  : 
il  a  le  gour  de  cidre,  eft  afTez  fort ,  Ôc 
n'efi:  pas  défagrcable  :  l'eau-de-vie  efl: 
renforcée  d'une  dofe  de  poivre  ,  Se  s'en- 
flamme promptement»  Nous  n'avions  bu 
que  du  koua"  pendant  plufieurs  jours.  Le 
kouas  eft:  ordinairement  une  eau  acidulé, 
faite  de  farine  délayée  dans  reau,&  qu'on 
laifîe  fermenter ,  ou  bien  l'eau  qu'on  a 
verfée  fur  du  pain  fans  levain ,  &  qu'on 
tnerenfuite  en  fermentation  par  une  cha- 
leur douce.  Quelquefois  la  petite  bière 
tient  lieu  de  kouas.  Ainfi  le  vin  ôc  Veau- 
de- vie  qu'on  nous  donna  nousfemblerent 


ï  N     Si  BERI  E.  17 

'desboifTons  très-bonnes ,  &  elles  euiïent 
cté  parfaites  ,  fi  nous  eu  (lions  eu  des 
nouvelles  de  notre  bateau.  Nous  allâmes 
à  la  rivière  le  vingt  au  matin  :  il  y  avoir 
peu  de  rems  que  nous  y  étions, lorfqu'un 
de  nos  foldats  vint  nous  annoncer  que 
notre  bateau  enrroir  dans  la  Kafanka. 
Il  arriva  bientôt  en  effet,  &  nous  re- 
vîmes avec  joie  nos  compagnons  de 
voyage.  Ils  n'avoient  pu  partir  que  deux 
jours  après  nous  ,  &  avoient  paflé  à 
Tchébaxar  quelque  tems  après  que  nous 
en  fumes  partis. 

Ne  pouvant  réfîfter  au  froid  dans 
notre  bateau  ,  nous  allâmes  demander 
au  gouverneur  d'autres  logemens  ,  ôc 
quoique  fes  promeffes  fulfent  magnifi- 
ques ,  nous  ne  fûmes  logés  que  trois 
jours  après.  Le  vingt-deux  ,  il  nous  fit 
inviter  à  la  célébration  de  la  fête  de 
fainre  Marie  de  Kafan.  Nous  affilâ- 
mes à  la  proceflîon  ;  elle  alla  de  la 
cathédrale  au  couvent  de  la  Vierge  , 
qui  eft  un  couvent  de  filles.  Lorsqu'elle 
y  fut  arrivée  ,  l'abbefTe  &  quelques  re- 
îigieufes  apportèrent  l'image  de  fainte 
Marie  :  elle  efl:  peinte  fur  bois  ,  &:  or- 
née d'une  couronne  &  d'un  collier  dont 
le  travail  a  coûté  trois  cents  roubles  ou 
deux  mille  livres  de  France.  L'abbefle 


i8  Voyage 

ayant  complimente  M.  le  gouverneur  , 
on  entra  dans  l'cglife  j  il  y  eut  fermon. 
Le  préJicateur  étoitiî  traji/porré  d  amour 
pour  cette  Vierge ,  qu'il  ne  pouvoir  s'em- 
pêcher de  s'approcher  de  tems  en  tems  de 
l'image  <5c  de  la  baifer.  Pendant  tout 
l'office  on  alluma  beaucoup  de  cierges 
de  différentes  grofieurs  ;  on  les  cteignoic 
continuellement  pour  les  remplacer  par 
d'autres.  Tout  le  revenu  du  couvent  con- 
fiée en  ces  cierges.  La  cérémonie  finit 
à  midi  ,  de  le  commifTaire  général  de 
l'amirauté  nous  pria  d'aller  diner  chez 
lui. 

Nous  y  trouvâme.  une  grande  affem- 
blée  diltribuée  en  deux  chambres  ,  les 
femmes  dans  l'une  &c  les  hommes  dans 
l'autre.  On  fe  mit  à  table  :  la  chère  fut 
bonne  Se  la  converfationdu  com'milfaire 
àcs  plus  agréables.  Nous  bûmes  des  vins 
de  France  ,  d'Aftracan ,  Ôc  du  ponch  fait 
de  citron  ôc  de  petite  eau-de-vie.  Vers 
la  Rn  du  diner  le  commilfaire  appella 
fa  femme  ,  qui  vint  verfer  du  ponch  à 
Ja  ronde  dans  de  grands  verres  à  bière  , 
ôc  l'on  n'auroit  pu  le  refufer  fans  com- 
mettre une  grande  incivilité.  La  fem- 
me du  général  major  fut  priée  d'en  faire 
autant  ,  &  s'en  acquitta  très-bien.  Le 
repas  fini ,  on  danfa ,  ôc  nous  vîmes  alori 


EN  Sibérie.  157 

les  belles  qui  s'éroient  tenues  jufcpes-là 
dans  l'autre  chambre. 

Nous  fortîmes  du  bal  a  fept  heures 
du  foir,  &  nous  viruames  les  logemens 
qu'on  nous  avoir  deftinés.  C'ctoient  de 
vraies  boutiques  ,  où  cependant  nous 
nous  établîmes.  Nous  allâmes  le  vingt- 
fix  au  couvent  de  Silandovo  ,  fitué  a  une 
demi-lieue  de  la  ville  fur  la  Kafanka. 
On  a  établi  dans  ce  couvent  une  école 
où  des  enfans  tchou vaches,  tchérémiires, 
jiiordouniches  ,  kalmoukes  ,  de  tatares  , 
apprennent  la  langue  rulTe  ^  la  langue 
latine  ,  la  philofophie  ëc  les  principes 
du  chriftianifme.  On  prend  dans  ces 
difFérens  pays  les  enfans  qui  font  les 
plus  vifs  &:  dont  les  pères  ont  le  plus 
d'efprit  :  on  les  enlevé  a  leurs  parens  , 
on  les  inliriiit ,  (Se  on  efpcre  qu  ils  con- 
vertiront leurs  nations  à  la  foi  chré- 
tienne. 


CHAPITRE  V. 

Mofquie  _,  prière  des  Tatares, 

NOus  allâmes  quelques  jours  après 
a   une    mofquée   ou  églife  tatare. 
U  y  en  a  quatre  dans  le  ilobode  ou  vil- 


20  Voyage 

lage  tatare  ,  qui  eft  un  peu  éloigné  cîe 
la  ville  &c  fur  le  lac  qu'on  nomme  Bou- 
lak.  Celle  que  nous  vîmes  eft  un  vaif- 
feau  cane  éc  bâti  en  bois  ,  fur  lequel 
il  y  a  une  tour  avec  une  gallerie  fans 
cloches  &  fans  croix.  Située  fur  laligne- 
inent  des  maifons ,  elle  en  eft  fcparce 
des  deux  côtés.  On  y  monte  du  cote 
de  la  rue  par  quatre  ou  cinq  marches , 
&c  on  entre  par  une  petite  porte  dans 
«me  efpéce  de  chambre  qu'on  peut  re- 
garder comme  ravant-neh  C'eft  dans 
cet  endroit  que  les  Tatares  otent  & 
laiflent  leurs  fouliers  avant  que  d'entrer 
dans  la  mofquée.  Ils  y  entrent  enfuite 
par  une  porte  qui  eft  vis-à-vis  de  la  porte 
extérieure,  6c  de  mcme  grandeur.  La  nef 
eft  une  chambre  carrée  &  fuffifamment 
éclairée  par  un  aftez  grand  nombre  de 
fenctres.  A  droite  de  la  porte  il  y  a  un 
four  qui  donne  une  chaleur  très-douce. 
Ce  bâtiment  eft  foutenu  par  quatre  pil- 
liers.  Il  y  a  au-delfus  de  la  porte  une 
petite  tribune  où  fe  placent  les  chan- 
tres. L'abilT  ou  prcrre  tarare  croit  vis- 
à-vis  de  la  porte  de  au  milieu  du  mur 
oppofc  ,  le  vifage  tourné  vers  le  peuple. 
11  y  a  fur  la  gauche  de  la  porte  un  fiége 
élevé  de  quelques  marches ,  &  devant  ce 
Cége  un  pupitre  où  font  les  faints  livres* 


E  M      SlBERTÏ.    '  II 

Au- JelTus  de  ce  fiége  il  y  a  une  fenctre 
hors  du  ring  des  autres  ,  par  laquelle 
le  pupitre  ei\  éclairé.  Le  milieu  de  la 
molquée  entre  les  piliers  étoit  couvert 
d'un  tapis  :  cet  endroit  eft  regardé  com- 
me le  fanduaire  ^  on  ne  nous  eut  pas 
permis  d'y  aller  les  pieds  chaulfcs.  Nous 
trouvâmes  la  mofquée  pleine  :  les  Tata- 
res  y  étaient  ranges  comme  en  ordre 
de  bataille  des  deux  côtés  de  l'abiir,  jus- 
qu'aux piliers  voifms  de  la  porte.  Ils 
étoient  allîs  a  la  turque ,  &  prefque  tous 
avoient  la  tcte  couverte.  Les  Tatares  qui 
entroient  alloient  au  rang  le  plus  voifin 
qui  n'étoit  pas  complet,  fe  mettoient  à 
genoux  ,  puis  s'adeyoient.  Au  moment 
où  nous  entrâmes  Tabiinifoit  ou  plutôt 
chantoit.  Nous  nous  tînmes  près  de  la 

t)orte  ,  la  tète  couverte.  Tant  que  cette 
e6lure  dura  ,  les  Tatares  curent  les 
mains  jointes.  Peu  après  les  chantres 
chantèrent ,  mais  peu  de  tems  :  leur  chant 
n'eft:  pas  défagréable.  Enfuite  TabilTre- 
vètif  de  fes  habits  de  cérémonie  vint  à 
fon  fiége  ôc  lut  d'un  livre  arabe  très-bien 
peint.  11  nous  fembla  qu'il  béguayoit , 
mais  je  ne  peux  dire  fi  cela  vient  d'un 
accent  propre  à  la  langue  ou  d'un  dé» 
faut  propre  au  ledeur.  Il  cefTa  de  lire  , 
flefcendit  de  fon  fiége ,  ôc  s'alla  remettrç 


11  Voyage 

à  fa  première  place  ;  alors  les  chantres 
recommencèrent  oc  chantèrent  aifez  long- 
tems.  Enfiiite  on  commença  la  prière 
générale.  L'abiffmarmota  quelques  mots, 
Ôc  les  Tatares  fe  levèrent.  Aucun  régi- 
ment ne  fait  l'exercice  avec  plus  d'en- 
femble.  Au  mcme  inftant  ils  furent  de- 
bout y  mais  ici  leurs  mouvemens  celfe- 
rent  d'être  égaux.  Leur  murmure  indi- 
quoit  qu'ils  prioient.  Chacun  avoit  une 
efpéce  de  chapelet  fur  lequel  il  fe  gui- 
doit.  Je  ne  fçais  (i  tous  font  obligés  au 
même  nombre  de  prières  3c  de  geftes.  Ils 
prioient  tous  avec  les  mêmes  cérémo- 
nies ;  mais  je  n'en  ai  point  obfervé  l'or- 
dre ,  ôc  n'en  ai  pu  pénétrer  Tefprit,  j'en 
parlerai  comme  un  fpectateur  qui  les  a, 
vues  à  fa  manière.  Quelquefois  tels  que 
des  gens  près  de  qui  on  va  tirer  un  coup 
de  canon  ,  &c  qui  ne  font  point  habitues 
à  ce  bruit ,  ils  tiennent  un  doigt  dans 
chaque  oreille  ,  comme  s'ils  vouloient 
éviter  d'entendre.  Quelquefois  on  diroit 
qu'ils  veulent  fe  favonner  la  barbe  ou 
qu'ils  ont  afTez  mangé  :  ils  fe  pafTent  la 
main  entière  en  demi-cercle  fur  le  vifa- 
ge  principalement  fur  la  bouche.  Sou- 
vent il  femble  qu'ils  veulent  jetter  quel- 
que chofe  hors  de  leur  bouche  j  ils  tien- 
nent les  mains  de  forte  que  le  bout  de| 


EN       SiBEaiE.  1^ 

doigts  regarda  la  bouche,  &c  qu''elle  n'eft 
touchée  que  par  celui  du  milieu.  Ils  font 
fur- tout  ce  gefte  lorfque  l'on  chante  ces 
mots  :  Lailaha  lUalahu  Mahammeden 
rafuluja  :  ils  fe  courbent  quelquefois, 
comme  s'ils  avoient  laiffé  tomber  quel- 
que chofe  ^  enfuite  s'érant  relevés ,  & 
comme  s'ils  ne  s'éroient  courbés  que  pour 
prendre  leurs  mefures ,  ils  tombent  prof- 
ternés  ,  reftent  quelque  tems  la  face 
contre  terre ,  fe  relèvent  à  moitié  ,  puis 
fe  profternent  de  nouveau.  Ils  paroi ifent 
entin  trouver  ce  qu'ils  cherchoient ,  ôc 
leur  prière  alors  ell:  prrs  d'être  achevée. 
Chacun  fort  dès  qu'il  l'a  finie  :  dans  l'ef- 
pace  d'un  quart  d'heure  la  mofquée  fut 
prefque  vuide.  Il  refta  feulement  quel- 
ques bonnes  âmes  qui  vinrent  s'aiTéoir 
autour  de  l'abifT.  11  étoit  déjà  un  peu 
tard  5  nous  ne  pûmes  diftinguer  ce  qui 
fe  paiïbit  ;  mais  on  auroit  dit  qu  ils 
jouoient  avec  de  petites  billes  :  c'étoit 
peut-ctre  le  bruit  des  coraux  de  leurs 
chapelets.  Ce  jeu  dura  fi  longtems_,  qu'il 
nous  ennuya  j  quoiqu'il  fût  fans  doute 
près  de  finir ,  nous  fortîmes  de  la  mof- 
quée. On  nous  conduifit  le  lono-  du  vil- 
lage tatare  de  du  village  ruffe  qui  le 
touche  :  celui-ci  n'eft  féparé  de  l'autre 
que  par  une   barrière.  Nous  revînmes 


24  Voyage 

peu  de  tems  après  fur  nos  pas  par  le^ 
deux  villages  ,  &  nous  vîmes  comment 
on  appelle  les  Tarares  à  la  prière.  11  y 
avoir  fur  la  rour  de  la  mofquce  ,  un 
homme  qui  crioit  ou  chanroir  de  rou- 
tes fes  forces  :  cer  homme  eft  nommé 
mâfm  en  langue  tarare.  A  (es  cris  qui 
durèrent  peu  ,  nous  vîmes  le  peuple  ac- 
courir. On  nous  dir  qu'il  alloir  cmq 
fois  par  jour  à  la  mofquée  ,  au  ponit 
du  jour  5  a  dix  heures  ,  midi ,  quatriî 
heures  &:  iîx  heures. 


I 


Ç 


CHAPITRE     VI. 


Jakouus  &  animaux  menés  à  Tcttrhourg, 
Serment  des  foldats  tatarcs  &  yoticL-- 
kes.  De  la  ville  de  Kafan, 

NOus  vîmes  ici  une  fille  &  un  gar- 
çon de  nation  iakoure  qu'on  ame- 
noir  de  leur  pays  par  ordre  de  la  cour  : 
le  garçon  avoir  onze  ans ,  la  fille  qua- 
torze. Ils  étoient  en  route  depuis  trois 
années  ,  &  dévoient  partir  pour  Péter- 
bourg  dans  deux  jours.  Ils  avoient  pafTé 
deux  ans  a  Tobolsk  ,  où  on  les  avoit 
habillés  à  la  manière  du  pays.  Quant  à 


m 


EN      S  r  B  E  R  I  F.'  1  f 

îa  forme  du  vifage  ,  ils  rcfTemfcloienc 
aux  Kalmoukes  j  ils  avoient  les  che- 
veux noirs  ,  les  yeux  petits  ,  le  nez  plat 
&:  le  vifage  preique  rond.  On  y  avoir 
tracé  différentes  hgures  ,  non  que  ce  foie 
l'ufage  des  Iakoutes ,  mais  à  la  cour  on 
Youloit  voir  des  Tongoufes  ,  qui  fe  pei- 
gnent ainfi  le  vifage ,  &  on  n'avoir  pu 
en  avoir.  Ces  hgures  étoient  délices ,  ré- 
gulières Se  de  couleur  bleue.  (  v.  la  pi.  ) 
Elles  fournirent  à  M.  de  la  Croyere, 
l'occaiion  de  nous  en  montrer  quelques- 
unes  ,  de  même  efpece  ôc  de  même  cou- 
leur, que  des  fauvages  d'Amérique  lui 
avoient  tracées  fur  le  corps  avec  trois 
aiguilles  très-  fines ,  bien  liées  enfem- 
ble,  &c  noircies  par  la  pointe  avec  de  la 
poudre  à  canon.  L'on  m'aflTura  que  cel- 
les de  ces  enfans  avoient  été  formées  8c 
coufues  avec  du  fil  ^  c'eft  tout  ce  que 
j'en  pus  apprendre. 

On  menoit  avec  ces  Iakoutes  quel- 
ques animaux  de  ïamycheva ,  nommés 
en  rulTe  maralis.  11  y  en  avoit  Cix  mâles 
&  un  femelle,  tous  de  couleur  jaune.  ~ 
Ils  avoient  la  forme  &  le  bois  du  cerf  > 
5c  ce  font  en  effet  des  cerfs. 

Nous  affiliâmes  au  ferment  des  tara- 
res ôc  des  votiakes  nouvellement  enga- 
gés.  Les  tatares    font   à   genoux  ^    m\ 

Toms  /,  B 


t(^  Voyage 

greffier  leur  lit  le  ferment  en  rufle  ;  il  leur 
eft  expliqué  en  leur  langue  par  leurabifî  , 
qui  leur  préfente  enfui  te  l'alcoran  ouvert, 
éc  ils  le  baifent.  On  lit  de  même  aux 
votiâkes  le  ferment  en  rufTe ,  &  il  leur 
eft  expliqué  par  leur  fotnik ,  qui  ell  un 
centurion  ou  infpcdbeur  de  cent  payfans. 
Enfuite  on  croife  deux  épées  nues  y  ils 
s'en  approchent  l'un  après  l'autre  ,  &  on 
préfente  a  chacun  d'eux ,  par  defTus  les 
épées  5  un  petit  morceau  de  pain  coupé 
en  quarré  ,  Se  trempé  dans  du  fel  ;  ils  le 
prennent  à  genoux  &  l'avalent.  Cette 
cérémonie  veut  dire  qu'ils  confentent 
qu3  ce  pain  les  tue  ,  s'ils  ne  font  pas 
fidèles  au  ferment  qu'ils  viennent  de 
faire. 

Avant  que  de  quitter  Kafan  ,  je  dirai 
un  mot  de  cette  ville.  Elle  eft  (îtuée  fur 
la  Kafanka ,  er-  /iron  à  deux  lieues  du 
confluent  de  cette  rivière  ôc  du  Volga, 
ôc  à  1490  verftes  ou  372  licaes  de  Pé- 
lerbourg  :  elle  a  une  citadelle  bâtie  ea 
pierre  fur  une  hauteur.  Le  logement  du 
gouverneur  Se  du  commar  iant  eft  dans 
cette  citadelle.  La  cathéciale  y  eft  aulîî, 
c'eft  un  ufage  général  dans  l'empire 
rufiTe.  On  y  voit  un  ccnvent  fondé  par 
le  Czar  Juan  Vafilovirz,  &  un  arfenal. 
Il  y  a  vers  le  haut  de  la  ville  une  bell# 


EîT    Sibérie.  if 

maîfon  marchande ,  où  Ton  trouve  des 
marchandifes  de  route  efpece  de  des 
marchands  tant  ru  (Tes  que  ratares. 
Ceux-ci  vendent  des  étofFes  de  P^rfe, 
qui  font  prefque  toutes  de  foie.  A  l'une 
des  extrémités  de  la  ville,  il  y  a  une 
manufacture  de  draps.  Elle  fut  établie 
aux  frais  du  gouvernement  par  un  Ruife , 
qui  s'y  eO:  tellement  enrichi ,  qu'il  a  fait 
bâtir  à  fes  frais  fept  églifes  en  pierre.  La 
cour  a  ordonné  ,  pour  fouten.T  cette  ma- 
nufacture ,  que  tous  hs  nobles  qui  poffé- 
dent  des  biens  dans  le  diftridt  de  Kafan  , 
aient  a  y  fournir  tous  les  ans  une  cer- 
taine quantité  de  laine.  De  plus  elle 
acheté  à  un  prix  (ixé  tous  les  draps 
qu'on  y  travaille  ,  3c  en  habille  les  trou- 
pes. Vers  le  centre  de  la  ville  cft  un  hô- 
pital bâti  en  bois ,  deftiné  à  la  garnifoa 
3e  Kafan ,  laquelle  confifte  en  trois  ré- 
gimens.  Du  lac  Kaban  ,  qui  eft  derrière 
le  flobode  tatare ,  fort  la  rivière  de  Bou- 
lak  ,  qui  traverfe  la  baffe  ville.  On  en 
préfère  les  eaux  à  celles  de  la  Kafanka  , 
4jue  l'on  prétend  même  être  pernicieufes. 


B  ij 


iS  Voyage 


CHAPITRE    VII. 

Hahlllemcnt  ^  coutumes  ^  mœurs  des 
Ta  tares  _,  des  f^otla^es  j  des  Tché- 
rémij[es, 

ON  trouve  aii-deU  de  Kafan  plii- 
iieurs  villages  des  Tarares.  Ceux 
de  ce  canton  font  mufulmans  \  ils  ont 
autant  de  femmes  qu'ils  en  peuvent 
nourrir.  Celui  chez  qui  nous  logeâmes  à 
Kourfa  ,  en  a  voit  quatre.  Il  nous  fut 
d'autant  plus  aifé  de  les  voir  ,  qu'il  étoic 
abfent.  Elles  vinrent  a  nous  l'une  après 
i'aurre  d'un  air  fort  ouvert ,  &  défiroient 
beaucoup  nous  parler  ,  mais  nous  n'a- 
vions point  d'interprète.  Elles  tirèrent 
de  leurs  poches  des  noix  avec  des  oi- 
gnons 5  qui  paroiiïent  être  pour  elles  de 
friands  morceaux  ,  &  nous  donnèrent 
quelques  noix.  Nous  prenions  alors 
<iu  thé  j  nous  fîmes  préfent  à  chacune 
d'un  petit  m^orceau  de  fucre  ,  dont  le 
^out  leur  fit  grand  plaifir.  L'une  étoic 
dans  toute  fa  parure  ;  elle  avoit  une 
coeffe  garnie  de  coraux  &  d'anciens 
copekes ,  qui  lui  couvroient  prefque 
toute  la  tète  y  ^  \xn  anneau  pendant  à 


EN       S  I    B   E    R   I  F.  i^ 

la  narine  droite  :  le  refte  de  l'habille- 
ment ctoit  à  la  ralfe.  On  voyoit  par 
derrière  une  trelfe  terminée  par  une 
boucle  de  ruban ,  dont  les  deux  bouts 
paifoient  en  écharpe  autour  du  corps ,  ôc 
retomboient  par  devant.  Elle  portoic 
aux  oreilles  deux  anneaux  joints  par  une 
chaîne  jaune  ,  palTée  au  travers  de  plu- 
fieurs  copekes ,  &c  qui  pendoit  fort  bas 
par  devant.  Nous  vîmes  aufli  la  fœur  de 
notre  hôte, qui  étoit  venue  voirfes  bel- 
les-fœurs.  Elle  nous  dit  que  fon  mari 
avoir  payé  pour  elle  un  kalin  de  dix-huit 
roubles,  m:.is  que  fon  père  l'avoit  rendu. 
Le  kalin  eft  un  prcfent  que  le  fiancé  ou 
fes  parens  font  aux  parens  de  la  fiancée. 
Toutes  les  nations  idolâtres  de  Sibérie 
font  dans  cet  ufp.ge  ^  il  n*y  a  de  différence 
entre  elles  à  cet  égard  ,  que  dans  l'efpece 
du  préfent,  qui  coniîite  foit  en  argent, 
foit  en  chevaux  ,  mourons  ,  bœufs ,  rê- 
nes ou  fourrures  :  quant  à  la  valeur  ,  on 
la  proportionne  à  la  beauté  de  la  fille  ou 
a  la  richeffe  dos  parens ,  mais  rarement 
on  rend  ce  préfent.  Au  refte  les  Tarâtes 
font  les  plus  civils  des  peuples  de  la  Si- 
bérie 5  Se  parmi  eux ,  les  Mahométans 
le  font  beaucoup  plus  que  les  idolâtres. 

Les  Tatares  s'habillent  à  la  ruffe ,  ainfî 
que  leurs  femmes ,  mais  ils  fe  font  rafer 

B  lij 


^O  V   O   Y    A    G   f 

la  tcre,  5r  piufîeiirs  fe  raillent  la  barbe 
en  pointe.  Ils  ne  font  point  ufage  de 
poêles  j  dans  ch.ique  chambre  ils  ont 
deux  cheminées  ,  Tune  pour  fe  chauffer, 
&  l'autre  pour  la  cuifine.  Leurs  cham- 
bres font  toujours  propres.  Ils  y  ont  des 
bancs  larges  &  bas  ,  fur  lefquels  il  y  a 
toujours  un  tapis  plus  ou  moins  beau 
félon  l'aifance  du  mai:re  ,  &  une  cou- 
chette ou  un  couflin  qu'ils:  offrent  aux 
étnng?rs.  Au  lieu  de  vitres  ils  em- 
ploient la  tunique  extérieure  de  l'eflo- 
mac  du  veau.  Ils  tendent  ces  membra- 
nes fur  les  chaHis,  &  elles  tranfmettenc 
affcs  de  lumière.  Nous  les  trouvâmes  en 
général  civils  de  affibles,  ôc  nous  réfor- 
mâmes les  idées  que  nous  avions  afTo- 
ciées  jufqa'alors  au  nom  de  Tatares. 
Tous  ceux  chez  qui  nous  allâmes  ,  nous 
firent  un  prcfent ,  qui  ctoit  le  plus  fou- 
vent  une  oie  plumée  &  un  pain  railîs. 
Un  riche  fotnik  nous  donna  de  plus  une 
adîerte  d'étain  pleine  de  miel,  avec  trois 
fpatules  de  bois  ôc  une  afliette  remplie 
de  noifettes. 

Les  Tatares  ont  un  inflrument  de  mu* 
fique  5  que  les  Ruifes  nomment  goufli  ; 
cet  inftrum.enr  efc  fait  comme  une  harpe. 
Il  a  dix-huit  cordes  ,  foutenues  p.ir  un 
chevalet  fore  bas ,  &  pofé  près  de  ren- 


iK    Sibérie.  ^i 

droit  ou  ces  cordes  vont  s  attacher.  Les 
chevilles  ,  autour  defquelles  elles  font 
tournées ,  ôc  avec  lefquelles  on  les  ac- 
corde,  font  à  l'autre  côrc  de  l'inftiu- 
ment.  La  première  &c  la  féconde  font  à 
la  quinte  Tune  de  l'autre  ;  la  troifieme 
eft  à  un  demi  ton  plus  haut  que  la  fé- 
conde y  la  quatrième  à  la  tierce  de  la 
féconde  ;  la  cinquième  â  la  tierce  de  la 
quatrième  ;  la  fixieme  à  un  demi-ton 
plus  haut  que  la  cinquième  j  la  feptieme 
a  un  ton  de  la  fixieme  &  ainfi  des  au- 
tres. Le  muficien  s'allied  a  terre ,  joue 
de  la  main  droite  la  baffe ,  &  de  l'autre 
le  deffus. 

Au-delà  de  ces  Tatares  on  trouve  des 
villages  votiakes.  Ici  les  hommes  ôc  les 
femmes  ont  prefque  tous  les  cheveux 
roux.  Les  hommes  s'habillent  à  la  ruffe, 
iniis  ils  portent  les  cheveux  courts.  Les 
femmes  ont  trois  habillemens  ,  donc 
chacun  convient  a  un  certain  âge.  Les 
vieilles  portent  l'habit  rufle.  Les  jeunes 
ont  auiïi  les  corps-tle-robe  faits  à  la  rufTe, 
mais  leurs  manches  font  faites  à  la  po- 
lonoife  ,  c'eft-à-dire,  qu'elles  ont  vers 
le  miheu  une  ouverture  pour  paHlr  les 
mains.  La  partiein^'érieureeftpendmre, 
ôc  on  la  porte  en  échirpe.  Elles  ont  une 
coefTe  étroite,  faite  d  ccorce  de  bouleau, 

B  IV 


^^1  Voyage 

à  chaque  coté  de  laquelle  efl  attachée 
une  bande  large  d'environ  deux  doigts , 
qui  pend  un  peu  par  derrière  ,  retombe 
enfciite  fort  bas  par  devant ,  Se  eft  garnie 
fur  les  côtés  ainfi  que  fur  le  devant,  tan- 
tôt d'une  étoffe  déchiquetée  ,  tantôt 
d'une  méchante  frange  :  cette  cocifure 
refTenible  aux  fontanges.  Elles  portent 
les  cheveux  de  devant  tombans  fur  le 
front  5  ceux  de  derrière  rairemblés  en 
chou ,  &  par  defllis ,  un  bandeau  qui 
pend  fort  bas  par  derrière.  Les  filles 
ont  un  capot  foupie ,  garni  par  delTous 
de  fix  rangs  de  ruban  ,  ornés  de  coraux  , 
&:  de  copekes  d'argent  Se  d'érain.  Ce 
Cipot  terminé  en  pointe  eft  garni 
tout-autour  ,  fur  la  longueur ,  de  huit 
rangs  de  ruban  ,  ornés  quelquefois  de 
coraux  :  leurs  cheveux  font  trelTés  à  la 
rulTe.  Elles  font  toutes  un  peu  fauvages^ 
ëc  nous  ne  punies  en  voir  qu'après  beau- 
coup d'inflances. 

Peu  s'en  faut  que  les  Votiakes  ne 
foient  fans  religion.  Ils  croient ,  il  eft 
vrai ,  qu'il  y  a  un  Dieu ,  qu'ils  nom- 
ment loumar  ,  de  qu'ils  placent  dans  le 
foleil  5  mais  ils  ne  lui  rendent  aucuns 
honneurs.  Dans  les  cas  de  quelque  im- 
portance, ils  ont  recours  à  un  homme 
qu'ils  appellent  dona,  6c  qui  eft  pour 


EN       S1BERI3.  5$^ 

tux    ce    que    le    iiimaffe  eft  pour  les 
TcKouvaches.  Nous  fîmes  venir  un  de 
CQS  donas  :  M.  Muller  lui  dit  qu'il  ref- 
fentoir  au  coté  de  grandes  douleurs ,  de 
qu'il  defiroit  favoir  Ci  ces  douleurs  cef- 
feroient  bientôt,  ou  fi  on  ne  pouiroit 
pas  les  appaifer  fubitement.   Le  dona 
prit  du  tabac  d  fumer ,  le  roula  pendant 
quelque  tems  entre  fes  doigts ,  Ôc  de- 
manda le  nom  du  malade  ;  on  lui  en  die 
un  fuppofé  :  il  prononça  qu'il  falloir  que 
le  malade  allât  trouver  un  abifT  tatare  , 
qui  le  guériroit  par  la  lecture  d'un  pal- 
fage  de  l'Alcoran.  M.  Muller  lui  dit  de 
le  guérir  lui-mcme  :  alors  cet  homme 
demanda  une  écuelle  pleine  d'eau-de- 
vie  5  qu'il  remua  quelque  tems  en  rond 
avec  un  couteau  ,  marmotant  je  ne  fçais 
quels  mots ,  ôc  la  voulut  faire  boire  au 
malade.  M.  Muller  n'.en  voulant  rien 
faire  ,  le  pria  de  boire  pour  lui  ;  le  dona 
parut  s'acquitter  avec  plaifir  de  la  com- 
milTion  5  &:  dit  enfuite  que  les  douleurs 
celTeroient  bientôt.  Nous  lui  fîmes  en- 
core quelques  queftions  qui  l'embarraf- 
ferent    exrraordinairement  ,    de    forte 
qu'ayant  peur  de  nous  faire  enfin  quel- 
que réponfe  abfurde  ,  il  voulut  abfolu- 
ment  fe  retirer. 

Un  votiake  auquel  je  parlai  de  fêtes , 

B  V 


^4  Voyage 

ine  dit  que  c'étoit  fête  pour  eux ,  tant 
qu'ils  avoient  de  la  bière  dz  de  i'eau- 
de-vie.  Cependant  il  ajouta  qu'ils  ont 
une  fête  par  an  y  elle  tombe  au  jour  de 
Noël  5  mais  il  leur  importe  peu  de  la  cé- 
lébrer quelques  jours  plutôt  ou  plus  tard^ 
Ils  manquent  affés  fouvent  d'une  con- 
noiffince  exaéle  des  temps ,  ôc  quelque- 
fois le.;r  bière  eft  bralfée  avant  le  jour 
de  la  fête  ,  ou  ne  l'eft  pas  encore ,  quand 
ce  jou:"  arrive.  Je  demandai  A  mon  vo- 
tiaks  ce  q-Til  entendoit  par  cette  fcte  ; 
il  me  dit  qu'il  falloit  boire  ce  jour-là  de 
toutes  éfcs  forces.  Je  lui  r.préfenrai  que 
nous  icv'irions  ce  jour ,  parce  que  celui 
qui  nousaméiité  le  falut  éternel,  na- 
quit ce  m'' me  jour,  mais  c'étoit  entre- 
tenir de  co.ileai's  un  aveugle  né. 

Les  Voriakes  font  fpinmels  ;  je  fis 
yoir  à  l'un  d'eux  ma  montre  ,  ôc  je  lui 
expliquai  comment ,  à  l'aide  de  cette 
machiiie  ,  on  neut  toujours  fa  voir 
rheure  du  jour  y  c'eft  donc ,  me  dît-il , 
un  petit  foleil.  En  général  ils  font  pau- 
vres :  o'i  ne  nous  Ht  de  préfent  que  dans 
un  feul  de  leurs  villages.  La  chafle  eft 
leur  occupation  principale  ;  dès  qu'il 
gèle  u'i  peu  ,  ils  vont  dans  les  bois  Se 
tuen^  ùes  juis ,  des  loups ,  des  renards  , 
des  lié/res ,  des  écureuils.  L'arc  eft  leur 


EN    Sibérie.  5  | 

arme  ordinaire  ,  il  eft  rare  qu'ils  aient 
des  fufils. 

Ici  le  théâtre  change  ^  les  Tchéréniif- 
fes  paroirtent  fur  la  Icene.  En  arrivant  à 
Verchnoï-Pobiou  ,  r.oiis  ne  trouvâmes 
que  des  gens  yvres  de  l'un  de  de  1  autre 
lexe.  On  y  faifoit  une  noce  :  la  joie  de 
la  liberté  qui  régnoien:  dans  ce  vilkge  , 
nous  facilitèrent  l'examen  de  l'Habille- 
ment de  ce  peuple.  Celui  des  hommes 
eft  rude  y  les  femmes  fe  règlent  fur  1  âge  , 
comme  les  voriakes.  Les  vieilles  lonr 
habillées  à  la  ru  (Te  ;  les  jeunes  ont  deux 
manières  qui  ne  differ-n^  cependant  en- 
tre elles  que  par  la  coiffure.  Quelques- 
unes  font  coefFées  de  deux  anneaux , 
dont  l'un  entoure  la  tète  du  deva'r  à 
l'arriére,  &  l'autre  du  haut  en  bas.  Lcf 
premier  eft  le  plus  large  ;  il  eft  orné 
d'un  ring  de  copekes  entre  deux  r^ngs 
de  coraux  :  d'autres  copekes  font  fuf^ 
pendus  à  l'extrémité  extérieure.  A  Ten- 
droit  où  l'anneau  s'allonge  par  derrière  ôC 
commence  à  fe  rétrécir ,  les  deux  bouts 
font  contenus  l'un  fur  l'autre  par  un 
bandeau  ^arni  de  deux  rangs  de  conekes 
&  de  coraux.  Cet  anneau  eft  termine  par 
une  queue  faite  d'un  bcndequ  large  de 
deux  pouces  ,  qui  pend  jufcu  aux  reins, 
ÔC  qui  eft  engagé  dans  les  plis  de  leur 

B  V) 


'5^  Voyage 

robe.  Cette  queue  eft  ornée  d'un  grand 
nombre  de  pièces  de  monnoie  ëc  de 
coraux  de  toutes  couleurs.  L'anneau  qui 
va  du  delTus  au  deflous  de  la  tête ,  fe 
termine  fous  le  menton  :  il  eft  orné  de 
croix  de  corail  vert  ,  dont  les  extré- 
mités font  garnies  de  petits  coraux 
blancs.  Au  delfous  de  l'oreille  droite  ,  il 
pend  de  cet  anneau  un  autre  anneau 
mince ,  dont  les  bours  ne  fe  joignent 
pas.  L'un  de  ces  bouts  eft  orné  d'un  pe- 
tit cryftal  blanc ,  monté  dans  un  chaton 
d'érain.  Ce  chaton  eft  prolongé  au-delà 
<îu  cryftal  ,  entouré  d'un  fil  d'ctain  , 
ferré  &  terminé  par  un  petit  anneau  d'é- 
rain. A  l'autre  bout  eft  attaché  un  petit 
morceau  de  queue  de  lièvre.  Une  bou- 
cle d'oreille  toute  femblable  eft  à  l'o- 
reille gauche.  Au  deifus  des  deux  an- 
neaux qui  entourent  la  tcte ,  s'élève  un 
bonnet  pareil  par  la  forme  &:  par  la 
hauteur  à  ceux  de  nos  grenadiers.  Il  eft 
lar^e  de  cinq  pouces  à  fa  partie  anté- 
rieure, d'un  pouce  a  fon  extrémité  fu- 
périeure,  6c  tout  le  devant  eft  couvert 
de  copskes.  Du  rang  inférieur  de  co- 
pekes,  ôc  fur  toute  la  largeur  qui  eft 
d'environ  trois  pouces  ,  pendent  des 
rangs  de  coraux  verts  Se  jaunes ,  de  cinq 
en  cinq  alternativement  ^  longs  de  troiç 


EN       S  I  B  E  R  I  î .  37 

pouces  Se  garnis  en  haut  &c  en  bas  d'un 
rang  de  grands  copekes  d'argent.  Aux 
côtes  &  par  derrière  ,  au  lieu  de  ces  co- 
raux ,  pendent  des  fils  de  foie  verte  ôc 
rouge  ]  ceux  des  cotés  font  de  même  lon- 
gueur que  les  coraux  du  devant  :  les  fils 
de  derrière  vont  jufqu'à  l'anneau  qui  en- 
toure la  te  te  du  haut  en  bas.  Les  che- 
veux de  devant  fortent  du  bonnet ,  ceux 
de  derrière  font  en  chou.  Une  autre 
jeune  femme  n'avoit  qu'un  petit  cnpot 
rond  garni  de  trois  rangs  de  copekes  3c 
d'autant  de  rangs  de  coraux.  11  étoit  ter- 
miné par  une  queue  formée  d'un  ban- 
deau large  d'un  pouce  ,  &  orné  a  fa 
naifTance  de  fix  pfennings  placés  trois  à 
trois.  Cette  femme  portoit  des  pendans 
d  oreille  femblables  à  ceux  que  je  viens 
de  décrire.  Deux  rangs  de  coinux ,  atta- 
chés à  l'extrémité  de  cqs  pendans  ,  fe 
réuniffoient  fur  la  poitrine  ,  &  entre 
ces  deux  rangs  deux  autres  formés  de 
gros  coraux  tomboient  par  devant.  Nous 
vîmes  encore  une  fille  d'environ  quinze 
ans  5  qui  n'avoit  fur  la  tète  qu'un  mor- 
ceau de  drap  triangulaire  &  brodé  par 
derrière  comme  un  tapis  de  Perfe.  Elle 
portoit  deux  rangs  de  coraux  qui  re- 
tomboient  fur  la  poitrine,  6c  fous  fa 
ïobe  une  pièce  de  coraux.  Elle  étoic 


^5  V  o  r  A  G  t 

alFés  jolie  ,  &:  avoir  été  demandée  c& 
jour- là  même  en  mariage  j  mais  on  n'oF- 
froic  qu'un  kilin  de  cinq  roubles ,  Ôc 
fon  père  en/ouloir  dix.  Nous  remar- 
quâmes encore  dans  les  habillemens 
quelques  dif^crences ,  ôc  entr'autrcs  de 
petits  grelots  que  les  femmes  portent 
aui  pieds.  N^us  voulûmes  voir  aulîi  des 
magiciens  Tchérémiffes  ,  mais  ils  refu- 
ferent  de  venir. 

Après  Verchnei-Pobioa  ,  Ton  trouve 
un  village  de  Votiakes ,  qui  n:  relTcm- 
blent  point  aux  préccdens.  Je  ne  peux 
les  comparer  à  aucun  peuple  avec  plus 
de  jullelîe  qu'aux  payfans  de  Finlande, 
qui  font  les  plus  rullres  des  hommes^ 
Les  premiers  que  j'ai  vus ,  doivent  fans 
doute  leur  civilité  à  leiufs  voilins  Ks  Ta- 
rares. Ceux-ci  parlent  commun- menr 
rulTe  &  rchérémiiïe  ;  les  Tchérémifîes 
parlent  tatare  &  rulle  ;  les  Votiakes 
parlent  aufli  tatare  &  rulTe,  mais  ne  fa- 
vent  pas  le  tchérémiffe ,  parce  qu'ils  ont 
peu  de  commerce  avec  cette  nation» 
Tous  ces  peuples  fe  fervent  de  chemi- 
nées ,  comme  je  Tai  dit  des  Tatares» 
Leurs  chambres  font  toujours  pleines  de 
fumée  ,  parce  qu'ils  s'éclairent ,  comme 
les  Ruffes  ,  avec  des  loutchinski  ou 
éclats  de  fapin.  Ils  vivent  de  cliair  de 


1  N     s  I  B  E  R  I  I-    ^  59 

cheval,  de  vache  ,":i  ours  5c  d*éciireuiJ. 
Les  Votiakes  ôc  les  Tchérémifles  mm- 
gent  aulli  du  cochon. 

Eu  parranc  de  ce  village  ^otiake  pour 
OiTa  ,  on  peuc  palfer  par  Sarapoul  ou  par 
de  fimplcs  villages.  Nous  choisîmes  cette 
première  route,  quoiqu'elle  foit  plus 
longue  de  deux  lieues  &c  demie ,  dans 
refpoir  de  faire  à  Sarapoul  quelques  dé- 
couvertes fur  fa  fondation  ,  &:  fur  les 
lieux  circonvoifms.  Avant  que  d'arriver 
à  Bugrich  icfachnoi ,  nous  vîmes  à  quel- 
ques veriles  de  ce  bourg  ,  deux  kcré- 
mets  5  l'un  voriake  ,  l'autre  rchcrémifTe  y 
c'eft  ainfi  qu  on  nomme  les  lieux  faints, 
où  ces  deux  nations  vont  facriher  :  ils 
ctoient  tous  deux  pareils  à  celui  des 
TchouvaJies,  duquel  j'ai  parlé.  Cepen- 
dant ils  avoienc  ceci  de  particulier  qu'ils 
ctoient  au  milieu  d'une  plaine ,  aulieu 
qu'ils  font  ordinairement  dans  les  bois* 
La  feule  raifon  qu'on  pût  nous  donner 
de  cette  différence  ,  fur  que  le  dona  vo- 
tiake  cc  le  mouchan  tchérémilTe  Ta- 
voient  ordonné.  J'appris  ici  que  les 
Tchérémiffes ,  outre  leur  mouchan  ,  ont 
une  efjece  de  prêtres  qu'ils  nomment 
iougtoach  :  c'eil  lui  qui  régie  les  prépa- 
ratifs ôc  l'ordre  des  facrifices  ;  c'eil  lui 
qui ,  lorf^u'on  fait  une  noce ,  prie  pour 


40  Voyage 

la  profpcrlté  de  la  famille  future,  & 
donne  aux  convives  autant  d  hydromel 
de  de  bière  qu'il  le  juge  convenable. 

Avant  que  d'arriver  à  Bourma  ,  nous 
traversâmes  une  foret  qui  a  douze  lieues 
de  long.  Plufieurs  nomment  ce  village 
Baiki  5  c'eft:  le  nom  d'un  habitant  célè- 
bre de  cet  endroit.  Les  Tatares  qui  l'ha- 
bitent, defcendent  de  ceux  deKongour  , 
ôc  ont  un  autre  dialede  que  ceux  de 
Kafan  :  les  habillemens  des  femmes  y 
ont  aufli  quelques  différences.  L'une 
d'elles  que  fon  mari  avoit  achetée  cin- 
quante roubles  ou  deux  cent  foixante- 
fix  livres  quatre  fols ,  portoit  attaché  à 
fon  écharpe  un  étui  de  plomb  lone  &C 
cet  etui  étoit  jointe  une  amu- 
lette ,  qui  eft  un  os  du  genou  de  caftor , 
ôc  qui  guérit ,  difent-ils  ,  des  douleurs 
des  pieds. 


CHAPITRE    Vin. 

Caverne  de  Kongour»  Fonderies  d'Irghln* 
lécatherlnebourg.  Fonderies  de  Poleva» 

DE  s  que  nous  fûmes  arrivés  à  Kon- 
gour ,  nous  no.us  rendîmes  à  la  ca- 
verne décrite  par  Strahlenberg ,  6c  que 


î  N    Sibérie.  4ï 

tout  curieux  va  voir.  Nous  y  entrâmes 
vers  les  dix  heures  avec  notre  guide. 
Les  parois  de  cette  caverne  font  de 
pierre  calcaire  :  elle  eft  l'ouvrage  de  la 
nature  ,  mais  n'a  point  autant  de  fingu- 
larités  que  celle  du  duché  de  Wirtem- 
berg  ou  de  Hartz.  On  voit  dans  celle-ci 
beaucoup  de  figures  formées  par  l'eau 
qui  filtre  au  travers  des  terres  :  ces  figu- 
res repréfentent  quelquefois  des  arbres, 
des  animaux.  Un  coup  de  piftolet  y  fait 
autant  de  bruit  qu'un  canon  du  plus 
grand  calibre  tiré  en  plein  air.  A  une 
certaine  diftance  les  flambeaux  s'étei- 
gnent ;  ainfi  on  n'eft  point  encore  allé 
jufqu'au  fond  de  cette  caverne.  Nous 
nous  rendîmes  de  Kongour  à  la  fonde- 
rie d'Irghin  :  elle  éroit  nouvellement  éta- 
blie Se  mal  pourvue  en  ouvriers.  Nous  y 
vîmes ,  pour  la  mine  de  fer ,  un  fourneau 
de  grillage  de  un  haut  fourneau  ^  pour 
celle  de  cuivre  ,  une  place  à  griller  y  un 
fourneau  moyen  &  deux  fourneaux  de 
fufion.  La  traite  de  la  mine  de  fer  eft  de 
cinq  lieues ,  3c  cette  mine  ne  donne  que 
vingt  pour  cent  :  celle  de  cuivre  eft  ti- 
rée de  Bourma.  On  vend  en  cet  endroit 
de  petites  marchandifes  mofcovites  de 
toute  efpece ,  &c  toutes  fortes  d'uftenfî- 
les  de  cuivre  ctamés  en  dedans  6c  en  de- 


41  Voyage 

hors  :  ces  uftenfiles  font  mal  faits ,  parce 

qu'on  manque  de  bons  ouvriers. 

Da-ià  nous  nous  rendîmes  a  hlyme , 
village  tatare.  Ici  la  coeffure  des  femmes 
a  quelque  chofe  de  particulier.  Deux 
bandeaux  larges  de  deux  doigts ,  &  or- 
nés d'un  rang  de  copekes  entre  deux 
rangs  de  coraux  ,  pendent  des  deux 
oreilles,  de  fe  joignent  fous  le  menton. 
Elles  portent  fur  la  tcte  un  capot  ouvert 
en  rond  par  le  haut.  Ce  capot  garni  de 
copekes  &c  de  petits  coraux  eft:  terminé 
par  une  queue  fi  chargée  de  coraux  &  de 
médailles  de  plomb  ,  qu'elle  péfe  pref- 
qu'autant  que  la  femme  qui  la  porte. 

Il  n'y  a  gueres  que  des  hameaux  entre 
lalyme  &C  lécatherinebourg.  Cette  ville 
a  été  fondée  en  1725  ^  par  Pierre  le 
grand  ,  ôc  achevée  fous  l'Impératrice 
Catherine  ,  qui  lui  a  donna  fon  nom  ; 
elle  eft  dans  la  province  de  Tobolsk  en- 
viron A  fix  cents  lieues  de  Pcrerbourg.  On 
peut  la  regarder  comme  le  centre  de 
toutes  les  fonderie*^  &  mines  da  la  Sibé- 
rie :  c'eft  aulTi  la  réfi  ience  de  ceux  qui 
ont  infpedtion  fur  ces  mines.  Elle  a  été 
bâde  en  entier  aux  frais  du  gouverne- 
ment 5  &  n'eft  habitée  que  par  des  inf^ 
peâ:eurs  des  mines ,  par  des  mineurs  dc 
des  fondeurs. 


EN     Sibérie.  4^ 

Elle  eft  bâtie  à  ralleman<le ,  régulière , 
fortifiée  d  caufe  du  voifînage  des  B.^chki- 
res ,  &  traverfée  par  l'ifet.  On  a  oppofé 
à  cette  rivière  une  grande  digue  ,  qui  la 
fait  enfler  au  point  qu'elle  fournit  l'eau 
fuffifante  aux  machines  des  fonderies. 
Le  lieutenant  général  Hennin ,  qui  a  le 
plus  contribué  à  la  fondation  de  léca- 
therinebourg ,  en  étoit  alors  gouverneur: 
il  étoit  aulîi  préfident  de  la  junfdidion 
des  mines,  de  avoit  fous  lui  un  affef- 
feur ,  outre  les  officiers  liéceffaires.  Il  y 
a  dans  cette  ville  une  douane  qui  relevé 
de  la  jurifdidion  de  Tobolsk  ^  on  y 
vifite  les  marchandifes  qui  font  portées 
à  la  foire  d'irbit.  C'eft  le  feul  temps  de 
l'année  où  l'on  permette  aux  marchands 
de  palTer  ici ,  éc  on  voudioir  bien  fup- 
primer  cette  permilîion  ,  p.^rce  qu'ils 
peuvent  frauder  les  droits  en  prenant 
des  chemins  détournés.  Mais  comme 
plu  (leurs  feroient  oblif^^és  a  un  trop  long 
circuit ,  fi  ce  paflage  leur  éroit  refufé  , 
on  a  égard  a  la  commodité  du  plus  grand 
nombre,  &  on  veille  autant  que  l'on 
peut  à  ce  qu'il  n'y  ait  aucune  fraude. 
On  peut  s'inftruire  ici  de  tout  ce  qui 
concerne  les  mines  &  la  manière  de  les 
fondre  j  les  machines  font  entretenues 
avec  un  foin  furprenant ,  le$  ouvriers 


44  Voyage 

montrent  une  application  qu'on  dcdre 
vainement  ailleurs ,  l'or.^.re  des  tra\\;iix 
eft  admirable  ,  les  difpofitions  font  par- 
faites. On  n\i  point  recours  aux  coups 
de  bâton  pour  prévenir  Tivroi^nerie  :  il 
n'eft  permis  de  vendre  du  brandevin 
que  le  dimanche  ,  la  quantité  que  Ton 
en  peut  vendre  effc  fixée ,  &:,  ce  qui  ell 
très-rare  ailleurs,  on  fait  obferver  cet 
ordre  avec  une  îzrande  exa<ftitude.  Au 
relie  rien  ne  manque  aux  ouvriers  y  ils 
font  régulièrement  payés,  vivent  a  bas 
prix  ,  de  font  traités  â  Thopital  quand 
ils  font  malades. 

La  nuit  du  3 1  Décembre  ,  nous  vîmes 
tout-à-coup  entrer  dans  notre  chambre 
une  troupe  de  mafques.  L'un  d'eux  ha- 
billé de  blanc  tenoi:  une  faux  qu'il  ai- 
guifoit  avec  un  morceau  de  bois  ;  celui- 
là  vint  droit  à  moi ,  me  menaçant  avec 
fa  faux  ,  &  difant ,  Chriji  veui  ta  mort. 
Autant  que  le  commencement  de  cette 
farce  me  parut  étrange ,  autant  la  \\\\ 
fut  ridicule  :  l'un  ctoit  le  diable  ,  u\\ 
autre  la  mort ,  quelques-uns  étoient  mu- 
ficiens ,  le  refte  étoit  des  hommes  &c  des 
femmes  qui  danferent  au  fon  des  inftru- 
mens.  La  mort  &  le  diable  les  regar- 
doient  en  difant ,  tous  ces  gens  feront 
bientôt  en  n(jtre  pouvoir.  Cette  danfe 


E    X      s    I    B    E    R    I    E."  4) 

cîc  morts  nous  amulain  peu  ,  nous  don-» 
rames  prompccmenc  a  la  mort  de  quoi 
boire  à  notre  fanré  ^  audl-tôt  tout  ion 
troupeau  prit  congé  de  nous.  L'cfprit  de 
cette  efpece  de  fpedacle  ,  ell:  de  rappel- 
ler  l'idce  de  la  mort  à  la  tîn  de  l'année  , 
de  le  but  principal ,  fi  je  ne  me  trompe, 
elt  de  ramalTer  quelques  copekes. 

Nous   allâmes  à  la  fuite  du  gouver- 
neur ,  voir  la  fonderie  de  cuivre  de  Po- 
leva  ,   a  treize    lieues  de  Iccatherine- 
bourîi.  On  l'avoir  entourée  de  retran- 
chemens ,  pour  la  garantir  des  infultes 
des    Bachkires.    Nous   ne  defcendimes 
point  par  le  puits  où  les  mineurs  paf- 
foient  ordinairemenr ,  mais  par  un  ef- 
calier  commode.  Quoiqu'il  le  fut  moins 
à  mefure  que  l'on  avançoit  ^  nous  y  def- 
ccndîmes  avec  beaucoup  moins  de  peinç, 
que  dans   les   mines   d'Allemagne.  La 
mine  ne  fe  monrroit  point  en  filons, 
mais  fe  trouvoit  par   nids  ou  glèbes , 
dans  une  terre  noire  un  peu  alummeufe  : 
elle  étoit  pyriteufe  &  donnoit  environ 
trois  pour  cent.  Cette  mine  étant  pres- 
que épuifée  5  l'on  fe  préparoit  à  laban- 
donner. 

Nous  allâmes  de  la  mine  a  la  fonde- 
rie ,  où  nous  vîmes  tous  les  fourneaux 
fiécelTaices  pour  couler  la  matte,  deu^ 


4.S  V   O   Y    A    s   1 

bocards  ou  moulins  a  piler  la  mine  9 
dont  l'un  avoit  plufieurs  pilons ,  l'aurre 
un  feul  :  c'éroienc  les  eaux  de  la  Poleva 
qui  les  metcoient  en  jeu.  Nous  vîmes  de 
plus  un  haneard  où  l'on  grilloir  la  mine. 
Les  mattes  coulces  ici  etoient  portées  i 
Iccatherinebourg ,  pour  les  affiner  &:  les 
mettre  en  lames.  Comme  cette  mine 
s'épuifoit ,  on  avoit  déjà  fait  conftruire 
un  haut  fourneau  ,  afin  que  fi  l'on  ne 
trouvoit  aucun  nouveau  filon  de  cuivre  , 
on  put  exploiter  la  mine  de  fer ,  qui  s'y 
moatroit  en  grande  quantité. 


CHAPITRE     IX. 

Dlycrfcs  mines  de  Sibérie,  Foire  d*Irbltm 

MEfiieurs  Muller  &  de  la  Croyere, 
ayant  été  obliges  de  fe  rendre 
promptement  à  Tobolsk ,  l'un  pour  faire 
des  obfervations  aftronomiques  ^  l'autre 
pour  y  prendre  avec  l'amiral  quelques 
arrangemens  concernant  la  continuation 
de  notre  voyage,  j'accompagnai  feul  le 
gouverneur ,  &  je  vis  avec  lui  la  fonde- 
rie de  Siffert  :  c'eft  une  fonderie  de  fer  , 
établie  dans  l'été  de  1735  par  le  gou- 
verneur de  lécatherinebourg ,  pour  ext 


EN     Sibérie.  47 

ploiter  le  riche  minéiai  de  ter  qui  fe 
trouve  en  cet  endroit  en  grande  quan- 
rité.  Cette  fonderie  eft  lituée  avanta- 
c^cufement  :  la  rivière  de  Silfert ,  qui  eft 
contenue  par  une  digue  de  cent  toifes 
de  long  fur  vingt  de  large  ,  a  toujours 
alfcs  d'eau  pour  taire  aller  (ix  martinets 
êc  les  foutttets  de  deux  hauts  fourneaux. 
On  a  conftruit  autour  de  cette  ronderie 
un  rempart  de  bois  que  l'on  a  entouré 
d'une  palilFade. 

Je  me  remis  en  route ,  oC  dans  un 
village  nommé  Phomime ,  on  me  dit 
qu'il  y  avoit ,  à  deux  jours  de  marche  , 
un  vafte  dcfert  ou  Ton  trouvoit  plu- 
fieurs  lacs ,  les  uns  d'eau  falée ,  Se  les 
autres  d'eau  fi  amcre ,  que  les  bef- 
tiaux  ne  pouvoient  en  boire  :  on  trouve 
aufîi  dans  ce  dcfert  des  chevaux  fauva- 
ges.  Aux  environs  de  Pokrovskoïé  ,  qui 
eil:  A  dix-huit  lieues  de  Iccatherinebourg , 
le  feigle  vient  très-bien  ,  le  froment 
très-mal.  Les  payfans  en  accufent  le  ter- 
roir ,  qui  5  quoique  de  bonne  qualité  , 
ne  fournit  point  au  froment  une  nour- 
riture qui  lui  convienne.  On  trouve 
auffi  dans  ce  même  endroit  une  efpece 
de  cerifes  fauvages  qui  font  aigres ,  ôc 
dont  le  noyau  eft  allongé. 

plus  loin  eft  la  fonderie  de  Kamenskié, 


4?  V   O    V    A    G    E 

ikiice  fur  la  kaincnk.i  :  elle  eft  enrourcvj 
d'un  rempart  de  bois  &  de  chevaux  de 
frife.  C  ell  une  des  plus  anciennes  de  Li 
Sibérie  ,  5c  celle  où  l'on  fait  le  meilleur 
fer  ,  il  cil  très-hbreux  ,  très-liant ,  & 
Ton  ne  coule  point  ailleurs  des  gueufes 
aulîî  parfaites  :  prefque  toutes  fourien- 
nent  IV-preuve  ,  ce  que  ne  font  point  la 
plupart  des  gueufes  des  autres  fonde- 
ries. On  tire  le  minerai  près  de  la  ka- 
menka  ,  &  à  fept  lieues  de  cette  rivière  , 
auprès  de  Pinar.  Il  y  a  dans  cette  fon- 
derie deux  hauts  fourneaux  ^  deux 
martinets ,  qui ,  de  mcme  que  les  fou- 
flets,  font  mis  en  jeu  par  les  eaux  de 
la  kamenka.  Ces  eaux  font  reflTerrces 
par  une  digue  >  mais  quelquefois  elles 
manquent ,  ce  qui  Qi\  un  inconvénient 
très-préjudiciable.  On  penfoit ,  lorfque 
y  y  padai ,  a  tranfporter  cette  fonderie 
dans  un  endroit  plus  commode.  Quel- 
quefois ,  fur-tout  au  printemps  ,  cette 
rivière  déborde  ôc  ravage  les  campagnes 
voilînes. 

Je  me  rendis  de  cette  fonderie  au  vil- 
lage d'irbit,  par  un  défert  parfemé  de 
bois  3c  par  des  chemins  fort  difficiles.  Ce 
village  eft  fur  la  rivière  d'irbit ,  à  cin- 
quante  lieues  de  Verkhotouric ,  Se  a  cin- 
quante-fept  lieuei  de  Iccatherinebourg. 


«  V     s  I  B  E  R  r  ï.  4^ 

11  croit  aifc  de  juger  des  l'entrée  du  vil- 
lige  ,  qu'il  s'y  palFoir  quelque  th^  fe  d*ex- 
tr.iordiniire  ;  on  pouvoità  peine  y  péné- 
trer ,  tant  les  chemins  étoicnt  remplis 
de  chevaux  ,  d'hommes,  de  c.aincaiix, 
de  voitures  de  toute  efp^ce  :  c'ctoienc 
les  préludes  de  la  foire  procliame. 

A  peine  y  a-t-il  une  ville  de  RuC- 
fie  ,  d'où  il  ne  vienne  des  marchands 
à  cette  foire.  J'y  vis  des  Grecs ,  des 
Boukhares  ,  des  Taiarcs  de  toutes  les 
clpeces  ,  qui  s'y  étoicnt  rendus  jnr  or- 
dre du  gouverneur  Galdantfiren  :  cha- 
cun avoir  apporté  les  denrées  de  (on 
pays ,  ou  les  ouvrages  que  Ton  y  tra- 
vaille 'y  mais  les  Grecs  avoienr  fur- 
tour  des  marchandifes  étrangères ,  ache- 
tées à  Arkhangel  ,  telles  que  du  vin  &c 
de  l'eau-de-vie  de  France. 

La  principale  marchandife  des  Bou- 
khares étoit  de  l'or  3c  de  l'argent  na- 
tif, qu'ils  vendoient  au  poids.  Quel- 
ques RulTes  avoient  aulTi  de  l'argent 
qu'ils  trouvent  dans  les  vieux  tom- 
beaux. 

Les  marchands  font  obligés  de  pré- 
fenrer  leurs  marchandifes  à  la  douane  : 
ils  Y  payent  des  droits  pour  tout ,  ex- 
cepté pour  l'or  &  l'argent.  Ces  droits 
font  le  dixième  de  toute  marchandifp 
Tome  /.  Ç 


5*o>  Voyage 

etfeâ:lvemenc  vendue  j  eniuite  on  fait 
1  elHmarion  de  celles  qui  relient ,  &  on 
en  paye  aullî  dix  pjur  cent. 

Lorlq  le  toutes  les  marchandifes  font 
cnrcgillrcis  à  la  douane,  l'ouveirure 
de  la  fo:re  dépend  du  voivode  de 
Verkhjtouné ,  qui  vers  ce  temps  fe 
rend  à  Irbit  avec  un  petit  détachement 
de  fa  chancellerie.  Il  qÙ.  de  l'intérêt  des 
mirch.\nJs  que  la  foire  s'ouvre  de  bon- 
ne hearj  :  mais  lorfjue  le  voivode 
aime  les  préfens  ,  il  dirtcre  l'ouverture 
jurqu'A  ce  qu'il  foit  content  de  ce  qu'il  a 
rCijU.  El!e  écoit  tixée  autrefois  à  la  fcte 
d^s  rois^  il  y  a  déjà  long-temps  que 
cette  règle  ne  fubfille  plus. 

Le  vingt  janvier  de  cette  année 
(1734)  toutes  les  boutiques  furent  ou- 
vertes ,  &  on  ordonna  enfuite  de  les 
refermer.  On  les  rouvrit  deux  heures 
apcL's  ,  ôc  elles  furent  encore  ouvertes 
peu  de  temps.  Enhn  l'on  n'eut  que  le  27 
le  prein  pouvoir  d'ouvrir  &  de  vendre. 
En  même  temps  on  mit  un  commis  à  la 
porte  du  village ,  pour  percevoir  les 
droits  des  denrées  qui  entrcroient  du- 
rant la  foire.  On  ne  peut  dire  quels  font 
ces  droits  :  il  femble  que  le  commis 
les  iixe  à  fon  gré.  J'entendis  un  pay- 
Un  qui   s'en  plaignoit  j  on  lui    avoic 


T.    N       SiBERII.  5f 

faic  payer  lix  copckes  pour  deux  co- 
chons de  lait  qu'il  n*avoit  vendus  que 
quaTj  copekc-s. 

DwS  que  les  boutiques  furent  ouver- 
tes, ce  hit  un  grand  concours  de 
marchands ,  pour  vendre  ou  pour  ache- 
ter :  quelques-uns  fimplement  curieux 
regarJoient  les  marchandiies.  Il  y  avoir 
une  feule  boutique  d'ullieniiles  de  cui- 
vre de  lécatherinebourg.  On  vendoic 
aulli  du  vin,  on  buvoit  largement,  ôc 
on  cuiloit  dans  les  rues  de  petits  gâ- 
teaux. On  voyoit  ça  de  là  des  troupe? 
de  mcndians,  qui  allis  auprès  du  feu 
chantoient  des  cantiques  ôc  recevoient 
de  temps  en  temps  de  leurs  auditeurs 
qui  nctoient  pas  en  petit  nombre  ,  quel- 
que argent  ou  morftau  de  pain. 

Apres  avoir  joui  de  ce  fpeâ:acle  pen- 
dant tout  un  jour,  je  laiflTai  Irbit  &  la 
foire  ,  Se  me  rendis  àTioumenne.  Cette 
ville  eftalTez  grande  ,  prefque  toute  en 
bois  &c  même  entourée  de  remparts  de 
bois:  on  y  voit  neuf  cglifes  &  deux  cou- 
vens ,  dont  l'un  eft  de  filles  :  elle  eft  fur 
la  rive  méridionale  de  la  Toure  ,  de  au 
lieu  d  erre  le  long  de  cette  rive  ,  elle 
s'érend  dans  les  terres.  Elle  eft  traverfée 
par  une  rivière  qui  fe  jette  dans  la  Tourç 
X  l'extrémité  de  la  ville. 


5^  V    O    Y    A    G    I 

J'allai  de  Tioumenne  à  Mirlme  &• 
Je  voulus  y  changer  de  chevaux  j  mais 
les  Tatares  de  ce  village  qui  defcen- 
dent  des  Boukhares ,  précendent  qu*en 
vertu  de  leurs  anciens  privilèges,  ils 
font  exempts  de  tout  devoir ,  même 
de  celui  de  fournir  des  chevaux,  lis 
m*expoferent  leurs  raifons  avec  une 
relie  éloquence  ,  qu'il  me  parut  pru- 
dent de  m'y  rendre  ;  je  demandai  feu- 
lement à  voir  leurs  privilèges  ;  ils  me 
dirent  qu'on  les  gardoit  chez  leurs 
frères  dans  le  village  voifin.  Cepen- 
dant il  y  avoit  un  afles  grand  débat 
entre  les  Tatares  de  Mirime  &c  ceux 
de  Tourbinne  :  ces  derniers  me  con- 
feilloient  d'obliger  les  autres  à  me 
louer  des  chevaux ,  difant  qu'ils  le 
dévoient ,  &c  qu'oubliant  ainfi  l'hon- 
neur &  le  ciel  ,  ils  méritoient  d'être 
bâtonnés.  Les  Tatares  de  Mirime  m'en 
difoient  autant  de  ceux  de  Tourbinne 
êc  chaque  parti  vouloit  que  je  bâto- 
na/Te  l'autre. 

J'engageai  ceux  de  Tourbinne  à  me 
mener  à  Tobolsk ,  où  je  trouvai  mes 
compagnons  de  voyage  en  aufîî  bon 
état  que  je  le  defirois ,  ôc  avec  eux  \ia 
chirurgien  que  nous  avoit  laiffé  Ta- 
mirai  Béering ,  par  ordre  du  fénat.    ■ 


EN       S    I   B    E    R    I  î.""  '5^ 

Avant  de  parler  de  cette  ville  &  du 
fqour  que  j'y  fis  ,  je  dirai  quelque 
chofe  de  certains  ufages  que  j'ai  re- 
marqués. Il  y  a  en  Sibérie  plufieurs 
bourgs  entourés  d*un  rempart  de  bois  j 
on  les  nomme  flobodes  dans  la  pro- 
vince de  Tobolsk  ]  on  y  voit  peu  d'au- 
tres fortifications ,  fi  ce  n'eft  à  Tobolsk 
même.  On  ne  craint  que  les  Bachki- 
res,  les  Kalmouckes  ôc  les  Cofaques  : 
la  guerre  que  font  ces  peuples  n'étant 
qu'un  brigandage  Se  confinant  en  cour- 
{ts  qu'ils  font  à  cheval ,  il  fumt ,  pour  s'en 
préferver,  de  s'entourer  d'un  retran- 
chement que  leurs  chevaux  ne  puifTent 
franchir  :  leurs  armes  ne  font  ordi- 
nairement qu'un  arc  ôc  des  flèches. 


CHAPITRE     X. 

Carnaval  de  Tobolsk,  Mariage  ta  tare ^ 

JE  ne  vis  rien  de  particulier  à  To- 
bolsk jufqu'au  17  février  :  mais 
ce  jour ,  qui  fut  le  premier  du  car- 
naval ,  tout  fembla  revivre.  Les  gens 
les  plus  confidérables  fe  rendoient  vi- 
fite  &  fe  donnoient  des  divertifTemens. 
Quant  au  peuple  il  étoit  comme  fou  : 
ce  n'étoit  jour  ^  nuit  que  promenades ,, 

C  iij 


;J4  Voyage 

cris ,  tumultes ,  batteries.  Il  étoit  diiïî- 
cile  d'aller  dans  les  rues ,  tant  il  y  avoir 
d'hommes ,  de  femmes ,  de  bètes  de 
de  traîneaux.  En  pafTant  pendant  la 
.  nuit  devant  une  auberge  ,  j'y  vis  un  di- 
vertiiTement  des  plus  iinguliers.  Un 
alTés  grand  nombre  d'hommes  avoient 
fait  un  ras  de  neige  devant  la  maifon  au 
bord  d'une  petite  rivière  :  ils  s'étoient 
adis  fur  cette  neige  ,  &:  là  chantoient  3c 
buvoient  avec  délices.  Lorfqu'ils  n'a- 
voient  plus  à  boire  ,  un  d'eux  alloit 
au  cabaret  ,  rapportoit  de  nouvelles 
provisions  Ôc  avec  elles  un  redouble- 
ment de  joie  :  ils  ne  paroilïoient  pas 
f^ntir  le  moindre  froid ,  de  ils.invitoient 
ies  paiïans  à  prendre  part  à  leurs  plaiiirs. 
L'amufement  des  femmes  étoit  la  pro- 
menade ;  il  y  en  avoit  jufqu'à  huit  fur 
le  même  traîneau  :  on  en  remarquoit 
fou  vent  qui  fe  relTentoient  des  fu- 
ûiées  du  vin.  On  s'entretenoit  chaque 
jTiarin  des  tumultes ,  des  batteries ,  des 
déportemens  de  la  nuit.  Un  bas  officier 
de  la  flotte  dépouilla  une  femme  dans 
h  rue  5  de  la  bâtit  fî  cruellement  fur 
tout  le  corps  avec  une  garcecte ,  qu'elle 
en  mourut  quelques  jou^s  après. 

Je    fus  bientôt   obligé   de  retouraer 
à    lécacherinebourg   pour    y    voir    h 


EN     Sibérie.  55 

gouverneur,  qui  étoic  dangereufemtnc 
malade. 

En  paffant  au  village  de  Pekhter, 
j'entrai  dans  une  maiion  des  Tarares 
tobo Iskains  :  chez  eux ,  les  bœufs ,  les 
veaux ,  les  n^oucons ,  les  femmes  ,  les 
vaches,  les  hommes,  Ôc  les  enfans  vi- 
vent en  fociété. 

Je  vis  dans  Pekhrer  un  enfant  qui  portoit 
trois  amulettes  :  elles  étoienr  attachées  au 
cou  Se  pendoient  fur  les  épaules.  Celle 
du  milieu  étoit  la  plus  grande  ôc  de  for- 
me quarrée  :  il  y  avoit  au-delfous  un  rang 
de  coraux  terminé  par  un  grelot  rond. 
De  chaque  côté  de  cette  amulette  ,  une 
autre  triangulaire  un  peu  plus  petite 
pendoit  à  un  fil  garni  par  en-haut  d'une 
couple  de  coraux  ;  elles  étoient  toutes 
trois  dans  du  cuir.  Les  amulettes  ne  font 
autre  chofe  que  àes  fentences  de  l'alco- 
ran ,  qu'il  faut  acheter  de  l'abiff  ou 
prêtre  ;  elles  confervent  en  fanté  , 
dit-on,  l'enfant  qui  hs  porte  :  les  pères 
en  achètent  le  plus  qu'ils  peuvent ,  3c  il 
n'y  a  pas  un  feul  enfant  qui  n'en  ait 
une  pour  le  moins. 

Dès  que  je  vis  que  la  fanté  du  gou- 
verneur fe  rétablilToit ,  je  repris  la  route 
de  Tobolsk ,  de  je  retrouvai  cette  ville 
auiîî  paifible  que  je  i'avcis  lalifée  tu- 

Civ 


5?  Voyage 

multueufe.  On  y  prioit ,  on  y  jeunoît  : 
une  cérémonie  faite  le  trois  mars  par 
l'archevêque  dans  la  cathédrale  ,  aug- 
menta cette  ferveur.  On  célébra  la  béa- 
titude des  czars  fanélifiés ,  de  toutes 
les  faintes  perfonnes  de  la  famille 
royale ,  des  fainrs  patriarches  Ôc  de 
plufieurs  fiints  du  commun  ,  au  nom- 
bre defquels  on  mit  le  lermak  qui 
conquit  la  Sibérie.  Au  contraire  oh 
lança  folemnellement  la  grande  excom- 
munication contre  les  incrédules ,  les 
hérétiques,  tels  que  les  luthériens  ÔC 
les  réformés  ,  contre  ceux  qui  avoient 
fait  fchifme  dans  l'églife,  comme  les 
catholiques  romains.  On  n'entendit 
pendar.t  le  carcme  ni  chants,  ni  di- 
vertilfements  :  on  ne  pouvoit  pendant 
ce  faint  temps  ni  fiancer  ni  époufer ,  & 
s'il  n'y  avoit  point  eu  de  Tatares  en  cet 
endroit  ,  nous  n'aurions  fatisfait  en  rien 
notre  curiofité. 

Il  y  eut  au  village  de  Sabanaka  une 
noce  tatare  :  nous  nous  y  rendîmes  le 
matin  vers  les  huit  heures.  Nous  allâmes 
à  la  maifoii  où  fe  devoir  faire  la  céré- 
monie j  on  nous  conduiiit  avec  les  au- 
tres étrangers  dans  une  chambre  par- 
ticulière ,  où  l'on  nous  avoit  préparé  des 
iléges  :  nous  retrouvâmes  ici  les  bancs 


E    N      s    I    B    E    R    I    È.  ^         57 

larges  Se  bas  que  nous  avions  vus  chez 
cous  les  Tarares.  Ces  bancs  croient  cou- 
verts de  tapis ,  ainfi  que  la  table  fur  la- 
quelle étoit  un  gâteau  de  gros  raifins  & 
de  noix  de  cèdre.  Dès  que  nous  fûmes 
dans  cette  chambre ,  on  nous  fervit  fé- 
lon i'ufage  rufTe ,  du  brandevin  &:  en- 
fuite  du  thé.  On  nous  dit  qu'il  y  avoit 
dQs  chevaux  rafTcmblés  dans  la    ville, 
qui   dévoient   faire   une  courfe  jufqu  a 
cette  maifon  ;  c'efl  un  ufage  fort  an- 
cien. Afin  qu'il  fe  trouve  toujours  des  ca- 
valiers ôc  des  gens  qui  veuillent  louer  des 
chevaux  pour  cette  courfe  ,  la  fiancée 
&:le  fiancé  donnent  plufieurs  prix,  dont 
le  plus  confidcrable  eft  à  celui  qui  ar- 
rive le  premier  ,  &  ainfi  des  autres.  Le 
fiancé  donnoit  cette  fois  une  pièce  de 
kamka  rouge  ,une  peau  de  renard  ,  une 
pièce  de  kham  verd  ,  un  pièce  de  tchan- 
dar  blanc,  une   peau  de  cheval  rouge. 
La  fiancée  donnoit  une  pièce  de  kamlca 
violet  5  une  pièce  de    drap  bDukhare  , 
nommé  darei,  moitié  laine  ôc   moitié 
foie ,  rayé  de  blanc  &  de  rou^i;e  ,  une 
peau  de  loutre  ^  une  pièce  de    kitaica 
rouge  ,  une  peau  de  cheval  rou  *e.  Oa 
attachaces  prix  à  de  longues  perch.  s  que 
l'on   planta    devant  la  maifon.  On  le; 
tangea  félon  leur  valeur  dans  l'ordre 

Cv 


5  s  Voyage 

fuivant  ;  le  kamka  violet ,  le  kamk^ 
rouge  ,  le  darei ,  la  peau  de  loutre  ,  le 
kitaica ,  la  peau  de  renard ,  le  kham  verd, 
le  rch.indar,  les  peaux  de  cheval.  Il  y 
avoit  donc  en  tour  dix  prix  ,  pour  les  dix 
premiers  qui  arriveroient.  A  onze  heures 
on  en  vir  trois  ^  c'éroient  trois  jeunes  gar- 
çons rLîflfes,  qui  portoien:  des  culot*- 
tQS  blanches  :  on  leur  donaa  les  trois 
premiers  prix.  Trois  autres  arrivèrent 
quelque  temps  après ,  ^'  ainii  de  fuite. 
Prefque  tous  étoient  de  jeunes  garçons 
rulTes  ou  taxâtes  ,  ôc  portoient  aullî  des 
culotres  b'anches.  On  donna  les  dix  prix 
aux  J.ix  premiers  qui  arrivèrent,  maison 
nous  dit  que  ces  prix  n'étoient  pas  tou- 
jours difiribués  fans  partialité. 

il  y  avoir  près  de  là  deux  tables  ,  ôc 
fur  chacune  un  inftrument  tarare  ,  il 
€toit  fait  d'un  vieux  pot ,  fur  lequel 
on  avoit  tendu  un  cuir  :  les  muficiens 
fiappoi-nt  fur  ces  pots  comme  un  tam- 
bour fur  fa  caifle  ,  avec  cette  différence 
qu'ils  bàttoient  moins  bien.  Ce  con- 
certo ne  nous  flatta  pas  :  cependant 
une  fou'e  de  Tatares  entoutoient  ces 
joueurs. 

Nous  allâmes  dans  la  chambre  du 
fîwiiicé  :  elle  étoit  remplie  de  gens  qui 
buvoient ,   &    deux   muficiens  tatare$i 


Ctug^mentoient  la  joie.  L'un  avoit  im 
tuyau  percé  de  quelques  trous  ,  duquel 
il  tiroir  des  fons ,  en  mertant  tout  entier 
dans  fa  bouche  le  bout  par  lequel  il 
fouflloit  :  l'autre  avoir  un  violon  or- 
dinaire. Ils  nous  jouèrent  quelques  inor-^ 
ceaux  qui  n'éroient  pas  trop  mauvais  j 
un  entre  autres  qu'ils  trouvent  très- 
beau  &  qu'ils  nous  tirent  remarquer  :  ils 
nomment  ce  morceau  iermak  ,  &c  nous 
dirent  qu^il  fut  compofé  lorfque  Iermak 
conquit  leur  pays. 

Nous  retournâmes  dans  la  chambre  oil 
nous  avions  pris  du  thé.  On  nous  dit  peu 
de  temps  après  que  les  parens  de  conduc- 
teurs du  fiancé  le  conduifoient  dans  la 
cour.  11  en  fit  le  tour  trois  fois  ,  Se  lorf- 
que au  premier  tour  il  paffa  -devant  U 
chambre  de  la  fiancée,  on  en  jettapa^ 
les  fenêtres ,  beaucoup  de  petits  mor- 
ceaux de  drap ,  fur  lefquels  lé  peuplé 
fe  précipira.  Le  fiancé  portoit  une  lon^ 
gue  robe  tatare  de  couleur  rouge  &  à 
boutonnières  brodées  en  or.  Il  avoir  ott 
bonnet  rond  à  la  tatare,  de  couîeiii* 
lourre  êc  orné  de  fils  d'or.  II  monta  cfahs' 
une  chambre  oii  deux  abi(r&  l'akhou;^ 
ne,  c'eft-à-dire  l'évèque  du  pays/ 
étoit  aifis  fur  un  banc  tatare  avec  àçux 
hommes   qui  repréfentoient   les   père* 

Cvj 


éo  V  o  y   A   G  s 

des  fiancés.  Les  deux  condufteurs  du 
fiancé  entrèrent  les  premiers  Ôc  vin- 
rent demander  à  Takhoune  fî  on  pou- 
voir commencer  la  cérémonie ,  l'ak- 
houne  l'ayant  permis ,  le  fiancé  entra. 
Ses  conduéleurs  lui  demandèrent  s'il 
vouloit  époufer  une  telle  :  à  l'inftant 
un  des  abiiT  envoya  faire  à  la  fiancée 
la  même  demande»  Lorfqu'on  eut  rap- 
porté fon  oui ,  Ôc  que  les  pères  eurent 
donné  le  leur ,  Taklioune  expofa  au 
fiancé  les  loix  du  pays  touchant  le  ma- 
riage :  la  principale  étoit  qu'il  ne  pou- 
vcit  prendre  aucune  autre  femme  fans 
le  confentement  de  celle  qu'il  prenoit 
aâ:uellement.  Le  fiancé  ne  répondit 
point ,  mais  fes  condudteurs  promirent 
pour  lui  5  qu'il  obfcrveroit  ces  loix  : 
cela  fait,  l'akhoune  le  bénit  &  ter- 
mina la  cérémonie  par  une  efpece  d'é- 
clat de  rire  ,  auquel  on  répondit  de  la 
même  manière. 

Plufieurs  perfonnes  donnèrent  comme 
préfentde  noces  ,  chacune  un  pain  de  fu« 
cre  :  ce  fut  pendant  la  cérémonie.  Lorf- 
qu*elle  fut  près  de  finir ,  ces  pains  fu- 
ient mis  en  morceaux  ,  3c  ces  morceaux 
fur  des  afiiettes ,  les  plus  gros  à  part. 
Ceux-ci  furent  diftribués  aux  prêtres  Sc 
le  refte  aux  afliftans  :  nous  en  eûmes 


ï   N      s    I    B    E    R    I    I.  ^f 

ôuflî  chacun  un  morceau  ,  pefant  envi- 
ron deux  onces. 

Au  fortir  de  cette  chambre  nous  revîn- 
mes dans  la  première  où  nous  étions  en- 
trés :  on  nous  y  apporta  du  riz  cuit ,  des 
pois,  du  bœuf,  de  l'agneau.  Nous  re- 
tournâmes bientôt  à  Tobolsk  &  nous 
apprîmes  quelque  temps  après  que  la 
noce  avoir  duré  trois  jours ,  pendant 
lefquels  on  avoir  bu  &  mangé  de  toutes 
{es  forces. 

11  eft  permis  à  tous  ceux  qui  le  veulent 
devoir  cette  cérémonie  du  fiancé  ,  mais 
il  n*en  eft  pas  ainlî  de  celle  de  la  fian- 
cée 5  qui  fe  fait  la  veille  de  la  noce  : 
il  n'y  a  gueres  que  les  proches  parens  ou  • 
les  intimes  amis  qui  puifTent  y  être* 
M.  Muller  ayant  eu  ce  plaifir ,  m'a  fait 
part  de  ce  qu'il  a  vu. 

Une  troupe  de  femmes  &  de  filles 
parentes  de  la  fiancée  fe  rendirent  chez 
elle  la  veille  du  mariage  :  c'étoit  fans 
doute  pour  pleurer  fa  virginité  ,  comme 
c'eft  l'ufage  en  Ruffie  parmi  le  peuple  : 
toute  la  chambre  étoit  fi  pleine  qu'on 
auroit  eu  peine  à  y  trouver  place.  On 
commença  par  manger  ,  &  bientôt  on 
entendit  un  violon  &  une  flûte  tarare; 
cependant  de  petits  garçons  danfoient 
êc  chamoient  :  il  y  avoit  avec  eux  ua 


^4  Voyage 

homme  qui  recevoir  de  temps  en  tempo 
quelques  copekes  pour  les  muliciens 
Se  les  danfcurs,  &  fiiifoit  enfuite  de 
pompeux  éloges  de  la  gcncrofitc  des 
convives. 

La  fiancée  aiîîfe  derrière  un  rideau  , 
croit  entourée  de  plufieurs  filles  M.  MuL- 
ler  parvint  i  elle  avec  quelques  livres  de 
rainn  ,  qu'il  offrit  comme  préfent  de 
noce.  Elle  étoit  fur  un  tapis  étendu  à 
part  pour  elle ,  6c  avoit  a  fts  côtés  une 
jeune  fille  de  Tes  compagnes  :  un  grand 
drap  blanc  les  couvroit  toutes  deux. 
Les  filles  Se  femmes  qui  étoient  préfen- 
tes venoient  l'une  après  l'autre  embialfer 
la  mariée ,  &  fe  retiroienr. 

Enfin  parurent  deux  hommes  de  la 
part  du  marié  :  ils  fe  placèrent  au  milieu 
de  la  chambre  de  chantèrent  Ihymne  de 
la  fiancée.  Le  ton  en  eft  ailés  <:hétif  de 
les  paroles  ne  valent  pas  mieux.  Tandis 
qu'on  les  chantoit,  plufieurs  filles  &  fem- 
mes pburoient.  Se  on  entendoit  auiîi  la 
fiancée  fangloter  un  peu.  Ce  jour-là  le 
fiancé  ne  doit  pas  paroître.  Lorfque  le 
chant  fut  fini,  les  chanteurs  &:  d'autres 
hommes  qui  les  accompagnoient ,  vin- 
rent derrière  le  rideau,  &  prenanr  par  les 
quatre  coins  le  tapis  fur  lequel  étoit  la 
mariie,  l'enlevèrent  elle  &  fa  compa- 


^ne  ,  toujours  enveloppées  du  drap 
blanc,  «Se  la  portèrent  dr.ns  une  autre 
maifon ,  qui  n'éroit  pas  celle  du  hancc* 
On  V  avoit  porté  des  lumières ,  &c  les  mu- 
ilciens  commencèrent  à  jouer.  On  re- 
mit encore  ici  la  mariée  derrière  un  ri- 
deau 5  fur  le  même  rapis  :  elle  y  trouva 
des  parentes  du  hancé  qui  rembralferent 
&  la  confolerent.  La  fymphonie  ,  les 
danfes,  les  chants  recommencèrent,  &  la 
mariée  refta  dans  cette  maifon  toute 
la  nuit  &  le  jour  fuivant ,  qui  fut  celui 
de  la  noce  ,  jufqu'à  ce  que  le  marié 
vint  la  prenilre  &c  Temmenat  chez  lui. 


CHAPITRE    XL 

Spccîacks  ^  dévotions   tatares,  ^ntlqul" 
tés.  Départ  de  la  flotte» 

LE  terme  des  jeûnes  étant  arrivé  ,  fut 
auiîi  le  terme  de  la  triftelTe  où  To- 
bolsk  étoit  plongé.  Pâques  fut  célèbre 
dans  cette  ville,  comme  il  l'eft  en 
Rulîie  par  le  peuple. 

Nous  allâmes  à  un  fpe<5lacle  qui  nous 
rappella  ceux  de  lécatherinebourg.  Le 
premier  aâ:e  commença  par  des  chants  : 
enfuite  un  petit  garçon  vint  fouhaiter  à 
lalfemblée  les  bonnes  fêtes  de  PâqutSj 


^4  V    O    Y    A    G    B 

Celui  •  ci  fortanc  il  en  vint  un  autrô  > 
habillé  de  noir  de  la  tète  aux  pieds  Ôc  tel 
que  Ton  peint  le  diable  :  il  faifoit  mar- 
cher devant  lui  un  vieillard  à  cheveux 
gris  5  qui  haletant  beaucoup  ,  reprcfen- 
toit  au  petit  diablotin  la  foiblefle  de  fon 
âge.  Celui-ci  lui  ayant  fait  toutes  fortes 
d  efpiégleries  ,  lui  mit  autour  du  cou  un 
ferpent  empaillé ,  qui  avoit  une  pom- 
me a  la  gueule ,  3c  le  vieil  Adam  tomba 
comme  mort.  La  mort  entra  ,  fa  faux  à  la 
main  ,  &:  voulut  enlever  le  cadavre  ;  mais 
le  Diable  s'y  oppofa  ,  faifant  des  finge- 
ries  de  toute  efpece.  Enfin  Jefus-Chrift 
parut  :  c'étoit  un  jeune  homme  afTez 
mal  vêtu ,  qui  d'une  main  tenoit  une 
croix  ,  de  l'autre  une  couronne.  A  fon 
afpedb  le  Diable  effrayé  s'échappa  le  plu- 
tôt qu'il  put.  La  vertu  de  la  croix  donna 
au  vieil  Adam  une  vie  nouvelle  :  le  Sei- 
gneur ordonnant  qu'il  fe  levât  ^  lui  mit 
fur  la  tcte  la  coiuronne  d'or  qu'il  lui 
avoit  préparée  j  le  vieillard  tranfporté  de 
joie  ne  favoit  comment  témoigner  fa  re- 
connoilTance  :  cependant  il  remercia  po- 
liment le  Sauveur ,  qui  lui  dit  de  le 
fuivre  au  ciel ,  ôc  ils  s'en  allèrent. 

Le  fécond  ade  repréfentoic  les  dix 
commandemens ,  &  ne  contenoit  rien 
qui  mérite  d'être  rapporté. 


ï  N     s    1    B  1   R  I  E.'  ^i 

Le  fujet  du  troifieme  acte  étoit  le  ba- 
ptême. Un  jeune  homme  affublé  d'une 
peau  déchirée  fur  laquelle  on  voyoit  un 
filer ,  ouvrit  la  fcene  ;  il  étoit  orné  d'un 
fabre  ôc  d'un  carquois  plein  de  flèches  : 
c'étoit  un  feigneur  oiliake.  Après  qu'il 
eut  vanté  fa  bravoure  ,  deux  autres  hom- 
mes demi- nuds  ,  mais  fans  carquois, 
flèches  ni  fabres ,  s'approchèrent  du  fei- 
gneur 5  fe  faifirent  de  lui  malgré  fes 
efforts ,  lui  otcrent  tous  fes  habits  ,  ex- 
cepté la  culotte ,  firent  apporter  une  cu- 
ve ^  le  mirent  dedans  &  l'arroferent 
largement  de  trois  ou  quatre  féaux 
d'eau.  Il  renonça  pour  lors  à  fa  fourure 
&  à  tout  ce  qu'il  avoit  :  tel  fut  le  ba- 
ptcme. 

Il  vint  enfui  te  deux  bouffons  affés  in- 
fipides,  &  le  fpecflacle  finit  comme  il 
avoit  commencé.  Le  Diable  ,  le  vieil 
Adam  ,  la  mort  Se  Jefus-Chrift  reparu- 
rent :  un  petit  garçon  prononça  une 
efpece  de  difcours  qui  fut  fuivi  de  chants. 
Toutes  ces  pièces  étoient  verfihées  ,  3c 
les  jeunes  gens  qui  les  débitèrent ,  le 
firent  avec  une  alTurance  étonnante  : 
c'eft  fans  doute  parce  qu'étant  fous  la 
difcipline  du  clergé  ,  ils  font  exercés  à  ces 
jeux. 

Il  y  eut  encore  ce  même  joui'  une  fo-. 


€^  Voyage 

lemnité  que  je  ne  vis  pas ,  mais  le 
hazard  fit  que  M.  Muller  en  fut  fpec- 
tateur.  il  trouva  fur  une  montagne  qui 
eft  à  un  quart  de  lieue  de  la  ville  ,  une 
maifon  qui  paroilKjit  n'avoir  qu'une 
chambre  :  il  y  defceiidit  par  d^s  mar- 
ches baifes  j  &  y  vit  pluileurs  bières 
qui  n'écoient  pas  fermées.  On  les  avoic 
remplies  de  cadavres,  qui  étoient  ceux 
des  perfonnes  mortes  de  mort  violente 
ou  lans  facremens.  11  y  avoir  auprès  de 
ces  morts ,  beaucoup  de  vivans  qui  leur 
croient  parens  ou  amis  :  il  y  en  avoic 
aulîi  qui  ne  leur  appartenoient  en  au- 
cune manière  ,  mais  qui  venoient  leur 
dire  adieu.  Quoique  nous  ne  foyons 
pas  de  leurs  amis,  difoient  ils  ,  ils  peu- 
vent dire  un  mot  en  notre  faveur. 
Ces  corps  reftent  dans  cette  chambre 
tout  au  plus  un  an ,  &  il  y  en  a  beau- 
coup qu'on  n'y  lailTe  pas  aufli  long-temps. 
Ceux  qui  meurent  de  la  forte  entre  les 
deux  jeudis  qui  précèdent  la  Pentecôte, 
font  privés  de  fcpulrure  &  dépofés  dans 
cette  maifon  jufqu'au  jeudi  le  plus  voi- 
fin  de  cette  fête.  S'ils  meurent  ce  jeudi 
Tnème  ,  ils  font  privés  de  fépulture  une 
année  entière;  mais  s'ils  meurent  un 
jour  auparavant ,  ils  font  délivrés  le  len- 
idemain.  L'archevêque  de  Tobolsk  va  ce 


t  -N      s   I    B  E    R    I   ï.  «^7 

1our-U  en  proceflion  avec  Ion  cierge 
à  cette  elpece  de  purgatoire  ,  Se  après 
quelques  prières  il  déclare  que  Dieu  re- 
mec  aux  morts  qui  font  dans  ces  bières  , 
les  péchés  qu'ils  oiu  commis,  loit  pat 
négligence  ,    foit    en    abrégeant  leur 

'  '  On  pafTa  gaiement  les  fêtes  de  Pâques 
à  recevoir  &  faire  des  vifites.  Le  peu- 
ple s'amufa   à   fa  manière  ,  mais  avec 
moins  d'extravagance  que   pendant  le 
carnaval  :  ce  dont  il  s'occupa  le  plus  , 
flit  le   commerce  des  filles  publiques, 
qui  ne  font  pas  rares  à  Tobolsk.  Je  n  a- 
vois  vu  nulle  part  tant  de  gens  fans  nez , 
nue  j'en  vis  ici.  Le  froid  ne  peut  pas 
en  être  caufe  ,  car  il  y  eft  moins  vu , 
ou  du  moins  ne  l'eft  pas  plus  qu  a  Pe- 
terbourg ,  où  prefque  tous  les  habitans 
ont  leur  nez.  U  faut  donc  l'imputer  au 
mal  de  Naples ,  qui  doit  être  ici  irott 
commun.  On  n'v  a  que  le  chirurgien 
major  de  ia  garniion  qui  ne  guérit  pas 
gratis   les  bourgeois  ,    &  beaucoup  de 
pauvres  gens  font  hors  d'état  de  payer  les 

remèdes.  .  .         .    , 

Le  bâtiment  conftnut  ici ,  qui  de- 
voir aller  par  l'Ob  &  la  mer  glacia- 
le ,  à  l'embouchure  de  llenilei  ,  tut 
lancé  à  l'eau  le  deux  mai.  L'eau  ayanc 


4S  Voyage 

fait  relever  rextrcmicé  du  chantier,  il 
fallut  la  couper  :  de  plus  on  jetta  une 
ancre  à  quelque  diftance  du  navire  ,  de 
on  le  mit  tout-a-fait  à  l'eau  en  tirant  le 
cable  de  cette  ancre.  11  avoit  la  forme 
d'une  chaloupe ,  mais  il  étoit  plus  gros , 
couvert ,  ôc  monte  de  huit  canons  :  il 
avoit  foixante  -  dix  pieds  de  long  ,  «S: 
quinze  pieds  deux  pouces  de  large.  Dès 
qu'il  fut  tout  à-fiit  à  l'eau,  on  tira  de 
la  citadelle  trois  volccsde  canon  ,  ôc  le 
navire  repondit  par  une  falve  générale. 
Le  gouverneur  &  le  fous-gouverneur, 
qui  tandis  qu'on  le  lanc^oit  étoienc 
fur  le  rivage  ,  fe  rendirent  à  bord.  On 
y  avoit  préparc  un  repas  pour  eux  &c  leur 
compagnie,  on  y  but  long-temps,  tou- 
jours au  fon  des  trompettes  &  au  bruit 
de  Tarrillerie,  &c  la  fcte  finit  très  tard. 
Le  commandant  du  navire  étoit  un 
lieutenant  delà  flotte  ,  appelle  Ovtùn- 
ne  j  ce  navire  fut  nommé  le  Tobol  p^r  le 
gouverneur. 

Il  mit  à  la  voile  le  14  mai.  Tous  ceux 
qui  avoient  été  de  la  fête  précédente , 
croient  encore  à  bord.  Lorfqu'il  pafTa 
devant  la  citadelle  ,  il  fit  une  falve 
générale ,  a  laquelle  elle  répondit  par 
trois  volées  de  canon.  On  but  encore  juf- 
qu  au  foir  de  toujours  au  bruit  de  l'aitille- 


E   V      s    I    B    E    R    I    I.  ^9 

tîe.  Ce  navire  avoir  à  Ta  fuite  quatre  dot- 
cliennikes  qui  portoient  les  provilions. 
Un  dotchcnnike  eft  un  grand  bateau 
couvert.  Ceux  qui  remontent  la  rivière 
ont  un  gouvernail  :  ceux  qui  la  des- 
cendent ont  une  longue  poutre  a  l'a- 
vant &  a  l'arriére ,  comme  les  bateaux 
du  Volga.  L'équipage  du  navire  étoic 
de  cinquante  foldats ,  vingt-quatre  ba- 
teliers &:  deux  matelots.  Le  lendemain 
du  départ,  un  foldat  &c  un  batelier 
fe  noyèrent  en  carguant  les  voiles ,  8>C 
comme  on  juge  volontiers  à  Tobolsk 
du  fucccs  des  entreprifes  par  les  com- 
mencemens ,  on  y  prit  cet  accident 
pour  un  préfage  funefte. 

M.  Muller  3c  moi  nous  allâmes  i 
l'endroit  où  l'en  dit  qu'étoit  l'ancienne 
Sibir,  réfidence  des  fouverains  de  la  Si- 
bérie. 11  eft  fur  la  rive  droite  de  l'Irtich, 
a  quatre  lieues  &  demie  de  Tobolsk  , 
&c  on  n'y  voit  plus  qu'un  vieux  mur 
tombé  en  ruine.  Au-de(rus&:  près  de  cet 
endroit ,  il  y  a  un  petit  ruifTeau  nomme 
Sibirka,  qui  fe  jette  dans  l'Irtich.  Il  pa- 
roît  que  cette  ancienne  ville  a  donné 
fon  nom  a  'tout  le  pays  &  à  ce  petit 
ruilTeau  qui  en  ctoit  voifin. 


^ô  Voyage 

CHAPITRE    XII. 

Tohohk,  Hahitans  de  cette  ville, 

TObolsk  efl  htué  fur  l'Irtich ,  a 
cin-Ljuante-huit  drgrés  douze  minu- 
tes de  iatiLude  :  c'eft  la  capitale  de  la 
Sibcrie.  On  la  divife  en  haute  &  baffe 
ville  :  la  ville  haute  ek  fur  une  colhne 
à  l'orient  de  liitich ,  &:  la  ville  balTe  dans 
la  plaine  ,  entre  la  coliine  &:  la  ri- 
vière. Ces  deux  villes  en  font  une  fort 
cotihdéruble ,  mais  toutes  les  maifons 
y  font  en  bois.  La  ville  haute  eft  nom- 
mée piopiement  la  ville  j  on  y  voit 
une  cindelie  en  pierre  &  prefquequar- 
rée,  dans  laquelle  il  y  a  une  maifon 
marchande  bâtie  en  pierre  ,  ainfi  que 
la  chancellerie  &c  l'archevêché.  Outre  la 
maifon  marchande  d-jnt  j'ai  parlé,  il 
y  a  dans  la  ville  haute  &  dans  la 
ville  baiTe,  un  marché  pour  les  den- 
rées &  les  quincailleries. 

Le  clergé  re  s'y  eft  point  encore  ac- 
cru comme  dans  les  villes  rufTes  :  ilnya 
dans  la  citadelle  que  deux  églifes  en 
pierre ,  &  hors  de  la  citadelle  ,  que  deux 
églifes  en  bois  ,  6c  un  couvent  \  la  baffe 
ville  n'a  que  fept  paroifTes  &  un  couvent; 
en  pierre. 
La    ville  haute  n'eft  point  expofée 


î  N     Sibérie.  71 

comme  l'aurrr;  aux  inondations;  mais 
il  faut  aller  cheiclur  l'eau  jufques  dans 
la  bafle  ville.  Il  elt  vrai  qui  1  archevê- 
que a  un  puits  qu'il  s'eil  tait  creufer  à 
grands  frais,  &  qui  eft:  profond  de  trente 
toifes  j  mais  il  n'y  laine  puifer  que  fts 
domeitiques  :  cette  incommodité ,  toute 
grande  qu'elle  eil: ,  n'eft,  pas  la  plus 
cohfidérable.  Du  côte  de  la  montagne  , 
vers  rirtich ,  il  fe  détache  tous  les  ans 
de  grandes  malTes  de  terre,  &c  fouventle& 
habitans  font  obligés  de  déloger  ,  d'abac- 
rre  leurs  maifons  trop  voilînes  du  bord  , 
de  de  les  rebâtir  plus  loin.  Je  ne  crois  pas 
qu'on  aille  bâtir  des  maifons  au  raz  de 
cet  efcarpemenc ,  &  j'en  ai  cependant  va 
dont  les  poutres  de  l'empâtement  fail- 
loien:  au-delà.  On  m'a  dit  que  la  mai- 
fon  marchande  touchoir  autrefois  ce 
bord  efcarpé  ,  de  qu'il  a  fallu  l'abattre. 
L'ancien  gouverneur  ,  le  prince  Gagarin^ 
obfetva  de  près  cette  chute  des  terres, 
&  la  crut  occaflonnée  par  la  Tobol ,  dont 
l'embouchure  eft  diredtemenc  vis  à- vis 
de  la  citadelle.  Il  fit  donc  creufer  un 
nouveau  lit  pour  cette  rivière  par  les 
prifonniers  Suédois  qui  croient  alors  i, 
Tobolsk,  Se  ce  remède  eut  quelque  ef- 
fet; mais:  l'expérience  a  fait  voir  qu'il  ne- 
fuffit  pas.   Pour  moi  je  chercherois  la 


ji  Voyage 

caufe  de  ces  éboulemens  dans  la  nature 
des  terres  j  elles  font  ici  fort  argilleufes. 
elles  ne  tombent  qu'au  printemps,  de 
c'eft  précifément  lorfque  Tlrtich  enfle. 
Je  crois  aufîî  que  l'eau  fappant  le  rivage 
en  emporte  le  deiîous ,  Se  fait  tomber  le 
diffus;  cette  caufe  eft  très-vraifembla- 
ble  j  &  on  peut  s'en  affurer,  lorfqu'on 
va  de  la  ville  haute  vers  le  nord,  le 
long  du  rivage  :  on  y  trouve  non-feule- 
ment plufieurs  crevaffes  que  les  pluies 
ont  faites  ôc  qui  s'étendent  de  l'irtich 
à  l'orient  à  plus  d'un  demi-verfte ,  mais 
aufîî  5  plufieurs  petits  lacs  voifins  l'un  de 
Fautre  &  formés  feulement  par  l'eau  de 
la  pluie  qui  a  creufé  le  terrein.  * 

Il  eft  fort  incommode  à  Tobolsk  d'ha- 
biter les  rues  non  pavées  :  le  fol  étant 
par-tout  argilleux ,  on  y  trouve  tant  de 
boiie  au  printemps,  que  l'on  peut  à  peine 
y  paffer  :  il  n*y  a  même  en  été  aucun  en- 
droit parfaitement  fec ,  fi  ce  n*eft  dans  la 
ville  haute  où  la  chaleur  du  foleil  eft 
plus  vive. 

Si  on  vouloir  donner  à  Tobolsk  des 
armes  parlantes ,  ce  devroit  être  une  va- 
che :  je  n  en  ai  vu  dans  aucune  ville  en 

*  Cette  eau  ayant  un  effet  aufll  confidérabic  , 
la  rivière  ne  doit-elle  pas  co  avoir  un  pareil  , 
•tt  mcmc  un  plus  graod  î 

aufS 


£    N       s    I    B    I    R    I    fi.  71 

ftuflî  grand  nombre  que  dans  celle-ci. 
De  quelque  coté  qu'on  aille  en  hiver , 
on  y  voit  des  vaches  ,  mais  au  printemps 
&  pendant  l'été  elles  y  fourmillent  :  j'ai 
fait  aulîî  une  obfervation  fur  les  chats 
de  Tobolsk  ^  la   plupart   font  rouges. 

L'irtich  eft:  la  principale  rivière  qui 
parte  a  Tobolsk  :  la  fource  en  eflloin  de 
là  dans  le  pays  des  Kalmouckes.  Il  tra- 
verfe  après  un  long  cours  ,  un  lac 
ficué  dans  le  même  pays  &c  nommé 
Nourfaiiranne  en  langue  kalmoucke. 

Les  eaux  de  cette  rivière  font  tou- 
jours bourbeufes  :  félon  le  rapport  dos 
voyageurs  ,  celles  de  la  Tobol  font  beau- 
coup plus  pures  ,  &c  un  mille  au-delFous 
de  l'embouchure  de  cette  rivière ,  on 
peut  les  diftinguer  encore  des  eaux  de 
l'irtich  :  c'eft  ce  que  je  n'ai  pu  faire. 

Tobolsk  a  beaucoup  d'habitans  j  il  y 
en  a  un  quart  à  peu  près  qui  font  tatares  > 
les  autres  font  rudes  ôc  prefque  tous 
exilés  ou  hls  d'exilés.  Tout  y  eft  a  fi  bas 
prix  qu'un  homme  y  vit  bien  a  raifon 
de  dix  roubles  ou  foixante  -  fix  livres 
treize  fols  par  an  :  aurtî  la  fainéantife  y 
eft  portée  au  fuprême  degré.  On  y 
trouve  cependant  des  ouvriers  de  tou- 
tes les  fortes  j  mais  il  eft  fi  difficile  de 
les  faire  travailler ,  qu'on  s'eftime  fore 

Tome  L  D 


74  Voyage 

heureux  lorfqu  on  en  tire  quelque  ou- 
vrage :  on  ne  le  pQiit  quelquefois  qu'en 
y  employant  la  force.  C'eft  le  bas  prix 
du  pain  qui  caufe  cette  parefle  :  contens 
de  ne  pas  mourir  de  faim  &  de  niifere 
ils  ne  penfent  point  au  lendemain , 
&  n'amafTent  jamais  un  feul  copeke 
pour  le  cas  de  maladie  ou  de  nécelîité. 
Lorfqu'ils  n'ont  plus  rien  ,  ils  travaillent 
deux  heures  &  gagnent  de  quoi  vivre 
pendant  une  femaine. 

Le  fous  -  gouverneur  d'Irkoutsk  Se 
tous  les  voivodes  de  Sibérie  ,  font  fu- 
bordonnés  au  gouverneur  de  Tobolsk  , 
mais  il  ne  peur  nommer  à  ces  emplois  ; 
c'eft  un  droit  de  la  chancellerie  de  Sibé- 
rie qui  réfide  à  Mofcov. 

Le  gouverneur  de  Tobolsk ,  le  fous- 
gouverneur  d'Irkoutsk,  &c  les  autres 
officiers  de  la  chancellerie  reçoivent 
des  appointemens  de  l'impératrice  : 
c'eft  un  ufage  nouveau  ,  qui  ne  s'eft 
encore  étendu  ni  aux  gouverneurs  des 
autres  provinces ,  ni  aux  voivodes  de 
Sibérie. 

Il  y  a  ici  deux  fecrétaîres  de  la  chan- 
cellerie du  gouvernement ,  qui  nonob- 
ftant  tout  changement  de  gouverneur 
confervent  leur  place  :  ce  font  donc 
des  gens  d'importance ,  des  gens  falués 


E    N      s    I    B    E    R   I    î.  Jf 

cîes<yrands  &  des  petits  :  un  coup  d'oeil 
de  leur  part  a  plus  d'effet  que  les  ordres 
du  gouverneur.  Les  principaux  offi- 
ciers de  la  garnifon  fe  foumettent  à  ce 
qu'ils  défirent  :  enfin  ils  ont  fur  toute 
la  ville  une  autorité  prefque  illimi- 
tée. 

Le  gouverneur  de  Tobolsk  chomme 
exadement  les  fêtes  de  ceux  de  fafamilk;- 
il  y  invite  tous  les  officiers  &  tous  les  né- 
gocians  :  il  fit  toujours  inviter  auffi  les 
voyageurs  de  Kamtchatka  ,  ôc  les  fit  man- 
ger avec  les  officiers  &  le  clergé. Les  vian- 
des étoient  apprêtées  à  la  rufle  Ôc  de  très- 
bon  goût  :  on  fervit  abondamment  de« 
vins  de  grand  prix. On  danfoit  après  le  re- 
pas jufqu'à  fept  ou  huit  heures  du  foir  , 
excepté  en  carême.  Pendant  notre  féjour 
à  Tobolsk  il  y  eut  beaucoup  de  ces  fêtes. 
On  célèbre  exadement  le  jour  de  la 
nailfance  ôc  celui  du  patron  de  chaque 
membre  de  la  famille  ;  celle  du  gouver- 
neur de  Tobolsk  efl:  fort  nombreufe ,  de 
il  eft  exad  à  folemnifer  ces  fêtes  ;  le 
fous-gouverneur  &  les  fecrétaires  ne  le 
font  pas  moins  :  il  y  en  a  donc  toujours 
dans  cette  ville ,  Ôc  ceux  qui  aiment  à 
boire  y  Tont  dans  un  lieu  de  déli- 
ces. 

Ces  reoas  ne  font  pas  auffi  difpen-» 


7^  Voyage 

dieux  qu'on  pourroit  le  croire  :  chaque 
marchand  invité  y  laiiTe  au  moins  fa 
demi -rouble  de  quelquefois  la  rouble 
entière  :  ils  fe  piquent  en  ce  point  de 
gcncroficé,  Se  comme  il  font  en  grand 
nombre ,  ils  peuvent  aifément  payer  ces 
repas ,  fur-tout  quand  il  ne  s'y  trouve 
point  de  voyageurs  de  Kamtchatka  ,  qui 
boivent  autant  de  vin  dans  deux  mois 
que  cent  marchands  dans  deux  années. 
Lorfque  ceux-ci  veulent  boire  plus  que 
de  coutume ,  on  leur  fert  de  l'hydromel 
au  lieu  de  vin  ,  &:  il  faut  qu'ils  fe  con- 
tentent de  l'honneur  d'ctre  invités  chez 
un  grand. 

Les  Tatares  de  Tobolsk  defcendent  en 
partie  de  ceux  qui  s'y  ctoient  établis 
avant  la  conquête  de  la  Sibérie ,  ôc  en 

Earcie  des  Boukhares  qui  s'y  font  éta- 
lis  peu  à  peu  avec  plufieurs  privilèges 
&  la  permifTion  du  grand  duc.  Ils  y  vi- 
vent tranquillement ,  Se  fubfiftent  de 
leur  commerce.  Il  n'y  a  point  d'artifans 
karmi  eux.  Ils  regardent  la  débauche 
comme  très-honrcufe  :  ceux  qui  boivent 
du  brandevin  font  notés  d'infamie.  Je 
n'ai  point  eu  d'occafion  de  voir  leurs  cé- 
rémonies, lis  profeffent  la  religion  ma- 
hométane  ,  &  pourroient  par  confé- 
quçnt  prendre  auçant  dç  femmes  qu'ils 


IN     Sibérie.  77 

feroient  en  ctat  d'en  entretenir  :  cepen- 
dant on  les  oblige  à  fe  borner  a  qua- 
tre ,  &:  comme  ils  vivent  parmi  des 
chrétiens ,  il  efl  rare  qu'ils  en  aient  plus 
d'une. 


CHAPITRE    XIII. 

Circonci/ion  tatare. 

C'Efl:  par  la  circoncifion  que  les  Ta- 
tares  font  faits  mufulmans  :  on  cir- 
concit à  la  fois  autant  d'enfans  qu'il  s'en 
préfence  depuis  fix  jufqu'â  quatorze  ans. 
La  cérémonie  commence  par  un  repas 
où  l'akhoune  tient  la  première  place, 
&:  dans  fon  abfence  un  prêtre  d'un  ordre 
inférieur.  Les  Tarares  féculiers  s'af- 
feyent  près  de  lui  far  de  larges  bancs ,  &: 
la  cour  de  la  maifon  eft  ordinairement 
remplie.  Aufîî  -  tôt  après  le  repas  ,  on 
prend  le  thé  ;  enfuite  ,  autant  d'hom- 
mes qu'il  y  a  d'enfans  les  apportent  à  la 
compagnie  ,  de  Tabdal  prie  l'akhoune  de 
le  bénir ,  avant  qu'il  opère  fur  ces  en- 
fans  l'œuvre  de  la  circoncilîon  :  cepen- 
dant tous  les  afTiftans  lifent  des  prières. 
La  bénédidlion  donnée  ,  on  reporte  les 
enfans  dans  la  chambre  où  il-s  étoient, 

Diij 


yS  V  O   Y   A    G  1 

on  les  met  fur  un  banc  large  ôc  on  ctend 
fur  eux  une  couverture  légère.  Le  prcrrc 
&  la  compagnie  reftcnt  dans  la  chambre 
où  l'on  a  mange  ,  lorfqu'il  y  en  a  une 
aurre  où  la  circoncifion  peut  Te  faire  ,  & 
la  mère  feule  eft  préfence  :  il  y  ailifte  ra- 
rement d'autres  femmes ,  &c  mcme  on 
les  fait  manger  dans  un  autre  mailon 
pour  plus  de  bienféance.  Il  y  a  quelque- 
fois djs  hommes  à  cette  opération. 
Quand  la  cérémonie  fe  fait  chez  des  gens 
pauvres  qui  n'ont  qu'une  chambre  ,  elle 
eft  remplie  d'hommes  &  de  femmes. 
L'abdal  ayant  été  béni  par  lakhoune  , 
commence  l'opération  :  il  tient  une  af- 
fiette  de  bois ,  fur  laquelle  eft  une  petite 
aiguille  de  bois,  une  pincette  de  bois, 
un  vieux  rafoir  ôc  un  peu  de  coton  brû- 
lé :  il  fe  met  a  genoux  devant  l'enfant , 
lui  découvre  les  pieds  &c  les  tient  ferme 
entre  fes  genoux  ,  lailfant  à  d'autres  le 
foin  de  lui  tenir  les  mains.  Enfuite  il 
prend  la  partie  qu'il  va  circoncire  ,  & 
repoulfant  la  furpeau,  afin  qu'elle  ne  foit 
pas  ridée  ,  il  paffe  avec  la  main  l'aiguille 
de  bois  deftbus  cette  furpeau  >  de  la- 
quelle il  pince  de  attire  un  petit  mor- 
ceau ^  puis  prenant  de  la  main  droite  la 
pincette  de  bois  ,  il  la  palTe  fous  l'ai- 
guille de  fur  la  furpeau  3  de  forte  que 


ï  N     s  1  B  E   R  ï   F.  79 

t  on  ne  voit  en-deçà  de  la  pincerte  ,  que 
le  petic  morceau  qu'il  a  pince  de  la  main 
gauche.  Alors  il  prend  le  rafoir ,  coupe 
ce  morceau ,  repoulFe  la  furpeau  encore 
plus  haut ,  met  fur  la  plaie  un  peu  de 
coton  brulc  ,    qui  à  l'inllant  arrête  le 
fang.  Cela  fait ,  il  place  l'enfant  de  forte 
qu'il  ait  les  genoux  élèves  .5c  un  peu  écar- 
tes ,  afin  que  la  partie  blelfce  loit  libte 
de  tous  corés  &  a  Tabri  de  tout  frotte- 
ment :  enfuire  il  le  couvre  ^c  paiTe  a  un 
autre.  A  chaque  enfant  qui  cil  opéré  , 
les  ailîilans  jettent  des  ctis  de  joie,  pour 
témoigner    celle    qu'ils     relTentent    en 
voyant  ces  enfans  devenir  mufulmans. 
Pendant  la  cérémonie  on  joue  d'un  petit 
tambour  de  bafque  pour  les  amufer  ou 
empêcher  d'entendre  leurs  cris.  Le  pe- 
tit morceau  coupé  eH:  triangulaire  ,  &c 
d'environ  une  liç;ne  &  demie  de  chaque 
coté.  L'abdal  ledonne  à  la  mère  :  elle 
le  met  dans  du  coton  &  le  garde  prc- 
cieufement  ;  mais  fi  les  enfans  n'ont  plus 
leur  mère  ,  il  jette  ces  morceaux.  Il  vi- 
fite  la  plaie  pendant  huit  jours ,  fans  y 
rien  mettte  ,  &c  donne  toute  fon  atten- 
tion a  ce  que  la  furpeau  ne  tetombe 
pas.  Il  a  donc  grand  foin  de  la  repouf- 
fer ;  mais  (i  elle  retombe  malgré  lui ,  il 
faut  recommencer  l'opération  avec  les 

Div 


So  V    O   Y    A    G    B 

mcmes  cérémonies.  Il  y  a  des  enfans  qiri 
foutfrenc  tranquillement  cette  opéra- 
tion ,  de  d'autres  qui  s'agitent ,  qui  le 
révoltent,  que  l'on  a  peine  à  engager 
au  repos  &  à  la  patience  ,  ôc  dont  on  ne 
vient  A  bout  qu'en  leur  donnant  quel- 
ques friandifes.  Lorfqu'ils  appartiennent 
à  des  gens  riches ,  cette  cérémonie  ed 
accompagnéedescourfes  &  des  divertifle- 
mens  qui  font  en  ufage  aux  noces  tata- 
res.  Aulîi  les  RulFes  &:  les  Tatares  nom- 
ment cette  cérémonie  fvadba  ,  c'eft- ci- 
dire,  noces,  (^'  comme  quelque  temps 
après  la  circoncifion  ,  les  Tatares  fe  font 
rafer  la  tcte ,  &  célèbrent  ce  jour  par  les 
mêmes  divertilTemens  ,  ils  difent  que 
pour  être  un  vrai  mufulman  ,  il  faut 
avoir  palfé  par  deux  noces  avant  d'arri- 
ver à  la  véritable.  Le  thé  eft  la  boifTon 
qu'ils  aiment  le  mieux  ,  &c  dont  ils  fe 
régalent  en  ces  jours  de  fête.  Celui  qu'ils 
trouvent  le  meilleur  fe  nomme  en  rufTe 
thé  de  tuile  ,  parce  qu'en  effet  il  en  a  la 
forme.  Ils  le  font  cuire  dans  un  grand 
chaudron  avec  du  lait  Ôc  du  heure  ,  &: 
boivent  ce  mélange  avec  délices.  La 
chair  la  plus  délicate  à  leur  goût  eft 
celle  de  poulain. 

Ils  prient  Dieu  au  lever  &  au  coucher 
du  foleil  j  ils  le  prient  aufli  avant  leurs 


ï   N     s  I    B  ï  R    I  K.  8  t 

repas.  Je  demandai  a  Tim  d'eux  ce  que 
fignifioit  cerrain  gefte  qui  termine  tou- 
jours leur  prière,  &  qui  confifte  à  pafTer 
la  main  fur  la  bouche^  il  me  demanda 
vivement  pourquoi  je  joignois  les  mains 
avant  le  repas.  \\s  changent  rarement  de 
religion-  quelques-uns  cependant  fefonc 
baprifer  •  mais  ils  font  en  horreur  aux  au- 
tres ,  ôc  ceux  qui  fe  nomment  fidèles , 
leur   reprochent    davoir   changé    pour 
s'enivrer  à  leur  aife  ôc  fe  délivrer  de  la. 
fervitude  :  le  dernier  de  ces  motifs  eft 
vraifemblablement  le  principal.  Dès  la 
fin  du  fiecle  paffé  les  Tatares  s'en  plai- 
gnirent. Le  czar  qui  regnoit  alors ,  don- 
na ordre  d'examiner  ceux  qui  demande- 
roient  le  baptême ,  &  de  ne  le  leur  con- 
férer   que    lorfqu'ils  paroîtroient    con- 
vaincus de  la  vérité  du  chriftianifme  j 
mais  on  n'a  pas  été  févere  a  exécuter  cec 
ordre. 


CHAPITRE   XIV- 

Départ    de   Tobolsk.    Vierge,    Sépulcres 
tatares. 


N 


Ous  nous  rendîmes  de  Tobolsk  a 
AbaUJc.  Avant  d'y  arriver  ,  j'allai 
Dv 


Si  Voyage 

à  pied  le  long  des  hauteurs  jufqu'a  So 
lennoié ,  Se  je  vis  plufieurs  fépulcres 
tatares  ;  ce  font  de  petits  emplacement 
quarrés  ,  hexagones  ,  ou  d'autre  figure  : 
ils  font  entourés  de  haies  ôc  contiennent 
une  ou  plufieurs  tombes  :  l'intérieur  eft 
ordinairement  planté  de  bouleaux.  Sou- 
vent ils  placent  devant  ces  fépulcres  de 
longues  perches  pareilles  à  des  mats ,  au 
fommet  defquelles  ils  fufpendent  un 
arc  :  on  m'a  dit  que  les  Tatares  qui  fer- 
vent dans  les  troupes  s'étoient  attribué 
ce  droit  comme  une  marque  de  leurs 
fervices. 

La  Vierj^e  d'Abalak  eft:  fort  célèbre  : 
on  y  va  en  dévotion  pendant  toute  l'an- 
ïiée  &  on  y  fait  dire  beaucoup  de  meffes. 
On  nous  dit  que  l'impératrice  Catherine 
donna  fept  cents  ducats  a  cette  églife 
pour  qu'on  fît  bâtir  à  l'entour  un  mur 
de  pierre  ,  mais  je  n'en  vis  pas  la 
moindre  apparence  :  il  eft  vrai  qu'il  y 
a  deux  eglifes ,  dont  une  de  bois  qui 
eft  tombée  j  l'autre  où  l'on  conferve 
l'image  eft  de  pierre  :  je  n'ai  pu  fa- 
voir  fi  oxi  la  bâtie  avec  le$  fept  cents 
ducats. 

Nous  continuâmes  notre  route ,  ôc 
J'allai  au  village  de  Chachina  ,  qui  exifte 
depuis  deux  ans ,  &  n'a  que  deux  ou 


E   N     s    I   B   E  R  1   î.  85 

trois  maifons  :  elles  appaniennent  à  des 
marchands  qui  commercent  avec  les 
Kalmouckes ,  de  qui  ont  acheté  un  ter- 
rein  de  fept  à  huit  lieues  de  circuit.  Cer 
endroit  elî:  tort  agréable  ,  6c  les  bleds  y 
viennent  bien. 

Nous  pafsâmes  enfuite  devant  un  fore 
que  les  Tatares  de  es  canton  bâtirent 
autrefois  pour  fe  garantir  des  Kalmouc- 
kes ;  mais  ils  n'en  ont  rien  à  craindre 
aujourd'hui ,  parce  que  l'empire  de  Ruf- 
fie  s'étend  fort  au-delâ  ,  &  ce  fort  eft 
fouvent  défert. 

Nous  vîmes  quelques  jours  après  un 
gros  village  tatare  ,  nommé  Outtous  ; 
il  eft  formé  de  trois  villages ,  dont  Tun 
cft  d'hiver  &  les  deux  autres  font  d'été  : 
c'eft  un  ufage  commun  à  tous  les  Ta- 
tares de  ce  canton.  En  général  les  Ta- 
tares s'établiffent  loin  des  villes  ,  les 
RulTes  5  fort  près.  J'ai  vu  quelques  mai- 
fons tatares ,  prefqu'aufîi  bien  bâties  que 
celles  de  nos  villes. 

Après  avoir  paffé  Outtous ,  nous  re- 
vînmes a  un  endroit  où  nous  avions  été 
la  veille  ;  la  rivière  y  fait  un  circuit  de 
quatre  lieues  en  revenant  prefque  oii 
elle  a  palTé  :  elle  y  forme  un  petit  ifthme 
de  fept  toifes  de  lar^e.  Les  Tatares 
avoient  entrepris ,  il  y  avoit  un  an,  d y 

Dvj 


?4  Voyage 

creufer  un  canal  qui  de  voit  être  achevé 

cette  même  année  (  1734  ). 

Nous  achetâmes  au  village  d'Aiou  , 
un  efturgeon  de  cinq  pieds  de  longueur, 
qui  nous  coûta  feize  fous ,  Ôc  nos  bate- 
liers tarâtes  achetèrent  aulï  pour  quatre 
fous  deux  cents  corafîîns. 

Pour  arriver  à  Tara  ,  nous  remontâ- 
mes la  rivière  d'Agarke ,  qui  tombe  avec 
rapidité  dans  l'Irtich  ,  au-deflbus  de  la 
ville.  Tara  eft  divifé  en  haute  de  bafiTe 
ville.  La  ville  haute  eft  entourée  de  che- 
vaux de  frife  ,  d'un  rempart  de  bois  Se 
d*un  rempart  de  terre;  il  y  a  fur  ces  rem* 
parts  trente  pièces  de  canon.  C'eft  Lî 
qu'habitent  le  voivode  &  toute  la  chan- 
cellerie. A  l'extrémité  de  la  baffe  ville, 
il  y  a  un  village  tarare  qui  a  une  mof* 
quée. 

Cette  ville  eft  petite  &  pauvre  ;  tou* 
tes  les  maifons  ,  foit  publiques  ,  foit 
particulières  ,  y  font  bâties  en  bois  ;  on 
n'y  a  que  les  denées  les  plus  commu- 
nes :  enfin  le  peuple  y  eft  peu  nombreux  , 
parce  qu'en  1721  on  y  exécuta  par  ordre 
de  Pierre  le  Grand  ,  fept  cents  habi- 
tans  ,  qui  refuferent  de  prêter  le  fer- 
ment de  fidélité.  Ceux  d'aujourd'hui 
paroidnt  fainéans  :  pendant  toute  une 
femaine  que  nos  bateaux  furent  Jan^ 


E  N     s  I  B  E  R  I  E.  S5 

TAgarka  ,  il  y  eut  continuellement  fur 
le  rivage  une  foule  de  curieux  qui  les 
regardoient.  Nous  n'eûmes  point  dans 
cette  ville  l'incommodué  que  nous 
avions  eue  par-  tout  jufqu'ici  :  on  n'y 
voit  point  de  tarakanes  ,  &  on  n'eu 
trouve  plus  par  delà  i'Irtich.  Lorfque 
nous  partîmes  de  Tara  ,  on  nous  donna 
une  efcorte  de  vingt  flouchivies ,  à  qui 
l'on  diftribua  des  armes  &c  de  la  pou- 
dre. Ces  flouchivies  font  des  troupes  lé- 
gères a  pied  ,  comme  les  cofaques  le 
font  à  cheval. 

Près  de  l'embouchure  de  la  Tara  ,  efl 
un  village  tatare  ,  oii  demeure  un  knia- 
zès  ,  ou  petit  pince;  il  veille  fur  les 
Tatares  de  cette  contrée  ,  qu'on  appelle 
iéfachnies  ou  tributaires.  Nous  fîmes 
venir  le  prince  â  notre  bateau  :  il  arriva 
dans  une  grande  chaloupe  à  quatre  ra- 
mes, ôc  fes  bateliers  lui  témoignoient 
beaucoup  de  refped.  Il  étoit  de  belle 
ligure  ,  de  moyen  âge ,  Ôc  habillé  com- 
me les  Tatares  :  il  nous  fit  préfent  d'un 
gros  agneau.  La  converfation  que  nous 
eûmes  avec  lui  ,  nous  fit  juger  que 
c'étoit  un  homme  de  fens.  Ayant  vii 
par  hazard  une  de  nos  boufToles  ,  il 
nous  dit  qu'il  en  avoir  appris  Tufage 
d'un  matelot  de  diftindion  qui  voya- 


^(y  Voyagé 

geoit  :  lesTatares  nomment  matelots  tous 
les  ÇTQns  de  mer.  Il  ajouta  que  l'aieuille 
aimantée  le  dirigeoit  vers  la  grande  pou- 
tre de  fer  ,  placée  à  l'un  des  bouts  de  la 
terre  ,  &c  qui  s'élève  jufqu'à  certaine 
petite  étoile.  Il  nous  demanda  de  l'opium 
Se  nous  en  montra  quelque  peu,  mais 
qu'on  avoit  falfîhé  par  le  mélange  d'un 
autre  extrait.  Quand  on  en  a  mangé  le 
foir ,  nous  dit-il  ,  on  eft  le  lendemain 
pokhmiéli ,  c'eft-a-dire ,  dans  l'état  où 
met  rivrelfe  de  la  veille.  Nous  laiflames 
le  prince  très  content  de  nous,  ôc  nous 
reprîmes  notre  route. 

Nous  faifions  faire  ici  bonne  garde» 
Nous  avions  fur  la  rive  orientale  le  dé- 
fert  barabin ,  fur  l'occidentale  le  dé- 
fert  cofaque.  Les  Tarares  barabins  étant 
fujets  de  l'impératrice ,  nous  n'avions 
rien  à  craindre  de  leur  part  ;  mais  la 
îiorde  cafatche  ou  cofaque ,  vifite  quel- 
quefois ces  déferts.  La  wviere  les  em- 
pêchant en  été  de  paffer  dans  celui  des 
barabins ,  le  défert  qui  eft  de  leur  côté 
n'en  eft  que  plus  dangereux ,  d'autant 
plus  que  de  l'Irtich  à  la  horde  cofaque  , 
il  n'y  a  que  trois  jours  de  chemin  :  ces 
brigands  courent  ce  défère  ,  tuent  les 
hommes  &  emmènent  les  femmes.  Ils 
traitent  pomtani  les  Tatares  moins  mal 


ï  N      s  I   B  E  R  r  E.  2j 

que  les  RuiTes  j  ils  les  font  marcher  avec 
eux  pendant  quelque  temps  ,  les  battent 
chemin  faifant ,  les  mettent  nuds  de  les 
renvoient.  Ils  emmenoient  autrefois  les 
RuiTes  en  efclavage  :  j'en  ai  vu  quelques- 
uns  qui  leur  étoient  échappés ,  &c  qui  fe 
plaignoient  extrêmement  des  traite- 
mens  qu'ils  en  avoient  reçus. 

La  rivière  couloit  ici  en  droite  ligne , 
nous  avions  bon  vent,  nous  parvînmes 
bientôt  à  la  rivière  d'Om  ;  elle  fe  jette 
dans  rirtich  ,  par  la  rive  droite  j  quel- 
ques-uns la  nomment  la  rivière  noire  , 
parce  que  les  eaux  en  paroiffent  noires  , 
quand  on  les  compare  aux  eaux  de  i'Ir- 
tich  :  les  unes  &  les  autres  ne  fe  confon- 
dent parfaitement  qu'à  près  d'un  quart 
de  lieue  au-defTous  del'Om. 

Nous  pafsâmes  devant  le  ruifleau  de 
Solonovka,  qui  vient  d'un  lac  falé  ,  iitué 
vers  l'occident ,  environ  à  deux  lieues 
dans  le  défert.  11  y  a  beaucoup  de  ces 
lacs  dans  les  deux  déferts  qui  bordent 
ici  rirtich.  Je  vis  un  diredVeur  des  mi- 
nes 5  qui  âvoit  demeuré  quelque  temps 
à  celles  de  Kolivanne  ,  &  qui  me  donna 
du  fel  de  ces  lacs ,  qu'il  avoir  obtenu  par 
la  diffolution  &  la  cryftallifation.  Il  était 
parfaitement  femblable  au  fel  de  Glau- 
ber ,  ôc  les  mineurs  l'employoient  avec 


'8s  Voyage 

fuccès  au  lieu  du  fel  purgatif  anglois.' 
Le  fort  de  Cliéléfinslc  eù.  femblable  à 
tous  ceux  que  nous  avions  vus  :  l'en- 
ceinre  en  cft  affés  grande.  Lorfqu'on 
voulut  y  conft:ruir3  un  fort,  on  ne  choifit 
qu'un  petit  terrein  que  l'on  entoura  d'un 
rempart  de  bois  ;  ce  petit  rempart  fub- 
fifte  encore,  oc  renferme  une  chapelle  6c 
la  maifon  de  la  chancellerie  :  il  eft  dans 
l'enceinre  du  nouveau  fort ,  près  de  la 
rivière.  On  a  bâti  des  cafernes  dans  ce 
fort  parallèlement  au  petit  rempart  de 
bois.  Le  commandant  a  le  grade  de  lieu- 
tenant :  c*eft  un  Suédois  qui  embralfa 
la  religion  grecque  dans  Tobolsk  ,  en 
17^  1 .  11  y  a  dans  ccfort  une  garnifon  de 
foixanre-dix  hommes  &  quatre  pièces 
d'artillerie.  11  n'a  pas  d'autres  habitans 
que  ces  foixante-dix  foldats  Ôc  cent 
flouchivies  :  ainfi  les  environs  de  ce  fort 
font  incultes  ;  on  y  apporte  tout  de  To- 
bolsk, de  Tara  ou  d'Omsk.  Nous  n'y 
trouvâmes  un  agneau  qu'avec  beaucoup 
de  peme ,  ôc  les  nabitans  s  en  excuferenr 
fur  ce  qu'ils  en  a  voie  m  perdu  depuis  peu 
plus  de  cent  dans  le  défert.  Us  font  fort 
expofés  à  ce  malheur  ,  parce  que  les 
moutons  qu'ils  mènent  pairre ,  forit  fou- 
vent  pourfuivis  par  les  bef-es  fauvages , 
&  s'égarent  dans  les  bois.  Lqs  habitans 


I   M      s  I    B    E    R    I   î.  ?^ 

de  ce  fort  ne  vivent,  pour  ainfi  dire,  que 
de  leur  chafFe  :  ils  font  fccher  la  chair 
des  bctes  qu'ils  tuent,  &  la  gardent  pour 
le  befoin.  Tous  les  toits  y  font  de  terre 
êc  fans  charpente ,  afin  que  le  feu  n'y 
prenne  que  difficilement. 

Au-delà  de  Chélcfinsk  ,  nous  voya- 
geâmes avec  lenteur  &c  difficulté.  Les 
bords  de  la  rivière  jufques  là  couverts 
dofiers  de  de  peupliers,  ne  l'ctoient  plus 
que  de  vi'eux  bois  ,  que  font  flotter  au 
printemps  les  eaux  qui  débordent.  Nous 
n'avions  point  eu  de  vent  depuis  Ché- 
léfinsk  :  nos  bateliers  étoient  las  de  tirer 
fi  long-temps  contre  le  courant ,  ôc  ils 
avoient  de  plus  à  marcher  fi^r  ce  bois 
flotté  qui  couvroit  la  rive.  Nous  vîmes 
a  l'occident  quelques  maifons  ,  dont  la 
dernière  eu.  habitée  pnr  cinq  ou  fix  hom- 
mes ,  qui  fe  font  raffemblcs  pour  chaf- 
fer  ôc  pccher ,  3c  qui  partagent  leurs  pro- 
fits :  on  les  nomme  en  langue  du  pays 
promichlennikes.  Ceux-ci  étoient  de 
Tara  y  ils  avoient  embrafTé  ce  genre  de 
vie ,  parce  qu'ils  n'avoient  pas ,  difoient- 
ils  ,  d'autre  moyen  de  payer  limpôt.  Ils 
font  fécher  au  foleil  les  iaffi  ou  rougets  , 
les  truites ,  les  brochets ,  les  tenches  ,  ÔC 
rejettent  dans  l'eau  les  perches  Ôc  les  co- 
jaiTins ,  parce  qu  ils  ne  font  pas  propres 


t)0  V   O   V    A    G    I 

a  fccher.  Ils  fechent  auiîî  les  bêtes  qn*ils 
tuent  à  la  chalFe  :  on  man:;e  en  ce  pays- 
ci  beaucoup  de  viande  &  de  poitrons 
fecs.  Ils  retournent  dans  leur  pattie  vers 
l'automne ,  avec  leurs  proviiions ,  5c  les 
y  vendent.  A  l'approche  de  l'hiver,  ils 
reviennent  a  leur  demeure  ,  ou  plus  or- 
dinairement à  une  autre  habitation  qu'ils 
ont  au  bord  oriental  de  la  rivière  ,  Je  ils 
chaffent  pendant  tout  l'hiver. 

Il  y  a  dans  ce  canton  beaucoup  de  fan- 
gliers  :  je  n'en  ai  vu  nulle  part  de  plus 
gros  ;  cependant  on  n'y  trouve  que  des 
olîers  de  des  peupliers  blmcstSc  noirs, 
peu  propres  à  nourrir  ce^  animaux  :  ils 
n'ont  à  manger  que  de  l'herbe  &c  des  ra- 
cines. 

Notre  navigation  devcnoit  trcs-diffi- 
cile  ;  les  bancs  de  fable  ,  les  grands  dé- 
tours de  rirtich  ,  le  vieux  bois  qui  cou- 
vre les  bords  de  cette  rivière ,  les  arbres 
dont  elle  eft  remplie  dans  certains  en- 
droits ,  rendent  le  trajet  de  Chclcfinsk 
à  lamichcva  ,  auHi  pénible  que  dange- 
reux ,  fur-tout  lorfque  Ton  va  jour  & 
nuit ,  comme  nous  avions  prefque  tou- 
jours fait. 

X 


I 


t  K       s  1  B   E  R  1  I.  5?I 

f 

CHAPITRE    XV. 

Mœurs  des  bateliers  tatdres,  IncommoH- 
tes  du  voyage, 

^'yOus  continuâmes  notre  roiire  avec 
^  lenteur  ma^lgrc  le  zele  &:  l'ardeur  de 
nos  bateliers  tntâres  \  ils  fcnt  en  général 
officieux  j  pailibles  &  de  bonne  volonté. 
Nous  les  avons  vus  fouvent  travailler 
jour  &:  nuit,  fans  proférer  une  feule 
plainte.  Un  jour  que  l'eau  entra  dans 
notre  bateau ,  ils  nous  donnèrent  un 
exemple  frappant  de  leur  bonne  volonté. 
Nous  avions  beaucoup  de  cochon  kimé , 
&:  l'on  fait  que  toucher  cette  chair  efl: 
une  abomination  parmi  les  Tatares  ; 
mais  il  falloir  au  plus  vite  décharger  le 
bateau  ;  la  néceiîité  commandoir  ,  ils 
obéirent.  Une  autre  fois,  un  àQs  co- 
chons de  lait  que  nous  avions  ,  tomba  du 
bateau  dans  la  rivière  ;  un  Tatare  s'y  jette 
audî-tôt  5  le  fuit  à  la  nage  <S:  nous  le  rap- 
porte. 

Nousavons  vûfouvent  avec  quelle  ar- 
deur ils  fe  fecourent.  Entre  ChéJéhnsk 
&  lamichcva ,  il  falloir  que  trois  ou 
quatre  d'entre  eux  allaffent  devant  la 
barque    en  nageanc  ou   marchant  dans 


9z  Voyage 

l'eau  pour  fonder  la  rivière  Sc  nous  env 
pécher  de  donner  fur  des  bancs  de  fable  : 
un  d'eux  qui  ne  nageoit  pas  bien  , 
chofe  extraordinaire  dans  un  tatare, 
couroit  rifque  de  fe  noyer  dans  un  creux 
où  il  tomba  ;  dè«  que  ceux  du  bateau 
s'en  apperçurent ,  trois  ou  quatre  fautè- 
rent a  l'eau ,  allèrent  à  fon  fecours  ôc  le 
retirèrent. 

Nous  n'ayons  remarqué  en  eux  nul 
penchant  au  vol  ;  en  effet  ils  font  renom- 
més pour  leur  fidélité  ;  ils  méritent  aufîî 
de  l'être  pour  leur  franchife.  Ils  ne  font 
poiot  de  ferment  •  un  fîmple  coup 
frappé  dans  la  main  eft  un  lien  plus  fort 
pour  eux  que  les  fermens  pour  plufîeurs 
chrétiens.  Zélés  pour  leur  religion ,  ils 
en  rempliffent  les  devoirs  avec  la  plus 
grande  exaditude  j  je  les  ai  toujours  vus 
commencer  &  terminer  leur  repas  par 
une  prière  j  ils  ne  mettent  jamais  à  la 
voile  ,  qu'ils  n'aient  crié  leur  fouhait  de 
bonheur. 

Ils  font  prefque  tous  maigres  Se  ba- 
fannés  j  leurs  cheveux  font  noirs.  Lorf- 
qu'ils  ont  des  provifions ,  ils  mangent 
quatre  fois  par  jour  :  leur  nourriture  or- 
dinaire efl  l'orge  ;  ils  le  mangent  un  peu 
rôti  5  mais  lorfqu  ils  veulent  fe  régaler , 
ils  le  fo;it  cuir^  de  nouveau  dans  une. 


E    N     s   I    B    E    R    I    E.  <J|' 

poêle  avec  un  peu  de  heure  :  ils  aiment 
beaucoup  la  chair  de  poulain ,  mais  ils  ne 
peuvent  pas  toujours  en  avoir.  D'ailleurs 
ils  font  peu  délicats  ;  je  les  ai  vus  tirer  da 
feu  des  morceaux  de  viande  prefque  tout 
pourris  ôc  les  manger  de  grand  appétit. 
Nos  tatares  fe  firent  à  Omsk ,  a  Tara  Se 
quelquefois  auHi  dans  la  route ,  un  ragoût 
qu'ils  nomment  bichbarmak ,  ce  qui  , 
traduit  littéralement ,  fignifie  le  ragoût 
des  cinq  doigts  :  on  peut  le  faire  avec 
quelque  animal  que  ce  foit ,  mais  il  faut 
qu'il  foit  mangé  tout  entier  dans  le 
même  repas. 

Curieux  de  les  voir  faire  ce  ragoût, 
nous  leur  achetâmes  un  agneau.  La 
defcription  de  leurs  cérémonies  fatis- 
feroit  davantage ,  fi  l'on  favoit  ce  qu'il 
y  entre  d'idées  reiigieufes  :  mais  n'ayant 
pu  en  ctre  inftruit ,  je  dirai  feulement  ce 
que  j'ai  vu.  La  chofe  fut  commencée 
par  trois  Tarares ,  dont  l'un  faifoi  t  l'office 
de  boucher.  Après  avoir  lié  les  pieds  de 
lagneau ,  ils  le  portèrent  au  côté  du 
bateau  qui  regardoit  le  midi ,  c'eft-à- 
dire  la  Mecque ,  lui  tournant  la  tête 
vers  ce  coté  ;  ils  s'y  tournèrent  eux- 
mêmes  &  firent  leur  prière  accoutu- 
mée. Enfuite  le  boucher  égorgea  l'a- 
gneau ,  de  lailTa  couleç  le  fang  dans  h 


94  Voyage 

rivière  :  lorfqae  l'animal  fut  mort ,  il 
ver  fa  de  l'eau  fur  la  bleiTure  ,  le  mit  à 
terre  &  le  dépeça  j  il  abbatit  d*abord 
le  pied  droit  de  devant ,  enfuite  le  gau- 
che ,  enfin  les  deux  derniers  dans  le 
même  ordre  ;  puis  coupant  près  de  la 
gorge  &  des  deux  côtés  du  fternum  ,  il 
enleva  la  peau  reftée  fur  cet  os  avec  la 
chair  de  deflbus  qu'il  mit  de  côté.  11  fuf- 
pendit  l'animal  à  une  corde  par  les  pieds 
de  derrière ,  lui  coupa  la  tète ,  fendit 
la  peau  du  haut  en  bas ,  coupa  les  par- 
ties ôc  les  jetta  ;  alors  il  tira  toute  la 
peau  ,  coupa  la  poitrine  ,  enfuite  le  ven- 
tre :  le  nombril  &  la  ve(îîe  furent  jettes 
à  l'eau.  Le  cœur  fut  incifé  en  plufieur^ 
endroits  &  tout  le  fang  que  l'on  en  tira 
fut  jette,  ainfi  que  le  fang  du  foie  Ôc 
des  autres  inteftins.  L*eftomac  6c  les 
boyaux  furent  prertés  avec  les  mains  & 
lavés  dans  l'eau  chaude.  Les  glandes 
du  méfentere  furent  jettées  ;  les  intef- 
tins étant  tirés ,  on  coupa  les  quartiers  de 
devant ,  puis  les  côtés  ôc  les  quartiers  de 
derrière  :  jufques-là  le  Tatare  qui  fer- 
voit  de  boucher  avoit  tout  fait  avec  fes 
deux  aides  ,  mais  tous  les  autres  fautant 
alors  aux  quartiers  de  l'agneau ,  oterenc 
la  chair  de  defTus  les  os  &  la  coupèrent 
en  petits  morceaux.  Le  petit  morceau 


^  s       SiBERII.  c)f 

dtt  fternum  Fur  loti  fur  les  charbons  ôc 
mangé  comme  un  mets  friand  j  ils  firent 
cuire  en  même  temps  les  os  avec  ce  qui 
rertoit  delfus ,  Ôc  après  avoir  fait  leur 
prière ,  ils  mangèrent  avec  les  doigts 
lans  couteau  ni  fourchette.  Enfuite  ils 
palFerent  aux  inteftins  &c  de-li  vinrent 
i  la  viande  :  tout  fut  expédié  de  la 
même  manière  &  avec  une  promptitude 
qui  nous  fit  plaifir.  L'agneau  fut  mangé 
par  vingt  Tarares  ;  ils  commencèrent 
la  cérémonie  à  dix  heures  du  matin  :  il 
me  paroît  que  le  principal,  le  divin  de  ce 
repas  eil  de  n'y  employer  que  les  doigts. 
Dans  notre  voyage  par  eau  nous  n'eû- 
mes aucune  autre  incommodité  que 
celle  dQS  coufins  ,  mais  il  y  en  eut 
toujours  fur  notre  bateau.  Ils  s'attachent 
au  premier  endroit  de  la  peau  qu'ils  trou- 
vent découvert ,  y  enfoncent  leur  ai- 
guillon, pompent  le  fang  jufqu'a  ce 
qu'ils  en  foient  pleins  &  recommencent 
à  voler  :  ils  tourmentent  fi  fort  les 
vaches  dans  Uimsk  ,  qu'ils  en  font 
mourir.  Ces  petits  animaux  font  fore 
délicats  ;  il  ne  faut  pour  les  tuer ,  que  les 
toucher  légèrement.  Lorfqu'on  les  tue 
à  l'endroit  qu'ils  piquent ,  il  y  refte  un 
peu  de  l'aiguillon  ôc  la  douleur  eft  plus 
vive  j   à  l'endroit  de  la  piquure  il  fç 


^S  V   O   Y    A    G    s 

forme  communément  une  tache  rougô 
qui  palTe  enfuite  ,  mais  il  y  a  des  per- 
fonnes  à  qui  cette  piquure  caufe  des 
ampoules  î'emblables  à  celles  que  caufe 
Tortie.  On  fe  garantit  de  ces  animaux 
en  s*entourant  Ta  tcte  d'une  efpece  de 
crible,  au  travers  duquel  on  peut  voir  dt 
on  garnit  les  lits ,  de  rideaux  faits 
d'une  efpece  de  toile  ruffe  qui  eft  fort 
claire.  Nous  fimes  ufage  de  ces  deux 
moyens ,  6c  nous  trouvâmes  des  incon- 
véniens  à  l'un  &  à  l'autre.  Le  premier 
échauffe  trop  la  tctc,  parce  qu'il  pade 
peu  d'air  au  travers  du  crible  ,  &  on  ne 
peut  le  fupporter  long-temps ,  quand  il 
fait  trcs-chaud.  Le  fécond  nous  fut  d'a- 
bord aflcs  inutile  :  nos  lits  étoient  rem- 
plis de  couùns  Ôc  nous  dormîmes  peu 
pendant   quelques  nuits. 

La  grande  chaleur  du  crible  m'ctnnt 
infupportable  ,  je  voulus  braver  les 
moucnerons  ôc  j'en  vins  à  bout  fur  le 
bateau  ,  fur-tout  lorfqu'il  faifoic  froid 
ou  fort  chaud  ;  mais  lorfqu'il  pleuvoir 
un  peu  ou  que  le  ciel  fe  couvroit,  il 
n'étoit  pas  poilible  de  s'en  garantir.  11 
fallut  revenir  au  crible  ,  mais  il  ne  dc- 
fendoit  que  le  vifage  ,  «Se  on  ne  pouvoit 
ni  écrire  ni  refter  tranquille  ;  ils  pi- 
quoient  au  travers  des  bas  ôc  de  la  che- 

mife. 


EN     Sibérie.  't^y 

^^fe.  Je  mis  des  bDCcines  de  cuir  ,  d^s 
ganrj  de  femme  ,  par-defTus  encore  des 
ganrs  d'homme  ,  &  dans  cet  accoutre- 
ment jj  pus  écrire.  Je  voulus  un  jour 
aller  à  terre  le  vifage  &  les  mains 
nud>,  mais  je  ne  peux  exprimer  ce  qu^ 
JY  Ibulrris;  jy  trouvai  plus  de  cculins 
que  fur  le  bateau,  oc  j'eus  dans  un  me- 
ment  le  vilage  ôc  les  mains  couverts 
d'ampoules  qui  me  caufoient  une  dé- 
mangeaifon  continuelle  :  je  revins  vite 
au  bateau  me  ballîner  avec  du  vinairrre  ^ 
qui  me  foulagea  beaucoup. 

Nous  nous  appercumes  bientôt  que 
ceux  qui  nous  tourmentoientla  nuit ,  ne 
palfoient  point  au  travers  du  rideau  , 
mais  fe  gliifoient  par-delfous  entre  le 
rideau  &  le  châlit.  11  nous  fut  aifc  d'y 
remédier  :  nous  attachâmes  le  rideau  > 
i'appliquant  au  châlit  bien  exadement, 
ôc  nous  dormîmes  en  paix.  Lorfq  le  nous 
voulions  être  fans  crible  pendant  le  jour 
dans  nos  chambri-s,  il  falloit  y  entrete- 
nir de  la  fumée.  Des  qu'il  fiifoit  un  peu 
de  vent  &  qu'on  ouvroit  ks  fenctres  , 
l'incommodré  devenoit  moindre  ;  mais 
le  meilleur  expédient  que  n  mis  trouvâ- 
mes, fut  de  taire  drelTer  fiir  le  bateau 
une  efpece  de  tente  :  il  y  faifoit  touiours 
un  peu  de  vent,  &:  ks  confins  ne  le  fo|^. 

Tomç  L  R 


9^  Voyage 

tiennent  pas  ,  nous  pouvions  donc  y  ctrô 

lins  crible  6c  fans  gants. 

Plus  nous  approchions  de  lamichcva  , 
nioii"!S  ces  animaux  nous  incommo- 
doient  :  dès  que  le  temps  fe  retroidiifoit , 
ils  fe  colloienc  aux  murs  de  nos  cham- 
bres ,  comme  s'ils  eulfent  été  morts  : 
mais  quelques  heures  de  chaleur  les  ra- 
nimoient.  Nous  trouvâmes  vers  lami- 
chéva  une  efpece  de  mouches  très  petites 
qu'on  nomme  en  langue  du  pays 
mochki  j  elles  font  à  peine  fur  la  peau 
qu'elles  font  remplies  de  fang  :  des 
qu'on  les  touche  ,  on  les  tue  6c  on  en* 
fan^rlante  l'endroit  où  elles  font. 


CHAPITRE    XV L 

Voyage  par  terre.    Feux    du  déjcrt.  Lac 
faU,  Fort  lamichéva, 

LA  lenteur  de  notre  bateau  deve- 
nant intolérable  ,  nous  demandâ- 
mes des  chevaux  de  nous  allâmes  par 
terre  avec  la  moitié  de  nos  flouchivies. 
Notre  chemin  traverfoit  des  plaines  dé- 
fertes  \  nous  vîmes  ça  &  là  pendant  la 
nuit  des  feux  dans  l'éloignement  ;  nous 
les    avions   déjà   vus  pendant  qirelques 


EN     Sibérie.  ^^ 

nuits  ,  5c  les  llouchivies  nous  dirent  que 
le  défert  brùloit.  Nous  éprouvâmes  dans 
ces  plaines  une  chaleur  prefque  infup- 
porcable  ,  ôc  celle  que  nous  reirentîmes  a 
lamichéva    fut    11    vive    que    nous    ne 
croyions  pas  pouvoir  la  foutenir  plufieurs 
jours  de  fuice  :  il  y  a  apparence  qu'elle 
ccoic  caufée  par  les  incendies  du  dcferr. 
Il  y  avoit  peu  de  temps  que  nous  étions 
dans  ce  fort ,  iorfque  nous  entendîmes 
une  caille  appeller  au  feu  :  nous  fumes 
bientôt  que  le  défert  brùloit  de  que  le 
vent    poulfoit  le  i"eu  vers  le  foit  avec 
violence.     Nous  allâmes   au    rempart, 
6c  nous  vîmes  dans  la  plaine  de  grands 
feux    très  -  clairs   :   quelques  uns    fem- 
bloient  un  loncr  ranc^  de  maifons  illumi- 
nées.  Le  major  qui  commandoit  dans  le 
fort ,  n'étoit  pas  tranquille  ^  le  feu  n'en 
étoit  pas  à  plus    d'une  lieue  :  il  fit  or- 
donner   aux    femmes    de    porter   dans 
leurs  maifons  quelques  féaux  d'eau  ,  & 
envoya   des  hommes   faire  un  folTé  au 
dehors  pour  couper  au   feu  le  chemin 
du  fort  j  mais  il  s'éteignit  prefque  entiè- 
rement. Ce  défert  ftérile  ôc  fec  reffemble 
a  un  champ  rempli  de  chaume*,  l'herbe 
defTéchée  qui  le  couvre  s'enfiamme  aifc- 
ment  &  eft  bientôt  cpwftînïée  :  elle  brûle 
ile  proche  en  prgdffe  &  Reiit  percer  le  fea 
^  ^^'^^^      Eij 


1^0  Voyage 

dans  plufieurs  endroirs  par  le  moyen  des 
étincelles.  De  plus,  on  voit  dans  ce  dciert 
beaucoup  d'endroirs   marécageux  ;  il  y 
en  a   qui    pendam    l'ccé  font  enticre- 
me!U    lecs    &:    ne   produifent    aucune 
herbe  ;  enhn  il  y  a  des  lacs  ôc  des  che- 
mins battus  :  le  feu  s'aircte  a  tous  ces  en- 
droits 3c  s'cteint  de  foi-mcme.  Au  refte 
ces  incendies  n'y  font  point  des  phcno- 
meiies    ;     avant    lamichcva     nous    en 
avions   vus  ^    nous    en   vîmes    encore 
après ,    6c    les  habitans    de  ce  canton 
nous  dirent  qu'ils  en  voyoient  prefque 
tous  les  ans.  On  les  attribue  à  deux  cau- 
fes  :  la  première  ed:  que  d'un  fort  à  l'au- 
tre il  n'y  a  point  de  village ,  &  que  les 
voyageurs  obliges    d'allumer  des    feux 
dans    la  campagne  aux  endroits  où  ils 
s'arrctenc  ,    fe   remettent    fouvent    en 
route  fans  les  éteindre  :  la  féconde  eft 
le  tonnerre;  les  orages    font  fréquents 
dans  ce  canton  :  nous  en  eûmes  deux  ou 
trois  par  jour  pendant  hs  huit  derniers 
que  nous  y  pafsâmes  :  mais  la  première 
de  ces  caufes  eft  la  plus  fréquente.  Du 
côté  de  la  horde  cofaque,  endroit  que 
ces  brigands  ne  fréquentent  plus  ,  &c  où 
il  palfe  très  rarement  quelques  chalTeurs 
■&c  jimais  de  voyageurs  ,  nous  ne  vîmes 
Je  feu  qu'une  fois  &  dans  un  feul  en^ 


I 


EN    Sibérie.  loT 

droit ,  tandis  que  du  côté  de  l'orient  où 
patient  les  voyageurs,  nous  vîmes  plu- 
lîeurs  feux  pendant  plufieurs  jours  en 
ditfciens  temps  3c   en  plufieurs  lieux. 

Le  lendemain  de  notre  arrivée  ,  nous 
allâmes  avec  une  petite  elcorte  au  fa- 
meux lac  falé  5  nommé  lamicha.  Il  eft 
environ  à  deux  lieues  ,  à  l'orient  du 
fort  qui  en  a  tiré  le  nom  qu'il  porte.  Ce 
lac  elî  une  merveille  de  la  nature  :  il  eft 
de  figure  ronde  3c  a  plus  de  deux  lieues 
de  tour  ;  l'eau  en  eil:  extrêmement  fa- 
ite :  elle  oîi  rouge  au  folcil  comme  l'eau 
qui  réfléchit  les  premiers  rayons  du  jour , 
(^c  le  fond  eil  d'un  felqui  paioitcryiblîi- 
fc.  Les  bords  en  font  auffi  couverts  :  il 
eft  blanc  comme  la  neige  6*:  tour  en 
cryftaux  cubiques  :  il  y  en  a  une  telle 
quantité  qu'on  en  chargeroit  en  peu  de 
temps  plufieurs  bateaux  ,  ôc  aux  encroirs 
où  l'on  en  prend  ,  il  s'en  reforme  de 
nouveau  dans  l'efpace  de  cinq  ou  fix 
jours.  E'ifin  ce  lac  en  fournit  les  provin- 
ces de  Tobolst  3c  de  lénifTei  ,  <!?<:  en 
fourniroit  plufieurs  autres. 

Le  gouvernement  s'efl:  empiré  au 
commerce  de  ce  fel ,  comme  de  celui 
de  tout  l'empire  :  on  le  vend  ici  douze 
copekes  le  poud,  ou  environ  cinq  de- 
niers la  livre,  &  vingt  copek^is  ou  huit;, 

E  iij 


Tt)i'  Voyage 

deniers  la  livre  a  Tobolsk  ,  à  Tomsk  Si 
à  lénifeisk.  Il  y  a  près  de  ce  lac  ,  fur  une 
hauteur ,  une  garde  de  dix  hommes ,  qui 
veille  à  ce  qu'il  ne  foir  pris  de  fcl  que 
par  les  envoyés  du  gouvernement.  (>e 
fel  eft  d'une  qualité  fupcrieure  ;  il  efl 
plus  blanc  que  tout  autre  ^  plus  propre 
a  faler  les  viandes. 


CHAPITRE     XVII. 

Départ  de  lamichév.i.  Saiga,^  AUarmts 
des  Yoyjgeurs» 

NOus  partîmes  de  lamichéva  fous 
une  efcorte  de  vingt  hommes  , 
commandes  par  un  enleigne  S>c  un  capo- 
ral. On  ell  oblige  d'aller  Tur  les  mêmes 
chevaux  jufquM  Sempalat  ^  il  faut  donc 
les  faire  repofer  &:  paître  de  cinq  en  cinq 
lieues. On  s'arrcte  ordinairement  auprès 
d'une  rivière  ,  dans  les  endroits  où  il  y 
a  de  bonne  herbe  :  ces  endroits  font 
nommés  places  de  fourage.  Hors  de  ces 
efpeces  de  prairies  nous  marchâmes  tou- 
jours dans  le  défert ,  c'eft*-à-dire,  en 
des  champs  arides ,  &c  prefque  toutes  les 
nuits  nous  vîmes  de  ces  feux  dont  j'ai 
parlé.  Ncnis  pafsames  auili  dans  quel- 


EK      SlBERlt.  105 

qucs  endroits  qui  avoient  biulc  peu  au- 
paravant^ ils  croient  tout  noiis.  Je  re- 
marquai que  le  feu  avoit  mis  en  char- 
bon les  tiges  des  plantes ,  fans  endom- 
mager les  racines.  A  quinze  lieues  de 
lamichéva  ,  nous  pafsamcs  devant  un 
hc  qui  n*a  d'eau  qu'au  printemps  y  il  ttoic 
alors  deffecht  &  couvert  d'un  Tel  un  peu 
amer  :  nous  en  avions  déjà  trouve  de  pa- 
reils entre  Omsk  &:  Tara  ,  6c  nous  en  vî- 
mes encore  en  plus  grand  nombre  iur  le 
chemin  de  Sempalar. 

A  moitié  chemin  de  cet  endroit ,  la 
terre  change  de  face  :  au  lieu  des  fables  , 
des  faulcs  ,  &  des  peupliers  blancs  èc 
noirs  que  Ton  iroi^^'e  depuis Chélclmsk, 
on  commence  à  voir  de  la  terre  noire 
mêlée  de  gravier  ,  ôc  un  grand  nombre 
de  fapins  &:  de  bouleaux  qui  croiifent 
dans  la  plaine  ^Sc  fur  le  bord  des  riviè- 
res. La  plante  la  plus  remarquable  de  ce 
canton  ,  c'efl:  la  fauge  j  elle  y  croît  en 
grande  quantité  ,  6c  c'efi:  le  premier  en- 
droit où  je  l'aie  trouvée. 

Quelques-uns  de  nos  f  ^Idats  nous  de- 
mandèrent permiiuon  d'aller  à  la  chai- 
fe ,  parce  qu'il  y  a  beaucoup  de  faiga  de 
l'autre  coté  de  la  rivière.  Le  fniga  rel- 
femble  au  chamois ,  mais  il  a  les  cornes 
droites.  On  ne  trouve  cet  animal  dans 


ib~4  V  o  y  A  G  f 

aucun  autre  canton  de  la  Sibérie  :  celui 
qu'on  appelle  du  même  nom  dans  la 
province  d'Irkoutsk,  eft  le  mufc. 

On  mange  fouvent  ici  de  cette  efpece 
de  chèvres  lauvages  :  elles  ont  entre  la 
chair  ôc  la  peau  ,  mcme  pendant  qu'elles, 
vivent,  plufieurs  gros  vers  blancs,  longs 
d'environ  neuf  lignes ,  «Se  pointus  par  les 
deux  bouts  j  ces  vers  font  fort  dcgou- 
tans,  on  en  trouve  aufïî  dans  Tclan  , 
le  rêne,  le  chevreuil  :  les  vers  de  ces  ani- 
inaux  ,  de  mcme  que  ceux  du  bœuf,  ne 
paroiff^nt  différer  des  vers  du  faiga  que 
par  la  grofleur.  Quelqu'cloge  que  l'on 
nous  fit  de  la  faveur  de  cet  animal ,  que 
Ton  égale  a  celle  du  chevreuil  ,  à  peine 
eûmes-nous  vu  ces  vers ,  que  nous  perdî- 
mes l'envie  de  manger  du  faiga. 

Nos  foldats  moins  délicats  que  noits 
vouloient  en  tuer,  mais  il  falloit  palFer 
la  rivière  ,  &  ils  n'avoient  point  de  ba- 
teau :  ils  firent  aulTi-tot  un  radeau  avec 
deux  arbres  qu'ils  lièrent  enfemble  ;  un 
autre  morceau  de  bois  fervit  tout  à  la 
fois  de  rame  &  de  gouvernail ,  de  ils 
s'embarquèrent.  Le  courant  les  fit  un  peu 
dériver ,  cependant  ils  abordèrent  &:  re- 
vinrent quelque  temps  après  avec  trois 
faiga. 

/Lprès  avoir  fait  neuf  haltes,  nou^ 


ÏN      SlBERrË.  ÎOJ 

?.ri*lvAnies  à  Sempalat  ;  deux  loldats  que 
nous  y  avions  envoyés  ,  vinrent  au- 
devant  de  nous ,  ik  nous  dirent  que  deux 
houiines  de  la  garnifon  s'étant  hafardés 
à  palfer  la  veille  à  la  rive  des  Cofaques  , 
les  Kalmouckes  avoient  tué  l'an  &Z  bleffc 
l'aurre  à  mort.  Cette  nouvelle  nous  al- 
lanna  :  nous  n'avions  pas  cru  juiques 
alors  devoir  craindre  les  Kalmouckes; 
L'officier  qui  commandoit  dans  le  fort, 
n'étoir  nullement  propre  d  nous  ralîurer  j 
fort  effrayé  lui  même ,  il  craignoit  d'èrre 
attaque.  Il  nous  dit  qu'il  y  avoit  peu  de 
temps  que  les  Kalmouckes  s'étoient 
prcfentcs  a  fon  fort ,  au  nombre  de  cent , 
qu'après  s'v  ctre  informés  de  la  fanré  de 
i  impératrice  ,  ils  avoient  dit  qu'il  y 
avoit  encore  dans  le  voikna^e  cent  au- 
très  Kalmouckes  ,  mais  qu'ils  n'en  vou- 
loient  qu'aux  Cofaques  &  nullement  aux 
Ruifes.Le  commandant  regardoit  ce  pro- 
pos comme  une  rufe  de  guerre  ,  ôc 
croyoit  que  leur  enrreprife  regardoit  fon 
fort. 

J'allai  chez  le  foldat  blefle  ,  dans  l'ef- 
pérance  de  lui  erre  utile  :  il  me  raconta 
fon  aventure ,  &  me  dit  qu'il  avoit  été 
attaqué  par  cent  cinquante  cavaliers  kal- 
mouckes ,  qu'il  s'étoit  aulfi-tot  Jette  dans 
la  rivière  ,  pour  gagner  l'autre  bord  à  la 

E  V 


10^  V   O    Y    A    G   F 

nage,  que  les  Kalmouckes  lui  avoicrtî 
tiré  quelques  coups  de  inourquet ,  que 
quelques-uns  lavoient  pourfuivi  ,  &; 
qu'un  d'eux  l'ayant  atteint  ,  lui  avoic 
donné  un  coup  de  lance  dans  le  dos  ,*& 
à  l'inftant  s'ctoit  retire  vers  le  gros  de  la 
troupe.  11  ajoura  qu'ayant  atteint  fon  ca- 
marade qui  ccoit  derrière  lui  à  quelque 
didance  ,  ils  l'avoient  tué  fur  le  champ, 
qu'ils  avoient  mangé  très  prompremcnc 
du  pain  qu'il  portoit  ,  qu'eniiiite  ils 
avoient  «Icchiré  &  partage  entr'eux  Ces 
habits.  Je  lui  demandai  s'ils  n'avoient 
pas  été  les  agreffeurs  ,  &c  ne  s'éroient 
pas  fervis  de  leurs  armes  :  il  me  répondit 
qu'ils  n'avoient  tiré  que  fur  les  faiga  , 
éc  n'avoient  vu  de  Kalmouckes  qu'à  l'in- 
ftant  qu'ils  furent  attaqués.  On  alla  visi- 
ter le  champ  de  bataille  ,  Ôc  Ton  n'y 
trouva  que  dix-fept  traces  de  chevaux. 
Cette  obfervation  nous  ralfura  ;  nous  en 
conclûmes  que  le  récit  du  foldat  n'ctoit 
point  exaél  ,  &  que  ces  dix-fept  cava- 
liers étoicnt  des  voleurs  kalmouckes. 


§^ 


t  >r     Sibérie.  107 

CHAPITRE     X  V  1 1 1. 
'Ruines  de  Sempalat  &fon  de  me  me  nom. 

NOus  parrîmes  pour  Sempalat  des  le 
Itriidemain  de  notre  arrivée  :  le  che- 
min cft  montagneux  ,  fablcnneux  &c  dit- 
hcilô^  il  rraverfe  une  partie  du  dcfert. 
Sempalat  eft   dans  ce  dcfert  environ  à 
quatre  lieues  du  fort  qui  en  a  tiré  le  nom 
qu'il  porte.  Les  Rulfes  ont  ainfi  nommé 
cet  endroit ,  parce  qu'on  y  voit  les  ref- 
tes  de  fept  anciennes  maifons  bârics  en 
pierre  :  on  les  appelle  en  langue  kal- 
moucke  ,  le  couvent  de  darchan  tfort- 
chi.  C'eft  une  efpece  de  couvent  que  ce 
kalmoucke  idolâtre  nt  bâtir ,  &:  qu'il  hp- 
bita  :  on  n'y  trouve  ni  ordre  ni  magnifi- 
cence y  ce  font  fix  maifons  élevées  fîinç 
fymmérrie  Tune  auprès  de  laurre.  La  plu- 
part n'ont  que  quatre  murs  :  l'une  tft 
quarrée  ,'une  autre  eft  pyramidale , routes 
les  autres  font  rectangles.  On  voit  en- 
core dans  l'une  deux  idoles  de  bois ,  qui 
repréfentent  des  ours  :  dans  une  aurre  le 
plancher  eft  d'ardoife  ,  le  platond  dp 
briques  ,  &  il  y  a  quelques  figures  hu- 
maines peintes  fur  le  plâtre  ;   mais  le 

Evi 


io8  Voyage 

temps  les  a  rendu  mécoiinoilTables  ,  Sc 
le  peu  qu'il  a  épargne  ne  fait  point  re- 
gretter ce  qu'il  a  détruit. On  n'y  voit  pas 
une  feule  voûte  ,  <5c  le  dclfus  des  poires 
appuie  fur  une  fimple  planche.  11  y  avoit 
dans  ces  batimens  quelques  morceaux 
de  porcelaine  :  nous  y  vîmes  aulli  une 
grande  toife  ,  d'où  Ton  a  tiré  depuis  peu 
<leux  onces  d'or ,  qui  éroit  ,  dit-on  ,  fort 
pale,  ôc  nous  trouvâmes  parmi  des  rui- 
nes,  une  colonne  de  pierres  brifce  en 
deux  ,  dont  le  chapiteau  repréfentoit 
une  tcte  iiumaine. 

On  fc  fcTt  dans  ce  canton  d'une  efpcce 
cie  chaloupe  ,  nommée  failfanka ,  qui 
fut  inventée  par  Likherov,  général  ma- 
jj;r.  Ce  général  marchant  à  Noui-Saif- 
fan,  ou  le  Lac  des  Nobles,  Tan  i-io  , 
•trouva  les  eaux  f\  baiTLs ,  qu'elles  ne 
pouvoient  porter  de  gros  bateaux  ,  «S: 
ceux  du  pays  étoient  trop  petits.  11  ht 
corrftruire  d^s  chaloupes  qui  tranfpor- 
terent  fcs  troupes  ,  fes  munitions  de 
{on  artillerie.  On  fe  fert  encore  aujour- 
d'hui de  celles  de  ces  chaloupes,  qui 
font  reftées  dans  le  pays;  on  en  conf- 
truit  tous  les  ans  du  même  modèle  , 
parce  qu'elles  font  très  commodes  : 
en  mémoire  de  l'expédition  dans  la- 
<]uelle  elles  fervirent  ,  on  les  appellç 
faifTanta. 


E  s     s  I  B  E   R    I  ïï.  I*^^ 

Le  Fore  de  Sempalat  fut  conftrLUC 
en  1 7 1  8  ,  fur  la  rive  orienrale  de  l'ir- 
tich.  Il  eft  entouré  d'un  folFc  ,  d'une  ra- 
gatte  ou  bariiere  j  de  d'un  retranche- 
ment en  bois  ou  nadolobi.  Tous  les  ha- 
bitans  font  promichlennikes  ou  ilouchi- 
vies.  Les  environs  font  agréables ,  & 
paroilfent  fertiles  ,  cependant  on  h'y 
cultive  aucun  arbre  fruitier. On  y  mange 
une  efpece  de  melon  que  l'on  appelle 
concombre  kalmoucke.  (j)  Ce  fruit, 
Jorfqu'il  ell  mur  ,  a  l'odeur  agréable  du 
melon  ,  &  plus  de  faveur  a  mon  goiit 
qu'aucune  efpece  de  melon  que  je  con- 
noilfe.  On  y  cultive  aullî  des  arboufes  ; 
mais  elles  n'égalent  celles  d'Aftracan 
ni  en  grolTcur  ni  en  bonté.  Un  ri  es  bon 
manî^er  de  ce  pays  eft  un  ag;ieau  kal- 
moucke :  ils  font  plus  communs  que  les 
nf^neaux  rutfes  ,  &  le  plus  beau  ,  le  plus 
gra^coute  trente-cmq  copekes  ,  ou  qua- 
ranre-fix  fous  huit  deniers. 

Ici    comme    à  lamichéva ,   il   n'y  a 

(^)lMelo  rotundifolius ,  fiu(î>u  longifT- 
iTio,tcrcti,  non  fulcato.  Melo  rcrundifolins 
fruciu  oblongo  ,  tcrcri  ,  non  fuicaro,  ex  flnvo 
&  viridi  colore  varîo.  Amman  ^lirp.  rjrîjr, 
in  imp,  ruîhenico  fponte  prcverùent,  icon.  6* 
efefcripi.  St.  TiUrbur^.  i  735?  ,  /J.  8  (f>  5»  >«''•  ^i 
(^    13. 


llO  V    O    Y    A    G    H 

point  de  toit  de  charpente.  On  n'y  con- 
çoit point  Tufage  des  vitres  j  les  fenêtres 
ne  font  garnies  que  de  carreaux  de  pa- 
pier :  il  n^y  en  avoit  mcme  pas  à  la  chan- 
cellerie ,  où  nous  logeâmes  ;  on  ne  les 
plaça  qu'à  notre  arrivée ,  &  nous  trou- 
vâmes nos  chambres  fort  fombres. 


CHAPITRE     XIX. 

ancienne  hahltadon  d'un  Kalmouckc  Ido" 
lâtrc.  Tombeaux  kalmouckc  s,  Ruijjeau 
de  Bcrcffovkd, 

NOus  trouvâmes  dans  le  dcfert ,  à 
quelque  diftan ce  du  fort  Sempalat , 
les  ruines  de  l'ancienne  habitation  d'un 
kalmoucke  idolâtre  :  on  n'y  voit  pkis 
que  les  fondemens  d'une  maifon  qui 
ëtoit  divifée  en  flx  chambres.  Aux^en- 
virons  de  cette  maifon  ,  l'on  apperçoit 
^Q%  canaux  pratiqués  dans  la  campagne  : 
ils  ont  fans  doute  été  faits  par  les  anciens 
habitans  de  ce  canton  ,  pour  conduire 
l'eau  dans  leurs  champs.  Il  efl  probable 
qu'ils  étoient  Boukhares  :  Bouftoukan 
ayant  conquis  la  petite  Boukharie,  em- 
mena en  captivité  tous  les  Boukhares 
qu'il  put  trouver.  De  plus ,  ce  n'efl  qu$ 


IN      SiBERÏf.  tti 

depuis  peu  que  toute  la  contrée  ,  depuis 
Omsk,  en  remontant  llrtich  ,  eft  habi- 
tée par  les  Kalmouckes ,  de  ce  peuple 
ne  cultive  point ,  mais  vit  du  produit  de 
ùs  troupeaux  :  le  chef  même  des  Kal- 
mouckes n'a  point  d'habitation  fixe.  La 
principale  raifon  de  cet:e  vie  errante  eft 
peut-être  la  nccelîité  de  chercher  de  nou- 
veaux pâturages ,  quand  leurs  troupeaux 
ont  confommé  toute  Therbe  de  ceux  ou 
ils  font  :  ils  pailFent  pendant  l'hiver  dans 
la  Kalmouckie  ,  parce  qu'il  y  tombe  peu 
de  neige.  Les  Kalmouckes  ne  cherchent 
donc  que  des  pâturages  y  de  ne  penfenu 
point  à  cultiver. 

A  deux  lieues  par  delà  ces  mines  ,  on 
trouve  une  rivière  qui  fe  jette  dans  Tir- 
tich  ,  du  coté  de  l'occident  :  les  Kal- 
mouckes l'ont  nommée  rivière  des  trois 
bœufs  j  ils  la  defcendent  ordinairem.enc 
lorfqu'ils  vont  en  Ruiïie.  Les  bords  en 
font  très-montagneux  ,  &  l'on  y  trouve 
beaucoup  de  loutres  &  de  caftors. 

Plus  loin  s'élèvent  de  hautes  monta- 
gnes 5  OLi  nous  vîmes  plufieurs  tom- 
beaux ;  ce  font  des  monumens  oes  an- 
ciens Kalmouckes  ou  Boukhares  :  nous 
en  avions  vu  de  pareils  dans  tout  notre 
voyaae  le  long  de  l'Irtich.  Les  habitans 
de  ce  pays  les  ont  ouverts ,  te  .en  ons 


'tri  Voyage 

fouvent  tiré  beaucoup  de  morceaux  tVot 
1k  d'argent  ;  ce  font  ordinairement  d^s 
garnitures  de  harnois  ,  de  grands  ca- 
chets 5  des  braiïelets  de  quelquefois  cies 
idoles  :  il  y  en  a  aulfi  de  fer>  dé  cuivre 
ou  de  laiton.  Notre  peintre  troln'a  dans 
un  de  ces  tombeaux  ,  cntineir^empaLu  es: 
lamichcva,  de  petits  coins  (de  ter.  cpi.u- 
rés ,  pointus  &c  pyramidaux.  Si  le^^ens 
qui  ouvrent  ces  tombeaux  y  gaghtnt 
quelque  chofe ,  Thiftoire  y  fait  une  perte 
prefquc  irréparable  :  ils  fondent  tout  l'or 
&  l'argent ,  «Ssi  jettent  le  fer  tk:  le  cuivre. 

En  forçant  de  ces  montagnes  ,  nous 
arrivâmes  au  ruiffeau  de  Béreifovka  :  les 
eaux  de  ce  ruifieau  ,  pures  &c  clairjs 
comme  un  cryftal  ,  coulent  fur  de  gros 
cailloux  ,  avec  un  murmure  agréable  , 
à  l'ombre  des  bouleaux  qu'elles  nrro- 
fent  ;  les  bords  font  couverts  de  rieurs 
Se  de  tapis  de  verdure  ;  l'Irtich  &  les 
montagnes  voifmes  forment  une  vue 
charmante  ,  &:  le  concert  des  oifeaux  oii 
le  roffignol  tient  le  premier  rang  ,  ac- 
complit les  charmes  de  ce  beau  lieu. 

Les  vallées  oii  nous  palfàmes  enfuite 
font  fertiles  ^'  belles  :  on  y  volt  quf-l- 
ques  tombeaux  qu'on  n'a  point  fouillés  ; 
ils  font  prefque  tous  entourés  de  plcr- 
les  mif  es  de  bout  de  l'efpece  de  celles 


r  N     S  I  B  E  R  r  r:  i  t^ 

3es  environs  j  ce  font  des  pierres  ordi- 
naires ou  des  ardoifes.  L'endroit  où  eft 
le  mort ,  cft  rempli  de  pierres  &  de  terre. 
Nous  nous  arrêtâmes  près  d'un  beau  ruif- 
feau  nomme  Oulba  ,  dont  l:s  bords  font 
de  f^rès  ôc  de  gros  cailloux ,  &c  à  demi- 
lieue  au-delà  nous  trouvâmes  Oull- 
Karriéno-Gorbkaïa-Kicpoll:  ,  qui  eft  à 
qilinze  cents  quarante  lieues  de  Sainc- 
Péterbourg. 


CHAPITRE    X  X. 

Ablal'Klt.  Oufl^Kamino'GoTsk,  Autrtt 
tomhcdux  kalmouckcs. 

ENviron  dix-huit  lieues  à  l'occident 
de  rirtich  ,  il  y  a  un  endroit  fameux 
depuis  quelque  temps  ;  on  le  nomme 
Ablai-Kit  ou  Ablain-Kit  :  ilconfifte  en 
quatre  maifons.  Deux  de  ces  maifon^ 
font  bâties  fur  un  fondement  fort  élevé 
au  dc-ffiisdu  rez-de-chauffce.La  première 
eft  une  grande  falle  où  il  y  a  deux  four- 
neaux placés  chacun  dans  un  angle  :  ils 
font  pointus  par  en  haut  &c  par  en  bas , 
&  ventrus  par  le  milieu  ;  au  fond  il  y  a 
un  trou  par  où  pouvoir  couler  quelque 
matière  ,  6c  un  autre  où  l'on  plaçoit  uix 
foufilet. 


114  Voyage 

Dans  la  maifon  qui  cft  derrière  celle^ 
ci ,  on  voit  de  mcme  une  grande  faJle  , 
tlins  laquelle  il  y  avoir  aucretois  près  tie 
l'entrée,  iur  un  piedeftal ,  une  f^rande 
idule  de  terre ,  qui  en  conrenou  feize 
autres.  IX-iruie  ce  piedeftal  ,  le  mur 
ctoit  orne  de  peintures  extraordinaires, 
comme  d'un  homme  à  quatre  rctes  ôc 
\  1  ':  nu.iTre  bras,  d'un  autre  à  deux 
t  •.  .\  u.i  l  r.is  :  je  n'ai  pas  la  pnti;.iice 
de  les  décrire  ,  &  en  renvoyant  les  cu- 
rieux aux  figures  des  alchymifles  ,  je 
cr  is  en  dire  ce  qu'il  faut.  Il  y  avoit  nulli 
dans  ce  bâtiment  une  grande  cailR*  i 
plusieurs  cafés ,  où  Ton  trouva  des  nVi- 
nufcrits,  qui  font  à  prclcnt  difperfcs 
dans  toute  la  falle. 

Les  maifons  (oni  de  brique  ,  &c  per- 
cées de  quelques  rrous,  mais  il  ne  pa- 
roît  pas  qu'on  y  ait  tait  de  fenêtres.  Nos 
foldacs  nous  apportèrent  beaucoup  de 
manufcrits ,  tant  kalmouckes  que  Tan- 
goutes  ,  de  foute  forme  ,  de  toute  efpe- 
ce  ,  &  en  différens  caractères.  Les  Tan- 
routes  croient  fur  du  papier  fort  uni  , 
bleu  ou  blanc  >  ou  de  couleur  d'or  ^  tous 
les  kalmouckes  fur  «lu  papier  blanc  & 
en  encre  noire  ou  rouge.  Nous  trouvâ- 
mes audî  quelques  papiers  imprimés  , 
&  ou  nous  apporta  des  caractères  en 


IV  Sibérie.  ïi^ 
Ixîis  :  ils  ctoient  longs ,  quadrangulai- 
rcs  êc  portoient  des  lettres  mongalcs.  \ 
là  couleur  noire  dont  ils  ctoient  teints, 
on  voyoitcLiiiement  qu'ils  avoient  icr- 
vi  y  mais  nous  ne  trouvâmes  rien  dim- 
prunc  avec  ces  cara(flcrcs  On  nous  ap* 
porta  auilî  quelques  hgures  peintes  uir 
Dois  en  détrempe  Se  alFcs  mauvailes , 
mais  bien  confctYces  j  c  ctoit  un  des  or- 
nemens  du  plancher  de  la  féconde  mai- 
fon  :  elles  reprcfenroient  une  cipcce  de 
faint.  On  nous  donna  dans  Oull-ka- 
mcno-gorsk  une  ima:;e  pareille  ,  peinte 
en  petit  fur  du  papier  ,  mais  avec  plus 
d'art. 

11  y  avoit  encore  dans  ces  maifons  un 
grand  nombre  de  manufcnrs  ,  i<c  quoi- 
qu'on eût  enlevé  les  mieux  conier/cs,  on 
pouvoir  lire  ceux  qui  reftoient.  Ablai- 
kit  ctoit  autrefois  le  temple  d'un  prince 
kalmoucke  ,  appelle  Abiai  ,  de  la  fa- 
mille des  Kliochotes  :  il  vivoit  vers  le 
milieu  du  (lecle  dernier ,  Se  fut  dc- 
polfédé  vers  l'an  i6ji  y  pendant  les 
guexres  civiles  des  Kalmouckes. 

Durant  le  fcjour  que  nous  fîmes  à 
Ouft  kainéno  gorsk  ,  nous  vîmes  toutes 
les  nuits  à  l'orient  ,  une  grande  clar- 
té ;  c'étoit  le  dcfcrt  qui  bruloit  derrière 
les  montagnes.  Los  Kalmouckes  de  ce 


2î<^  Voyage 

pays  y  mettent  eux-mêmes  le  feu  poOT 
anêter  les  Cofaques  :  ceux-ci  ne  vont  ia- 
mais  qu'a  cheval  ,  &  les  Kalmouckes 
brûlant  ks  fournges  qui  font  entre  eux 
^  leurs  ennemis ,  ks  empcchent  d'ap- 
procher.  ^ 

Le  fort  (i'Ouft-kamcno-gorsk  a  tire 
ce  nom  d'une  montagne  voifine  :  il  efl  à 
loccident  de  cette  montagne  dans  une 
plaine  afTcs  fpacieufe  fie  fur  un  bras  peu 
profond  de  l'Irrich.    Le  rempart  oft  de 
terre  &  revêtu  de  fafcines,  parce  ouon 
éprouve  fouvent  ici  des  tourbillons^  qui 
bouleverfentaifément  un  fimple  rempart 
de  terre.  Les  environs  paroiOlnt  moins 
bons  que  la  campagne  de  Sempaiar  ;  nous 
n  y  trouvâmes  que  peu  d'arboufes  c\'  de 
concombres  kalmouckes.  La  faucre  ^ 
l'hyfope  y  croiiTent  en  grande  quantité  : 
on  y  trouve  auOi  beaucoup  d'animaux 
descerfs,  des  chevreuils,  deux  cfpcces 
particulières   de  chèvres  fauvages ,  d^s 
clans ,  des  fangliers. 

Depuis  que  l'impératrice  a  fait  ordon- 
ner de  prendre  des  argalis  <?c  des  maralis 
vivans ,  &  de  les  envoyer  à  Pcrerbour^  , 
la  chaOe  s'en  fait  comme  il  fuir.  On 
creufe  unefofTe  de  la  longueur  ,  largeur 
&  hauteur  dont  efl  l'animai  que  Pou 
veut  prendre  j  de  part  (S:  d'autre  de  certa 


EN  Sibérie.  117 
foire,  on  fait  une  longue  haie  &  l'on 
recouvre  la  foiFe  avec  des  gafons  :  lorf- 
c]u'il  vienc  un  animal  qui  veut  palfcr  au- 
dcU  de  cecte  haie  ,  comme  il  ne  trouve 
qu'une  ouverture  ,  il  s'y  lance;  mais  n'y 
pouvant  arriver  qu'en  palFant  fur  la 
folfe,  il  enfonce  le  g,\(on  ,  y  tombe  &z 
la  bcte  cil  prife.  On  dit  qu'il  fe  prend 
quelquefois  à  ce  piège  des  cerfs  fi  grands 
ôc  i\  vieux  ,  qu'on  ne  peut  les  apprivoi- 
fer  (Se  qu'il  faut  les  tuer  fur  le  champ. 
L'impératrice  fait  payer  pour  un  argali 
deux  roubles  «Se  demi ,  qui  tont  16  li- 
vres 1 5  fols  4  deniers  monnoie  de 
France. 

M.  Muller  viilta  ici  quelques  rom* 
beaux  que  l'on  n'avoit  point  encore  ou- 
verts :  il  vouloit  en  voir  la  forme  inté- 
rieure. Le  mort  y  efl:  couché  parterre, 
la  tête  tournée  vers  l'orient  :  tous  les  os 
avoient  confervé  leur  finiation  naturel- 
le ;  ils  s'éroient  feulement  amollis. 
Nous  y  trouvâmes  aulfi  quelques  petits 
morceaux  de  fer  ,  mais  la  rouille  les 
avoir  fi  fort  endommagés  ,  qu'on  ne 
pouvoit  voir  à  quoi  ils  avoient  fervi. 
Le  relte  de  la  folTe  étoit  rempli  de  caiU 
loux  ,  de  Tefpece  de  ceux  des  ruilTeaux 

ôc  des  rivicres  du  voifina^re. 

o 


tiS  V   O    Y    A    G   t 


CHAPITRE    XXI. 

Mine  de  la  montagne  plate  &  de  Piktova 
Kalmouckes    Ourongdu 

EN  quittant  Ouft-kaméno  gorsk  ," 
nous  revînmes  fur  nos  pas.  Entre 
les  ruiffeaux  de  Gluboka  &  de  Béréf- 
lovka  5  nous  trouvâmes  une  efpece  par- 
ticulière de  petits  amandiers  :  j'en  em- 
portai quelques  pieds  jufqu'au  BéréiTov- 
ka,  &:  je  les  plantai  fur  les  bords  de  ce 
ruilfeau  pour  en  augmenter  les  char- 
mes,.     , 

A  quatre  lieues  de  Loube  il  y  a  une 
montagne  nommée  Ploskaïa  -  gora , 
c'eft-a-dire  la  montagne  plate  ;  c'eft  là 
qu'on  tire  la  mine  que  l'on  fond  à  Ko- 
livan.Nous  nous  y  rendîmes  par  de  hautes 
montagnes  d'un  accès  afTés  difficile ,  & 
nous  y  vîmes  un  nid  de  minerai  qui  étoic 
à  découvert  :  la  mine  n'eft  pas  a  plus 
de  huit  toifes  de  profondeur.  Nous  y 
trouvâmes  trente  mineurs  ,  qui  peuvent 
tirer  en  un  jour  depuis  quatre  cents  juf- 
qu'â  huit  cents  livres  de  minerai  :  la 
qualité  en  eft  bonne  ,  mais  on  ne  peut 
exploiter  cette  mine  que   pendant  lej 


B  N       S    1    B    E  R  I  î.  Tiff 

trois  mois  d'été  :  le  printemps  3c  l'au- 
tomne les  Cofaques  fréquentent  ce  can- 
ton ,  &  en  hiver  la  neige  couvre  toute  la 
mine.  Au  pied  de  cette  montagne  qui 
eft  arrofée  par lOuba  ,  les  mineurs  ont 
de  petites  huttes  d'écorce  de  bou- 
leau. 

A  quelque  diftance  de  cette  mine  eft 
la  montagne  de  Piktova  ou  des  fapins 
blancs  ,  où  il  y  a  cinq  auti;es  mines  qui 
rendent  beaucoup.  On  y  trouve  le  mine- 
rai à  peu  de  profondeur  :  il  n'y  a  point  ici 
de  terriers  à  plus  de  quinze  toifes  de 
la  furface  &:  prefque  tous  ne  font  qu'à 
fept.  La  mine    y  ell:  en    filons  conii- 
dérables  de  donne  douze  pour  cent  de 
cuivre    pur  :  on  n'y  a  pas  la  peine  de 
rechercher  les  filons  ^   il  ne  faut   que 
fuivre  les  puits  des  anciens  habitans  du 
pays.  11  n'eft  pas  facile  de   dire   quels 
étoient  ces  habitans  :  ce  n'étoient  point 
des  Kalmouckes ,  car  ils  ne  favent  en- 
core aujourd'hui  que  fondre  le  fer.  A 
un  quart  de  lieue  au  fud  de  Piktova ,  il  y 
a  une  montagne  ,  &  à  un  quart  de  lieue 
plus  loin  une  autr^  montagne  appellée 
Goltfovka-gora  ,    où  l'on  trouve  aulîî 
quelques    puits.    On   trouve    des  puits 
de  mines  fur  prefque  toutes  les  mon- 
tagnes de  cette  contrée ,  de  la  plupart  des 


'îio  Voyage 

travaux  anciens  ne  font  que  des  puits  y 
il  y  en  a  quelques-uns  de  huit  toiles  de 
profondeur  ,  mais  ce  n'ert:  qu'en  un  ter- 
rein  mou  &c  qui  cède  aifcment  au  mar- 
teau :  il  y  a  donc  apparence  qu'on  ne 
connoilfoit  point  alors  ici  l'ufage  de  U 
poudre. 

Nous  rencontrâmes  à  Kolivan  une  pe- 
tite caravane  de  Kalmouckes  ourongaï 
ou  tributaires  ;  ce  font  des  payfans 
kalmouckes  qui  ne  fervent  point  à  la 
guerre.  Ils  ont  un  petit  prince  qu'ils  nom- 
ment Omba«S:  ils  habitoient  autrefois  ce 
canton-ci.  Lorfqu  on  y  établit  une  fonde- 
rie 5  ils  vinrent  faire  a  ce  fujer  des  rcprc- 
fentations  ,  mais  ayant  ctc  pillés  deux 
fois  par  Its  Cofaques ,  ils  fe  font  re- 
tires de  ce  canton  6c  habitent  mainte- 
nant à  lafource  de  laTchariche  ,  qui  ert: 
environ  à  trois  journées  de  Kolivan: 
ils  font  tort  amis  des  RulTes  comme  tous 
les  autres  Kalmouckes.  Ayant  été  aver- 
tis 1  année  dcnuerc  d'une  irruption  dos 
Cofaques  ,  ils  vinrent  en  informer  les 
habitans  de  cet  endroit-ci.  Leur  avis 
fut  falutaire  ;  les  Cofaques  vinrent  en 
effet  jufqu'auprès  de  ce  fort,  mais  on 
les  y  attendoit  j  on  en  prit  un  de  on 
irharta  le  relie. 

Ces    Kalmouckes  portaient  prefque 

cou? 


EN      SlBERIÎ.  TIT 

tous    de   longues  rdbes  ,    des    bonnets 
ronds ,  routes ,  bordés  de  fourrure  <Sc  cou- 
ronnés d'une  hoitppe  jaune  ;  i!s  avoitnc 
la    raille     perite ,  les  yeux   petits ,    les 
joues  grolfes ,  le  menton  long  ,  les  che- 
veux coupés ,  excepté  une  touffe  qui  leur 
p?ndoit  fort  bas  par  derrière  ^  il  y  ea 
avoir  deux  ,  encore  garçons  ,  qui   por- 
toient  chacun  quatre  de  ces  touffes  ;  ils 
ctoient  venus   ici  pour  racheter  des  vi- 
vres. Après  que  nous  leur  eûmes  parlé 
quelque  temps  ,  nous  les  engageâmes  à 
tir:r  des  flèches  :  les  leurs  font  alFés  lar- 
î^^s  ^'  peu  pointues  ;  ils  s'éloignèrent  à 
ia  ciiilance  de  fept  d  huit  toifes,  «Se  en- 
fuire  drefferent  des  buts  de  tou're  efpece. 
lîs  palFerent  devant  ces  buts  à  toute  cour- 
fe  de  cheval   &  tirèrent  une  flèche  à 
chaque  but  avec  une  adrelTe  éconnanre  : 
il  ell  rare  qu'ils   les  manquent.   Ce  ne 
fjnz   pourtant  que  de  fmiples  payfans , 
qui  n'ont  reçu  vraifeniblablement  au- 
cune inftruélion    académique  :   ils  ont 
lec  ctriers  fort  courts,  le  carquois  à  la 
droite    Se  l'arc  à  la  gauche.    Ils  nous 
montrèrent  deux    des   flèches  dont  ils 
fe  fervent  a  la  guerre  &c  qui  font  plus 
pointues  &  plus  tranchantes  que  celles 
qu'ils  porroient  :  ces  dernières  font  les 
flèches  de  chaflc. 

Tome  L  R 


111  VoYAGÏ 

— — — — — i— "i— ■■ 

CHAPITRE    XXII. 

Mines  de  Kohvan.  Rujjes  fchlfmatiques, 

IL  y  a  fur  la  montagne  de  Kolivan  une 
fonderie  de  cuivre  :  on  y  voit  vers  le 
bas  les  reftes  de  la  première  fonderie 
qu'on  y  a  établie  ,  d>i  du  rempart  qui  l'en- 
touroit  5  on  la  rebâtit  des  l'année  fui- 
vante  (  1729)  à  l'endroit  où  elle  efl:  ac- 
tuellement 5  parce  qu'il  parut  plus  com- 
mode. Il  y  a  au  haut  de  la  montagne  un 
puits  profond  de  dix-fept  toifes  &  un  hlon 
de  cinq  pieds ,  dont  la  mine  ell:  bleue  6c 
verte  :  elle  donne  vingt  -  quatre  pour 
cent  5  &  c'eft  la  plus  riche  de  cette  con- 
trée :  on  l'a  cependant  abandonnée  de-» 
puis  1731,  ai n h  que  toutes  les  autres 
des  environs  ,  parce  qu'un  incendie  qui 
s'étendit  depuis  l'Irtich  jufqu'â  l'Ob, 
les  brilla  toutes  dans  cette  mcme  année. 
On  n'a  exploité  depuis  ce  temps  que  cel- 
le de  Picktova  &  de  Ploskaïa  ,  parce 
qu'étant  fort  pyriteufe  ,  elle  efl  facile  à 
traiter,  &  qu'au  contraire  les  mines  de 
KoUvane  &  de  Voskréfenski  ne  fe  laif- 
fent  pas  réduire  en  matte. 

A  un  quart  de  lieue  de  cette  monta- 
gne 3  il  y  en  a  une  autre  ^  au  midi ,  nom- 


EN      S   I    B    E    R    I    I.  125 

niée  finaia  fopka  ou  la  folitaire  bleue  , 
parce  qu'à  certaine  diftance  elle  paroïc 
bleue  ^   elle    ell:   extrêmement   haute   : 
lorlque  le  temps  eft  ferein  on  l'apper- 
coit  de  foixante  lieues.  Elle  efl:  fameufe 
dans  cette  contrée  &  fert  de  guide  aux 
voyacreurs  :  on  y   trouve  de  petites  zi- 
belines noires ,  qui  n'ont  pas  le  poil  fore 
long,  mais  la  chalfe  en  a  été  défendue 
de   peur  que  le  travail  des  mines  n'en 
fouffrit.  Oh    dit  que   cette   efpece  ell 
fort   commune  dans    cette  chaîne    de 
montagnes    &    jufques  chez   les   Kal- 
mouckes  tributaires    :    on   les  connoît 
fous    le   nom  de  zibelines  de  Kanka- 
raga. 

Plus  loin  eft  le  lac  Biélo  ôc  la  monta- 
gne de  Voskréf^uski.  On  a  tiré  de  ce 
lac  au  miireau  de  Bielka  ,  un  canal  qui 
fait  aller  les  machines  des  mines.  Près 
de  ce  lac  ,  il  y  en  a  encore  trois  autres 
petits  ,  dont  Tcau  pourroit  fervir  aux 
raines ,  8c  faire  aller  continuellement  les 
plus  grandes  machines  ;  mais  il  paroîc 
que  le  peu  de  bois  que  l'on  a  ici , 
empêche  d'y  établir  de  grands  ateliers. 
Les  montagnes  de  Voskréfenski  fonc 
prefque  entièrement  à  l'occident  de  la 
fonderie  \  la  mine  la  plus  voifme  eft  à. 
deux  lieues  ,  la  plus  éloignée  à  deux  ÔC 

F  ij 


114  Voyage 

demie.  Dans  cet  efpace  d'une  demi- 
lieue  on  a  érabli  neut"  terriers  ,  parce 
qu'on  y  a  trouvé  autant  d  anciennes 
fouilles.  Ces  montnc^nes  lont  fort  pau- 
vres en  compaaifjn  de  celles  de  Pick- 
tova  de  de  Ko  i van  ;  il  eft  vrai  qu'elles 
font  remplies  de  miaer  li  ,  mais  il  y  efl: 
prefque  tour  par  nids ,  &  dans  des  cre- 
valTes.  L'incendie  dont  j'ai  parlé  ci-def- 
fus ,  brûla  tous  les  bâtimcns  de  ces  mi- 
nes ,  &:  des  mineurs  expérimentes  en 
ayant  reconnu  le  peu  de  valeur,  on  a 
celfc  d'y  travailler. 

Ce  fut  de  quelques  payfans  chaireurs 
établis  fur  l'Ob  ,  que  Démidov  reçut  en 
I  -^  1  ^  ,  les  premiers  minerais  &  quelques 
indices  de  l'endroit  où  ctoit  la  mine.  11 
obrint  un  privilège  pour  rétablillemenc 
d'une  fonderie  ,  fît  l'année  fuivante 
pluheurs  fouilles  ,  de  en  1717  établit  la 
tonderic  de  Kolivannkagora:  elle  efl 
dans  la  montagne  ÔC  protégée  par  un 
fort  à  quatre  baftions  de  terre  ,  entourés 
d'un  folié.  Vers  l'occident  efl  un  vil- 
la:;e ,  &z  au  nord  la  fonderie  :  un  mur 
de  terre  entoure  le  tout. 

Le  commandant  3c  les  mineurs  logent 
dans  la  citadelle.  Le  principal  atelier  efl 
compofé  de  cinq  autres  ;  il  y  a  dans  le 
pren:iier  cinq  fourneaux  6c  un  martinet  ;\ 


EN  Sibérie.  ii^ 
Cuivre  5  dans  le  Iccond  deux  callcs ,  liu 
fourneau  d'ainnaee  &c  un  moulin  à 
broyer  du  Tel  j  dans  le  troiiicnie  on 
étanij  «Se  l'on  travaille  le  cuivre  ;  dans  le 
quatrième  il  y  a  cinq  forges  dont  les 
foufllets  ne  vont  qu'à  bras  ^  dans  le  cin- 
quième un  moulin  à  fcier  ^Sc  un  bocard 
à  charbon.  On  y  envoie  des  fondeurs  cC 
des  forgerons  de  Catherinebourg  «^  de 
Ncvianski ,  mais  la  plupart  des  mineurs 
font  des  payfans  de  diHcrentes  provin- 
ces ,  qui  viennent  gagner  ici  de  quoi 
payer  l'nnpot.  Des  qu'ils  ont  atteint  leur 
but ,  prefque  tous  retournent  chez  eux ,  &c 
les  travaux  de  la  mine  en  foutirent.  De- 
midov  a  établi  quelques  villages  fur  la 
Tcharich  -,  qui  contiennent  au  phis 
cmquante  habitans  ,  3c  il  en  faudroit  au 
moms  huit  cents  pour  bien  exploiter 
cerre  mine. 

Il  n'y  a  point  d'églife  dans  ce  fort  j  la 
plupart  de  ceux  qui  y  travaillent  font  des 
fchifmâtiques  qui  ont  abandonne  l'cglife 
grecque  ou  ruiTe  :  on  dit  qu'ils  ont  leurs 
livres  particuliers  fur  lefquels  ils  (c  rè- 
glent. Il  leur  eft  prefcrit  de  ne  boire  ni 
manger  dans  aucun  vafe  dont  un  Ruffe 
H  délie  fe  feroit  fervi ,  de  n'aller  dans  au- 
cune églife  ruiïe  5  de  s'abftenir  enticre- 
menLci'sau-de-vie  &:  de  ne  faire  le  ligne 

F  iij 


IK^  \^OVAGE 

de  \x  croix  qu'avec  deux  doigts  comme 
les  prccres  riilfes ,  loiTqu'ils  bcniir;;nt  ie 
peuple  Au  relie  ,  il  paroîtque  les  repro- 
ches faits  A  la  religion  ruffe  par  ces 
fchifmariques  ,  n'ont  pour  objet  que  du- 
petites  clîofes.  Il  n'y  a  peut  être  pas  en- 
tre eux  plus  de  différence  qu'entre  les 
liuhcrfens  orthodoxes  &  les  luthériens 
pié tilles.  Un  d  eux  qui  é-toit  malade  me 
vint  confuirer  :  je  lui  propofai  de  fe  pur- 
ger ,  inais  il  ne  voulut  pas  y  conf^ntir , 
difanr  qu'il  commettroit  un  ^rand  péché 
s*il  prenoit  une  médecine*,  je  lui  repré- 
fcnrai  qu'il  fe  trompoit,  que  Dieu  nous 
avoit  ordonne  de  prendre  de  nous  tout 
le  foin  pollible  :  il  me  répondit  que  s'il 
le  faifoit,  il  s'atrireroit  l'inimitié  de  fcs 
compatriotes  \  je  lui  confeillai  de  la 
prendre  en  fecret ,  Se  je  l'y  détermi- 
nai. 

Le  principal  fchifmatique  de  ce  can- 
ton ,  ell  un  prétendu  fouilleur  de  mines 
qui  habite  fur  la  Tcharich  ,  Se  a  qui  l'on 
arrribue  la  fondation  d'un  couvent  de 
filles.  C'efl  un  pavfan  dont  la  conduite 
peut  prouver  que  fa  religion  ne  détruit 
point  l'efprit  de  fourberie.  On  m'a  af- 
furc  que  quelques  uns  de  fjs  compatrio- 
tes ayant  découvert  une  mine  fort  ri- 
che ,  il  leur  perfiiada  de  la  lui  indiquer , 


IN      S     I    B    E    R    1    ï.  ÎI7 

te  courut  aunîcot  à  Dcmidov,  dont  il  re- 
çut une  ample  récompenfe  qu'il  garda 
pour  lui. 

La  fonderie  de  Kolivan  eft  aujour- 
d'Iuii  une  des  plus  conlidcrables  qui 
foicnt  en  Europe:on  a  trouve  de  nouveaux 
filons  ;  le  nombre  des  ouvriers  s'cft  ac- 
cru. Dcmidov  en  a  pt»rtc  des  échantil- 
lons à  Catherinebourg  ;  il  les  a  mon- 
tres a  d'habiles  mineurs ,  il  les  a  fait  ef- 
farer ,  <^  Ton  s'eft  bientôt  apperçu  qu'ils 
n'ctoient  pas  feulement  riches  en  cuivre, 
nuis  encore  en  argent ,  &:  de  plus  que 
cet  argent  tenoit  alfés  d'or  pour  mériter 
qu  on  en  fit  le  départ.  Démidov  a  donc 
établi  de  nouveaux  ateliers  avec  des 
fourneaux  d'affinage.  Ces  derniers  éta- 
blilTemeRS    font    encore    devenus   plus 

éceifaires  depuis  qu'aux  environs  de 
Kolivane  on  a  découvert  une  nionragne 
fi  riche  en  mines  de  cuivre  tenant  ai- 
dent ,  que  l'on  y  a  trouvé  des  liions  de 
deux  à  rrois  pieds  de  largeur  de  qui 
s'étend:-nt  a  plus  d'un  mille  d'Allema- 
gne. On  y  trouve  une  quantité  d'or  na- 
tif alfcs  confidérable  :  il  s'y  montre  quel- 
quefois ,  foit  dans  la  mine ,  foit  à  Li  fur- 
face  ,  en  i^rains  ou  en  petites  feuilles 
alfés  épailfes. 

La  découverte  de  cette   mine  a  été 

I    IV 


iiS  Voyage 

fuivie  de  celle  dj  plaheurs  autres  qiiî 
s'ctendent  à  l'orient  au-delà  d'Oull:  ka- 
méno-gorsk:  ,  palfant  entre  ce  fort  &c 
Nor-failîan  ^  jufqu  a  la  rivière  de  Boul:- 
tourma  qui  fe  jette  dans  l'irtich.  11  y  a 
donc  lieu  de  croire  que  cette  vafte  éten- 
due de  pays  qui  efl:  entre  Tlrtich  ik  ÏOh 
eft  rempli  j  de  mines  très  riches  ôc  quelle 
que  foit  l'auleur  que  l'on  apporte  a  l'ex- 
ploitation de  ces  mines  ,  qu'il  s'ccoulera 
plufKurs  fiecles  avant  que  l'an  ait  cpui- 
ie  ce  trcfor.  Il  n'eft  pcxs  oefoin  d'y  con- 
ftruire  d:;s  machines  dilpw^ndieufes  pour 
en  tirer  les  vapeurs  ou  l'eau  lupcrflue  : 
le  minerai  eft  par  tout  à  peu  de  profon- 
deur ,  ôc  un  puits  de  dix  toifes  eft  une 
chofe  rrcs  rire  dans  ce  canton.  A  quel- 
que dillance  des  mines,  Démidov  a 
fait  bâtir  un  village  fur  les  bords  de 
rOb,  une  des  plus  grandes  rivières* 
de  la  Sibérie. 


9 


CHAPITRE   XXIIL 

Commcnctmtnt  de  la  Sibérie  proprement 
dite.  Tatares  Théléïtiches, 

NOus  paflames  enfuite   la  Tchou- 
mich ,  oC  nous  fûmes  alors  dans  la 
Sibérie  proprement  dite.  J-es  habitans  de 


t  s      SiBîRlE.  119 

ce  cûnrou  ne  croyoient  pas  que  nous 
fulîlons  chrétiens ,  parce  qu'ils  ne  nous 
voyoienc  pas  faire  le  ligne  de  la  croix  : 
nous  nous  apperçumes  cependant  qu'ils 
s'ctonnoient  qu'étant  chrétiens  ,  nous 
fuiîions  aulli  atîables. 

Il  y  a  fur  la  Tchoumich  beaucoup  de 
Tarares  ,  dont  la  plupart  font  theiciti- 
ches ,  mais  ils  font  moins  nombreux 
qu'ils  ne  l'ont  été  :  plufieurs  quittèrent 
ce  canton  lors  des  irruptions  des  Kal- 
mouckes  oc  allèrent  plus  avant  dans 
la  Sibérie  :  ils  reviennent  niainrenant 
dans  leur  ancien  pavs. 

Le  village  de  Kaltirak  ed:  environ  à 
cinquante  lieues  de  laTchoumich  :  il  croie 
aux  environs  des  pins ,  des  bouleaux  6c 
^23  peupliers.  Il  n'y  avoir  dans  ce  village 
que  quatre  familles  rulfes  ;  tous  les  autres 
habitans  étoient  Tarares  ,  la  plupart 
Théleitifches  ou  Kichti miches  j  plu- 
fieurs d'entre  eux  furent  baprifés  lors  du 
voyage  apollolique  fait  chez  les  Oftia- 
ques  par  Philophei  archevêque  de  To- 
bolsk  5  mais  ils  font  peu  de  cas  de  cet 
avantage.  Les  chrétiens  de  ce  canton  le 
croient  obligés  de  porter  la  croix  qu'ils 
ont  reçue  au  baptcme,  mais  ceux-ci  ne 
fa  portent  point  ^  ils  difent  hardiment 
qu'on  les  a  forcés  à  recevoir  le  baptCme 

F  V 


1^0  V    O    Y    A    G    I 

&  qu'ils  ne  Tauroient  jamais  fait  de  leur 
plein  gré  :  cependant  lorfqu'on  le  de/ire 
ils  font  le  figne  de  la  croix  :  ils  fe  ma- 
rient comme  les  chrétiens  6c  vont  quel* 
quefois  aux  églifes  rufTes. 

Nous  allâmes  voir  une  maifon  de  ces 
Tatares  ,  &:  nous  y  trouvâmes  aufli  des 
bancs  larges  &:  bas ,  avec  deux  chemi- 
nées ,  dont  une  pour  la  cuifine  ;  le 
foyer  en  eft  prefque  au  raz  du  plan- 
cher ,  au  lieu  qu'il  eft  fort  élevé  chez  les 
Tarares  précédens. 

Nous  fim.es  venir  une  femme  &  une 
fille  Tatares-Tliéléitifches  :  cette  femme 
étoit  fort  belle  ,  el'e  avoir  les  cheveux 
noirs,  la  peau  blanche,  l'air  doux, 
agréable  &  la  taille  avantageufe.  Nous 
lui  demandâmes  h  elle  étoit  contente 
de  fon  mari  (  qui  étoit  avec  elle  &c  n'a- 
voir qu'un  œil  )  &  fi  elle  ne  defiroir 
point  d'en  avoir  un  plus  agréable  :  elle 
nous  fit  entendre  qu'elle  verroit  volon- 
tiers cette  métamorphofe ,  mais  que 
Dieu  ayant  voulu  le  lui  donner  tel , 
elle  en  étoit  fatisfaite  :  elle  s'énonçoic 
alTés  bien  en  Rufle  &:  paroiUbit  fpiri- 
ruelle.  Elle  avoir  une  longue  robe  de 
foie  rouge  ,  fur  une  chemife  de  laine  , 
&  porroit  des  bas  de  toile  comme  toutes 
les  femmes  tatares  :  le  cou  de  la  che- 


ïN  Sibérie.  i^î 
rmCo  étoit  orné  de  perles  de  Chine  ;  elle 
écoit  ouverte  par-devant  comme  nos  che- 
mifes  d'homme  ,  ôc  garnie  de  bouton- 
nières de  de  boutons  de  différentes  gran- 
deurs. Elle  portoit  un  bonnet  tatare  , 
très  bien  fait  Ôc  garni  de  zibeline  j  (qs 
cheveux  formoient  deux  trelfes  donc 
chacune  palfant  fur  l'épaule  pendoit par- 
devant  d'environ  un  pied ,  éc  retournoic 
de-là  aux  épaules  où  les  extrémités  de 
ces  trèfles  étoient  attachées  enfemble  : 
elle  avoit  à  chaque  oreille  deux  anneaux 
d'argent ,  l'un  grand  &  l'autre  petit.  A 
celui-ci  pendoit  une  pierre  bleue  en- 
chaifée  par  l'extrémité  fupérieure  dans 
un  chaton  d'argent  :  a  l'autre  pendoit 
une  plaque  prefque  ronde  ,  un  peu 
étroite  &c  percée  par  le  bas ,  à  laquelle 
croient  attachés  cinq  petits  globes  ou 
pierres.  La  fille  étoit  habillée  de  la  même 
manière  ,  excepté  que  fes  habits  étoient 
moins  bons  &c  que  fes  cheveux  for- 
moient une  feule  treffe  qui  pendoit  par 
derrière. 

On  nous  dit  qu'environ  à  deux  lieues 
de  Kaltirak  il  y  avoit  un  endroit 
autrefois  couvert  d'eau  ,  mais  qui  , 
depuis  cinq  ans,  étoit  fec  &  fumoit  fans 
ceffe.  J'allai  voir  ce  lieu  merveilleux  & 
j'y    apperçus  en  effet  beaucoup   d'en- 

I  vj 


l^i  V   O    Y    A     G    F 

droits  qui  fumoient  ;  mais  la  caufe  âe 
cette  fumée  ctoir  facile  a  découvrir.  la 
moiiire  avoit  tellement  multiplié  dans  ce 
marais  ,  qu'elle  couvroit  toute  leau  ,  6r 
le  tonnerre  ou  quelque  pallant  a  voit  mis 
le  feu  a  cette  moulfe.  A  quelque  diilance 
de  cet  endroit ,  nous  vimes  encore  le 
mtme  phénomène.  Nous  trouvâmes 
plulieurî  tombeaux  auprès  du  village  de 
Batcliatska  ,  qui  eft  mué  dans  une  val- 
lée fort  agréable.  \^s  relfemblentà  ceux 
dont  j'ai  parlé ,  mais  on  nV  trouve  que 
de  l'argent ,  du  cuivre  &  du  fer. 

Environ  a  une  lieue  de  Kousnetsk  il 
y  a  un  village  de  Tarares  théléitiches , 
&  dans  ce  village  deux  efpeces  de  mai- 
fons ,  dont  les  unes  font  habitées  l'été  , 
les  autres  Thiver.  Celles  d'été  font  de 
figure  ronde ,  pointues  par  le  haut ,  6c 
ont  par  le  bas  environ  trois  toifes  de  dia- 
mètre :  on  y  entre  par  une  petite  porte 
qui  regarde  l'orient.  A  l'extrémité  fupc- 
rieure  il  y  a  un  trou  rond  ,  qui  fert  d'if- 
fue  à  la  fumée.  A  l'intérieur  &  autour 
de  cjs  lîabitations ,  il  y  a  des  bancs  à  la 
tatare;  au  milieu  la  terre  eft  un  peu 
creufce  ,  ôc  ce  creux  eft  le  foyer.  Elles 
font  faites  de  joncs  paffés  entre  des  ba- 
guettes attachées  ♦intérieurement  l'une 
à  l'autre,  de  afin  que  la  pluie  n'y  en- 


E    N      s    I     B    E    R    I   E.  153 

tre  pas  ,  on  mec  des  écorces  de  bouleaLi 
entie  les  joncs  &  les  baguettes.  Nous  vî- 
mes diitiller  re,ui-de-vie  dans  une  de  ces 
cabines  :  on  faiioit  cette  opération  au 
fovcr  ordinaire.  Il  y  avoit  fur  un  trépied 

un  cliaudion  de  fer  o;arni  d'un  couvercle 

1  > 
de  bois ,  percé  de  deux   trous ,  1  un  au 

milieu  (Se  l'autre  au  cô:é.  Celui  du  mi- 
lieu croit  bouche  ;  on  avoit  adapté  à 
l'aurre  un  tuyau  de  bois  recourbé  ,  qui 
entroit  dans  im  petit  vailTeau  placé  dans 
un  autre  vailïeau  de  bois  fait  comme 
une  auge  &c  plein  d'eau  :  c'eft  avec  du 
lait  de  jument  qu'ils  font  leur  eau-de- 
vie.  Ils  commencent  par  le  faire' aigrir 
dans  une  efpece  d'ourre  qui  paroît  mal 
propre  :  de-là  vient  la  mauvaife  odeur 
qu'a  leur  eau-de-vie  ,  quoiqu'elle  pa- 
roi ife  afTés  forte  ;  ils  en  font  un  cas  Sin- 
gulier ,  parce  que  TivrelTe  caufée  par 
cette  liqueur  n'ell:  point  accompagnée  de 
maux  de  tête  comme  l'ivrelfe  du  bran- 
devin. 

Ces  Tarares  ne  font  point  mahomé- 
tans;  leur  religion  n'a  aucune  forme 
générale,  &  leur  foi  paroit  fort  incer- 
taine :  ils^  croient  un  Dieu  &  l'hono- 
rent en  fe  tournant  vers  1  crient  tous  les 
matins  &  prononçant  avec  ferveur  cette 
courte  prière  ,  ne  nie  tue  pas.  Il  y  a  pues 


154  Voyage 

de  leur  village  certains  endroits  qu*il^ 
nomment   Tailga  en  leur  langue  ,  qui 
diffère  du  tarare  commun  j  ces  endroits 
font  diftingués par  quatre  poteaux  de  bou- 
leau plantés  en  quarré  à  une  toile  l'un  de 
l'autre  j  c'eft  là  qu'ils  font  leurs  dévo- 
tions au  moins  une  fois  chaque  année. 
Ils  tuent  un  cheval,  l'écorchent  Ôc  en 
mangent  la  chair  auprès  du  tailga  :  en- 
fuite  ils  empaillent  la  peau  ,  lui  mettent 
dans  la  bouche  une  ou   deux  branches 
d'arbre  garnies  de  leurs  feuilles.  Se  pla- 
cent ce  hmulacre  de  cheval  fur  le  tailga 
qu'ils  garniiïent  auparavant  de  traver- 
fes.  ie  tailga    &c   le  cheval    font   tou- 
jours  tournés  vers  l'orient.   Les  Tara- 
res conftruifoient  autrefois  ces  efpeces 
d'autels  loin  de  leurs  habitations  ,  mais 
s'étant    apperçLis    que    les    Rulfes  fai- 
fbient  un  meilleur  ufage  de  ces  peaux  de 
cheval  confacrées ,  ils  ont  rapproché  les 
tailga  de  leurs  demeures.  Nous  remar- 
c}uâmes  encore  auprès   du    tailga  trois 
pieux  de  bouleau,  plantés  fur  une  ligne 
droite  ôc  joints  enfemble  par  une  corde. 
A  l'extrémité  fupérieure  des  pieux  étoit 
fixée  horifontalementune  petke  planche 
quarrée  ,  &  de  chaque  angle  de  cette 
planche  s'élevoit  un  petit  morceau  de 
bois  long  de  quelques  pouces  ôc  entouré 


IV  Sibérie.  ijj 
<ie  crins.  Des  rubans  de  différentes 
couleurs  ,  ôc  longs  d'environ  deux  pou- 
ces pendoient  à  la  corde  :  j'en  comptai 
quatorze  dans  chaque  intervalle.  Le  def- 
fus  du  pieu  du  milieu  croit  orné  d'une 
peau  de  lièvre  ,.  ôc  il  y  en  avoir  une 
d'hermine  arrachée  à  la  corde  entre  le 
premier  ôc  le  fécond  pieu.  La  chair  de 
ces  animaux  eft  peut-être  auiîi  un  mers 
de  leur  faint  repas.  Nous  demandâmes 
h  ce  privilège  étoit  accordé  à  d'autres 
bctes  ,  ôc  on  nous  fit  entendre  qu'il  n'y 
avoir  que  les  trois  que  j'ai  nommées. 
On  nous  dit  que  le  renard  en  étoic 
exclus,  parce  qu'il  creufe  la  terre. 

Les  tailea  font  regardés  comme  des 
lieux  famts  ,  ôc  les  peaux  que  Ion  y 
place  font  des  offrandes  faites  a  Dieu- 
Pendant  les  cérémonies  qui  accompa- 
gnent ces  offrandes  ,  les  Tatares  fonr 
fouvent  leurs  prières.  Ils  donnent  â  leur 
prêtre  le  nom  de  kamm ,  Ôc  c'efl  de  lui 
que  dépend  tout  l'ordre  des  cérémonies. 
Ils  difent  que  ce  kamm  paffe  quelque- 
fois des  nuits  entières  dans  la  campa- 
gne pour  étudier  ce  qu'il  doit  ordonner. 
Il  ne  fait  pas  plus  lire  &  écrire  que  le 
reile  des  Tatares ,  ôc  les  fîgnes  qui  font 
connoître  qu'il  eft  digne  de  la  prctrife  , 
iont  des  convulfions  pareilles  à  celles  de 


i  ^6  Voyage 

nos  pofTccics.  11  dit  durant  ces  coti- 
vulfions  5  que  Dieu  l'a  ordonné  prctre  , 
ôc  il  en  eic  crû.  Des  qu'il  elt  reconnu 
pour  tel ,  il  efh  forcier  ;  par  la  vei'ru  de 
{on  tambour ,  il  peut  rendre  ce  qu'on  a 
perdu  ,  guérir  les  malades  &  prédire 
l'avenir  :  cependant  les  Tatares  nous  ont 
avoué  que  (es  prophéties  &c  (es  cures 
n'étoient  pas  toujours  des  plus  certaines. 
Nous  aurions  vu  avec  plaifir  quelques- 
uns  de  (es  tours  ,  mais  norre  foi ,  à  cet 
égard ,  paroilTant  fort  chancelante  ,  on 
nous  dit  qu'il  n'y  avoit  point  de  kamm 
dans  le  canton. 

Ces  Tatares  ont  plufîeurs  femmes.  Ils 
ne  mangent  point  de  cochon ,  mais  ils 
boivent  de  l'eau-de-vie ,  Ôc  s'enivrent 
afTés  fouvenr.  Leurs  femmes  ne  font  pas 
belles  ,  de  prefque  toutes  fument  du  ta- 
bac. Une  d'elles  m'ayant  vu  charger  une 
pipe ,  tira  la  fîenne  de  fa  poche  &  de- 
manda de  quoi  la  remplir.  Cela  fait , 
elle  l'alluma ,  avala  toute  la  fumée  ,  Se 
donna  la  pipe  à  une  autre  qui  en  fit  au- 
tant :  avaler  la  furriée  du  tabac  eil:  un 
iifage  général  parmi  ce  peuple.  Quel- 
ques-uns de  ces  Tatares  brûlent  leurs 
mcrrs ,  d'autres  les  enterrent.  II?  n'ont 
dans  l'année  que  deux  jours  de  fête  : 
celui  dont  js  viens  de  parler  eft  le  joiir 


EN       S    I    Tî    r   R    I    F.  1^7 

dcfignc  pour  la  provifion  d'eau-de-vie. 
Il  y  auroit  encoi-e  fans  doute  beaucoup 
de  chofes  à  dire  de  ces  Tatares  ,  mais  ils 
font  artificieux  &  cachent  avec  foin  leurs 


uia^res. 


CHAPITRE    XXIV. 
Foie  an,    Tatares  ablntjiens  ^    verk'tom<* 
skiens.  Sortilèges  du  Kamm, 

SElon  certaines  relations  ,  il  devoit  y 
avoir  un  volcan  prc-s  de  l'embouchure 
du  ruiileau  d'Abachéva  ,  qui  fe  jette 
dans  la  Tom.  Les  îiabirans  du  pays  con- 
nrmoient  ces  relations  ,  &  nous  aifu- 
roient  que  ce  volcan  fumoit  fans  cef- 
fe.  Tvl.  Muiler  &  moi  ,  nous  nous  y 
rendim:?s  ,  &  nous  vîmes  en  effet  quel- 
que fumée  fortir  ça  ^c  là  du  pied  de  la 
montagne.  Lorfque  nous  tûmes  plus 
près  5  nous  fcntïmes  une  odeur  ttès- 
forte  :  enfin  ,  nous  arrivâmes  à  l'endroit 
du  feu ,  6c  nous  vîmes  que  c'éroit  un 
terrein  rcfîneux  qui  brûloir.  Le  lit  de 
terre  n'étant  pas  profond  ,  on  pourroic 
éteindre  ce  feu. 

En  defcendant  la  rivière  de  Tom  ,  on 
trouve  un  petit  village  de  Tatares  abinc- 
fiens.  Leurs  huttes  font  à  moine  enter- 
rées :  quelques-unes  étant  couvertes  de 


î3^  Voyage 

traverfes  ,  reiremblent  afTés  à  des  haïes. 
Les  trous  de  ces  efpeces  de  haies  font 
bouches  tant  bien  que  mal  avec  toutes 
fortes  de  matériaux ,  &:  les  traverfes  qui 
forment  le  toit ,  font  couvertes  de  terre: 
la  fumce  fort  par  un  trou  pratiqué  au 
milieu  du  toit.  L'intérieur  de  ces  mai- 
fons  eft  comme  chez  les  Théléitiens  ;  il 
paroit  feulement  un  peu  plus  fale.  Nous 
trouvâmes  un  feul  homme  dans  tout  ce 
Village  :  ils  croient  tous  à  labourer.  Nous 
ne  pûmes  nous  informer  ni  de  leur  reli- 
gion ni  de  leurs  coutumes  :  tout  ce  que 
nous  en  apprîmes  ,  fut  qu'elles  étoient 
conformes  a  celles  des  Théléitiens.  Le 
principal  objet  de  notre  voyage  ,  étant 
de  voir  le  kamm  en  exercice  de  forcier, 
nous  le  demandâmes  ;  mais  on  nous  ré- 
pondit qu'il  étoit  mort  il  y  avoit  deux 
mois.  Nous  voulûmes  voir  du  moins  fa 
hutte  ;  on  nous  dit  qu'on  lavoit  détrui- 
te ,  ôc  l'on  nous  en  montra  les  ruines  : 
c'eH:  un  ufage  général  parmi  ce  peuple  , 
de  dctruire  les  maifons  de  ceux  qui  meu- 
rent. Nous  demandâmes  enfin  où  étoit 
le  tambour  magique  :  on  l'avoir  enterré 
avec  le  kamm.  Les  femmes  de  ces  Ta- 
tares  font  habillées  comme  les  Théléi- 
tiennes. 

Les  femmes  de  filles   tatares  verk- 


IN  Sibérie.  159 
tomskiennes  ont  de  chaque  coté  quatre 
trelFes  qui  pendent  par  devant  :  ces  tref- 
fes  font  ornées  d'un  bout  à  l'autre  de  co- 
quillages de  porcelaine  ,  3c  tetminces  par 
des  cachets  pareils  à  ceux  qu'on  vend  en 
Rulîîe.  Une  de  celles  que  nous  vîmes  , 
portoit  de  chaque  coté  a  mcme  hauteur , 
quatre  grands  coquillages  de  porcelaine 
difpofés  en  croix.  Les  filles  avoient  de 
plus  autour  de  la  tète  un  ruban  orné  de 
ces  coquillages. 

On  nous  avoir  dit  que  les  Ta  tares  qui 
habitent  le  long  des  rivières  de  Kon- 
doma  Se  de  MraiTîi,  connoilToient  l'att  de 
fondre  le  fer ,  &  c|ue  l'on  n  avoir  dans 
ce  canton  que  celui  qu'ils  forgeoienr. 
Lorfque  nous  fumes  à  leur  village  nom- 
mé Gadœva  ,  nous  regardions  de  tous 
côtés  pour  découvrir  la  fonderie  ,  Ôc  ne 
voyions  aucun  bâtiment  diffcrenr  des 
autres  j  tout  relFembloit  au  village 
abintfien  ,  que  nous  avions  vu  peu  au- 
paravant. Cependant  on  nous  conduiiit 
a  une  habitation  dans  laquelle  il  y  avoit 
un  fourneau  ;  nous  jugeâmes  alors  que 
toutes  les  huttes  pouvoient  être  des  fon- 
deries 5  de  qu'il  feroit  inutile  ici  d'en 
bâtir  à  grands  frais  ,  comme  l'on  fait  en 
Europe.  Le  foyer  qui  fert  de  cuifine  ,  ôc 
qui  eft  un  trou  fait  dans  la  terre  ^  eft 


140  Voyage 

une  partie  du  fourneau.  Un  chapitem! 
d'environ  un  pied  de  hauteur  ,  de  la  inr- 
geur  du  foyer,  c'eft-à-diie,  d'un  demi- 
pied  de  diamètre  ,  &  qui  diminue  de 
forte  qu'il  n'a  vers  le  haut  qu'un  pouce 
ôc  demi  ,  fait  avec  le  foyer  tout  l'appa- 
reil mcrallurgique.  Il  y  a  au-devant  un 
trou  que  l'on  bouche  durant  la  fuiîon  , 
Se  par  le  côte  un  autre  trou  par  lequel 
pairentdeuxfouftlets.  Deux  hommes  llr- 
vent  ce  fourneau  :  l'un  ilraahe  alterna- 
tivement le  charbon  &  le  minerai  ;  celui- 
ci  doit  être  pulvcrifé ,  il  remplit  le  four- 
neau de  ces  deux  matières ,  tandis  que 
fon  compagnon  fait  aller  les  deux  fouf- 
flets.  Dès  que  le  charbon  efb  un  peu  con- 
fommé ,  il  en  remet,  ainli  que  du  mine- 
rai ,  de  continue  de  la  forte  jufqu  d  ce 
qu'il  air  mis  environ  trois  livres  de  mi- 
nerai :  ils  ne  peuvent  en  fondre  davan- 
taî^e.  Le  fondeur  fouii^le  encore  quelque 
temps ,  enfuite  ôtant  avec  des  pinces  la 
pierre  qui  bouche  le  trou  de  devant ,  il 
cherche  le  métal  parmi  les  cendres  dent 
le  foyer  ei\  rempli ,  ôc  le  frappant  avec 
un  morceau  de  bois ,  il  fait  tomber  les 
charbons  qui  s'y  étoient  attachés.  De 
trois  livres  de  minerai ,  ils  retirent  or- 
dinairement deux  livres  de  fer  ,  qui  pa- 
role encore  allés  groflier ,  mais  cepc-a- 


EX     Sibérie.  141 

dant  fore  Bon.  Tandis  que  l'on  fondoit 
devant  nous ,  nous  envoyâmes  cheiclier 
le  kamm  du  village  :  il  vint  avec  fou 
tambour  magique  ,  qui  reffembloit  a  un 
crible  ,  de  écoit  garni  d'une  pe.iu  à  l'un 
des  deux  bouts  j  l'autre  bout  croit  tra- 
verfé  par  un  morceau  de  bois  mince  au 
milieu  5  plus  gros  de  chaque  côté ,  creufé 
en  forme  de  verre  ,  pour  augmenter  le 
fon  5  enfin  mince  ôc  triangulaire  aux 
exrrémircs.  Ce  fno-^ceau  da  bois  ell:  tra- 
ver(é  par  une  verge  de  fer ,  mais  non  pas 
à  Li  partie  mince  du  milieu  ,  qui  fert 
de  poignée  ;  d'un  côrc  de  cette  verge  , 
pendent  cinq  morceaux  de  fer,  percés  ; 
qua-re  de  l'autre  côrc  :  il  n'y  a  qu'une 
bn guette  faite  d'un  morceau  de  peau  de 
iicvre  ,  coufu  &  rembourré.  Le  kamm 
s'étant  fait  donner  fon  tambour  de  fa 
baguette  ,  commença  Ces  fortilé^es  :  il 
parloir  fouvent  en  fa  langue  ,  ^romme- 
loit  quelquefois  comme  un  ours,  cou- 
roit  ça  Sz  là  comme  un  furieux ,  &  fem- 
bioit  enfuite  revenir  a  lui  :  il  faifoit  d^s 
contorfions  &z  des  grimaces  effroyables , 
tonrnoit ,  fermoir  les  yeux  comme  s'il 
tornboit  en  fciblelfe.  Lcrfqu'il  eut  joué 
cerre  firce  pendant  un  quart  d'h':ure, 
un  autre  prit  le  tambour  ,  &:  le  fortilége 
fut  fini.  Nous  lui  demandâmes  ce  que 


141  Voyage 

tout  cela  fignihoit ,  de  il  nous  répondît 
<pe  lorfqu'il  vouloir  tirer  du  diable  la 
connoiffance  de  l'avenir  ,  il  l'attaquoit 
de  cette  façon  ,  Se  qu'il  l'avoit  fait  pour 
nous  fatisfaire ,  mais  que  cette  fois  le 
diable  avoir  été  fourd.  Nous  apprîmes 
que  ces  gens  couroient  a  leur  kamm , 
lorfqu'ils  avoient  perdu  quelque  chofe  , 
qu'ils  étoient  malades  ,  qu'ils  vouloient 
connoître  l'avenir  ou  favoir  des  nouvel- 
les d'un  ami  abfent.  Le  kamm  leur  fait 
croire  qu'il  fait  tout  cela  ,  qu'il  appelle 
le  diable,  qu'il  apparoît  toujours  de  nuit 
fous  la  forme  d'ours ,  &  l'inftruit  de  ce 
qu'il  demande.  11  en  efl:  quelquefois  , 
dit-on  5  traité  cruellement ,  lors  même 
qu'il  ne  l'appelle  pas ,  fur  -  tout  pen- 
dant fon  fommeil  ;  (es  concitoyens 
difoient  qu'il  fe  levoit  fouvent  tout  a 
coup  la  nuit ,  &c  crioit  de  toutes  fes  for- 
ces :  ils  prétendoient  prouver  par  la  fou 
intimité  avec  le  diable.  Nous  demandâ- 
mes à  ce  kamm  pour  quelle  raifon  ils 
ne  s'adrelfoient  pas  à  Dieu  ,  qui  donne 
tous  les  biens  :  il  nous  dit  que  c'étoit 
pour  cela  même  ,  de  parce  qu'ils  étoient 
perfuadés  qu'il  veut  le  bien  de  tous  les 
hommes  ,  mais  qu'ils  avoient  bien  fujet 
d'honorer  le  diable  ,  qui  ne  leur  veut 
que  du  mal  j  qu'ils  favoient  que  Diea 


EN     Sibérie.  145 

a  auni  la  connoiirance  de  l'avenir  ,  mais 
qu'ils  ignoroient  les  moyens  de  l'enga- 
ger à  la  leur  communiquer.  Ces  Tatares 
font  au  diable  certaines  oti^randes  ^  ils 
bralfent  en  fon  honneur  de  grands  ton- 
neaux  de  bière  ,  de  la  jettent  en  Tair  3c 
contre  les  murs,  lis  craignent ,  lorfqu'ils 
meurent ,  qu'il  ne  faifilFe  leur  ame  ,  ôc 
pour  l'en  empêcher  ,  le  kamm  bat  fon 
tambour  magique  &:  tache  de  le  détour- 
ner par  des  cajoleries^  ils  ne  faventpas  plus 
que  la  plupart  des  hommes  ni  ce  que 
devient  ni  ce  qu'eft  leur  ame  ,  mais  ils 
ne  veulent  pas  que  le  diable  s'en  empa- 
re. Ils  enterrent  ou  brûlent  leurs  morts 
ou  les  expofent  fur  un  arbre  ;  ils  font 
de  la  plus  grolhere  ignorance  de  dans  la 
plus  grande  mifere  :  leur  état  prouve 
évidemment  que  notre  bonheur  eft  pro- 
portionné à  nos  lumières. 

Ces  Tatares  font  leurs  inftrumens  de 
labourage  avec  le  fer  dont  j'ai  parlé  : 
c'ell:  un  outil  dont  le  fer  eft  en  demi- 
cercle  ,  tranchant  par  le  bout  de  faifanc 
avec  le  manche  un  angle  droit ,  ils 
travaillent  la  terre  avec  cet  outil  comme 
avec  le  hoyau ,  3c  la  remuent  à  quelques 
pouces  de  profondeur  :  leur  bled  fe 
moud  entre  deux  pierres  ,  qu'un  hoin- 
jîie  frotte  Tune  fur  lautre. 


144  Voyage 

C'ell  auprès  de  la  Kondoma  ,  a  dix 
lieues  au  -  delFus  de  rcmboucluii'e  du 
ruifTeau  de  Mandabach  ,  qu'ils  vont 
chercher  la  mine  qu'ils  fondent  : 
pour  la  tirer ,  ils  fe  fervent  de  l'inftru- 
ment  avec  leauel  ils  travaillent  la  terre  , 
ou  d'un  autre  fait  comme  une  hache  , 
excepte  que  le  f«.r  eft  plus  long,  moins 
large  &c  fort  tranchant  j  ils  n'emploient 
alors  le  premier  que  pour  enlever  le 
o;afon  qui  couvre  la  mine. 

Leur  habillement  ne  diffère  en  rien  de 
celui  des  Tarares  thélcitiTches ,  fi  ce  n'eft 
que  ceux  qui  font  veufs  ,  portent  de 
m^me  que  les  filles  une  marque  de  leur 
liberté  ;  ils  ont  les  cheveux  attachés  en 
touffe  ou  chou  derrière  la  tcte  ,  comme 
les  Chinois  ou  les  Kalmouckes  tributai- 
res. Un  de  leurs  alimens  les  plus  ordi- 
naires ell:  l'oii^non  du  marra^on  fau- 
vacre  :  *  ils  le  font  cuire  dans  l'eau  ou 
fous  la  cendre  :  j'en  goûtai  qu'on  avoit 
cuits  de  cette  dernière  façon  ;  je  leur 
trouvai  goût  de  farine ,  ou  plutôt  au- 
cun goût. 

M.  AîuUer  voulut  avoir  le  tambour 


*  Lil-um  foliis  vcrcicillaris  ,  fioiibus  re- 
flcxis ,  ccrolliG  rcvolutis.  Cmel.  Sibir.  i.  P, 
^^.Linn.S^cc.  pi.  j  ,p,  303. 

magique 


tN  Sibérie.  145 
magique  de  ces  Tatares  ;  le  kamm  fem- 
bla  tort  aliligé  de  cette  proportion  ,  de 
voyant  que  nous  réfutions  toutes  fes  ob- 
jections ,  il  dit  a  ks  compatriotes  que  Ci 
l'on  emportoit  fon  tambour  ils  feroient 
tous  perdus,  eux  &  leur  kamm.  Pour 
les  convaincre  de  la  faulfetc  de  cette 
prophétie  ,  nous  fîmes  emporter  le  tam- 
bour 6c  nous  reftames  parmi  eux  j  mais 
le  rufc  kamm  qui  vouloir  fans  doute  en 
impofer  a  (on.  peuple  ,  avoir  gardé  un 
petit  morceau  de  la  baguette  de  peau  de 
lièvre  &  une  couple  des  petits  mor- 
ceaux de  fer  qui  croient  dans  le  tam- 
bour. 

Nous  vîmes  encore  à  Koufnetsk  deux 
kamms  du  voiiniage  ;  l'un  d'eux  étoic 
aifés  mal  adroit  ,  l'autre  étoit  un  des 
plus  fameux  ;  il  avoit  un  tambour  rrcs- 
grand  ôc  peint  depluiieurs  couleurs.  Un 
de  nos  compagnons  de  voyage  qui  n  a- 
voit  plus  ni  père  ni  mère  ,  lui  dit  qu'il 
avoit  laiiTé  l'un  &  l'autre  à  Pcterbourg 
en  bonne  fanté  ,  mais  qu'il  avoir  fait  la 
nuit  précédente  un  rêve  effrayant  qui 
lui  faifoit  craindre  qu'ils  ne  fuffenc 
morts ,  &  qu'il  defîroit  de  favoir  ce  qui 
en  étoit  :  au(îi-t6r  le  kamm  joua  de  fon 
tambour  ,  cria  ,  mugit,  fit  cent  contor- 
fions  :  environ  un  quart  d'heure  aprèg; 
Tome  L  G 


I4<^  Voyage 

il  répondit:  d'un  air  grave  ÔC  aifuré  que 
ceux  au  fujet  defquels  on  l'interrogeoit 
étoient  en  bonne  fancé.  Quelqu'un  lui 
demanda  encore  où  étoit  une  bague 
qu'il  avoit  perdue  à  Tobolsk ,  &  qui 
l'avoir  prife  j  notre  forcier  ayant  mar- 
jiiotté  quelques  mots ,  prit  un  petit  pa^ 
quet  de  quarante-neuf  morceaux  de  bois 
femblables  à  des  allumettes.  Il  demanda 
le  nom  de  celui  a  qui  appartenoit  la 
bague  y  on  le  fatistît  :  enfuite  il  rira  de 
fbn  paquet  cinq  petits  bois  qu'il  mit  a 
part ,  joua  avec  les  autres  en  les  jerrant 
çà  &  là  &  reprenant  tanrot  l'un ,  tan- 
tôt l'autre  ,  il  dit  peu  de  temps  après  , 
qu^il  s'étonnoit  que  la  bague  ne  fut  pas 
rendue  ,  que  la  perfonne  qui  l'avoir  la 
rendroit  avec  plaifir  ,  mais  qu^elle  en 
avoit  honte.  Il  reftoit  encore  à  dire  fi 
cette  perfonne  étoit  homme  ou  femme, 
&z  (i  elle  rendroit  bientôt  la  bague  :  le 
kamm  recommença  donc  à  jouer  de 
fes  allumettes ,  ôc  dit  que  c'étoit  un  ' 
homme  qui  avoir  pris  cette  bague ,  mais 
qu'il  la  rendroit  bientôt  :  le  fujet  de 
cette  queftion  éroit  inventé  comme  ce- 
lui de  la  première.  Nous  demandâmes  à 
cet  homme  ce  que  figniiioient  hs  cris 
qu'il  faifoit  lorfqu'il  jouoit  de  fon  tam- 
bour :  il  nous  die  qu'il  appelloit  tous  les 


ïN  Sibérie.  14^ 
diables.  Le  kamm  que  nous  vîmes  avant 
celai-ci  nous  dit  qu'il  avoit  vu  le  diable 
fous  la  forme  d'une  étincelle  ;  ce  dernier 
nous  le  dépeignit  comme  une  ombre 
qui  lui  étoit  apparue  le  foir  à  quelque 
diftance. 


CHAPITRE     XXV. 

Koufnctsh* 

LA  ville  de  Koufnetsk  efl:  dans  le 
canton  qu'habitoient  autrefois  \q^ 
Tatares  kirifiens  :  ce  peuple  s'eft  retiré 
peu  à  peu  vers  les  Kalmouckes  à  mefure 
qu'on  s'eft  approché  de  lui  du  côté  des 
Ruiïes.  Il  y  a  plus  décent  ans  que  cette 
ville  fut  bâtie  ;  on  y  envoya  des  colonies 
de  Tomsk ,  de  Verkhotourie  &:  de 
Véliki-Novogrod.  Les  Tatares  qui  occu- 
poient  cet  endroit ,  fondoient  ce  fer 
comme  les  Barfaiakes  &  pourvoyoienc 
a  leur  fubfiftance,  foit  par  ce  travail, 
foit  par  celui  de  forger  le  même  métal  : 
c  eft  de  là  qu'eft  tiré  le  nom  que  l'oa 
a  donné  à  cette  ville  \  les  anciens  ha- 
bitans  du  pays  étoient  forgerons  ,  & 
le  mot  rurîe  koufnets  figniiie  forge- 
ron. 

Cette  ville  eft  fur  la  rive  droite  & 

Gij 


14^  V   O    Y    A    G   H 

orientale  de  la  Tom  ,  &  vis  à-vis  l'em- 
bouchure de  la  Kondonia  :  elle  eft  d'en- 
viron cinq  cents  maifons. 

Les    liabitans    font    très    pareffeux. 
Quoique  la  Tom  foit  poilTonneufe  ,  on 
voit  rarement  du  poiflon  dans  cette  vil- 
le 5  en  n'y  connoît  pas  le  jardinage  ]  les 
feuls  alimens  qui  s'y  vendent  font  de  la 
viande  5c  du  pain  :  les  Pvoufncfiens  ne 
femcnt  que  le  bled  ncceflaire  pour  faire 
le  pain  dont  ils  ont  befoin  ,  &:  c'ell:  là  leur 
fcul  travail.    Ils  ne  labourent    que  les 
montagnes  ,  difant  qu'il  y  fait  moins 
froid  que  dans  les  vallées  :  on  ne  connoîc 
point  ici  le  gibier.  Lorfque  l'on  bâtit 
Koufnetsk  ,    il   y   avoit    aux  environs 
beaucoup  de  zibelines ,  d'écureuils  ,  de 
martres  ,  d'élans ,   de  chevreuils  ;  mais 
ces  animaux  font  allés  chercher  un  autre 
défcrt  ;  c'ell  au  moins  ce  qu'on  nous  a 
dit ,  peut-être  par  politique.  La  plupart 
des  villes  de  Sibérie  font  un  alTés  grand 
commerce ,  mais  celle-ci  n'en  fait  au- 
cun. 

On  n'v  vend  que  des  chevaux  ôc  du 
tabac  de  TcherkaÂie  ou  Circafîîe.  Il  n'y 
parte  depuis  long  temps  aucune  carava- 
ne j  on  ne  peut  donc  y  vendre  que  les 
denrées  qui  fe  confomment  dans  le 
pays. 


EN    Sibérie.  i^^ 


CHAPITRE    XXVI. 

Dcpart  de  Kousnask.  Tatarcs  toullhcr- 

tiens  ,  kiJiunUns  ,  6  c.  Rocher   de 

Fifanoï, 

NOusquirrSmes  bientôt  Koufnetsk, 
«3c  le  hoid  nous  obligea  de  nous  ar- 
rêter à  Mamichéva:  ce  hameau  eft  ha- 
bite par  un  payfan  ruffc  «Se  huit  ou  dix 
Tatares  toulibertiens.  A  notre  arrivée 
toutes  les  femmes  &:  les  hiles  tatares 
s'enfuirent  comme  à  Tapproche  d  une 
ttoupe  ennemie. 

Nous  trouvâmes  plus  loin  un  village 
de  Tatares  kiftimiens  de  toulibertienf; 
quelques-uns  vinrent  au-devant  de  nous, 
6c  je  remarquai  une  fiancée  qui  portoir 
deux  trelTes  de  chaque  coté  de  la  tcte  : 
les  femmes  de  ces  Tatares  n'en  portent 
qu'une  de  chaque  coté,  mais  \ts  filles 
non  fiancées  en  ont  jufqu'à  vingt, 
quand  elles  ont  affcs  de  cheveux. 

A  l'entrée  du  village  je  vis  un  fanc- 
^^''^^/■^j/iui,  de  même  que  ceux  àes 
Théléitiens ,  confilloit  en  quatre  perches 
plantées  en  terre  :  c'eft  auili  à  l'entrée  de 
ce  faint  lieu  que  c(^s  Tatares  font  leurs 
dévotions ,  mais  les  cordes  qu'ils  y  mec- 

G  lij 


150  Voyage 

tent  5  ne  font  pas  perpendiculaires  ;  ils 
les  placent  obliquement  à  l'égard  de 
cette  entrée  en  figne  d'un  plus  grand 
refpeâ:  :  je  n'y  vis  point  de  cheval  Se  ils 
prétendirent  qu'ils  n'en  ofFroient  pas, 
mais  on  ne  peut  pas  fe  fier  à  cette  affer- 
tion.  A  l'une  des  perches  du  devant  étoic 
fufpendue  une  peau  d'écureuil  :  ils  me 
dirent  qu'ils  en  offroient  à  leur  Dieu 
toutes  les  années.  Je  leur  demandai  où 
étoit  ce  dieu  &  leur  réponfe  fut  qu'il 
habitoit  dans  le  voiûnage  de  celui  des 
RufTes  ,  qu'ils  étoient  fort  bien  en- 
femble  &c  fe  vifitoient  fouvent  :  ils 
ajoutèrent  qu'ils  n'offroient  au  diable 
que  de  la  bière  ,  Se  feulement  dans  cer- 
tains cas  où  leur  kamm  le  leur  prefcri- 
voit.  Je  leur  demandai  pourquoi  ils  ne 
mettoient  pas  plutôt  leur  confiance  en 
Dieu  :  à  la  vérité  ^  me  dirent-ils  ,  nous 
avons  des  raifons  de  croire  que  Dieu  peut 
nous  aider  en  toutes  chofes  ,  mais  nous 
autres  créatures  qui  fommes  fur  la  terre, 
comment  nous  adreffer  à  lui  qui  habite 
jufques  dans  le  ciel ,  au  lieu  que  le  dia- 
ble demeurant  fous  terre  ,  il  nous  efl 
bien  plus  aifé  de  recourir  à  lui. 

Leur  kamm  fait  fes  momeries  comme 
tous  ceux  que  j'ai  vus  :  la  baguette  de  fon 
tambour  eft  d'une  peau  de  zibeline  j  le 


EN  Sibérie.  îJî 
boîs  qui  traverfe  le  tambour  à  Tintcrieur 
avoir  A  une  de  Tes  extrémités  un  bois 
rond  Se  un  peu  convexe  ,  au  milieu  du- 
quel étoient  deux  boutons  ronds  de  laiton 
qui  donnoient  à  ce  bois  l'apparence  d'un 
vifage  :  il  y  avoit  auiîi  entre  les  fers  de  ce 
tambour  quelques  rubans  que  je  n'a- 
vois  pas  vus  dans  les  autres.  Je  conleillai 
à  ces  bonnes  gens  de  croire  que  Dieu  eft 
prélent  fur  la  terre  comme  dans  le  ciel  , 
de  ne  pas  faire  comparaifon  de  fi  puif- 
fance  à  celle  du  diable  ,  &  continuant 
mon  voyaee  j'arrivai  à  Poriveu-por'O'z 
ou  la  chute  horrible.  On  m'en  avoit  fait 
une  peinture  fi  effrayante  ,  que  fl  je  n'a- 
vois  été  certain  de  me  mettre  en  fureté 
en  débarquant ,  je  ne  ferois  pas  allé  au- 
delà  :  on  fe  munit  de  toutes  les  cordes 
qui  étoient  dans  le  fort  voilin ,  on  com- 
manda tous  les  payfans  de  ce  fort  &  des 
environs ,  on  difoit  qu'il  falloir  nécef- 
fairementdefcendre  les  bateaux  avec  des 
cordages  fi  l'on  ne  vouloir  pas  les  voir 
englouris.  Arrivé  près  de  la  chute  je 
mis  pied  à  terre  Se  je  la  confidérai  :  j  a- 
vois  peine  à  croire  que  cette  chute  fut 
dangereufe  ,  on  voyoit  a  peine  que  l'eau 
tomboit  ,  mais  elle  faifoit  grand  bruit , 
parce  qu'il  y  avoit  en  cet  endroit  beau- 
coup de  pierres  très  grofles  :  je  la  fis  fon- 

Giv 


i5i  Voyage 

der  dans  toute  fon  étendue ,  &  quand  je 
fus  aflTuré  qu'il  n'y  avoit  rien  à  craindre, 
|e  fis  defcendre  nos  bateaux  l'un  après 
l'autre  le  long  de  la  rive  droite  de  la 
Tom  5  fans  aucun  autre  fecours  que  celui 
de  nos  bateliers  (jrdinaires  3c  fans  le 
moindre  danger. 

Plus  loin  eft  le  village  de  Borodina , 
habité  par  des  RulTes  &c  des  Tarares  iet- 
chinskieiis.  Il  y  a  environ  quarante  ans 
que  le  patriarche  rulTe  qui  réfide  à  Kouf- 
netsk  5  baptifa  tous  cesTatares.  Plus  zélés 
que  les  Kaltirackes  pour  leur  nouvelle  re- 
ligion ,  ils  vont  alfidunient  à  l'églife 
rulfe ,  portent  des  croix  ,  ont  dans  leurs 
maifons  des  images  de  faints  ,  &  font 
devant  ces  images  le  figne  de  la  croix  de 
la  manière  ordmaire. 

Je  vins  enfuite  au  rocher  de  Pifanoï  ; 
la  rivière  en  baigne  le  pied  ôc  le  laille 
à  droite  :  quelques  figures  fculptées  dans 
ce  rocher  lui  ont  fait  donner  ce  nom  , 
ainfi  qu'au  village  firué  fur  le  fommet. 
Il  efl  d'une  ardoife  calcaire  de  couleur 
verra ,  traverfé  çà  Se  là  par  une  ardoife 
encore  plus  calcaire  &  mêlée  de  quarts  : 
j'eftimai  qu'il  étoit  haut  d'environ  dix 
toifes.  L'endroit  où  font  les  figures  eft  un 
peu  faillant  Se  expofé  au  midi  ^  il  eft  à 
environ  dsïux  toifîs  du  pied  du  rocher. 


-EN     Sibérie.         15? 
Le  chemin  par  où  l'on  y  parvient  eft  af- 
{és  difficile  ,  mais  il  y  a  devant  les  fi- 
gures une  faillie  de  plus  de  fix  pieds  ,  de 
forte  qu'on  les  voit    à  l'aife  :  ce  font 
plulieurs   animaux    du    pviys,    comme 
cerfs ,    chevreuils ,    clans    &   quelques 
hommes  avec  un  poiiTon  j  les  hommes 
reflemblent  beaucoup  aux  figures  chi- 
noifes.   *  Ici  le   rocher  eft  partagé  en 
deux  parties  par  le  lit  d'ardoife  mêlée  de 
quarts,  duquel  j'ai  parlé   :  les  figures 
de  la  partie  inférieure  font  entièrement 
différentes  de  celles  de  la  partie  fupé- 
rieure ,  mais  celles-ci  font  mieux  con- 
fervces  ,  parce  qu'on  ne  peut  les  voir 
qu'en   faifant    conftruire  un    échaffau- 
dage  ou  en  fe  faifant  defcendre  avec  des 
cordes  du  haut  du  rocher  :  ces  deux  par- 
ties prifes  enfemble  ont  environ  troistoi- 
fes  de  hauteur.  Il  y  a  fur  la  gauche  un  au- 
tre endroit  moins  faillant  &  haut  d'une 
toife  où  l'on  voit  aufii  des  figures  ;  enfin 
tout  cet  emplacement  a  fept  toifes  de 
largeur. 

Entre  les  deux  parties  dont  j'ai  parlé  , 
à  un  angle  du  rocher  mais  toujours  vers 
le  midi ,  il  y  a  un  rroifieme  plan  fculp- 

*  Ceft  peut-être  un  des  monumens  que  ks 
Chinois  ont  laiffés  dans  ce  pays. 

■  Gv 


^54  Voyage 

té  ,  où  l'on  ne  peut  aller  que  par  une 
fente  qui  eft  entre  les  lits  d'ardoife.  La 
difficulté  du  chemin  fait  que  peu  de  gens 
le  vont  voir  ôc  qu'il  eft  bien  confervé  : 
on  y  voit  des  animaux  attachés  enfem- 
ble  Se  conduits  par  un  homme.  Il  eft 
avantageux  aujourd'hui  pour  ceux  qui 
examinent  ces  figures  ,  que  l'ardoife  foie 
jaune  au-dehors  Ôc  verte  au-dedans  ,  car 
la  couleur  du  trait  des  figures  étant  diffé- 
rente de  celle  du  fond ,  ce  trait  eft  beau- 
coup plus  diftind. 

Je  vis  enfuite  quelques  Tatares  qu'on 
prétend  être  Théléitiens  ,  mais  qu'on 
ne  peut  regarder  comme  tels,  fi  l'on  en 
juge  par  leur  religion  ;  ils  fe  croient  if- 
fus  des  Kalmouckes  &  n'ont  point  de 
kamm  :  ils  adorent  un  feul  Dieu ,  3c 
quand  ils  le  prient ,  ils  fe  tournent  vers 
l'orient  ou  vers  l'occident.  Ils  ne  font  y 
dilent-ils ,  aucun  cas  du  diable ,  mais 
ils  me  paroiffent  trop  artificieux  pour 
parler  fincerement  de  leur  religion  >  ainiî 
je  n'aOTure  pas  ce  que  je  viens  de  dire 
à  cet  égard. 


t    V      SiBERII.  155 


CHAPITRE     XXVII. 

l^ilk  de  Toms^  ^fon  commerce  ;  vices  des 
Tomski'ens,  Fonderies. 

L'EtablifTement  de  la  ville  de  Tomsk 
a  commencé  par  celui  d'un  fort  fous 
le  règne  du  czarFéodor  Ivanovits ,  envi- 
ron vingt  années  avant  la  fondation  de 
Kousnetsk.  Plufieurs  peuples  de  cette 
contrée  ayant  été  conquis  ou  s'étanc 
fournis  volontairement  5  le  fort  eft  de- 
venu citadelle ,  &  la  citadelle  s'efl:  chan- 
gée en  une  ville  ,  qui  maintenant  ett 
compofce  de  plus  de  deux  mille  mai- 
fons.  Elle  étoit  autrefois  ,  comme  To- 
bolsk,  une  des  capitales  de  la  Sibérie  ; 
mais  il  y  a  long-temps  qu'on  l'a  com- 
prife  dans  la  province  de  lénifei ,  &" 
elle  eft  maintenant  dans  celle  de  To- 
bolsk. 

Elle  eil:  fituée  fur  la  Tomm  ,  traverfée 
par  le  ruifTeau  d'Ouchaïka  6^  défendue 
par  un  fort.  On  y  voit  plufieurs  églifes, 
deux  couvens  dont  l'un  d'homme  &c  l'au- 
tre de  filles  5  &  une  grande  maifon  mar- 
chande de  figure  quarrée  &  toute  en 
bois  5  qui  contient  quarante-cinq  boa- 

G  vj 


15^  Voyagé 

tiques  ;  on  y  trouve  des  marchandise^ 
étrangères  ,  Se  fur- tout  des  meubles  ver- 
nis de  Chine  que  l'on  vend  à  un  prix  mé- 
diocre qui  palfe  peu  cehii  de  Peter- 
bourg  :  on  y  vend  en  pelleteries  tout 
ce  qu'on  peut  defirer. 

S'il  y  a  dans  la  Sibérie  une  ville  avan- 
tageufement  firuée  pour  le  commerce  , 
c'ell  la  ville  de  Tomsk  j  on  y  vient  de 
Tobolsk  en  été  ,  tort  commodément  par 
l'Irtifch,  rOb  &c  laTomm  ;  il  faut  palfer 
par  cette  ville  en  venant  de  lénifeisk  &\ 
des  autres  endroits  de  Sibérie,  fitués  à 
l'orient  3c  au  nord  ;  il  y  paffe  tous  les  ans 
une  ou  deux  caravanes  de  Kalmouckes 
&  toutes  celles  de  Chine  pour  la  Ru/lie 
ou  de  Rullie  pour  la  Chine  :  le  com- 
merce y  eft  donc  fort  grand  Ôc  prefque 
général ,  quoiqu'il  y  ait  une  compagnie 
particulière  de  commerce  qui  a  fes  direc- 
teurs y  ainfile  gouvernement  de  Tobolsk 
eft  des  plus  lucratifs.  ^ 

La  plupart  des  habitans  de  cette  ville 
font  5  comme  prefque  tous  les  Sibériens , 
renégats  ou  anciens  croyans  ;  il  y  en  a 
trois  qui  depuis  l'ordre  de  fe  couper  la 
barbe ,  payent  tous  les  ans  trois  cents 
trente-trois  livres  à  la  chancellerie  pour 
avoir  permiflfion  de  la  porter  :  il  feroit 
avantageux  à  un  état   que  piuileurs  ci- 


ï  N  Sibérie.'  157 
toyens  aimrarcn:  alFes  leur  barbe  pour  la 
conferver  à  ce  prix. 

Je  peux  dire  de  la  parefTe  énorme  qui 
règne  dans  Tomslc  ce  que  j'ai  dit  de 
celle  de  Kousnersk  ^  elle  eil  fans  doute 
un  eiîet  du  bas  prix  des  vivres  &  d^ l'a- 
mour crapuleux  du  vin  (Se  des  femmes  ; 
quand  un  tomskien  a  de  l'argenr ,  il  en 
por:e  la  moirié  aux  hlles  publiques  ,  il 
s'enivre  avec  les  trois  quarts  de  l'autre 
moitié  &:  fe  nourrit  comme  il  peut  d\i 
refte.  Il  y  a  peu  de  mailons  de  cette  ville 
où  l'on  ne  trouve  au  moins  une  perfonne 
affligée  du  mal  de  Naples  ,  ôc  je  con- 
nois  des  familles  entières  qui  en  font  in- 
fectées. 

Cette  ville  ed  fujette  aux  épidémies^ 
il  y  en  eut  une  Tété  dernier  (  1733  ) 
parmi  le  bétail,  qui  ne  lailfa  en  vie  que 
dix  vaches  ôc  le  tiers  des  chevaux  , 
mais  perfonne  ne  tenta  d'y  remédier, 
ik  le  prétexte  de  cette  inadion  fut  que 
leurs  pères  n'avoient  rien  fait  dans  un 
cas  femblable. 

Les  fouris  font  comme  une  plaie  de 
cette  ville  oifive  ;  ie  n'en  ai  vu  nulle  part 
en  auiïi  grand  nombre  :  elles  n'y  multi- 
plient auili  prodigieufement ,  que  parce 
qu'on  n'y  a  point  de  chars  :  il  eft  vrai 
qu'on  peut  recourir  aux  poifons  6c,  aux 


15^  Voyage 

fouricieres  ,  mais  tout  ce  qu  on  doit  ad 
travail ,  ncil  pas  du  goût  dcis  Tomi- 
kiens. 

Nous  allâmes  voir  une  fonderie  qui 
cft  au  bourg  de  Bogorodskoie ,  à  quel- 
que'Miilance  de  Tomsk  :  il  y  a  dans 
l'cglife  de  ce  bourg  une  fameufe  image 
de  la  Vierge  ,  furnommce  d'Odéitria  : 
on    la   porte    tous    les   ans    à   Tomsk 
en  procellîon  folemnelle  ,  comme  celle 
d'Abalat  a  Tobolsk  ,  &C  le  voivode  ac- 
compagné des  principaux  habitans  va  la 
recevoir  à  pied.  Quand  elle  a  fuflifam- 
ment  honoré  &c  fanclihc  la  ville  par  fa 
prcfence  ,  on  la  rapporte  en  fon  cgliie. 
Cette  Vierge  &c  celle  d'Abalat  n'ont  pas 
pris  polTcllion    de   la   même   manière. 
L'endroit  où  eft  maintenant  le  bourg  de 
Bogorodskoie  croit  autrefois  habité  par 
des  Tatares ,  Se  ces  gens  entendoienc 
fouvent  un  fon  qui  leur  fembloit  ctre 
celui  d'une  cloche.  Quelques  habitans  de 
Tomsk  à  qui  ces  Tatares  confièrent  la 
merveille  ,  y  réfléchirent  miirement ,  Se 
comme  ils  n'y  concevoient  rien ,  ils  crû- 
rent y  entrevoir  je  ne  fais  quoi  de  reli- 
gieux :  ils  dépêchèrent  auffi  tôt  à  Tobolsk 
pour  y  faire  peindre  une  image  de  la 
mère  de  Dieu. 

Tandis  qu  on  chargeoit  les  fourneaux 


T    H      S  I    B  E    R    I    r.  15^ 

âe  la  fonclerie  ,  nous  allâmes  voir  pccher 
dans  l"Ob  qui  étou  alors  glacé  :  cette 
pèche  fe  pratique  ainlî.  On  fait  dans 
h  glace  pluiîcurs  trous  grands  comme  le 
hier ,  on  l'y  jette  (Se  on  l  aflermit  avec  de 
longues  perches  :  lorfqu'on  veut  le  reti- 
rer ,  il  faut  oter  avec  des  pelles  <^  des 
perches  la  glace  que  Teau  amené  au-def- 
fus.  On  pcche  aufîi  au  panier  de  la  ma- 
nière fuivante  :  après  avoir  fait  dans  la 
glace  un  trou  grand  comme  le  panier , 
on  le  plonge  dans  l'eau  de  on  laftermit 
avec  des  bâtons  :  ces  paniers  relfemblenc 
aux  fouricieres  dont  l'entrée  eft  en  forme 
de  cône  ,  de  fort^  que  le  poitTon  y  entre 
aifément  6c  n'en  peut  fortir  qu'avec 
peine  ;  mais  comme  on  veut  fur-tout 
prendre  du  mouxon  qui  eft  une  efpece 
de  truite  fans  dents,  Ôc  que  ce  poifTon  re- 
monte la  rivière  ,  on  place  le  côté  fer- 
mé du  panier  contre  le  courant. 

Nous  allâmes  du  lieu  de  la  pèche  â  la 
fonderie  ;  elle  confifte  en  quatre  murs 
Se  un  toit  que  l'on  ôte  â  volonté.  On  y 
Yoit  deux  fours  joints  enfemble  par  un 
mur  mitoyen  j  chaque  four  a  une  demi- 
aune  de  diamètre  de  une  aune  de  pro- 
fondeur :  la  même  ouverture  fert  d'œil 
&  de  pafTage  â  la  tuyère.  Après  avoir  ré- 
pandu dans  le  fourneau  un  peu  de  pouf» 


î^ô  Voyage 

fiere  de  charbon  ,  de  adapté  la  ruye-^ 
re  ,  qui  efl:  d'argile ,  on  ferme  le  four- 
neau avec  des  briques  ,  &c  l'on  remplit 
feulement  de  terre  gralfe  ,  feclie  &  puU 
vérifce  ,  les  vuides  qui  font  entre  ces 
briques  :  les  fondeurs  prétendent  que 
s'ils  muroient  cette  ouverture  ,  le  feu 
feroit  trop  violent ,  &  que  leur  opéra- 
tion réulîîroit  mal. 

Ils  trouvent  le  long  de  l'Ob  la  mine 
qu'ils  fondent  ;  elle  eft  en  petits  mor- 
ceaux ,  jaune  au-dehors  ,  brune  en-de- 
dans de  fort  compade.  A  quatre  lieues 
du  village  ,  il  y  a  une  montagne  qui  ell 
toute  de  minerai  :  celui-ci  ell  à  peu  près 
de  mcme  couleur  que  celui  de  l'Ob  > 
mais  non  pas  auili  compadle  ,  &  ils  ne 
l'emploient  que  dans  le  cas  où  ils  n'ont 
pas  l'autre  en  quantité  fuffifante ,  parce 
qu'ils  ont  éprouvé  que  ce  dernier  tient  le 
meilleur  fer. 

Avant  de  fondre  la  mine  ils  la  grillent 
avec  du  bois ,  ce  qui  la  rend  rouge  3c 
tendre.  Alors  ils  la  jettent  dans  une 
auge  longue  Se  étroite  ,  dans  laquelle  un 
homme  la  pile  avec  un  affésgros  pilon  : 
ils  difentque  fans  le  grillage  ils  ne  tire- 
roient  point  de  fer  de  cette  mine.  Après 
ces  préparatifs  ,  ils  rempliffent  de  char- 
bon le  fourneau  ôc  ôtant  une  partie  di| 


ÏN      SiBERlI.  I&l 

!oît ,  laiiTenc  un  paiTage  a  la  fumée  ;  en- 
fuite  ils  mettent  fur  les  charbons  un  peu 
de  mine  pilée.  J'ai  dit  ci-delFus  que  les 
Brctfaiakes  commencent  p:.r  peu  de  mi- 
ne <5c  en  augmentent  toujours  la  dofe  ; 
ces  fondeurs -ci  font  de  même,  mais 
ils  l'augmentent  davantage  parce  que 
leurs  fours  font  plus  grands  :  ils  y  cou- 
lent environ  deux  pouds  ou  quatre- 
vingts  livres  de  fer  qu'ils  vendent  vingt 
ou  vingt-llx  fous  le  poud  :  c'eft  un  fer 
excellent  «Se  peut-être  le  plus  liant  qui  fe 
fonde  en  Sibérie. 

Je  vis  dans  ce  village  un  payfan  fort 
âgé  qui  avoir  tout  l'air  d'uae  vieille  fem- 
me :  il  étoit  de  petite  taille  Se  fans  bar- 
be ;  il  me  dit  qu'il  n'en  avait  jamais  eu, 
de  fes  compagnons  me  le  cerriherent  j 
cependant  il  avoit  fils  de  petits-fils  ,  &c  le 
bonhomme  ctoit  perfuadé  qu'il  en  écc^t 
le  père. 

Après  avoir  vu  cette  fonderie  nous 
revînmes  à  Tomsk  ;  la  fcte  de  famt  Mi- 
chel qui  arriva  le  8  novembre  ,  mit  en 
mouvement  toute  la  ville  j  on  auroit  dit 
qu'il  étoit  enjoint  à  tout  Tomskien  de 
s'enivrer.  Le  jour  entier  ne  fuffit  pas  ;  le 
bruit,  les  cris,  le  tumulte,  l'ivrelfe, 
le  libertinage  durèrent  toute  la  nuit  & 
fept  jours  encore.    Les  quatre  temps  de 


lël  V    O     Y   A    G   E 

Noël  en  furent  le  terme  :  depuis  ce 
temps  jufqii'à  Noël  on  fongea  à  fe  ma- 
rier j  ôc  Ton  Rz  dans  cet  intervalle  en- 
viron quinze  noces.  Il  eft  d'ufage  qus 
les  mariés  qui  font  riches,  envoient  un 
homme  appelle  drouchka ,  in  virer  tous 
ceux  qu'ils  rencontrent,  mais  ils  font  une 
vifite  particulière  à  leurs  parens  &c  amis 
Ôc  à  ceux  à  qui  ils  doivent  quelque  con- 
fidération.  J'étois  un  jour  chez  le  voi- 
vode  5  lorfqu'il  reçut  une  de  ces  vifites. 
Il  y  avoit  deux  couples  de  mariés ,  ac- 
compagnés chacun  de  la  chouaka  ou  en- 
rremetteufe  ,  de  la  mère  de  la  mariée  , 
de  quelques  parens  5c  du  drouchka  :  les 
mariées  portoient  chacune  un  bonnet  de 
zibeline  affés  élevé  ôc  une  efpece  de  ro- 
quelaure  de  foie  pendante  jufqu'aux 
pieds  j  le  devant  Se  les  manches  étoienc 
bordés  d'une  trèfle  d'or,  les  bras  né- 
toient  point  pafles  dans  les  manches ,  le 
bas  étoit  bordé  d'une  fourrure  de  zibeli- 
nes qui  traînoit  à  terre.  Les  mariés 
avoient  aufli  des  habits  neufs  ,  ils  por- 
toient du  brandevin  &  buvoient  à  la  fan- 
té  du  voivode  qui  leur  fit  donner  des  li- 
queurs j  les  mariées  burent  très  peu ,  mais 
leur  cortège  ne  refufa  rien.  Lorfqu'ils 
eurent  afles  bu  ,  l'un  des  drouchka  ha- 
rangua   le   voivode  y    de  l'invita  à  la 


t  K     S  ï  B   1  R  I  £•         i<^^ 
noce  ;  enfuite  tous  fe  retirèrent. 

Nous  vîmes  célébrer  le  mariage  d  un 
couple  amoureux.  Les  divertiffemens  de 
la  famt  Michel  avoient  donné  aux  gens 
non  mariés  loccallon  d'avoir  enfemble 
quelques  entretiens  :  un  garçon  ôc  une 
HUe  que  l'on  rencontra  en  converfation 
furent  menés  à  la  chancellerie,  &  con- 
damnés à  s'épo^^^'-  ^^  ^^'  "^^""^  ''^''' 
cathédrale ,  où  nous  nous  rendîmes  avec 
le  voivode ,  la  cérémonie  fut  faite  fort 
cavalièrement  :  les  deux  fiancés  allèrent 
à  l'autel ,  l'homme  tenant  la  droite  :    a 
fiancée  avoit  près  d'elle  fa  chouaka  &  le 
fiancé  fon  drouchka  Le  prêtre  en  habit 
de  cérémonie  délia  les  cheveux  de  la 
fiancée  avec  l'aide  de  la  chouaka  j  il  don- 
na enfuite  au  fiancé  ôc  à  la  fiancée  un 
ciercre  allumé  ,  lut  les  prières  ordinaires 
ê>c  procéda  au  refte  des  cérémonies.  On 
étendit  un  tapis  fous  les  pieds  des  fian- 
cés^ le  prêtre  fe  ht  donner  leurs    an- 
neaux ,  dit  des  oraifons  &c  mita  chacun 
l'anneau  de  l'autre.   U  apporta  enfuite 
une  image  de  faint  au  lieu  de  la  cou- 
ronne accoutumée ,  la  mit  fur  la  tête  du 
fiancé  ,  &  lui  demanda  s'il  vouloit    la 
fiancée  pour  femme  ,  il  répondit ,  oui  , 
parce  qu'on  m'y    force  :  cette  reponle 
n'arrêta  nullement  le   prêtre,  qui  lui 


7(^4  Voyage 

répondit  à  balle  voix  qu'on  voyolt  bien 
qu'il  fe  marioit  de  bonne  volonté  puif- 
qu'il  étoir  venu  dans  l'églife.  Cependant 
le  drouchka  lui  tenoit  toujours  l'image 
fur  la  tête  ;  le  prêtre  alla  chercher  une 
autre  image  pour  la  fiancée]  &  repéra 
les  mêmes  chofes  :  celle-ci  ne  répon- 
dant point  5  parle  donc  ,  dit-il ,  n'as- 
tu  pas  une  langue  &  continua  la  cé- 
rémonie 5  la  chouaka  &c  le  drouchka 
tenant  toujours  l'image  fur  la  tête ,  l'une 
de  la  fiancée  ,  l'autre  du  fiancé.  Il  prit 
par  la  main  ce  dernier  qui  prit  de  même 
la  fiancée  ,  6c  Ton  ota  le  tapis  qui  écoit 
fous  eux  :  enfuite  chacun  d'eux  ayant 
toujours  l'image  fur  la  zhe  ,  ils  firent 
le  tour  de  l'endroit  où  étoit  le  tapis  au 
contraire  du  cours  du  foleil ,  Se  pour 
confirmer  la  promelTe  qu'ils  faifoient 
d'être  l'un  à  l'autre  ,  chacun  d'eux  baifa 
l'image  qu'on  lui  avoir  mife  fur  la  tête. 
Il  y  a  toute  apparence  que  le  protopope 
ou  vice-patriarche  n'approuvoit  pas  ce 
mariage ,  &  que  pour  y  mettre  un  obf- 
tacle  5  il  avoit  fait  enlever  les  couronnes. 
De  méchans  efprits  répandoient  que  le 
voivode  trouvant  la  fille  jolie ,  avoit  re- 
folu  de  s'en  amufer ,  &  que  pour  plus  de 
commodité  il  avoit  ordonné  le  mariage , 
fe  propofant  de  recirer  les  deux  époux 


IN      S    I    B  E   R    ï  ]?.  ï^f 

dans  famaifon  ,  &  on  appuyoit  cette  opi- 
nion par  des  exemples  :  il  eil:  vrai  que  le 
Yûivode  garda  le  liience  au  refus  du 
fiancé  5  &c  lailfa  continuer  l'aftaire. 

Nous  vîmes  ^arriver  dans  Tomsk  une 
caravane  de  Kalmoukie ,  des  chameaux 
portoient  les  marcliandifes':  elles  furent 
dépofées  dans  la  gollinnoïdvor  ou  mai- 
fon  marchande ,  Ôc  les  boutiques  où  on 
les  mit  furent  fcellées  du  fceau  de  la 
douane.  Dès  que  le  voivode  apprit  que 
ces  marchandifes  croient  fur  le  territoire 
de  Tomsk ,  il  y  envoya  des  commis  de 
la  douane  ,  pour  fceiler    celles  qui  ne 
Tavoient  pas  été  à  Sempalat.  La  caravane 
étoit  compofée  de  Ruifes  ,  de  Boukha- 
res  &c  de  Tarares  tcharhens  &c  cafaniens'^ 
les  Kalmouckes  avoient  pris  â  Sempalac 
le    chemin  de  lamichéva.  Le  voivode 
avoit  eu  avis  que  toutes  les  marchan- 
difes avoienr  été  viiitées  à  Sempalat ,  ex- 
cepté celles  des  Boukhares  ,  qui  avoient 
repréfenté  qu'il  en  feroitaffés  temps  à 
Tomsk.  J'ai  déjà  dit  à  l'occafion  de  la 
foire  d'irbit  que  Galdan  Tlirenn  &  l'en- 
voyé rulTe  étoient  convenus  entre  eux 
que  les  deux  nations  commerceroient 
enfemble  fans  payer  de  droits  :  on  ob- 
fervoit  cet  accord  de  part  &  d'autre  , 
.mais  on  gbligeoit  les  RulTes  d  payer  le| 


ttf(j  Voyage 

droits  dans  les  états  de  Ruiîîe.  Afin  qu'il 
n'y  eut  â  cet  égard  aucune  fraude  ,  il  fut 
arrêté    que  les  marchandifes  des  Kal- 
mouckes  ôc  des  Boukhares  feroient  vi- 
fîtées  &fcellées  avant  qu'elles  arrivalTent 
dans  Tomsk  ,  &  qu'après  en  avoir  pris 
un  état  fidelle  ,  il  leur  feroit  fignifié  auiîî- 
tot  après  leur  arrivée  qu'ils  eulîent  à  dé- 
clarer à  la  chancellerie  tous  ceux  qui 
acheteroient  de  leurs  marchandifes ,  ôc 
que  l'on  exigeroit  des  droits  de  toutes 
celles  qu'ils  vendroienr  fans  déclarer  l'a- 
cheteur: c'eft  ce  qui  engagea  le  voivode 
à  envoyer  au  -  devant  des  Boukhares , 
mais  ils  ne  voulurent  pas  que  l'on  vifitât 
leurs  marchandifes.  Le  voivode  informé 
de  cette  réiiftance  envoya  d'autres  com- 
mis avec  cinquante  flouchivies ,  &  leur 
fit  défendre  d'entrer  dans  la  ville  jufqu'à 
qu'à  ce  qu'ils  euffent  obéi.  Tous  les  au* 
très  marchands  avoient  payé  les  droits 
à  Sempalat,  c'eft-à-dire  le  dixième  de 
leurs  marchandifes,  excepté  l'argent  ÔC 
les  pierres  précieufes  ;  on  les  vifita  ici 
une  féconde  fois ,  de  peur  qu'on  n'en  eut 
augmenté  le  nombre  en  chemin.  Cette 
vifite  eft  âvantageufe  au  voivode  :  il  eft 
de  l'intérêt  des  marchands  qu'elle  foit 
faire   au  plutôt ,  Se  ils  l'abrègent    par 
des  préfens.  Nous  alfiftâmes  à  celle  des 


IN     Sibérie.        1^7 
niarchandifes  apportées  de  Kalmouckie  ; 
c'étoienr    des    draps    de  Tchanda ,   de 
Kamm  ,  de  Cattoune ,  des  tapis  de  Perfe, 
qui  font  apportés  aux  Kalmouckes  par 
la   Boukharie ,  de  par   confcquent    s'y 
vendent  plus  chers   qu'en  .Ruiîie.  Il  y 
avoit  en  pelleteries  des  peaux  de  renard , 
qui  ne  font  pas  fort  rouges  &  qu'il  eft 
rare  de  trouver  de  la  grandeur  ordinaire  y 
d'autres  peaux  de  renard  d'une  plus  pe- 
tite eipece ,  dont  les  unes  reflemblent  à 
celles  de  renard  rouge  ,  les  autres  a  de 
mauvaifes  peaux  de  linx  j  des  peaux  noi- 
res d'agneau,    des   peaux    de  loup  Se 
d'ours  ,  des  peaux  de  tigre  de  de  panthère 
de  Kalmouckie.    Une  peau  de   renard 
rouge  coûte  quatre  ou  cinq  livres  :  une 
peau  d'agneau  mort  -  né  coûte  environ 
douze  fous  :  nous  vîmes  aulîi  du  coton 
crud  qui  nous  parut  afTés  beau  ;  on  le 
vendoit  environ  douze  fous    la   livre. 
Nous  apprîmes  avant  notre  départ  que  la 
féconde  ambalTade  vers  les  Boukhares 
étoit  aufîi  infrucfcueufe  que  la  première. 
Le   voivode  imagina  que  ces  gens  ne 
s'entendoient  pas  ;  il  y  envoya  un  bon 
interprète  &  cent  {louchivies ,  mais  nous 
n'avons  pas  fu  le  fucccs  de  cette  négo- 
ciation. 

Il  y  avoit  â  Tomsk  un  cofaqae  habi-^ 


lô'S  Voyage 

tant  de  cette  ville  qui  pafToit  pour  ama- 
teur d'hiftoire  naturelle  :  il  nous  iît  parc 
d'une  obfervation  qu'il  avoir  faite  le  ma- 
tin du  50  feptembre.  II  avoir  vu  autour 
du  foleil  un  cercle  dont  la  circonférence 
étoit  rouge  en  dehors  ,  jaune  au  milieu  , 
verte  en  dedans  ;  le  foleil  occupoit  le 
centre ,  Se  le  rayon  étoit  d  environ  quin- 
ze diamètres  du  foleil  :  des  nuages  alfcs 
confîdérables  qui  étoient  à  l'horifon  ,  ca- 
choient  une  partie  de  ce  cercle.  Il  y  a\*oit 
un  demi-cercle  très-grand,  dont  la  partie 
convexe  étoit  tournée  vers  l'horifon  ,  Sc 
dont  la  circonférence  pafToic  par  le  centre 
du  foleil  j    elle  étoit  rouge  en  dehors  , 
jaune  en  dedans ,  à  chaque  extrémité  de 
fon  diamètre  ,  on  voyoit  une  image  fo- 
laire.  Ce  dem.i-cercle  renfermoi  tun  autre 
cercle  fort  grand  en  comparaifon  du  pre- 
mier 5  8c  dont  la  circonférence  blanchâ- 
tre en  dehors  &  bleue  en  dedans  paAToit 
par  le  centre  du  foleil.  Les  circonféren- 
ces de  ces  trois  cercles  fe  coupoient  Ôc  fe 
confondoient  des  deux  côtés  du  foleil ,  ÔC 
on  voyoit  à   chaque  point   de  contaét 
une  image  folaire  un  peu  plus  grande 
que  celle   du  grand  demi -cercle.    Le 
haut  du  plus  grand  des  deux  cercles  étoit 
touché  par  un  arc  verd  en  dedans ,  jau- 
ne au  milieu  ôc  rouge  en  dehors  :  le 

cercle 


t    N      S    I    B    E    R   I    B.  I<?^ 

feercle  qui  entoiiroir  le  foleil  étoit  lur- 
monté  par  un.  arc  femblable  qui  le  toii- 
choit  en  un  point.  * 

CHAPITRE     XXVIIL 

Tatares  de  la  TchouUme. 

IL  y  a  au-delà  de  Tomsk  des  Tatares 
baptifés  depuis  envi  on  ieizeans  \  leuc 
ancienne  rel'gion  étoit  à  peu  près  celle 
des  autres  Tatares  :  ils  penfoient  peu  a 
l'être  fjprème.  Lor.^q'i'un  d'enrre  eux 
étoit  mort,  ils  mang-^oient  Ton  cheval  5c 
en  oftroient  la  peau  au  diable  :  ils  enter- 
roient  leurs  morts ,  &  tous  ceux  qui 
étoient  allés  à  un  ente'^rement  ,  fau- 
toient  à  leur  retour  par-delfus  un  feu  fait 
exprès ,  afin  que  le  mort  effrayé  par  ce 
feu  ni  les  fui  vît  pas. 

Ils  avoient  recours  à  leur  kamm  dans 
leurs  maladies:c2  kàmm  avoir  un  remède 
univerfel,  qui  confilloit  o-dinaiiemenc 
dans  une  p3au  d'hermine  à  laquelle  on 
avoir  mis  des  yeux  de  métal ,  &  qu'il 
lailfûit  attachée  au  cou  &  devant  le  vi* 


*  V  Mémoires  de  Tavad,  royale  des  fcienj 
ces  1699. 


ijo  '  Voyage 
fage  du  malade ,  tandis  qu'il  jouoit  vive- 
ment de  fon  tambour  magique.  Ils  habi- 
toient  de  méchantes  huttes  dont  l'entrée 
regardoit  l'orient  :  elles  étoient  de 
pieux  &  de  terre  ,  ou  de  ce  qu'ils  pou- 
voient  fe  procurer  le  plus  facilement  :  ils 
faifoient  des  bancs  intérieurement  tout 
autour  de  la  muraille,  &  plaçoient  au 
milieu  ou  à  l'un  des  côtés  une  cheminée 
autour  de  laquelle  on  pouvoir  tourner  , 
bc  dont  l'ouverture  étoit  percée  dans  le 
toit.  Leurs  maifons  n'ont  pas  aujourd'hui 
en  général  meilleure  apparence  :  cepen- 
dant quelques-uns  d'eux  imitent  l'archi- 
tecbure  des  RufTes ,  &  fe  fervent  de  poê- 
les \  ils  abandonnent  auiïi  l'ufage  de 
tourner  vers  l'orient  l'entrée  de  leurs 
huttes  :  les  trous  qui  fervenr  de  fenêtres 
font  couverts  par  la  glace.  Lorfque  l'ar- 
çhevèque  vint  dans  ce  pays  ,  il  en  fit  af- 
fembler  les  habitans  :  quelques-uns  vin^ 
rent  à  lui  de  bonne  volonté ,  mais  la 
plupart  y  répugnoient ,  &  il  falhit  que 
les  dragons  qui  accompagnoient  l'arche- 
vêque les  fiffeurfortir  de  leurs  huttes.  Ces 
Tatares  habitent  le  lon^  de  la  Tchouli- 
me  ;  le  lieu  étoit  commode  pour  les  bap- 
tifer  :  ceux  qui  refufoient  le  baptême 
étoient  jettes  dans  l'eau  ;  lorfqu'ils  rêve- 
r.oienr  à  bord ,    on  leur  attachoit  un^ 


EN     Sibérie.  171' 

troîx  au  cou  ôc  ils  croient  chrétiens; 
mais  ahn  d'entretenir  ces  profelices  dans 
leur  religion  nouvelle  ,  on  leur  bâtit  une 
églife.  Quant  à  ceux  qui  habitent  plus 
bas  fur  la  Tchoulime ,  on  leur  alîigna 
l'égUfe  du  fort  Méleskoï.  Tous  ces  Ta- 
rares n'ont  pas  les  premiers  principes  de 
la  religion  chrétienne  :  ils  penfenc 
qu'elle  confiée  à  porter  une  croix  ,  A 
faire  le  ligne  de  la  croix ,  aller  à  l'égli- 
fe  ,  faire  baptifer  leurs  enfans ,  n'époufer 
qu'une  femme ,  s'abilenir  des  alimens 
dont  ils  mangeoient  auparavant ,  com- 
me de  la  chair  de  cheval ,  &c  obferver 
les  jeûnes  prefcrits.  Ils  ont  chacun  une 
image  devant  laquelle  ils  font  leur  priè- 
re 5  ôc  voilà  tout  leur  chriftianifme  :  on  ne 
peut  point  exiger  d'eux  qu'ils  fâchent  ce 
qu'on  ne  leur  apprend  pas.  On  envoie  , 
il  eft  vrai ,  des  prêtres  pour  les  inftruire 
de  la  religion ,  mais  ces  prêtres  ne  favenc 
point  la  langue  tatare  j  il  fe  peut  auflî  que 
le  choix  en  foit  fait  négligemment ,  & 
on  dit  que  leur  vie  n'eft  pas  exem- 
plaire. 

La  petite  vérole  faifoit  de  grands  ra- 
vages parmi  ces  Tatares  :  cette  maladie 
n'y  règne  ni  dans  une  faifon  fixQ  ni  tou- 
tes les  années  j  il  s'écoule  quelquefois 
dix   ans  fans  qu'on   la  voie  paroitre» 

Hi) 


'17%  V   O    Y    A    C   S 

tnais  loi-rqu'elle  eft  revenue  ,  elle  duré 

fouvent  trois  ans. 

Nous  continuâmes  notre  route,  ôc 
nous  fiâmes  obligés  de  nous  arrêter 
dans  quelques  fimovies  :  ce  font  de  mé- 
chantes cabanes  qui  tiennent  lieu  d'au^ 
berge  ,  elles  font  éloignées  de  toute  ha- 
bitation 5  &  nous  n'y  tïouvâmes  que  des 
hommes  fourds  ou  aveugles.  Nous  avions 
fait  depuis  Péterbourg  environ  deux 
mille  quarante  lieues ,  lorfque  nous  ar- 
rivâmes a  lénifeisk.  Nous  eûmes  de 
mauvais  chevaux  &  nous  trouvâmes  des 
relais  ,  où  il  n'y  en  avoit  pas  autant  qu'il 
nous  en  fajloit, 


CHAPITRE    XXIX. 

lénifclsk»    Eau  de    Gclova*  Froid   CX'^ 

«#/. 

LA  ville  de  lénifeisk  eft  fur  la 
rive  gauche  6c  occidentale  de  la 
lénifei ,  qui  a  dans  cet  endroit  plus  d'un 
quart  de  lieue  de  largeur  •  cette  rivière 
prend  fa  fource  en  Mongalie ,  &:  après 
un  cours  d'environ  fept  cents  cinquante 
lieues  fe  jette  dans  la  mer  glaciale, 
lénifeisk  eft  i^oins  ancieri  qu'e  Koiis- 


Ei^    Sibérie.  ly^ 

tietsk  ^  ce  fut  d  abord  un  petit  fort , 
comme  la  plupart  des  villes  de  Sibérie  , 
mais  la  finiation  en  eft  ii  commode  ,  que 
bientôt  ce  fort  devmt  une  ville  :  elle  eft 
le  long  de  la  lénifei ,  a  beaucoup  plus  de 
longueur  que  de  largeur,  &  Ion  en- 
ceinte eft  d'une  lieue  de  demie  j  elle  a 
pîudeurs  batimens  publics ,  deux  cou- 
vens 5  dont  l'un  d'hommes  &c  lautre  de 
femmes,  &  fept  cents  quatre  maifons. 
Icnifeisk  eft  ,  après  Tioumene  ,  la  pre- 
mière ville  de  Sibérie  que  nous  ayons 
vue  bâtie  en  plaine. 

Cette  ville  eft  bien  fîtuée  pour  le 
commerce  ,  «Scprefque  tous  les  léniféens 
font  marchands.  L'ivrogn?rie  ,  la  pa- 
relTe  ,  le  liberrinage  &  les  maux  qui  en 
font  la  fuite  ,  y  régnent  aulîi  fortement 
que  dans  les  autres  villes  dont  j'ai  fait 
mention.  On  dit  que  les  léniféens  font 
rufés  &  artificieux,  éc  on  les  nomme  skoC- 
niski,  c'eft-à-dire  ,  pénérrans.  Il  eft  d'u- 
fage  en  Sibérie  que  les  habitans  des  vil- 
les fe  donnent  entre  eux  des  furnoms  : 
on  nomme  les  Taréens  ,  apoftats  ou  pen- 
dus ,  parce  qu'il  y  en  eut  autrefois  un 
grand  nombre  qui  furent  exécutés  :  on 
appelle  les  Koufnetféens ,  marmotes  , 
parce  qu'ils  portent  beaucoup  de  peaux 
d'une  efpece  de  petits    marmote ,  les 

H  11} 


"174  Voyage 

Tomskains  ,  fanfarons  ^  les  Sourgoiites  , 
louches  j  les  Béréfoiiains  ,  mangeurs 
d'écureuils;  les  Mangaféens,  vifages 
fereins  ou  mangeurs  de  poifTon  féché  3 
les  Krafnoïarskains  qui  fe  révoltent  fou- 
venc  contre  leurs  voivodes ,  font  ap- 
pelles opiniâtres;  les  Ilimskains,  mou- 
ches d'Ilimsk;  les  Iakoutes,  mangeurs 
d'écorce. 

Les  léniféens  font  grands  amateurs 
des  plantes  médicinales  :  ils  doivent 
tette  inclination  à  un  colonel  cofa- 
que.  En  arrivant  à  lénifeisk  nous  en- 
tendîmes plufieurs  enfans  crier  dans  les 
rues  une  eau  fpiritueufe  :  on  nous  dit 
que  c'étûit  une  eau  diftiilée  par  ce  co- 
lonel cofaque  ;  qu'il  en  tenoit  la  re- 
cette d'un  enfeigne  de  la  garnifon  de 
Tobolsk ,  &  qu'il  guérilfait  avec  cette 
eau  toute  forte  de  blediires  :  fufliez-vous 
blelTé  à  mort ,  il  ne  lui  hiUoit  qu'une  mi- 
nute &  fen  eau  pour  vous  rendre  fain. 
La  chofe  étoit  trop  merveilleufe  pour 
qu'on  pût  y  ajouter  foi  :  cependant 
beaucoup  de  perfonnes ,  même  ceux  qui 
n'ont  pas  coutume  de  fe  laifTer  prendre 
aux  fables  de  cetre  efpece ,  citoienc 
plufieurs  exemples  des  effets  prodi- 
gieux de  cette  eau.  Un  certain  Dippel 
rendit  fameux  autrefois  fon  baume  voL-r 


EN       SiBERIÎ.  Jyf 

fiéraire  par  la  cure  admirable  d'un  chien 
auquel  il  faifoit  paiT'er  un  clou  au  travers 
de  la  tète  ,  le  colonel  cofaque  prenant 
un  coq  de  lui  enfonçant  un  clou  ou  un 
canif  dans  la  tête  jufqu'â  la  cervelle ,  ar- 
rofoit  la  blelTure  avec  fon  eau  diftillée  , 
lui  en  couloir  un  peu  dans  le  bec  pour 
plus  de  charlatanerie  ,  ôc  le  coq  fe  rele- 
vant en  très  peu  de  temps  ,  couroit 
comme  auparavant.  Lorfqu'on  repré- 
fente  a  ceux  qui  font  dupes  de  ces  tours , 
que  toute  eau-de-vie  Se  même  toute  eau 
commune  peut  avoir  le  même  eflet , 
bien  plus  ,  que  lajmème  chofe  arriveroit, 
fi  l'on  ne  donnoit  à  l'animal  aucun  fe- 
cours  5  la  plupart  ne  le  croient  pas.  Piu- 
fieurs  perfonnes  &  fur-tout  les  crieurs  de 
Teau  du  Cofaque  rejetrerent  cette  objec- 
tion 5  &  crurent  en  avoir  affés  prouvé  la 
vertu  3  en  citant  plufieurs  hommes  blef- 
fés  à  mort ,  guéris  par  cette  eau  fans  pareil- 
le. Il  n'y  a  pas  long-temps,  difoient-ils  , 
qu'un  homme  voulant  fecourir  une  mai- 
fon  qui  bruloit,  reçut  fur  la  tète  unegroife 
poutre  ;  le  fang  lui  fortoit  a  flots  par  le 
nez  &  les  oreilles  ;  il  perdit  connoiflance 
&  paroitroit  mort  :  on  le  porta  chez  lui  3c 
on  l'y  laiffa  fans  fecours ,  jufqu'à  ce  que 
quelques-uns  informés  de  l'accident, 
imaginèrent  que  c'étoit  une  belle  occa- 

H IV 


^7^  Voyage 

fîo  1  d'éprouver  l'eau  i!u  colonel.  li  efl:  i 
rcni-rqaer  que  le  polTclfeur  de  ce  beau 
fecret  interrompoit  toujours  cetre  hif- 
toiieàce  poiiU-ci  ,  difant  que  de  mc- 
chans  elpiits  avoicnt  prétendu  profiter 
de  cette  occafL^.n  pour  détruire  la  ré- 
putation ,  &:  qu'on  l'avoitmenc  par  for- 
ce ch.z  cet  homme  bleiré^  Lorlqu'il  y 
fur  arrivé  ,  il  fe  pl.iignit  qu'on  lui  pré- 
Icnroit  un  mor»^  ,  ajoutai*!  qu'il  ne  fa- 
voïc  pas  reirufciter  :  ccp.nilant ,  cédant 
aux  inllances  des  fp^ctatcurs  ,  il  coula 
dans  la  bou.he  du  mcrr  une  couple  de 
cuillerées  de  fon  eau  Se  fe  rerira  fur 
le  ch-*mp  ,  c^ovint  avoir  fait  une  ehofe 
fon  inutile  :  il  jtuit  à  peine  chez  lui  , 
ue  le  bl  iré  accompagné  d'une  foule 
e  gens  ,  vmrl  trouver  en  jettant  des 
cris  lie  joie,  &:  k  féliciter  d'avoir  rendu  la 
vie  à  un  mort  ,  <^'  en  même  temps  la 
fan  té 

Le  chirurgien  mr^jor  de  l'expédition 
de  Kamtchatka  m'avoit  déjà  mande 
qu'il  avoit  fait  l'épreuve  du  coq  ,  &c 
qu'il  avoit  rcufîi  foit  avec  le  fpiritus  ma- 
tricahs,  foit  avec  l'eau  commune  ,  foit 
en  ne  mettant  rien  fur  la  plaie  ,  auiîi  bien 
que  le  colonel  avec  fon  eau  fpiritueufe  , 
mais  que  l'elÏÏii  lui  avoit  toujours  mal 
réuili,  lorfqu'il  avoit  fait  la  blcflure  au 


a 


t  s    Sibérie.  I77 

derrière  de  la  tcte.  Cependant  ,  pour 
mieux  pénétrer  la  fraude  <?c  le  fccrer , 
j  avois  feint  de  croire  les  contes  du  colo- 
nel ,  qui  penfint  avoir  en  moi  le  plus  zclc 
partifan  de  fon  remède ,  m'en  donna  une 
bouteille.  Dès  que  je  l'eus ,  je  pris  un 
coq  &  lui  enfonçai  un  petit  canit  au  mi- 
lieu de  la  tcte  ,  jufqu'i  ce  que  je  crus 
avoir  traverfc  la  fubftance  corticale  du 
cerveau  ,  &  pénétre  jufqu'à  la  fubllance 
médullaire  :  je  vetfai  fur  la  blellure  un 
peu  d'eau  du  Cofaque ,  &  j 'en  remplis  le 
bec  du  coq  ^  il  fe  releva  au  bout  d'un 
quart  d  heure  &:  fe  portoic  encore  trcs- 
bien  le  quatorzième  jour  après  cette  opé- 
ration ^  je  le  fis  tuer  &  je  vis  que  le 
cerveau  avoir  été  endommagé  par  de- 
vant de  jufques  vers  la  moitié  :  il  y  avoit 
encore  une  petite  marque  de  la  ble^ure , 
mais  nul  fang  caillé.  Je  perçai  la  tète 
d'un  autre  coq  avec  un  canit  un  peu 
plus  gros  ,  failant  la  blelfure  plus  pro- 
fonde ,  &:  je  le  panfai  comme  l'autre  ; 
celui-ci  mourut  cinq  heures  après  :  je 
r;)uvris  3c  trouvai  le  cerveau  percé  j'iC- 
qu'au  fond  dans  la  partie  gauche.  Il 
y  avoit  aullî  fous  le  crâne  &  dans  la 
bleilure  beaucoup  de  fang  caillé. 
J 'appris    enfuite   que    cette   eau  elt 

H  V 


'tjS  Voyage 

diftillée  de  i'orpin  * ,  plante  recorxnua 
depuis  long-remps  pour  un  bon  vulnérai- 
re :  les  chirurgiens  de  lénifeisk  la  cou- 
pent par  petits  morceaux ,  en  mettent 
jufques  à  moitié  dans  un  vafe  qu'ils^ 
achèvent  de  remplir  avec  de  l'eau  ;  ils- 
bouchent  bien  le  vafe  &  laiffènt  m.acérer 
en  lieu  chaud  pendant  environ  huit 
jours  5  enfuite  ils  diilillent  cette  fameufe 
eau  qui  refTufcite  les  morts.  L'enfeigne- 
dont  j'ai  fait  mention  étant  à  Vibourg 
pendant  les  dernières  guerres ,  vit  un 
chirurgien  guérir  avec  cette  eau  dQ^ 
plaijs  de  l'a  tète  fort  confidérables ,  de 
obtint  d'un  des  apprentifs  de  ce  cliirur- 
gien  qu'il  lui  en  montrât  la  compofitionr 
erf  lice  ayint  trouvé  dans  le  colonel  co- 
faque  un  amateur  de  la  médecine ,  il  lui 
pr  >m)t  de  lui  faire  part  de  fa  recette  a 
un  pr.  V  médiocre  ,  mais  avant  qu'il  s'ac- 
qu.trât  de  fa  pro  m  elfe  ,  l'autre  en  vrai 
lénifcen  lui  avoit  dérobé  fon  fecret , 
cependant  d  reconnoiffoit  le  devoir  à  cet 
cnfeigne. 

Il   y  avoir  auffi    dans   lénifeisk   un 


*  Ap.QLCâmyCçros   purpurea.   Bauh,  hlft,    5 
<Ç8'     Sçiium  foliis    planiufculis   ferrans  ,  co- 
rymbo  fulio.b  ,  caulc  credo.    Linru  C.    p.  t. 


î  N    Sibérie.      ^    179 
homme  vieux  &c  pauvre  qui  pafToit  pour 
connoitre  des  fimples  d*une  vertu  mer- 
veilleufe.  Je  le  hs  venir    à  mon  loge- 
ment :  il  relTembloit  fort  à  un  kamm , 
êc  avoit  tout  l'air  d'un  fourbe.  Il  fei- 
gnoit  toujours  avant  de  parler ,  d'avoir 
perdu  la  mémoire,  &  gardoit  long-temps 
l'air  penfif,  mais  le  matois  favoit  bien 
ce  qu'il  devoit  dire.  Il  croyoit  jdiloit-il , 
que  le  diable  étoit  auteur  de  tout  mal ,. 
èc  par  conféquent  de  toute  maladie  ;  la 
plupart  des    fimples    qu'il    connoiffoic 
chadoienc  donc  le  diable ,  mais  il  me 
nomma  une  plante  qui  avoit  la  vertu 
de  féparer  l'eau  comme  le  fut  autrefois 
la  mer  rouge.  Les  léniféens  voyant  que 
je  n'ajoùtois  pas  foi  à  la  vertu  de  l'herbe 
qui   chadoit  le  diable  ,  me  racontèrent 
l'hiftoire  fuivante.    Vers    l'embouchure 
de  la  lénifei,  il  fe  ralTemble  des  Promi- 
chlenikes  pour  chaffer  slux  pîetfi ,  efpece 
de  renards  blancs  &  gris.  Un  d'entre  eux 
s'amufoit  fou  vent  à  jouer  du  balalaïka  :, 
qui  eft  une  efpece  de  guirtare  :  il  remar- 
q:ia  que  lorfqa'il  jouoit  feul  la  nuit  dans 
l'ob'^curité  ,  quelqu'un  danfoit   dans  fa 
chambre.  Curieux  de  voir  qui  danfoir 
ainfi  5  il  fit  fouvem  du  feu  ,  mais  n.^  vit 
perfonne  :  cependant  il  entendoit  Qan- 
<er  dès  qu'il  n'avoiE  ni  feu  ni  lumière  ,  il 

Hvj 


jSo  Voyage 

lui  fallut  donc  ufer  de  rufe  pour  ùtis^ 
faire  fa  cuàofité.  Il  cacha  fous  un  pot 
un  bois  allumé ,  joua  enfuite  à  fon  ordi- 
naire ,  &c  peu  après  entendant  commen- 
cer la  danfe ,  il  leva  le  pot  &  vit  une 
«fpece  de  dame  qui  lui  dit  ,  puifque  tu 
t'es  opiniâtre  à  me  voir  ,  tu  ne  me 
quitteras  plus  :  il  fut  d'abord  très-ef- 
frayé  ,  mais  il  s'accoutuma  peu  à  peu  à 
cette  femme  &c  ils  habitèrent  enfemble. 
Un  jour  fes  compagnons  avoient  réfohi 
«l'aller  tous  enfembie  à  la  chalTe,  mais 
cette  femme  ne  voulut  pas  l'y  lait 
fer  aller  ;  elle  confentit  feulement  qu'il 
les  accompagnât  jufqu'a  certain  endroit  5 
il  partit  donc  avec  eux  ^  ôc  lorfqu'ils  fu- 
ient tous  arrivés  à  l'endroit  où  ils  dé- 
voient fe  féparer ,  ils  s'aiîirent  dans  un 
champ.  Aufli-tot  il  entendit  la  voix  de 
cette  femme  qui  l'appelloit  ;  il  lui  ré- 
pondit de  venir  le  trouver,  la  femme 
dit  que  cela  lui  étoit  impoffible.  Après 
beaucoup  d'irftances  de  p.irt  &c  d'autre  , 
elle  lui  confia  qu'elle  ne  pouvoitavancer  à 
caufe  d'une  herbe  qui  étoit  près  de  lui, 
&  voyant  qu'il  tardoit  beaucoup  ,  elle 
arracha  un  des  plus  gros  arbres  des  envi- 
rons &  s'en  fei  vir  pour  lui  montrer  l'her^ 
be  qui  lui  étoir  fî  contraire.  Il  faifit  cette 
occafion  d^  ft  défaire  de  fon  diable  :  il 


EN    Sibérie.  i^f 

cueillit  de  cette  herbe ,  en  mit  dans  fa 
poche  5  &c  pour  en  vérifier  l'effet  s'a- 
vança vers  cette  femme  ,  mais  à  mefure 
qu'il  approchoit ,  elle  fe  retiroit.  Il  con- 
ferva  précieufement  fa  plante  ,  &  depuis 
qu'il  la  polfede ,  il  n'eil  plus  obfcdé  par 
ce  diable  femelle  ,  qui  erre  encore  dans 
les  bois  voifins. 

Le  voivode  de  lénifeisk  n'étant  pas  pro- 
tecteur de  l'ivrognerie ,  les  fêtes  de 
Noël  furent  allés  paifibles  :  on  les  célébra 
cependant  le  verre  en  main  ,  mais  avec 
moins  de  rumeur  que  dans  les  autres  vil- 
les de  Sibérie.  Un  ufage  d-e  ce  pays  me 
rappella  celui  d'Allemagne  pendant  les 
mêmes  fêtes  :  trois  hommes  habillés  en 
mages  couroient  dans  la  ville  en  portant 
une  étoile  &  annonçoient  Jefus-Chrift. 
Je  vis  aulTi  des  chanteurs  qui  faifoient 
voir  dans  une  lanterne  magique  ,  l'en- 
fant Jefus  3c  fon  cortège  ordinaire. 

Nous  éprouvâmes  ici  pour  la  première 
fois  le  plus  grand  froid  de  Sibérie.  Vers 
k  milieu  de  décembre ,  Tair  éroit  comme 
gelé  y  il  reffembloit  à  un  brouillard  , 
quoique  le  temps  fut  extrêmement  clair. 
Cette  efpece  de  brume  ou  plutôt  cet  air 
extrêmement  condenfé  empêchoit  la  fu- 
mée des  cheminées  de  s'élever ,  les  moi- 
neaux &  les  pies  tomboient  ôc  mou- 


iSi  Voyage 

roient  glacés ,  lorfqu'on  ne  les  portoîr 
pas  auiîî-cor  dans  un  endroir  chaud.  Ce 
froid  exce (Il f  avoir  encore  un   efFer  qui 
nous  occupa  beaucoup  :  dès  que  les  poe- 
Jes  étoienc  échauffés  ,  on  y  refTentoit  de 
grands  maux  de  tète  ,  &  on  voyoit  dans 
ceux  qui  fouffroient  les  effets  ordinaires 
des  vapeurs    du    foufre.  Nous  logions 
dans  une  des  meilleures  maifons  de  la 
ville ,  ôc  quoiqu'on  emplir  le  poêle  par 
dehors  ,  quoique  nous  prifTions  toutes 
les  précautions   poflibles  ,  nous  éprou- 
vions ces  douleurs  de  tère.  On  ne  pou- 
voit  pas  les  attribuer  à  des  vapeurs   de 
foufre  qui  s'élèvent  des  charbons  briV 
lans  :  j'imaginai  donc  qu'ils  avoient  la- 
mcme    caufe  que    ceux  qu'on  endure 
dans  une  chambre  récemment  lavée  , 
car  il  y  a  d'autant  plus  de  vapeurs ,  ôc 
elles  s'y  dilatent  de  agiffent  avec  d'au- 
tant plus  de  force  ,  que  le  froid  elf  plus 
âpre  &  plus  vif.  Lorfqu'on  ouvroir  une 
chambre  ,  il  fe  formoit  fubitement  un 
brouillard   auprès    du    poêle ,    quoique 
Vsliï    de    la  chnmbre   fut  chaud  avant 
comme  après.  Dans  l'efpace  de  vingts 
quatre  heures ,  les  fenêtres  étoienr  cou- 
vertes intérieurement  d'une  glace  épailTe 
de  trois  lignes  :  cette  obfervation  donne 
à  ma  conjecture  encore  plus  de  vraifem;» 


ÏNSlBERIf.  I^J 

tlance.  Tant  que  duroit  le  jour  qui  pour 
lors  étoit  très  court ,  on  voyoit  des  halos 
ou  couronnes  Se  des  parélies ,  ôc  pendant 
la  nuit  des  paraféienes  ;  il  fembloit  donc 
que  ces  phénomènes  dependilTent  de  ce 
grand  froid  :  dans  le  thermomètre  de 
Fahrenheit  ,  le  mercure^  defcendit  à 
cent  vingt  degrés  plus  bas  qu'on  ne  l'a- 
voir oblervé. 

Je  vis  dans  la  maifon  où  nous  lo- 
gions un  portrait  de  la  Trinité  :  c'écoit 
une  figure  à  trois  tètes,  trois  nez  ,  trois 
barbes  ,  quatre  yeux  ôc  deux  oreilles  i 
cette  figure  me  rappelle  un  tableau  que 
je  vis  à  Tomsk  ,  ôc  qui  repréfentoit  Je- 
fus  Chrifi:  triomphant  de  fatan.  Le  Sau- 
veur du  monde  étoit  à  cheval ,  t:nant  ua- 
arc  a  la  main,  3c  tiroic  une  flèche  au 
«liable ,  qui,  fous  la  forme  d'un  dra- 
gon ,   étoit  aux  pieds  du  cheval. 

Je  vis  encore  chcs  le  voivode  de  léni-^ 
feisk  ,  une  merveille  de  la  nature  ;  c'é- 
toit  un  nain  d'environ  deux  pi'.ds  de 
haut ,  âgé  de  plus  de  cinquante  ans  ,  qui 
étoit  marié  en  fécondes  noces  &  avoit 
cinq  enfans  vivans  ;  il  mangeoit  &  bu- 
voit  plus  qu'un  homme  de  taille  natu- 
relle :  c'éroit  un  écrivain  de  la  douane 
d*  Krafnoiarsk  ,  ÔC  on  l'avoit  envoyé 
i  lénifeisk  pour  quelques  recherches» 


IÎ4  Voyage 

Les  nations  étrangères, du  dlftrl^l:  dé 
ïénifeisk  font  les  Oftiakes  Narimmiens 
6c  lénifeiskains  j  ceux  -  ci  ont  reçu  le 
baptême  ;  les  Tatares  aflTaniens  qui  ha- 
bitent le  long  des  rivières  d'Oufifolke  Se 
d'Ona  :  il  n'en  refte  plus  qu'environ  une 
douzaine  ,  dont  a  peine  deux  ou  trois  fa- 
vent  encore  leur  langue  nationale  :  c'étoic 
autrefois  un  peuple  nombreux  ;  enfin 
les  Tongoufes  qui  habitent  le  long  des 
rivières  d'OuflTolke  &  d'Ona  j  on  n'a  pu 
jufqu'à  préfent  les  engager  à  embrarfer 
la  religion  chrétienne  :  ils  font  riches 
en  bécail ,  Se  ont  la  coutume  de  fe 
coudre  fur  le  vifage  différentes  figures  , 
qui  de  bleues  deviennent  noires ,  mais 
cette  coutume  n'eft  pas  générale  parmi 
eux  -j  il  n'y  a  guères  que  les  enfans  qui 
foient  décorés  de  ces  figures» 


CHAPITRE    XXX. 

Krasnoïark, 

LA  ville  de  Krasnoïark  eft  fur  la  rive 
gauche  de  l'iénifei.  De  même  que 
toutes  les  villes  de  Sibérie ,  elle  a  été 
dans  l'origine  un  fort  qui  peu  à  peu 
eft  devenu  ville  ;  elle  a  trois  cents  ciaç* 


EN    Sibérie.  185 

qufttite  maifons ,  quelques  bâtimens  pu- 
blics, &  eft  entourée  d'un  rempart  de 
bois. 

Prefque  tous  les  habitans  font  flou- 
chivies ,  parce  que  le  deifein  que  l'on 
avoir  en  bâtifTanc  le  premier  fort ,  étoit 
de  mettre  le  défert  voifin  à  l'abri  des 
irruptions  des  Tarares  kirghifiens.  On  a 
toujours  veillé  foigneulement  à  établir 
cette  fureté ,  &  il  y  a  quelques  années 
que  l'on  n'y  voyageoit  guère  que  par 
ordre  exprès  ,  mais  depuis  un  certain 
temps  ces  deferts  font  fûrs  ^  les  Cofa- 
ques  qui  les  infefboient  fe  font  retirés 
vers  la  Kalmouckie  ,  ôc  les  flouchivies 
Krafnoïarkains  peuvent  communiquer 
fans  danger  avec  tous  les  pays  d'alen- 
tour. Cette  fureté  rend  la  ville  de  Kraf- 
noiark  plus  vivante ,  &  pourra  en- 
gager quelques  marchands  à  s'y  éta- 
blir. 

Les  flouchivies  qui  l'habitent  font 
prefque  tous  riches  :  leurs  biens  con- 
fillent  en  chevaux  &  en  bêtes  à  corne 
dont  la  nourriture  les  inquiète  peu, 
ils  les  laiiTent  paître  dans  le  défert.  Pen- 
dant l'hiver  on  y  voit  rarement  de  la 
neige ,  Se  ces  animaux  vivent  d'herbes 
pourries  Se  de  racines  qu'ils  déterrent  :  fi 
la  terre  eft  par  hazard  couverte  de  neige  , 


iSô  Voyage 

accoutumés  au  climat  6c  a  cet  înconvé- 
nient,  ils  favent  tirer  leur  nourriture 
de  deffous  la  neige  ,  mais  ils  ne  font  pas 
auilî  forts  qu'ailleurs  :  un  cheval  rulTe 
eft  plus  fort  que  trois  de  ce  pays  ,  &c  une 
vache  ruffe  donne  plus  de  lait  que  vingc 
vaches  krasnoiarkaines. 

On  cultive  ici  des  grains  ,  &  la  terre  y 
Êft  fi  fertile  qu'il  fulht  d'en  travailler  la 
Superficie  ,  ôc  que  l'on  peut  fans  engrais 
enfemencerle  même  terrein,  cinq  ou 
iix  ans  de  fuite  :  lotfqu'il  refufe  de 
produire ,  il  y  en  a  beaucoup  d'auti;es 
qui  font  inutiles  Ôc  qu'on  peut  enfemen- 
cer. 

La  pârelTe  des  habitans  de  ce  pays  eft 
fi  grande  qu'ils  ne  voudroient  feulement 
pas  que  leur  nourriture  leur  coûtât  la 
moindre  peine  ;  il  en  eft  de  même  dans 
tous  les  pays  très-fertiles  où  l'on  n'o- 
blige pas  les  hommes  à  travailler.  Il  n'y  a 
pas  de  payfan  d'un  autre  canton  qui  ne 
payât  volontiers  pour  être  dans  celui-ci , 
mais  l'avarice  des  gouverneurs  les  em- 
pêche de  faire  a  cet  égard  d'utiles  repré- 
fentations  :  les  flouchivies  leur  payent 
des  droits  plus  confidérables  que  ne  fe- 
roient  des  payfans ,  ôc  fi  l'on  réformoit 
neuf  dixièmes  de  ces  troupes  inutiles. 


E   N     s  I   B   E   R    I  E.  1S7 

ils  perdroient  un  gain  très-grand  ;  fur- 
tout  ils  ne  vendroient  plus  de  brevets  de 
colonels  Se  d'autres  emplois.  11  y  a  dans 
Krafnoïark  un  colonel  de  Cofaques, 
dont  les  foldats.difent  librement  qu'ils 
n'ont  point  d'ordre  à  recevoir  :  ils  fe  bat- 
tent fouvent  avec  lui  à  coups  de  bâton  de 
même  qu'entre  eux  ]  c'etl  un  homme 
qui  ne  vaut  pas  le  Cofaque  le  plus  mé- 
priCible,  ëc  qui  cependant  eft  chef  de 
fept  cents  Cofaques. 

Les  llouchivies  ont  encore  ici  un  avan- 
tage très  confidérable  ,  mais  il  eft  vrai 
que  c'eft  en  diminution  du  tréfor  impé- 
rial. Tous  les  Tatares  des  environs 
payent  le  tribut  en  pelleteries  ,  &  com- 
me ils  ne  peuvent  pas  toujours  les  payer 
de  cette  manière  ,  ils  donnent  au  lieu  de 
chaque  pièce  de  pelleterie  qui  leur 
manque  ,  un  prix  fixé  par  un  règlement. 
Lorfque  ces  Tatares  commencèrent  à 
payer  le  tribut  ,  ils  apporcoient  les 
peaux  3  comme  ils  les  prenoient  3c  re- 
mettoient  alTés  fouvent  à  la  cailTe  im- 
périale des  zibelines  de  grand  prix  ; 
mais  les  habitans  de  Krafnoïarsk  ôc 
peur-être  aulîi  les  marchands  qui  paf- 
îbient ,  ont  ouvert  les  yeux  aux  Tata- 
res-:' ils  leurs  achètent  les  belles  pelleta» 


i8S  Voyage 

ries  beaucoup  plus  d'un  rouble,  qui  eff 
le  prix  hxé  par  le  régl-^menr  ;  ainfi  les 
Tatares  ,  en  remettant  ce  prix  a  la  caif- 
ie  5  ont  pour  eux  le  furplus ,  &  il  y  en- 
tre maintenant  plus  de  roubles  que  de 
zibelines.  Pour  cacher  ce  petit  com- 
i^erce,  ils  difent  que  leur  pays  four- 
nit â  préfent  moins  de  pelleteries  ,  &  le 
voivode  n'en  difconvijnt  pas  :  ils  ajou- 
tent qu'autrefois  lo  fqu'on  leur  apportoit 
un  chaudron  de  fer  ,  ils  le  rempliffoient 
de  zibelines  Se  les  donnoient  pour  le 
chaudron  ,  mais  qu'ils  ne  p  urroient 
pas  maintenant  faire  ce  maichc. 

Lqs  Krafnoiarkams  font  fainéans  ÔC 
ivrognes  ,  &  tous  les  flouchivies  vivent 
/i  familier  ment  avec  le  voivode,  que 
lorfqu'il  ks  invite  à  diner  chez  lui  ,  ils 
s'y  enivrent  avec  autant  de  clameurs 
qu'au  cabaret.  Ils  boivent  l'eau-de-vie 
dans  de  grands  gobelets  ,  &  celui  qui  fe 
trouve  à  la  fin  du  repas  le  plus  fem- 
blable  à  une  bcte ,  reçoit  le  lendemain 
de  magnifiques  prcfens.  Pendant  le  fé- 
jour  que  nous  y  fîmes  ,  on  arrètoir  de 
temps  en  temps  des  hommes  3c  des 
femmes  furpris  enfemble ,  Se  on  trouvoic 
affés  fouvent  parmi  eux  des  gens  ma- 
riés. 


EN    Sibérie:         i§> 
Tl  y  avoir  aulîî  dans  les  prifons  une 
femme  qui  avoit  fait  mourir  un  flou- 
chivie  dans  les  grands   remèdes. 

On  voit  beaucoup  d'antiquités  a  KraC- 
noiarsk  :  elles  ont  été  tirées  des  anciens 
tombeaux  qui  font  en  grand    nombre 
près  d'Abakannsk  ôc  de  Saiannsk.  On  y 
trouva  tant  d'or  ,    que  les  habitans  de 
Krafnoiarsk  achetoient  pour  une  demi- 
rouble  un  foiotnik  d  or  :  on  y  trouva  auflî 
de  l'argent,  ôz  on  en  tire  encore  du  cuivre 
en  ailés  7;  an  le  quantiré.  Je  vis  chez  le  voi- 
vodi  uns  a(îîetcc  &  un  petit  pot  d'argent 
doré  :  li  y  avoir  fur  l'aiTiette  des  figures 
en  relief  affés  femblables  à  des  griffons. 
Les  uftenfiles  en  cuivre  font   des  cou- 
teaux, des  boucles  de  harnois ,  de  petits 
marteaux  ;  on  y   trouve  affés  fréquem- 
ment de  faux  a  gent  de  Chine  &  une  ef- 
pece  de  fonte  ou  alliage  de  cuivre  rouge 
Se  de  cuive  iaune  ,  que  l'on  p^^roît  avoir 
employé   prmcipalement   à  fondre    des 
argals.  Les  uns  ont  un  piedeftal  creux, 
te  les  aut-cs  une  pointe  qu'on  peut  en- 
foncer à  l'en  'roir  où  l'on  veut  les  pla- 
cer :  c'étoient  peut-être  les  idoles  de  ceur 
q  li  les  ont  fondus.   On  a  trouvé  auflî 
pluGeurs     vafes    de   faux   agent    dont 
quelques-uns  ont  été  vendus  pour  de 
l'argent  véritable ,  mais  on  n'a  pomt  en^ 


I^  T^    O    Y    A    G    E 

core  découvert  de  fer ,  quoiqu'il  y  ait 
aux  environs  beaucoup  de  muies  de  ce 
métal.  Le  fer  étant  de  tous  les  métaux  le 
plus  difficile  à  fondre  5c  à  mettre  en  œu- 
vre, a  été  chez  tous  les  peuples  celui 
qu'on  a  travaillé  le  dernier. 


CHAPITRE    XXXI. 

Argalisy 

LEs  animaux  que  j'ai  déjà  dé/ignés 
plufieurs  fois  par  le  nom  d'argalis  , 
font  appelles  fur  le  haut  Irtisch,  mou- 
tons fauvages  j  on  en  trouve  dans  la  par- 
tie méridionale  des  montagnes  voifines 
de  rirtisch  ,  foit  au  midi  vers  la  Kal- 
mouckie,  &:  principalenient  fur  la  Bou- 
khtourma,  foit  du  coté  de  l'orient  ,  juf- 
ques  dans  les  alpes  fupérieures  de  l'Ob 
éc  de  riénifei ,  de  là  jufques  dans  les  al- 
pes du  lac  Baical ,  &  plus  loin  dans 
les  grandes  alpes  nommées  Slannovoï- 
khrebet  qui  féparent  les  rivières  d'A- 
moure  &  de  Lena  ,  jufqu'a  l'océan  & 
plus  loin  jufque  vers  Kamtchatka , 
îur-tout  au  canton  des  Koriakes.  Les 
habitans  du  Kamtchatka  &  des  îles 
voifines ,  trouvent  à  l'argali  un  goût  fi. 


EN     Sibérie.  ipt 

€xquis  ,  que  lorfqu'ils  veulent  donner 
l'idée  d'un  manger  excellent ,  ils  le  com- 
parent à  la  graiife  de  cet  animal.  L'ar- 
gali  efl:  connu  fous  différens  noms  dans 
tous  ces  pays  :  par  la  forme  extérieure  , 
par  la  tète  ,  le  cou  ,  les  pieds  ,  la  queue 
courte  5  il  efl  femblable  au  cerf  ;  il  l'eft 
encore  plus  parfaitement  par  la  vivaci- 
té, peut-ctre  eft-il  un  peu  plus  fauvage  ; 
celui  que  j'ai  vu  en  vie  avoir  environ 
trois  ans ,  5c  dix  hommes  fufEfoient  à 
peine  à  le  contenir.  Les  plus  grands 
argalis  font  de  Ja  «grandeur  du  daim  : 
celui  que  je  décris  avoir  trois  pieds  de- 
puis la  partie  fupérieure  de  la  tète  juf- 
qu  au  terrein  fur  lequel  il  étoit.  Se  de- 
puis la  nailTance  des  cornes  jufqu'à  la 
queue  ,  trois  pieds  fix  pouces.  Les  cornes 
prsnoient  naiffance  au  -  deflus  &:  près 
des  yeux  directement  devant  les  oreil- 
les ,  elles  fe  courboienc  d'abord  en  ar- 
rière 5  enfuite  en  devant  en  forme  de 
cercle ,  jufqu'i  l'extrémité  qui  fe  re- 
courbe un  peu  en  haut  &  en  dehors.  Elles 
font  depuis  la  naiffance  jufqu'à  la  moi- 
tié extrêmement  ridées  ;  le  refte  eft  un 
peu  plus  uni  :  c'eft  peut-être  la  forme  de 
ces  cornes  qui  a  fait  donner  à  cet  ani- 
mal par  les  Rudes  le  nom  de  mouton 
iauyage.  Si  l'on  en  croie  les  Sibériens  ^ 


Î92.  Voyage 

fa  plus  grande  force  eft  dans  fesfèpé^lçllf 
les  mâles  fe  battent  fouvent ,  Se  hm}t^^t 
alors  l'un  à  l'autre  les  cornes  baifîe^" ,  ils 
fe  les  rompent  ;  on  en  trouve  ça  &  là 
dans  le  délert  qui  ont  à  la  partie  voifine 
de  la  tête  une  n  grande  cavité ,  que  les 
renards  s'y  logent.  Il  ny  a  qu'une  très- 
grande  force  qui  puiffe  rompre  une  cor- 
ne de  cet  anmial  j  car  tant  qu'il  efl:  en 
vie  5  (qs  cornes  croifTent  en  longueur  ôc 
en  largeur,  &  l'endroit  du  crâne  où  elles 
croirtent ,  devient  toujours  plus  épais. 
Une  corne  qui  a  toute  fa  crue,  étant  me- 
furée  félon  fa  courbure  ,  a  quatre  pieds 
de  long  :  elle  pefe  environ  trente  ou 
quarante  livres  de  Ruflie  ,  &:  eft  à  la 
nailTance  épaiffe  comme  le  poing.  Les 
cornes  de  celui  que  j'ai  vu  ,  étoient  d'un 
blanc  jaunâtre  ,  mais  plus  l'animal 
vieillit  5  plus  elles  noircifTent.  Les  oreil- 
les font  pointues ,  médiocrement  larges, 
&  ordinairement  l'argali  les  porte  droi^ 
les  :  il  a  la  corne  fendue  ,  les  jambes  de 
devant  longues  de  dix-huir  pouces  j  celles 
de  derrière  font  plus  longues.  Cet  ani- 
mal a  un  fanon  ;  fon  poil  eft  gris  ,  mêlé 
de  brun  :  il  a  le  long  du  dos  une  raie 
jaune  ,  dont  l'extrémité  eft  rouge  de 
renard ,  &  le  ventre  eft  aufli  de  cette 
couleur,  ainfi  que  les  jambes  à  la  partie 

poftérieure 


feoftérieure  de  à  l'intérieure  :  cependant 
le  ventre  eft  un  peu  plus  pale  que  ces  au- 
tres parties.  Cette  couleur  dure  depuis 
le  commencement  d'août ,  pendant  toute 
l'automne  Se  tout  Tliiver  jufqu'au  prin- 
temps :  à  l'approche  de  cette  failon  ils 
changent  de  poil ,  de  deviennent. alors  de 
plus  en  plus  rouges.  Leur  fécond  chan- 
gement de  poil  eft  vers  la  fin  de  juil- 
let. 

Les  femelles  font  toujours  plus  peti- 
tes 5  elles  ont  aulîi  des  cornes ,  mais  fore 
petites  5  fort  minces  ,  croiiTant  très  peu 
avec  l'âge  ,  prefque  toutes  droites  ,  pref^ 
que  ponit  ridées  &  faites  à  peu  près 
comme  celles  de   nos  boucs. 

Les  parties  intérieures  de  cet  animât 
font  comme  celles  de  tous  les  ruminans. 
L'eftomac  a  quatre  cavités  diftindles  ôc 
la  véficule  du  iîel  eft  grolFe.  La  chair  eft 
de  bon  goût,  de  peut  fe  manger  comme 
celle  de  chevreuil  ;  la  grailTe  eft  d'une 
faveur  très  agréable.  L'ar^ali  fe  nourrit 
d'herbe.  Il  entre  en  rut  en  automne  de 
met  bas  au  printemps  ;  la  portée  eft 
d'un  ou  deux  petits.  Par  le  poil ,  le  goût 
de  la  chair ,  la  forme  du  corps  ,  la  viva- 
cité ,  cet  animal  appartient  au  genre  du 
cerf  &  du  chevreuil.  Ses  cornes  recour- 
J:>ées  lui  donnent  quelque  reftemblaace 

Tome  I,  \ 


1^4  Voyage 

avec  le  bélier  ,  mais  le  manque  de  lalna 
ëc  la  vivacité  l'en  féparent  [entieremenc. 
Il  a  le  poil  du  chamois ,  il  habite  les  ro- 
chers ôc  fe  bat  fouvent  comme  le  cha- 
mois :  il  faut  peut-être  faire  de  cet  ani- 
mal un  nouveau  genre  &  le  regarder 
comme  le  mufimon  des  anciens ,  car  il 
eîl  exadement  femblable  à  l'animal  dé^ 
cvit  fous  ce  nom  par  Pline  &  Gefner. 


CHAPITRE    XXXI  L 

Sôutef reins  de  la  lénifel,  Oulous  tatares. 
Fèces  de  Krasnoïark, 

IL  y  a  près  de  llénifei  trois  fourer- 
reins  célèbres ,  dont  l'un  n'eft  qu'une 
petite  caverne.  Pour  arriver  à  l'entrée 
de  celui  qui  efl:  le  plus  élevé  ,  nous  mon- 
tâmes l'efpace  de  cinquante  toifes  par 
des  degrés  taillés  dans  la  neige.  Ce  fou- 
terrein  eft  fpacieux  &  s'enfonce  en  mon- 
tant avec  une  pente  afles  roide  ;  il  a  en- 
viron cinquante  pas  de  longueur  :  les 
côtés  étoient  couverts  de  galadites  qui 
reffembloient  à  des  champignons  de 
pierre  ,  &  le  roc  étoit  calcaire.  Nous 
étions  éclairés  par  des  flambeaux  j  cettQ 
lijmiere  faifgit.  un  très  bel  eftçt  fuf  U 


ï  N     Sibérie.  j^e 

glace  qui  couvroit  tout  le  deifiis  du  fou_ 
terrein  &  reifembloit  à  du  falpêrre  ciyC- 
tallifé  j  elle  jettait  un  feu  pareil  â  celui 
des  pierres  précieufes  :  il  y  avoir  aux 
deux  cotés  d'efpace  en  efpace  des  ^la- 
çons très-purs  &:  fort  allongés. 

Nous  allâmes  au  troiiieme  .fouterreiii 
par  un  chemin  alfés  difficile  Se  qu'on  re- 
gardoit  même  comme  impraticable.  Le 
roc  dans  lequel  eil  percée  cette  caverne 
eft  calcaire ,  ôc  l'on  y  voit  ça  &:  là  des 
concrétions  pierreufes  fous  la  forme  de 
champignons  :  nous  n'y  trouvâmes 
qu'un  morceau  de  filet  pourri  <Sc  une  denc 
de  muli  mâle. 

Nous  vîmes  enfuite  le  rocher  peint 
qui  eft  fur  la  rive  droite  de  la  rivière  3  il 
n'a  pas  plus  de  fept  toifes  de  haut  :  on 
voit  qu'il  a  été  taillé  du  côté  où  font  les 
figures.  Il  étoit  enduit  d'une  efpece  de 
plâtre  qui  eft  tombé  en  partie  ;  les 
figures  ont  été  peintes  fur  le  plâtre ,  &  /î 
la  couleur  rouge  qu'on  y  a  emoloyée 
n'eft  pas  de  l'ocre  brûlé  ,  elle  en  appro- 
che beaucoup.  Elles  repréfentent  des 
hommes  de  des  animaux ,  &  il  y  en  a 
fur-tout  une  très  bien  confervée  ,  qui 
repréfente  un  homme  â  cheval.  Le  def- 
fein  de  ces  figures  eft  comme  le  de£- 
fein  de  celles  que  jai  vues  entre  Kouf- 


i^ft  Voyage  ^ 

ïietsk  de  Tomsk  ,  &c  tel  qu'on  doit  1  zV 
tendre  de  payfans  groflTiers. 

11  y  a  près  de   Krafnoiatk  quelques 
oulous  ou  villages  tatares.  Un  de  ces 
villages   nommé    Mongat  eft  compole 
de  fix  ou  fept  iourtes  ou  huttes  pareil  es 
à  celles  des  Tatares  de  Koufnetsk  :  elles 
font  faites  de  pieux  plantés  en  terre, 
joints  par  des  traverfes  &  couverts  d'é- 
corces  de  bouleau  :  celles  des  plus  riches 
font  couvertes  de  peaux  de  chevreuil. 
Elles  ont  deux  ouvertures ,  dont  l'un© 
pour  la  fumée ,  l'autre  qui  eft  vers  l'o- 
rient fert  d'entrée  ,  Se  eft  ordinairement 
couverte  d'une  peau  de  chevreuil.»  Nous 
entrâmes  dans  plufieurs  huttes ,  &  nous 
vîraes  dans  chacune  un  feu  fait  au  mi- 
lieu ,  autour  duquel  étoient  l'homme, 
la  femme,  les  enfans  &  les  chiens  de 
chalTe  :  elles  étoient  pleines  de  fumée ,  ^ 
nous  n'aurions  pu  y  refter  fans  étouffer  , 
mais  ces  gens  y  font  habitués.  Us  ne  fe 
chauffent^n  hiver  qu  au  feu  qu'ils  font 
dans  ces  huttes  ,  cependant  les  plus  ri-- 
ches  en  ont  conftruit  quelques-unes  ou 
ils  peuvent  placer  des  poêles  :  celles-ci 
font  leurs  appartemens  d'hiver  ,  &  ceux 
d'été  font  les  huttes  ordinaires.  On  vou- 
lut dans  chacune    nous  faire  manger, 
f<  on  nouspréfenta  du  cheval  ^  du  bceuf , 


EN  Sibérie;  197 
de  l'agneau.  Toute  efpece  d'alnnent  con- 
vient à  ces  Tatares  j  leur  bolifon  or- 
dinaire efl:  l'ean  ou  le  petit  lait  de  ca- 
valle  :  ils  cultivent  aulli  la  terre  ,  &  man- 
eent  des  fruits  Ôc  des  léo-nmes,  mais  fur- 
tout  d'une  plante  commune  dans  ce  pays 
ou  plutôt  de  fa  racine  5  qui- étant  coni- 
pofée  de  plufieurs  petits  oignons'ronds  a 
fait  donner  a  la  plante  un  nom  rulTe  qui 
Cig-nihe  noix  de  terre.  *  Ils  mandent  aufli 
des  oignons  du  marragon  ordmaiie  ainii 
que  d'une  autre  efpece  ,  rouge  de  cina- 
bre, &  d'une  troifieme  efpece  de  lis. 
Toutes  les  nations  étrangères  des  envi- 
rons de  Krafnoiark  font  ufage  des  mêmes 
alimens.  Ces  Tatares  n'ont  point  de 
culte  ,  néanm.oins  ils  croient  qu'il  y  a 
un  Dieu  ,  ôc  comme  ils  commercent 
beaucoup  avec  les  RulTes  ,  ils  portent  de 
temps  en  temps  des  cierges  aux  églifes 
rufles  5  pour  témoigner  la  confiance 
qu'ils  ont  au  Dieu  de  cette  nation  •  ce- 
pendant ils  vont  en  fecret  confulter  leur 
kamm  (Se  paroilTent  fort  éloignés  d'em- 


*  Terra»  glandes.  Dodon.  pempt.  50.  Lathy- 
rus  Arvenfis  repens  ruberofus.  i^. /?.  344.  La- 
thyrus  pedunculis  niulnfioris  ,  cyrrhis  diphyl- 
lis ,  foliolis  ovalibus ,  iruernodiis  irnciis.  Linn, 
ft    i;.  p.  731- 

liij 


19^  Voyage 

brafTer  le  chriftianifme  :  ils  objeclenr^ 
ceux  qui  leur  en  parlent  que  leur?  pères 
ont  très  bien  vécu  fans  la  religion  chré- 
tienne 5  que  cette  religion  eft  trop  févere 
ëc  trop  niinutieufe  ,  qu'elle  défend  la 
chair  de  cheval  &c  ordonne  de  manger 
les  jours  de  jeûne  des  chofes  qu'ils  ne 
connuiifent  pas.  De  plus ,  la  vie  civile 
des  RuiTes  ,  la  feule  qu'ils  connoilTent 
après  la  leur,  leur  paroît  fort  malheu- 
reufe  :  la  formule  d'imprécation  qui  leur 
eft  la  plus  ordinaire  eft  celle-ci  :  puiife- 
tu  vivre  à  la  RufT.^  ! 

Il  y  a  dans  le  diftriâ:  de  Krasnoiark 
d'autres  nations  étrangères  qui  font  les 
Arintfiens ,  les  Kotovtfains  &»  lesi  Ka- 
matchintfains.  Les  Arintfiens  éroiéilt  au- 
trefois un  peuple  confidérable  5  mais  il 
n'en  refte  aujour  l'hui  que  dix  perfonnes, 
qui  favent  a  peine  leur  ancienne  lan- 
gue. Les  Kotovtfains  habitent  vers  Aba- 
kansk  de  Kansk ,  les  Kamatscbintfains 
fur  la  Mana  &  vers  la  fource  de  la 
Kann. 

Les  divertlflemens  commencèrent 
avec  les  jours  gras  à  Krafnoûrk  &  aux 
environs.  Tout  ce  qui  ctoit  d^à<ye  à  boi- 
re s'^nivroit  :  les  hommes  fe  prome- 
noient  à  cheval  dans  les  rues ,  les  fem- 
mes à  pied  3  ôc  pendant  toute  la  nuit  on 


EN    Sibérie.         tçjt^ 
entendoit  des  efpeces  de  hurlemens.  Plus 
la  fin  du  carnaval  approchoit ,  plus  ces 
plaifirs  étoient  animés  :  j'allai  avec  le  voi- 
vode  à  un  dQS  villages  voihns  ;  nos  traî- 
neaux éroienc  entourés  de  plus  de  feize 
cavaliers  armés  de  carquois  ,   d'arcs  & 
de  flèches,  qui  s'exerçoient  à  tirer.  Ils 
liroienr  d'abord  une  flèche  ,  enfuipe  leurs 
chevaux  allant  à  toute  courfe,  ils  tiroienc 
à  cette  première  flèche  &:  la  brifoient  fore 
fouvent  :  ceux  qui  avoienr  cette  adrefle 
recevoient  un  prix.  Nous  pallàmes  un 
ruiireau  qui  vient  d'une  petite  monta- 
gne voifme  &  ne  gelé  jamais  en  hiver. 
Auiîi-tbt après  notre  arrivée,  les  payfans 
du  village  vinrent  l'un  après  l'autre  fa- 
luer  le  voivode  &  fa  femme  ,  &  mirent 
devant  lui  fur  une  table  des  papiers  qui 
contenoienr  quelque  chofe  :  il  y  en  eut 
qui  donnèrent  aulli  au  fils  du  voivode.  Il 
déplia  devant  moi  quelques-uns  de  cts  na- 
piers;  il  y  avoir  dans  chacun  treize  fols 
quatre  deniers,  &:  lam.oiriéde  ceraraenc 
appartient  à  îa  voivodeife  :  alors  j'appris 
pourquoi   pendant  tout  le  carnaval  ils 
vcyageoient  dans  hs  villages  voifîns  de 
leur  rcfidence.  J'ai  vu  peu  de  ^ens  du 
pays  venir   chez  eux  ,    fans  mettre  un 
papier  fur  la  table  ;  ainfi  un  voivode  de 
Krafnoïarsk  a  d<^s revenus  con^dérables, 

iiv 


ioo  V    O    Y     A     G    ï 

mais  loriqu'il  veut  qu'on  lui  falTe  beau- 
coup de  préfens  ,  il  faut  qu'il  vive  avec 
ies  payfans  comme  avec  fes  égaux  &  fur- 
tout  qu'il  les  falFe  boire.  Lorfqu'un  Si- 
bérien &  fur-tour  un  Krafnoïarkain  veut 
recevoir  beaucoup ,  il  ne  doit  congédier 
fes  convives  que  lorfqu'ils  font  complè- 
tement ivres  ,  Se  fouvenr  un  llouchivie 
s'enivre  tant  de  fois  de  fuite  qu'il  donne 
jufqu  à  fa  dernière  zibeline. 

Les  llouchivies  donnèrent  le  foir  un 
fmiulacre  d'attaque  :  ils  drelTerent  dans 
^ln  champ  deux  murs  de  neige  &  joigni- 
rent ces  deux  murs  par  une  traverfe  de 
neige  Ce  bâtiment  repréfenroit  une  ci- 
tadelle que  gardoient  quelques  -  uns 
d'entre  eux  armés  de  longs  bâtons ,  de 
<i'aurres  qui  étoienr  a  cheval  dévoient  fe 
rendre  maîtres  de  cette  citadelle.  L'atta- 
que fe  fit  en  très  grand  défordre  y  il  ne 
s'avançoit  jamais  à  la  fois  que  deu^  ou 
trois  cavaliers ,  quelquefois  un  feul  ôc 
toujours  au  grand  galop  :  ils  étoient  re- 
çus a  grands  coups  de  bâton  &c  tom- 
boient  toujours  de  cheval.  Les  alîié- 
geans  ne  pouvant  s'emoarer  du  fort  , 
devinrent  furieux  &z  vouloienc  tirer 
des  flèches  fur  les  afliégés ,  mais  le  voi- 
vode  les  en  empêcha  &  la  forterelfe 
refta  feus   la  (Joniination  de    ks  pre- 


î  N      S    I    B    E    II    I    E.  201 

itiîers  maîtres.  Ceci  peut  faire  juger  de 
ce  qu'on  doit  attendre  des  ilouchivies 
comme  gens  de  guerre  ;  l'ivrognerie 
étant  leur  unique  attrait  ^  ils  pourroienc 
bien  fe  laifTer  battre  par  des  payfans  qui 
n'auroient  jamais  touché  d'armes.  On 
les  regardoit  autrefois  comme  des  gens 
formidables  ;  ils  avoient  deux  efpeces 
d'armure  ,  l'une  étoit  de  petits  anneaux 
de  fer ,  Se  l'autre  de  plaques  de  fer  très 
minces.  Celle-ci  étoit  plus  légère  que 
l'autre  •:  elles  couvroient  toutes  deux  le 
corps  5c  les  bras  ,  Se  avoient  encore  une 
autre  pièce  :  c'étoit  un  bonnet  garni  de 
fer  par  en  haut ,  mais  elles  ne  font  plus 
en  ufage. 


CHAPITRE   XXXII  î. 

Départ  de  Krafnchiarsk,  Torts  de  Kans^ 
koï  ^  d'Oudinskoi*  Bouretes, 

NOus  partîmes  de  Krasnoiarsk  dès 
que  nous  pûmes  nous  m^ettre  en 
route  5  Se  à  cinq  ou  fix  cents  pas  du  vil- 
lage de  Ladaïka  ,  je  remarquai  une  croix 
de  bois  qu'on  me  dit  avoir  été  placée  en 
ce  lieu>  parce  qu'^i  n'écoit  pas  fur.  Je 

I  Y 


loi  V  o   Y  A  a  F- 

demandai  à  quel  péril  on  y  écolt  expoCè'y 
&  j'appris  que  des  génies  ,  efprits  ou  dé- 
mons 5  tels  que  ceux  qu'on  nomme 
lichi  fur  la  Tvertfa  ,  infeltoient  ce  bois ,. 
que  des  enfans  de  Ladaïca  qui  éroient  ve- 
nus y  jouer  ,  s'étoient  égarés  3c  perdus, 
ou  ne  s'écoient  retrouvés  que  huit  ou 
quinze  jours  après  ,  de  que  pour  écarter 
les  lichis  on  avoit  planté  cette  croix  à 
Tendroit  que  Ton  regardoit  comme  le 
moins  sûr  :  il  eft  vrai  que  ce  bois  eft  fort 
épais  &  qu'il  ed:  aile  de  s'y  perdre  ,  ainlt 
l'on  feroit  bien  d'y  planter  beaucoup  de 
croix  pour  guider  ceux  qui  pourroient  sy 
égarer. 

On  fouve  plus  loin  le  fort  de  Kanskoï  , 
&:  quelques  Tarares  qui  font  pauvres  j  ce- 
pendant il  y  en  a  qui  ont  deux  Femmes. 
Ni  1-^s  hommes  ni  les  femmes  ne  portent 
de  cNemifes  ,  excepté  ceux  qui  ont  reçu 
le  baptême,  mais  qui  font  en  périt  nom- 
bre. Us  ne  fe  lavent  jamais,  &  lorfqu'on 
le  leur  reo^och?  ,  ils  difenr  que  leurs  an-- 
cêtres  ont  vécu  de  même.  Loi  fqu'ils  veu- 
lent dormir  ou  fainéanter  dans  leurs  hut- 
tes ,  ils  fe  mettent  autour  du  feu  qui  eil 
au  centre  de  la  hutte  ,  accouplés  de  forte 
que  les  jambes  de  l'un  font  palfées  entre 
•les  jambes  de  l'autre  ôc  vont  jusqu'entre 
fes  bras  :  lorfque  l'un  fe  tourne  ^  l'autre 


EK  Sibérie.  loj 
fait  de  même  pour  ne  pas  changer  leur 
difpofidoA  ,  &  ce  tour  le  fait  auili  régu- 
lièrement que  s'il  étoit  commandé.  Les 
Tatares  font  ufage  au  lieu  de  pain  ,  d'oi- 
gnons de  marragon  ou  d'aunes  efpeces 
de  lis  Ôc  ne  labourent  point  encore.  Leur 
occupation  principale  eft  lachcilfe  dçs 
zibelines  :  ils  ont  une  inhniré  de  maniè- 
res de  les  prendre.  Quand  cet  animal  vi- 
vement pourfuivi  ne  fait  plus  où  fe  réru- 
gier  ,  il  monte  fur  un  grand  arbre  j  dh 
qu'il  a  pris  ce  parti ,  les  Tatares  mettent 
le  feu  à  l'arbre  :  pour  éviter  la  fumée  & 
Je  feu  ,  la  zibeline  faute  à  terre  ,  ôc  y 
trouve  un  h  et. 

L'adrelTe  avec  laquelle  ces  TiiMres 
prennent  les  zibelines ,  fair  que  Kan^Icoi 
eft  l'endroit  où  l'on  en  fait  le  plus  g' and 
commerce  ,  &  que  les  ma^^chands  qui 
vont  à  la  Chine  féjournentordinai!  t  mène 
dans  ce  fort. 

Avant  d'arriver  au  fort  d'Oudinskoï  , 
on  traverfe  plufieurs  bois  de  fapins.  de 
cèdres  ,  de  bouleaux  ,  de  melefes  &c  de 
peupliers  :  on  garde  dans  ce  K^rt  le  rribut 
de  pelleteries  qu'on  fait  payer  aux  Taïa- 
res.  Il  y  a  aux  environs  beaucoup  de  Bou- 
retes  que  les  RufTes  nomment  Bratski: 
parmi  eux  prefque  tous  les  hommes  ont 
-  les  cheveux  coupée  fur  le  haut  de  la  tète;, 

1  v| 


104  V   O    Y    A     G    ï 

&  d^aillaurs  portent  l'habit  ruffe.  Le 
principal  ornement  des  femmes  eft  leur 
chevelure  :  elles  en  font  deux  treirej 
qu'elles laident pendre  par-devant  furies 
épaules  ,  &  y  mêlent  fouvent  du  crin 
pour  en  augmenter  la  loneueur  ôc  la 
grofleur  ;  vers  l'extrémité  des  trèfles ,  il 
y  a  dùs  cilindres  alTcs  larges  où  font  paf- 
fés  les  cheveux.  Elles  portent  un  ban- 
deau fait  ordinairement  dans  le  pays  & 
qu'elles  nouent  derrière  la  tète  ;  à  ce 
bandeau  eft  attaché  un  large  collier  d'an- 
neaux de  fer  qui  paffe  fous  le  menton  ,  de 
elles  en  portent  un  autre  de  mcme  ma- 
tière qu'elles  ferrent  davantage.  Leurs 
vètemens  font  une  robe  fourrée  &  une 
«fpece  de  fur-rout  fans  manches ,  fait  de 
cuir  peint  &:  dekitaica,  qu'elles  metten't 
par  deflus  in  robe.  Les  iilles  font  de  leurs 
cheveux  plus  de  deux  trelTes  ,  comme 
chez  les  Tarares  :  elles  peuvent  en  faire 
vingt,  fi  elles  en  ont  en  affes  grande  quan- 
tité. On  nous  en  amena  une  qui  étoit 
d'une  des  principales  familles  du  pays  ; 
elle  avoit  par  derrière  cinq  rubans  qui 
pendoient  d'un  cuir  attaché  aux  épau- 
les 5  ôc  à  l'extrémité  de  chaque  ruban 
une  petite  clochette  :  elle  portoit  une 
large  ceinture  ,  ornée  de  plufieurs  an- 
neaux de  laiton-<3c  de  coquillages  de  por- 


EN    Sibérie.  loj 

celaine  couverts  de  plaques  de  fer.  Lorf- 
que  Ton  donne  à  un  homme  une  de  ces 
filles  du  premier  rang ,  il  faut  qu'elles 
quittent  k  ceinture  &  les  clochettes , 
mais  il  n'eft  pas  nécelTaire  ici  de  vendre 
une  tille  A  un  homme  pour  qu'il  lui  foir 
permis  de  partager  fon  lit  ,  car  la  hlle 
dont  je  parle  étoir  enceinte  ;  un  Bourete 
accorde  fa  rille  comme  les  Tatares  ,  pour 
une  certaine  fomme  d'argent  ou  une 
certaine  qur.ntité  de  bétail ,  &  ne  la. 
lailTe  emmener  que  lorfque  l'acheteur  l'a 
p^yée. 

Nous  fîmes  venir  trois  chamannes  ou 
forciers  qu'on  nomme  bns  en  langue 
borete.  Nous  n'avions  vu  aucun  cha- 
manne  de  Sibérie  dans  un  habillement 
auiîi  effroyable  ]  c'eft  une  robe  de  cuiir 
parfemée  de  ferrailles  Se  de  griffes  d'ai- 
gle de  de  hibou  :  ces  ferrailles  rendent 
fhabit  'extrêmement  pefant  ôc  font  un 
bruit  affreux  :  le  bonnet  s'élève  en  poin- 
te comme  ceux  de  nos  grenadiers  &c  eft 
couvert  de  griffes  d'aigle  ôc  de  hibou* 
Ces  trois  terribles  chamannes  vinrent 
nous  trouver  de  nuit ,  parce  que ,  dï- 
foient-ils  ,  le  jour  eft  contraire  aux  for- 
celleries  :  ils  choilirent  pour  .leur  théâ- 
tre la  cour  où  nous  crions  >  &  y  firent 
un  feu.  Un  d'eux  prie  fon  tambour  qui 


20^  Voyage 

eft  fait  A  peu  près  comme  ceux  que  j'ai 
décrits,  mais  un  peu  plus -grand.  La 
baguette  relTemble  à  une  vergette ,  à  la- 
quelle  au  lieu  de  crins  on  a  collé  une 
peau  d'écureuil  :  leurs  cérémonies  magi- 
ques ,  pareilles  à  celles  que  nous  avions 
vues,  eurent  le  même  fuccès.  Nous  de- 
mandâmes ,  par  exemple ,  fi  un  homme 
qui  habitoit  à  Mofcou  étoit  encore  en 
vie  :  le  forcier  après  quelques  contor- 
fions ,  répondit  que  le  diable  ne  pouvoir 
pas  faire  tant  de  chemin  ,  car  le  diable 
eft  toujours  cenfé  les  inftruire  de  ce  qu'on 
demande  :  ils  fe  tordoient  le  vifaee  Se  le 
corps  ,  crioient  comme  d^s  forcenés  &C 
fuoient  à  grolTes  goûtes  fous  le  poids  de 
leurs  habits.  Leurs  compatriotes  les 
payent  pour  cet  exercice  ,  mais  ils  furent 
obligés  de  le  faire  gratis  en  notre  pré- 
ïence  ,  &  pour  les  punir  un  peu  de  ce 
frauduleux  trafic  ,  nous  les  fîmes  recom* 
mencer  plufieurs  fois  :  celui  qui  s'étoic 
excufé  fur  le  trop  grand  éloignement 
de  Mofcou  confulra  le  diable  eJicore  une 
fois  touchant  la  même  demande ,  ôc 
après  quelques  conrorfions  ,  demanda  fi 
1  homme  en  queftion  avoit  les  cheveux 
gris  :  nous  lui  dîmes  qu'il  les  avoit  tels  ^ 
il  fauta  &  tambourina  quelque  temps 
encore,  pim  nous  aflura  que  notre  hoiu- 


IN    Sibérie.  207 

îne  étoit  mort ,  3c  il  l'étoit  en  effet  de* 
puis  environ  cinquante  ans. 

Nous  allâmes  voir  au  fort  Oudinskoi 
les  pelleteries  données  en  tribut  y  .c'é- 
toient  des  peaux  d'ours  ,  de  loup  ,  de  re- 
nard ,  d'écureuil  de  de  zibeline  :  il  y 
avoit  des  peaux  de  zibeline  d'une  grande 
beauté,  ainii  que  quelques  peaux  de  re- 
nard. Deux  de  ces  dernières  croient 
prefque  entièrement  noires  y  l'une  avoir 
feulement  le  bas  du  dos  un  peu  gris ,  de 
l'autre  d'un  blanc  jaunâtre  :  celle-ci  n'é- 
toit  pas  tout-â  fait  noire  fur  le  dos  :  elle 
avoit  feulement  une  raie  noire  qui  s'é- 
tendoit  depuis  le  devant  jufqu'au  tiers 
du  dos.  Les  côtés  éroient  d'un  blanc  jau- 
nâtre comme  le  bas  du  des  *,  l'enrre- 
deux  des  raies  &  du  bas  du  dos  étoit  noir 
mêlé  de  poils  gris  j  l'une  &  l'autre  avoient 
le  ventre  pareil  au  dos  .  Le  renard  roue 
noir  avoit  au  haut  du  poitraH  une  tache 
blanche  ,  grande  com.me  un  écu  :  TaurFC 
étoit  prefque  tout  gris  vers  la  gcrge  & 
fans  tache  blanche  ;  ils  avoient  tons 
deux  les  partes  &  la  queuc  noire,  &c 
l'exticmité  de  la  queue  d'i.n  blanc  de 
^  nei^e.  Un  troideme  avoit  une  raie 
•  noire  au  milieu  du  ventre  ,  de  la  gorge 
•>  &  de  la  partie  latérale  intérieure  des 
pattes ,  le  refte  étoit  rouge  de  ren^lrd^ 


loS  Voyage 

aulli  bien  que  les  côtés  de  le  haut  de  h 
queue  ,  mais  la  partie  fupérieure  ôc  mi- 
toyenne étoit  noire. 


CHAPITRE    XXXI  V. 

Huttes  de  Bouretes.  Fort   Balachanskou 
Damafquïnagc  des   Bouretes, 

LEs  huttes  des  Bouretes  font  hexago- 
nes 5  &  les  murs  faits  de  perches  pla- 
cées horifontalem-int  l'une  fur  l'autre  juf- 
qu'à  la  hauteur  d'environ  trois  pieds  j 
d'autres  perches  pofées  obliquement  &: 
réunies  au  fommet  compofentletoit,  à  la 
pointe  duquel  on  ménage  une  ilfue 
pour  la  fumée.  :  les  entre-deux  de  ces 
perches  font  remplis  de  terre.  A  chaque 
coté  de  l'entrée ,  laquelle  eft  vers  l'o- 
rient, il  y  a  un  bouleau  Se  une  corde  qui 
traverfe  d'un  arbre  à  l'autre,  à  laquelle 
font  attachés  pluiieurs  rubans  &  quel- 
ques peaux  d'hermine  &  de  belette.  C'eil 
devant  ces  deux  arbres  que  chaque  bou- 
rete  s'incline  deux  ou  trois  fois  le  ma- 
tin &  le  foir  5  en  fe  mettant  deux  doigts 
fur  le  front ,  a  la  manière  orientale.  Ces 
huttes  font  fourenues  en  dedans  par  qua- 
tre piliers ,  entre  lefqueU  eft  U  foy^r  i 


IN    Sibérie.  109 

nous  y  trouvâmes  trois  veaux  &  une 
femme  habillée  comme  celles  de  cette 
nation ,  excepté  qu'elle  avoit  à  chaque 
oreille  deux  pendeloques  l'une  fur  l'au- 
tre :  celles  que  nous  avions  vues  juf- 
qu'alors  n'en  avoient  qu'une  feule. 

Le  fort  de  Balachanskoï  efl:  un  des 
plus  confidérables  que  nous  euiîions  vus  : 
il  efl:  fitué  fur  l'Angare.  Il  y  a  hors  de  ce 
fort  environ  foixante  maifons  qui  font 
habitées  par  des  flouchivies  de  des  négo- 
cians  ;  elles  font  prefque  toutes  aifés  Bien 
bâties  5  ont  de  grandes  fenêtres  6c  des 
chambres  bien  éclairées  :  la  plupart  des 
habirans  de  ce  fort  font  riches.  Le  voya- 
ge d'Irkoutsk  que  l'on  fait  en  été  par 
eau  5  attirant  ici  beaucoup  de  mar- 
chands 5  on  a  bâti  près  de  la  rivière  une 
maifon  à  laquelle  on  a  joint  quelques 
boutiques  ;  mais  on  ne  les  ouvre  qu'en 
été  5  lorfque  les  marchands  qui  paflenr , 
veulent  y  dépofer  des  marchandi- 
fes. 

Les  environs  de  ce  fort  font  habités 
par  des  Bouretes  bergers.  Les  bœufs  de 
ce  canton  font  fort  renommés  :  j'en  ai 
vu  quelques-uns  qui  ne  le  cèdent  point 
aux  bœufs  circaiîiens.  Contre  l'ufage 
général  des  nations  de  Sibérie  3  les  Bou- 
retes de  ce  canton  exercent  un  art,  Ôc 


iïo  Voyagé 

plufîeurs  y  font  fort  habiles  ;  ils  damaf- 
quinent  le  fer  avec  l'argent  &  l'étain  s 
on  en  fait  des  ornemens  de  harnois  de 
cheval ,  de  ceinturons  ,  de  couteaux  de 
chalTe  Ôc  de  ceintures  :  on  en  fait  aufîî 
beaucoup  de  cuillères. 

Nous  voulûmes  voir  quelques  boure- 
tes  travailler  en  notre  préfence  ,  ôc  nous 
leur  propofâmes  d'écrire  en  traits  d'ar- 
gent fur  une  plaque  ,  le  nom  de  fa  ma- 
jefté  impériale  j  ils  l'entreprirent  &  for- 
gèrent un  fer  dont  nous  leur  avions 
donné  le  modèle  Ils  le  firent  rougir  une 
féconde  fois,  le  lailferent  refroidir,  fi- 
rent enfuite  les  tailles  néceffaires  avec  un 
cifeau  aigu ,  tenant  toujours  le  fer  de 
plus  en  plus  loin  ,  Se  frappant  fur  le  ci- 
feau fans  celle  avec  un  marteau.  Cette 
opération  fut  répétée  trois  fois  en  don- 
nant aux  tailles  à  chaque  fois  une  direc- 
tion différente  ;  ainfi  elles  fe  croifoient. 
Afin  qu'elles  fuffent  égales  ,  ils  regar- 
doient  fouvent  leur  ouvrage  ^  cetre  in- 
cifion  étant  faite,  ils  damaïquinerent  & 
furent  bientôt  prêts  à  tracer  les  lettres. 
Ils  prirent  du  fil  d'argent  fort  mince  ôc 
de  deux  groffeurs ,  avec  de  l'argent 
battu  très  mince  ,  ôc  commencèrent  à 
travailler ,  mais  inutilement  ;  ils  n'é- 
toient  pas  affés  exercés  dans  le  delTein 


îN  Sibérie.  m 
pour  imiter  les  caractères  qu'on  leur 
avoir  écrits  :  nous  les  fîmes  donc  tracer 
fur  la  plaque  même  &  ce  fecours  les  fit 
réuliîr.  ils  poferent  un  fil  d'argent  à  l'ex- 
trémité d  un  des  traits ,  l'y  enfoncèrent 
en  le  battant ,  fuivirenc  ainfi  tout  le 
trait,  coupèrent  le  fil ,  couvrirent  cha- 
que trait  de  même  1  un  après  l'autre  &c 
affermirent  tous  ces  fils  en  les  battant  de 
nouveau. 

Lorfqu'ils  veulent  couvrir  d'argent 
une  plaque  entière ,  ou  feulement  quel- 
que parrie  ,  ils  taillent  de  i  argent  battu 
de  la  forme  de  la  plaque  ou  de  la  partie 
qu'ils  veulent  couvrir  5c  rircruftentde 
la  même  manière.  Il  n'emploient  pour 
ce  travail  qu'un  marteau  plat  aux  deux 
bouts ,  mais  dont  l'un  eft  fort  uni  Ôc  Taii- 
tre  entaillé  &  rude  :  lorfqu'ils  entail- 
lent le  fer  ,  ils  ne  frappent  d'aucun  des 
bouts  ,  mais  du  milieu  du  marteau.  Ils 
incruftent  l'argent  avec  le  bout  rude  ,  po- 
lifTent  avec  l'uni  &  filent  l'argent  eux-mê- 
me  en  le  faifant  palTer  par  un  trou  qui  a 
ie  diamètre  qu'ils  veulent  donner  su  RI  j 
ils  battent  aufii  l'argent ,  &  on  voit  bien 
qu'il  n'eft  point  prtfé  entre  les  cilin- 
dres.  Leurs  creufets  font  de  fer  j  ils 
ne  connoilTent  point  les  creufets  de 
terre. 


m  Voyage 

Nous  continuâmes  notre  route  lé 
long  de  l'Angare,  dont  les  bords  font 
aiïes  fertiles ,  mais  coupés  çà  &c  là  par 
des  crevaifes ,  &  nous  arrivâmes  bientôt 
à  Nicoiskaia-faftava  ^  c'eft  un  endroit  où 
les  droits  fe  payent  :  on  y  reçoit  ceux 
des  niarchandifes  qui  viennent  de  Chi- 
ne ^  il  feroit  difficile  de  les  faire  paflfer 
par  un  autre  chemin.  Ces  marchandifes 
étant  toujours  en  grande  quantité  ,  l'em- 
ploi de  receveur  enrichit  dans  i'efpace 
d'un  an  celui  qui  l'exerce.  Le  gouver- 
neur nomme  â  cet  emploi ,  &  le  mec 
communément  â  l'enchère  :  le  prix  or- 
dinaire eft  de  deux  mille  livres. 

Nous  nous  remîmes  en  route  Se  tra- 
versâmes le  lac  Baikal.  Les  habitans  de 
ce  pays  veulent  que  ce  foit  une  mer  ,  ils 
prétendent  que  le  lac  regarde  comme  une 
injure  d'être  ainfi  nommé,  &  fe  vange 
immanquablement  de  celui  qui  lui  fait 
un  pareil  affront  :  ils  croient  même  qu'il 
a  quelque  ckofe  de  divin  j  Se  l'appellent 
depuis  très  long-temps  la  fainte  mer. 
Lorfqu'on  n'adopte  pas  leur  croyance  â 
cet  égard  ,  ils  font  l'hiftoire  d'un  cer- 
tain allemand  ,  qui  fe  trouvant ,  il  y  a 
environ  quinze  ans, pendant  l'été  fur  cette 
mer  fainte ,  eut  l'audace  de  la  nommer 
lac  j  aufli-tôc  fon  vaifleau  battu  dQs  flots , 


B  N    Sibérie.  215 

fut  en  grind  danger  ;  il  Tappella  la 
fainte  mer  ,  à  l'inïtant  les  flors  fe  cal- 
mèrent ôc  il  prir  terre  heureufemenr. 
Nous  nous  amusâmes  a  montrer  à  nos 
voituriers  que  lorfqu'il  fait  beau  temps , 
on  peut  impunément  appeller  ce  lac  un 
lac.  Ce  qu'on  y  peut  rencontrer  'de  plus 
dangereux  en  hiver,  ce  font  les  fentes  de 
la  glace  :  lorfque  nous  en  trouvions, 
nousfaifions  examiner  par  011  nous  pour- 
rions pafTer  fans  péril ,  Ôc  nous  fîmes  ce 
trajet  avec  fureté ,  mais  non  pas  fans 
avoir  laiTé  la  patience  de  nos  voituriers 
qui  nous  fouhaitoient  tous  les  maux  pof- 
fîbles. 

Le  lac  Baikal  s'étend   en  longueur 
de  l'orient  à  l'occident  ;  on  n'en  a  point 
encore  marqué  fur  nos  cartes  les  limites 
orientales,  peut-être  parce  que  perfonne 
n'eft  allé  jufqu'à  ces    limites  :  cepen- 
dant on  Teftime   en    général    long  de 
cent  vingt-cinq    lieues  :  la  largeur  du 
nord  au  midi  eft  en  droiture  au  moins 
de  quatre  lieues  de  au  plus  de  fept.  Il 
elt  entouré  d'une  chaîne  de  hautes  mon- 
tagnes ,  oii  il  reftoit  peu  de  neige  quand 
nous  y  pafTâmes.  Il  commence  à  geler 
vers  Noël  Ôc  à  dégeler  vers  le  mois  de 
mai.  Depuis  ce  temps  jufqu'en  feptem-» 
t)re  il  y  périt  rarement  des  bateaux  ; 


114  Voyage 

mais  vers  ce  mois  il  s'élève  de  grand? 
vents,  qui  deviennent  de  plus  en  plus 
violents ,  ôc  vers  la  lin  de  l'année  il  cil 
dangereux  d'y  naviguer. 

Plus  loin  eft  le  fort  Kabanskoï  dont 
les  environs  paroifleat  peu  abondants  en 
vivres  j  quoique  les  habitans  foient  ou 
laboureurs  ou  bergers,  ils  ne  donnent, 
leurs  denrées  qu'à  un  très  haut  prix  :  ils 
voulurent  nous  vendre  un  coq  foixante- 
fîx  fols  huit  deniers  ,  &  nous  ne  pûmes 
les  engager  pour  quoi  que  ce  foit  a  nous 
céder  un  veau.  On  nous  repréfenta  que 
lorfqu'on  ôte  le  veau  à  la  vache  elle 
ne  fe  lailfe  plus  traire ,  ôc  on  nous  tint 
le  même  langage  dans  toute  la  Sibérie  , 
mais  ce  n'eft  qu'un  prétexte  ,  car  ils  fa- 
vent  tromper  la  vache  lorfque  fon  veau 
meurt  ou  lui  efl:  ôté  :  ils  en  empaillent  la 
peau  de  elle  fe  lailTe  traire  lorfqu'on  la 
lui  montre.  Cependant  pour  les  engager 
à  nous  vendre  un  veau  ,  nous  leur  of- 
frîmes inutilement  de  leur  en  rendre  la 
peau. 

Les  chevaux  de  ce  canton  font 
extrêmement  foibles  ;  ils  avoient  à 
peine  fait  fîx  heures  de  route  qu'ils 
ne  pouvoient  prefque  plus  marcher. 

Nous  trouvâmes  ici  des  Bouretes  ber- 
gers qui  font  riches.    Plulieurs  d'entre 


EN  Sibérie.  115 
eux  ont  mille  moutons  6c  un  grand 
nombre  de  bœufs  de  de  chevaux  :  leurs 
moutons  ont  de  larges  queues  comme 
ceux  de  Kalmouckie.  Ces  Bouretes  mon- 
tent inditFéremment  fur  des  chevaux, 
des  bœufs  ou  des  vaches,  &  ont  la  mal- 
propreté commune  aux  nations  de  Si- 


bérie. 


CHAPITRE     XXX  V, 

Cahuttes  Bratskalnes.  Tàicha. 

NOus  apprîmes  qu'aux  environs  de 
Sclenghinsk  il  y  avoit  un  taicha  ou 
prince  de  la  religion  mongalienne  ,  ou 
Dalai-lamaienne  ,  qui  avoit  été  lui-mê- 
me prêtre  mongalien  &  qui  ayant 
quitté  la  prctrife  pour  fe  marier,  avoit 
actuellement  avec  lui  un  prctre  de  fa 
croyance.  Dans  l'elpérance  de  connoître 
par  leur  moyen  la  religion  mongalien- 
ne ,  M.  MuUer  &:  moi  nous  allâmes  les 
trouver  ,  &  nous  partîmes  avec  deux 
interprètes ,  l'un  rufTe  ,  Tautre  mon- 
galien. 

Nous  vîmes  fur  la  route  deux  huttes 

bratskaines  ,  &  nous  nous  y  arrêtâmes 

.jpour  en  voir  les  cunoficés.  La  plus  grau- 


ii^  Voyage 

de  éroit  habitée  par  le  maître  avec  ùb 
femme  &  le  refte  de  fa  famille  ,  l'autre 
fervoit  à  (es  valets.  Toutes  deux  étoienc 
rondes  ôc  avoient  deux  ouvertures  , 
l'une  pour  Tentrée  ,  l'autre  par  où  la 
fumée  fortoit;  elles  étoient  couvertes 
d'une  efpece  d'étoffe  blanche  que  les 
Bratskains  font  eux-mêmes  :  cette  étoffe 
étoit  entre  des  lattes  clouées  en  croix  Iqs 
unes  fur  les  autres ,  qui ,  vues  par  de- 
dans, lorfqu'elles  étoient  jointes  enfem- 
ble,  relTembloient  affés  à  un  treillage. 
Toute  la  hutte  étoit  compofée  de  treil- 
lages de  cette  efpece  placés  les  uns  contre 
les  autres.  Quand  on  veut  tranfporter  la 
hutte ,  on  décloue  les  lattes  ,  on  donne 
à  toutes  la  même  (îtuation ,  ôc  chaque 
treillage  difpofé  ainfî ,  tient  fort  peu  de 
place;  on  ôte  l'étoffe,  on  met  enfem- 
ble  les  lattes ,  &  on  charge  le  tout  fur 
des  chevaux  ou  des  bœufs.  Ces  Bouretes 
n'ont  à  porter  que  leur  hutte  &  deux  pe- 
tits coffres  ;  leurs  principaux  biens  font 
dos  chevaux ,  des  bœufs  ,  des  moutons 
ôc  des  chèvres.  Ils  ne  relient  qu'un  ou 
deux  mois  dans  le  même  lieu  :  quand 
leurs  troupeaux  en  ont  confommé  tout 
le  fourage ,  ils  vont  en  chercher  ail-, 
leurs. 
Nous  entrâmes  dans  la  principale  de( 


EN     Sibérie.         217 
ces  huttes  5  ôc  nous  y  trouvâmes  unBou- 
rete  avec  fa  femme  Ôc  deux  de  fes  paren- 
tes 5  un  petit  enfant ,  un  agneau  de  trois 
jours  ,  trois  veaux  &c  un  chien  :  tels  font 
les  objets  des  plus  tendres  foins  ôc  de 
l'amour  d'un  Bourete.  La  femme  n'avoic 
rien  de  particulier  quant  a  fes  habits  ; 
une  des  filles  portoit  un  collier  de  quel- 
ques rangs  de  coraux  jaunes ,  3c  fur  {es 
épaules  flottoient  plufieurs   trefTes  aux- 
quelles étoient  attachées  ça   &  là,  en 
travers  ,  des  rangs  de  coraux  fort  courts. 
Il  y  avoit  à  droite  auprès  de  l'entrée  un 
fac  d'étoffe  quarré  ,   ôc  fur  le  fac  une 
peau  d'iltis,  fur  le  côté  de  laquelle  étoit 
attachée  une  efpece  d'idole  appellée  on- 
kone ,  de  la   longueur  d'environ   trois 
pouces,  de  taillée  dans  du  laiton  battu  fore 
mince  :  le  fac  contenoit  beaucoup  d'au- 
tres onkones  ,  dont   la  plupart  étoient 
d'une  étoife  chinoife  faite  de  foie  &  de 
fil  de  métal  nommée  folommka.    Il  y 
avoit  fur  ce  folommka  quelques   têtes 
defiinées  avec  une  couleur  brune  Se  aux- 
quelles on  avoit  mis  de  petites  boules  de 
plomb  pour  imiter  les  yeux  :  quelques- 
unes  étoient  feules ,  on  en  voyoit  auflî 
trois  ou  quatre  enfemble ,  Se  d'autres  qui 
avoient  un  corps  ôc  les  pieds  joints  en- 
femble par  des  bandes.  Sur  la  plupart  dç 
Tome  L  K 


itS  Voyage 

ces  figures  il  y  avoit  un  onkone  'le  laiton 
inince  ,  pareil  à  celui  que  j'ai  décrit. 
Pivs  de  ces  huttes  étoit  une  efpece  de 
parc  ,  fait  de  poutres  pofces  les  unes  fur 
les  autres  ,  ouvert  par  delfus  &  deiliné 
à  renfermer  les  agneaux  de  plus  d'un 
mois  ]  on  ne  les  garde  plus  dans  la  luu- 
te  dès  qu'ils  ont  cet  âge.  Le  bétail  cou- 
roit  autour  de  ces  huttes ,  6c  nous  y  vî- 
mes un  enhant  monte  fur  un  bœuf  qu'il 
conduifoit  avec  une  biide  palfce  dans  les 
narines  de  l'animal  :  dans  cette  hutte  le 
beau  fexe  s^amufoit  à  coudre  3c  à  fumer 
du  tabac  ,  &c  haifoit  ufage  de  crins  au 
lieu  de  hl  avec  lequel  il  coût  ordinaire- 
ment le  kitaica. 

Nous  trouvâmes  cnfuite  un  petit  lac 
dont  les  bords  étoient  couverts  de  ci- 
gnes  ,  d  oies  ,  de  tou^^pans  de  de  bc- 
cafiines.  Je  ne  peux  exprimer  la  fatisfa- 
cbion  que  nous  caufa  la  vue  de  ces  oi- 
feaux  :  leur  chant  infpiré  par  la  nature 
avoit  autant  d'agrément  que  l'imitation 
qu'on  voudroit  en  faire  fur  des  inilru- 
mens ,  feroit  choquante  Se  dcfagrcable. 
Les  fons  d'un  tourpan  refTemblent  beau-» 
coup  à  ceux  d'un  hiutbois  ,  &  dans  ce 
concert  d'oifeaux  ils  faifoient  à  peu 
près  l'office  de  la  baffe.  Cet  oifeau  efl 
^ae  efpece  de  canard  ;  fon  plumage  ell 


H  v    Sibérie.  ii^ 

rouge  de  renard  ,  excepté  la  queue 
^  les  ailes  qui  ont  beaucoup  de  noir. 
Enfin  nous  parvînmes  à  un  dc'fert  où  le 
prince  ,  accompagné  de  fon  ghélune  ou 
prcrre  ik  de  deux  de  fes  parens  vint  au- 
devant  de  nous  :  il  étoit  précédé  par  trois 
hommes  armés  d'arcs  3c  de  Heches  ;  ce- 
lui du  milieu  portoit  un  drapeau  rouge , 
dont  le  comte  Sava  Ragouiînski  envoyé 
de  fa  majefté  impériale  en  Sibérie  ht 
préfent  à  ce  prince.  Il  y  avoir  de  cha- 
que coté  un  foleil  avec  cette  inscription 
en  caractères  rulFes  j  nlkomou  ne  ouftou- 
pdict ,  (  il  ne  cède  A  aucun  )  :  on  lifoit  au- 
deiîous ,  xnvatfcmper  au^uftus  Fecer  phto- 
rii  lyerojfùskdi  impcracor  1717  Godou  , 
(vive  toujours  l'augufte  Pierre  II ,  empe- 
reur des  RufTes  en  172.7)  5  dano  rodou 
Zongolskomou  ,  (  donné  à  la  famille  de 
Zongolsk  ).  Nous  defcendîmes  de  nos 
voitures ,  montâmes  à  cheval  de  accom- 
pagnâmes le  prince  &  fa  fuite  à  fa 
hutte  d'été  qui  étoit  a  quelque  diftance 
dans  un  endroit  bas  du  défert. 

Il  nous  conduifit  a  celle  du  ghélune 
qui  étoit  la  plus  voifine  :  toutes  ces  hut- 
tes font  conftruites  de  la  mcme  maniè- 
re ,  mais  celle-ci  étoit  affés  prop-  \  le 
plancher  étoit  couvert  de  tapis  de  Tur- 
quie,  fur  lefquels  nous  nousafsîmes.  A 

Kij 


iio  Voyage 

un  angle  de  la  hiicte  il  y  avoit  plufieurs 
petits  coffres  pofés  les  uns  fur  le^  autres  j 
celui  d'en  bas  avançoit  un  peu ,  &  au 
milieu  de  la  partie  faillante  étoit  une 
lampe  allumée  ,  de  chaque  côté  de  cette 
lampe  une  tafTe  à  thé  remplie  de  thé  brats- 
kain  préparé  ,  trois  autres  fur  la  droite  de 
deux  fur  la  gauche  j  ces  deux  dernières 
étoient  pleines  d'eau  pure  :  toutes  ces 
taflTes  étoient  d'argent  Se  dorées  en  de- 
dans.  Il  Y  avoir  au  deffus   de  la  lampe 
dans  un  autre  périt  coffre  un  bourkanne 
de  métal  jaune  ,  lequel ,  excepré  la  tète 
&.  le  teton  droit  que  l'on  avoit  lailfé  dé- 
couvert,  étoit  enveloppé  d'une  étoffe  de 
foie.    Il  nous   fut  permis    d'ôter   cette 
étoffe  ôc  de  voir  tout  le  bourkanne  :  le 
haut  de  la  tête  eft  couvert  d'un  bonnet 
fait  de  fil  de  fer  ;  le  teton  droit  eft  très- 
renflé  j  les  pieds  font  l'un  fur  l'autre  à  la 
manieie  brarskaine  :  la  main  droite  eft 
couchée  fur  la  cuiffe  gauche  j  il  a  dans 
le  fein  un  petit  vafe  rempli  qui  eft  de  la 
même  fonte  que  toute  l'idole.  A  coté  de 
ce  coffre  &  contre  le  mur  de  la  hutte  il  y 
avoit  un  morceau  de  folomianka  d'envi- 
ron dix-huit  pouces  de  haut  fur  douze 
de  large  ,.  èc  couvert  d'environ   quinze 
faints  affés  bien   peints,  mais  le  dieu 
qu'ils  regardent  comme  le  principal  étoit 
au  deffus  des  autres. 


EN    Sibérie.  m 

Nous  eûmes  avec  le  gîiéiune  ,  un  zf- 
fés  long  entretien  concernant  fa  religion , 
&z  s'il  ne  nous  a  pas  induit    en   erreur  , 
{  car  étant  d'un  des  plus  bas  rangs   du 
clergé  mongalien ,  il  pouvoit  n'ttre  inf- 
truit  qu'imparfaitement) ,  c'eftune  bran- 
che corrompue   de  l'ancienne  religion 
catholique.  Ce  prêtre  nous  dit  que  1  ido- 
le dont  je  viens  déparier,  repréfentoit  le 
fils  du  vrai  Dieu  qui  eft  venu  dans  le 
monde  pour  initruire  les  hommes,  &  eft 
enfuite  remonté  au  ciel.  Il  ajouta  que  le 
vafe  rempli  qu'elle  avoit  dans  le  fein , 
fignifioit  que   le  fils  de  Dieu  ayant  dii 
pendant  fon    féjour  en  ce  monde,  fa 
nourriture  à  la  bonté  des  hommes  ,  il 
avoit  promis  une   pleine  abondance  à 
tous  ceux  qui  lui  rempliroient  toujours 
fon  vafe.  Il  nous  dit  encore  que  ce  fils  de 
Dieu  avoit  une   mère    qui  étoit  d'un 
grand  fecours  dans  toutes  les  adverfités , 
à  ceux  qui  portoient  fur  eux  fon  image , 
ôc  fur-tout  aux  voyageurs  :  il  nous  fit 
voir  une  de  ces  images  qui  paroilToit  ctre 
de  terre  figillée.  Pour  indiquer  le  cas 
qu'on  en  devoir  faire  ,  elle  étoit  cou- 
verte de  feuilles    d  or  ,   enveloppée  de 
coton    &    enfermée  dans  un    étui    de 
cuivre  :  il  fit  préfent  à  M.  Aîuller  d'une 
de  ces  images  de  la  mère  de  Dieu ,  après 

K  iij 


"lit  V   O   V   A   G  1 

qu'on  Teiit  afTuré  qu'on  ne  vouloît  paseTt 
abufer.  Enfin  il  nous  dit  que  le  fils  de 
Dieu  a  un  père  ôc  un  grand'pere ,  Se  que 
ce  dernier  eft  le  plus  coniidérable.  D'ail- 
leurs 5  ils  ne  reconnoiflent  aucun  autre 
Dieu  5  mais  il  y  a  félon  eux  un  lama  ou 
fage  régent  qui  gouverne  fous  ces  dieux. 
Le  premier  jour  de  chaque  mois  eft  un 
jour  de  fête  ,  ôc  celui  où  nous  étions  en 
éroit  un  y  c'efl  pourquoi  la  lampe  étoit 
allumée  ,  mais  l'office  étoit  fini  ,  parce 
qu'on  le  dit  toujours  le  matin  :  il  y  a 
en  fuite  de  cinq  en  cinq  jours  des  heures 
de  prières  >  excepté  le  30  ,  qui  eft  le  der- 
nier jour  du  mois.  Pour  appeller  a  l'of- 
fice 5  le  prêtre  ordonne  aux  fervans  de 
l'églife  déjouer  d'un  inil:iument  qui  ref- 
femble  a  un  hautbois.  La  pairie  depuis 
lembouchure  jufqaes  au  tuyau  efl:  de  lai- 
ton y  le  relie  eft  de  bois  ôc  a  les  trous 
néceiraires  :  l'embouchure  eft  aufii  de 
laiton  5  mais  on  ne  fait  réfonner  cet  inf- 
trumenr ,  que  lorfqu'on  met  dans  l'em- 
bouchure un  petit  tuyau  mânce  d'une  ef- 
pece  de  rofeau  ou  de  jonc . 

Le  prêtre  fe  ferr  quelquefois  pendant 
l'oifice  d'une  petite  cloche  qu'il  tient 
de  la  main  gauche  :  pendant  qu'il  h 
fait  fonner,  il  tient  de  la  droite  un  man- 
che de  laiton  ^  fait  comme  ce]  ai    par  l^y 


f  M     Sibérie.  215 

quel  il  tient  la  cloche  ,  il  prend  ce  man- 
che avec  trois  doigts  qui  font  le  pouce, 
l'index  &  l'annulaire  ,   les  deux  autres 
doigts  reftent  levés,  parce  que  le  fils  de 
Dieu  lorfqu'il  vivoit  fiir  la  terre  &c  qu'il 
y  inftruifoit  de  bénilfoit  les  hommes  » 
avoit  toujours    les    doigts  arrangés  de 
cette  manière  :  on  fe  lert  quelquefois 
d'un  tambour  alTés  femblable  aux  tam- 
bours magiques  des  nations  idolâtres  de 
ce    pays.    Les    prcrres  ont  des  efpeces 
de  pillules  qu'ils  donnent  aux  malades 
a  l'heure  de  la  mort ,  3c  que  rmterprete 
mongolien    coinparcît    à    nos   hoflies  : 
lis  ont  auiîi  une  efpece  d'encens  dont 
ils  mettent  dans  cette  occafion  de  peeirs 
morceaux  fur  les  charbons.  Lorfque  les 
dévots  mongaliens  voyagent,  ils  portent 
fur  eux  de  ces  pillules  de  de  cet  encens  ^  Ôc 
comme  ils  croient  que  ce  font  deschofes 
facrées^  ils  les  renferment  dans  une  pe- 
tite boete  d'argent.  Les  prêtres  ont  des 
habits  diffcrens  de  ceux  du  peuple  ;  leur 
bonnet  efl:  tout-à-fait  plat  par  le  haut  de 
fans  touffe  :  ils  n'ont  point  auiîi  les  che- 
veux ralTemblés  en  chou  comme  la  plu- 
part des  Mongaliens.  EnHn  ils  portent 
autour  du  cou  une  guirlande  de  rofes  , 
que  les  gens  de  quaUté  peuvent  auili 
porter ,  mais  c'eil  fur-tout  un  des  orne- 

Kiv 


124  V    o    y    A    G   I 

mens  des    moines  3c  des  religieufes , 
car  la  religion  mongalienne  a  ,  comme 
la  catholique  ,   des  célibaraires  qui  ne 
mangent  point  de  viande  &  qui  difent 
plus  de  prières  que  les  autres  :  elle  a 
aulîi  dans  {on  clergé  des  rangs  difFérens. 
Le  dalaï-lania  eft  dans  cette  religion  ,  ce 
que  le  pape  eft  dans  la  catholique  j  il  a 
le  gouvernement  fpirituel  &  temporel. 
Sous  lui  eft  un  vicaire  qu'on   nomme 
koutoukhta  ,  &  que  nous  pourrions  ap- 
peller  fous-pape.  Les  Mongaliens  ontap- 
pris  de  leurs  ancêtres  par  tradition  ,  que 
leur  lama  eft  immortel ,  mais  on  entend 
dire  en  fecret  que  les  Tangoutes  qui 
confervent   dans    fa    pureté   la  fagefte 
orientale ,  élèvent  des  enfans  qu'ils  tâ- 
chent de  rendre  par  une  bonne  éduca- 
tion capables  de  remplir  dignement  le 
rang    de    lama.    Après    la    mort    du 
lama    régnant ,  celui  des  difciples  des 
Tangoutes  qu'ils    regardent  comme  le 
plus  habile  ,  dit  que l'ame  du  lama  dé- 
funt eft  pafTée  dans  lui ,  ôc  auiîi-rôt  il  eft 
reconnu  ;  mais  lorfqu'il  y  en  a  d'autres 
qui  prétendent  la  même  place ,  il  s'élève 
de  grandes  diffentions  :   il  arrive  quel- 
quefois   qu'aucun  des  concurrens  n'eft 
lama  ,  parce  qu'on  leur  donne  un  feul 
koutoukta,  qui  par  fes  promelTes  &;fon 


EN    Sibérie.  2^5 

éloquence  acquiert  peu  à  peu  le  droit 
d'immcrralité  ,  ôc  dès  qu'il  voir  qu'on  lui 
eft  fournis  ,  perfuade  â  ceux  de  foncgliie 
de  ne  reconnoirre  aucun  des  lamas. 

Notre  ghélune  nous  dit  que  les  Mon- 
galiens  ne  regardoient  point  les  Bcùretes 
comme  de  vrais  croyans  ,  mais  comme 
des  gens  livrés  au  démon  >  Ôc  qui  ne  de- 
mandent rien  a  Dieu,  car,  difoit-il ,  quoi- 
que les  Tongoutes  aient  auiîi  des  for- 
ciers ,  c'efl:  parmi  eux  une  chofe  tout  à- 
fait  diftincie  de  la  religion  ,  &:  donc  ua 
vrai  croyant  ne  fait  aucun  cas.  En  effet, 
les  Bouretes  font  de  vrais  païens  :  leur 
langue  étant   mongalienne  ,  les  prêtres 
mongaliens  peuvent  les  inftruire  aifé- 
ment  de  leur  religion ,  en  convertir  quel- 
ques-uns 5  &  en  faire  à  leur  avis  de  vrais 
croyans.  Le  ghélune  de  le  taïcha  nous 
traitèrent  très  civilement  ;  il  y  avoit  fur 
le  feu  5  un  grand  chaudron  de  fsr   qui 
contenoit  environ  cinquante  livres  d'eau, 
du  beurre  ,  du  lait&  dune  efpece  de  thé 
nommé  farourane  en  langue  bratskaine. 
Ce  mélange  qu'ils  faifoienr  pour    nous 
régaler  avoit  la  couleur   de  chocolat  : 
ils  en  remplirent  dQS  taffes  de  bois  &C 
nous  en  préfenterent ,  mais  il  ne  nous 
tenta   nullement    ôc  nous  leur  deman- 
darass.  la  peimiffion  d'en  faire  à  norrç^ 


ilë  V  O  Y  A   e  E 

manière^  Nous  allâmes  à  la  hutte  da 
raïcha  &  nous  y  fîmes  notre  thé  ^ 
nous  y  étions  à  peine  arvlvés  qu'il  vcu- 
hit  nous  faire  boire  de  petite  eau-de-vie 
qu'il  avoit  fait  venir  d'un  village  ru  (Te 
voifiii,  car  ils  ne  tirent  qu'en  été  leur 
cau-de-vie  de  cavalle ,  &  ils  la  confom- 
menr  fur  le  champ.  Comme  nous  n'é- 
tions point  amateurs  de  cette  boiiTon  ,  ce 
fut  alfés  pour  nous  d'être  fpedateurs  ^ 
ils  la  boivent  dans  de  grands  verres» 
parce  qu'elle  ell:  foible.  Nous  dinâmes 
avec  le  prince  ,  3c  ayant  pris  enfuite 
congé  de  fon  altefTe  ^  nous  revînmes 
à  Sélenghinsk.  Depuis  Sa  int-Pé  ter  bourg 
jufquà  cette  ville  nous  avions  fait  en* 
viron  deux  mille  cinq  cents  lieues. 


CHAPITRE     XXXVL 

FroncUres  de  la  Chine, 

LOrfque  la  Tchikoï  cefTa  d^  char- 
rier des  glaces,  nous  part  mes  pour 
le  s  frontières  de  la  Chine. 
^  Kiœkta  fép^re  au  midi  la  RufSe 
d'avec  la  Chine  :  cette  limite  fiit  fixée  en 
J727  ,  dans  un  traité  fait  pa:  le  comte 
Rac^ouûnsld.  Autrefois  ces  deux  empires 


EN     Sibérie.  217 

étoient  féparés  par  la  rivière  de  Boura , 
qui  q[ï  environ  à  deux  lieues  plus  loin 
vers  le  fud  j  cette  borne  plus  nr.turelle 
étoit  de  beaucoup  plus  avantageuie  aux 
RulTes  :  les  autres  tracées  arbitrairement 
dans  un  défert  montagneux  ne  font  indi- 
quces  que  par  des  pieires  ,  ^'  ces  pierres 
nommées  maïakes  étant  quelquefois  pla- 
cées l'une  a  l'égard  de  l'autre  d'une  maniè- 
re équivoque  ,  il  a  fallu  les  numéroter  :  de 
plus  on  a  placé  le  village  fur  la  limiçe 
mcme  au  milieu  d'un  defert  ftérile  5  oli 
l'on  peut  à  peine  nourrir  &  abreuver  les 
chevaux.  Ceux  qui  connoiffent  le  pays 
penfent  qu'on  devoir  établir  ce  village 
fur  la  Boura  dont  les  rives  font  fertiles, 
&  les  Chinois  qui  avoient  toujours  re- 
gardé cette  rivière  comme  les  bornes  de 
leur  empire  n'y  auroient  fait  nulle  op- 
pohtion.  Cette  firuarion  rend  tout  ex- 
trêmement cher  ;  un  coq  fe  vend  3  liv, 
6  fols ,  un  agneau  8  livres  :  enfin  ce 
changement  de  limires  a  privé  les  Ruf- 
ùs  d'un  grand  avantage.  Ils  ont  cher- 
ché  long-temps  de  inutilement  dans  tou- 
tes les  contrées  méridionales  ur^e  bonne 
mine  de  fer  ,  &  on  trouve  fur  la  Boura 
des  montagnes  remplies  d'une  mine  ex- 
trêmement riche  qui  donne  le  meilleipr- 
fer  >  mais  les  Ruffes  n'en  peuvent  tiîer 

Kvj 


2i8  Voyage 

fans  rifquer  d'être  pris  &c  punis  comme 

tranfgreireurs  des  limites. 

Ce  fut  en  1717,  qu'on  établit  ici 
deux  villages  ,  l'un  ruITe  &  l'autre  chi- 
nois j  ils  font  à  cent  vingt  toifes  l'un  de 
l'autre.  Entre  les  deux  ,  mais  plus  près  du 
village  chinois  ,  ily  a  deux  colonnes  de 
bois  d'environ  trois  pieds  de  hauteur  : 
fur  celle  du  coté  de  Rulîie  on  lit  ces  mots  ; 
BolJlskoï  KraïtorgovoL  Jlabody  ,  (  village 
de  commerce    à^s    frontières  rulTes  ). 

Sur  celle  qui  efl:  du  coté  de  Chine  en- 
viron à  une  toife  de  l'autre  on  voit  une 
infcription  en  caraderes  manfuréens  & 
chinois ,  qui  figniiie  lieu  des  limites 
changées. 

Sur  la  montagne  qui  fépare  les  deux 
villages  ,  il  y  a  des  gardes  qui  empêchent 
de  part  &  d'autre  qu'on  ne  franchilfe  les 
limites. 

Le  village  ruflTe  efl:  un  quarré  long 
dont  le  grand  côté  a  cent  cinquante  toi- 
fes &:  le  périt  coté  cent  quarante-cinq  :  il 
a  un  rempart  de  bois  à  (ix  baftiors  &:  un 
folfé.  Il  y  a  une  porte  du  coié  du  nord  , 
une  autre  porte  du  coté  du  fud  &:  trois 
petites  du  côté  de  l'occident  vers  le  ruif- 
î*eau  de  Kiœkta  fur  lequel  font  les  deux 
villages.  Lorfqu'on  conftruifit  ce  fort,  on-'' 
bâtit  du  côté  du  fud  &  de  celui  de  l'o» 


EN     Sibérie.  119 

rient  des  cafernes  en  bois  qui  formant  à 
peu  près  un  angle  droit ,  viennent  abou- 
tir aux  autres  côtés  du  fort  :  chaque  rang 
de  ces  cafeoies  a  environ  quatre-vingt- 
dix  toifes  de  longueur.  Il  y  en  a  en  touc 
trente-deux  qu'on  a  bâties  à  la  hâte  ôc 
fort  mal  j  cependant  les  marchands  ruf- 
fes  fe  font  vus  réduits    pendant  long- 
temps â  ces  mauvais  logemens ,    mais 
en  1753  le  gouverneur  Chouloubov  fit 
bâtir  le  long  des  côtés  du  fort  au  nord 
&  4  l'occident  de  nouvelles  cafernes  :  il 
n'y  en  a  que  quinze  ,  mais  elles  font 
beaucoup  plus  commodes  que  les  ancien- 
nes. Il  fit  bâtir  aulTi  dans  la  même  an- 
née prefqu'au  milieu  des  anciennes  cafer* 
nés,  une  maifon  marchande  longue  de 
quarante-trois    toifes  8c   large   de  qua- 
rante-huit. 11  n'y  a  de  plus  dans  le  fort, 
qu'un  magafin  de  vivres  &  un  cellier  de- 
biere  &  d'eau-de-vie  :  on  voit  au-def- 
fus  du  fort  5   du  côté  de  Rulîie  ,  deux 
bains  publics  ,  au-delïïis  une  brafferie  ôc. 
un  cabaret  établi  fur  la  Kiaekra. 

Le  village  chinois  eft  long  d'environ 
cent  quarante  toifes  &  large  de  cent 
trente-cinq  y  il  ell  entouré  d'un  fimple 
rempart  ou  rercanchementde  bois  ,  &  a 
trois  portes  du  côié  du  nord  ,  trois  an 
fiid ,  deux  vers  le  Kiœkta ,  ôc  une  petite 


250  Voyage' 

porte  du  côté  de  l'orient.  Il  y  a  tfof5 
rues  parallèles  au  long  coté ,  alignées 
fur  les  portes  &  traverfées  par  une  autre 
rue  qui  effc  au  riiiiieu  du  fort  :  les  mai- 
fons  font  alignées ,  baiFes  &  faites  de 
terre  &  de  bois.  Chaque  maifon  a  fon 
retranchement  particulier  &:  deux  cham- 
bres ,  dont  l'une  fert  pour  dépofer  les 
marchandifes ,  l'autre  pour  loger  r  celle- 
ci  eft  fort  petite  &  prefque  remplie  par 
im  banc  large  &  bas  qui  ne  laiife  fur  la 
longueur  qu\in  efpace  étroit.  Au  refte, 
tout  y  paroît  propre  :  on  n'y  voit  aucun 
poêle ,  mais  au  dehors  &:  derrière  la 
chambre  il  y  a  trois  ou  quatre  comparii- 
mens  dans  lefquels  on  mer  du  bois ,  & 
d'où  partent  des  tuyaux  qui  paffent  fous 
le  banc  en  fe  courbant  plufieurs  fois  ;  ces 
tuyaux  échauffent  la  chambre  ,  &  le 
banc  fert  de  lit,  de  fiége  &  de  table  :  il  y 
a  toujours  du  feu  dans  ces  chambres  ,  afin 
qu'on  puilfe  allumer  fa  pipe  quand  on  le 
deftre.  Les  Chinois  font  très  bien  le 
charbon  \  il  n'y  a  jamais  parmi  le  leur  de 
bois  qui  puilfe  fumer  ,  &  il  fe  confume 
lentement ,  parce  qu'il  eft  de  bois  de 
bouleau.  Ils  ont  ordinairement  dans 
leurs  chambres  une  idole  peinte  ou 
fculprée  ,  rnaJs  tantôt  d'une  forme  &: 
tantôt  d'une  autre.  11  n'y  a  dans  ce  vil- 


EN  Sibérie.  izi 
ïage  aucun  temple  :  cette  remarque  peuc 
faire  former  des  conjedures  alfés  vrai- 
femblables  concernant  la  religion  des. 
habicans.  Il  n'ont  dans  toute  l'année 
qu'un  jour  de  fcte  ,  c'ell  1^  prem.ier  jour 
de  leur  année  ,  c'eft-à-dire  ,  le  :  février 
qu'ils  nomment  le  mois  blanc.  Ce  jour 
même  ils  otent  de  delTus  leurs  porfes  5. 
J'infcription  de  l'année  qui  vient  de 
finir  ,  pour  y  mettre  celle  de  l'année  qui 
commence  j  ils  drelFent  devant  leurç 
maifons  de  langues  perches ,  y  attachent 
des  lanternes  ou  ils  entretiennent  des 
lumières  pendant  toute  la  nuit,  3c  font 
devant  leurs  maifons  des  illuminationj 
de  toute  efpece  :  d'ailleurs  ils  s'amu- 
fent  pendant  tout  le  mois ,  &  un  de 
leurs  divertiffemens  efl:  l'ivreife.  Leurs 
jeux  ordinaires  font  des  jeux  de  carres  &i 
celui  des  échecs  ;  ils  s'y  livrent  quelque- 
fois de  telle  forte  ,  que  plus  d'un  mar- 
chand s'y  ruine- 
Ce  que  j'ai  vu  de  plus  rare  &c  de  plus 
curieux  dans  leur  village  ,  ce  font  leurs 
charettes  ;  elles  ont  un  eifieu  mobile  ôc 
qui  tourne  avec  la  roue  ,  pour  tous  rais  ^ 
deux  bois  qui  fe  croiient  de  qui  en- 
trent dans  Teilieu  :  elles  font  de  bois  de 
chêne. 

Les  marchan.ls  ruflfes  ont  des  draps ^ 


23  i  Voyage 

des  toiles ,   des  cuirs  connus  dans  no5 
pays  fous  le  nom   de  cuir  de  Rouille , 
des  uftenfiies  d'ctain  de  des  pelleteries 
de  toute  efpece ,  quoiqu'elles  foient  de 
contrebande.  Les  Chinois  apportent  des 
damas  de  quatre   qualités,   des  étofFes 
nommées  canfa  &  atlas  ,  dubaiberek  ou 
chagrin;  du  fancfa  de  trois  qualités ,  c'eft 
une  efpece  d'étofFe  mince  y  des  crêpes  , 
des  gafes  ,  des  folomianka   ou  petites 
étofFes  de  foie  fur  laquelle  font  colés  des. 
fils  d'or ,  &  dont  les  prêtres  &  les  comé- 
diens font  ufage.  Leur  principale  étofFe 
de  coton  eft  le  kitaïka  ;;  il  y  en  a  de 
deux  efpeces ,  un    que  l'on  palTe  à  la 
piefTe  ,  &  l'autre  que  l  on  n  y  met  pas  ; 
il  y  a  deux  qualités  du  premier.  Ils  ont 
auiîî  du  daba  ,  qui  eft  une  efpece  de  co- 
ton blanc,  de  Touroubok  ou  fine  toile 
de  Chine  ,  Se  du  velours.  Il  faut  encore 
mettre  au  nombre  de  leurs   principales 
marcnandifes  le  cha-  ou   tabac  de  Chi- 
ne ,  la  porcelaine ,.  le  thé  ,  le  fucre  en 
pou  ke ,  le  fucre  candi ,   le  gingembre 
confit,,  l'écorce  d'orange  prefTée.  Leurs 
petites  marchandifes  confiftent    en  pi- 
pes ,  en  fleurs  de    papier  ôc  de  fantfa  y 
montées  furdu  fil  de  métal,  fleurs  de  foie 
collées  fur  du  papier  ,  aiguilles  à  coudre 
de  tooite  efpece  d  trou  rond  >  poupées  de.- 


K  N  Sibérie.  253 
foie  Se  de  porcelaine  ,  peignes  de  bois  , 
clinquailleries  de  route  efpece  pour  les 
Bratskains  &  les  Tongoufes ,  tenzoing  , 
remède  de  Chine  ,  bibles  ,  chinoifes 
peintes  fur  foie  &c  couvertes  d'ivoire  > 
rafoirs  ,  perles  ,  ceintures  de  foie  ,  eau- 
de-vie  ,  farine  de  froment ,  couteaux 
avec  fourchettes ,  éventails ,  balances  >. 
poivre,  habits  chinois ,  bourkanes ,  pa- 
godes. 

Le  prix  de  ces  niarchandifes  n'eft  pas 
toujours  le  même  ;  il  étoit  alors  plus  bas 
qu'il  n'avoit  jamais  été,  parce  qu'il  y 
avoir  dans  cet  endroit  beaucoup  c^e  mar- 
chands chinois    ôc   peu   de  ruffes    :  il 
fercit  naturel  d'en  conclure  que  les  mar- 
chandifes  raffss  y  étoient   fort  chères , 
mais  les  Chinois  qui  font  fins  ,  en  font 
bailler  le  prix.  Ils  favent  que  les  m.ar- 
chanas  rulTes  font  obligés  de  partir  dans 
une  certaine  faifon  j  ils  attendent  qu'elle 
vienne  Se   ont  les  marchandifes  rufTes 
au  prix  qu'il  leur  plaît.  Tous  les  Chi- 
nois qui  viennent  à  Kiœkta  font  des  ef- 
peces  de  payfans  qui  ne  connoiffent  que 
leur  commerce.   Ils  ont   un    comman- 
dant qui  leur  efl  envoyé  de  Pékin  ôc 
changé  tous  les  deux  ans  ;  il  juge  les 
ditférens   que    les   Chinois  .  ont   enrr^ 
eux  ou  avec  les  RulTcs ,  &c  fe  concerte 


2^4  Voyage 

dans  ce  dernier  cas  avec  le  commifTaîrô 

rufTe. 

Peu  de  temps  avant  notre  départ ,  un 
marchand  ruffe  qui  avoit  la  fièvre  tier- 
ce 3  prit  de  l'arfenic  a  fi  grande  dofo  , 
qu'il  mourut  prefque  à  Tinftant ,.  mais 
fans  convuliions.  Je  demandai  fi  on 
employoit  fouvent  ce  remède  pour  gué- 
rir la  fièvre  ,  &c  on  me  dit  que  c  étoit  le 
remède  ordinaire  ,  en  ajoutant  que  cet 
homme  fe  feroit  fans  daute  guéri  s'il  en 
eut  moins,  pris.  Au  refte  ,  cet  accident 
parut  être  rort  peu  de  chofe  j  on  ne  le 
reeirda  nullement  comme  une  mort 
violente  ,  Se  on  enterra  cet  homme  à 
lordmaire  :  c'eft  ainfi  qu'on  a  égard  aux 
ordres  du  gouvernement  y  dans  les  lieux 
voifins  du  maicre  on  les  exécute  ,  plus 
loin  les  commandans  n'y  prennent  pas 
garde.  L'intention  du  gouvernement 
eft  qu'un  régiment  entier  foit  en  gar- 
nifon  au  fort  de  Sréielki ,  Se  veille  à  la 
fureté  des  frontières ,  mais  lorfque  nous 
y  palfâmes ,  il  n'y  avoit  qu'environ  deux 
cents  cinquante  hommes  ^  tout  le  reite 
avoit  des  congés.  Le  colonel  de  ce  ré^ri- 
ment  n'avoit  ni  lieutenant  -  colonel  ni 
major  :  les  officiers  à  fes  ordres  étoient 
.quatre  capitaines  ,  dont  deux  redoient 
avec  lui  ^  le  trc^rileme  commandoic  à 


TE   N     s    1    B   E    R    I   E.  135 

Troïtskaïa  ,  le  quatrième  à  Tfourou- 
kaï-tou  :  il  avoir  aulfi  deux  lieutenans 
&  quelques  enfeignes  qui  fe  compor- 
toient  prefque  toujours  le  plus  mal 
qu'il  eft  polFible  ,  &  n'avoient  en  fait 
de  guerre   aucune  expérience. 


CHAPITRE     XXXVIL 

Sélinshinsf:, 

LA  ville  de  Sclinghinsk  eft  firuée  fur 
la  rive  droite  &  orientale  de  la  Sé- 
lenga  :  ce  fur  en  1666  ,  que  félon  lu- 
fr;ge  du  pays  on  ht  au  lieu  où  elle  eft  une 
fiinple  redoute.  Environ  vingt  ans  après 
on  y  conftruifit  un  fort  qui  fubfifte  en- 
core 5  &  qui  fut  rcrigine  de  cette  ville  : 
elle  occupe  environ  demi  -  lieue  le  long 
de  la  rivière  ,  &  n'a  que  cent  cinquante 
te  une  maifons. 

La  Sélenaue  a  près  de  la  ville  environ 
deux  cents  toifes  de  largeur,  &  on  y 
voit  quelques  îles.  Les  vaiiTeaux  pou- 
voient  y  mouiller  il  y  a  huit  ans  ,mais 
fes  eaux  s'écant  jetrées  fur  la  rive  oc- 
cidentale ,  ont  maintenant  vers  l'orient 
peu  de  profondeur.  Les  environs  font 
montagneux  &  ftériles  j  on  a  peine  à  f 


1^^  Voyage 

faire  des  jardins  &  à  trouver  des  paru- 
rages  pour  les  chevaux.  On  n'a  pour  em- 
ployer à  cet  ufage  qu'une  île    qui  eft 
au-denfus  de  la  ville  ,   mais    cette  île 
étant  fujette  aux  inondarions  ,  les  eaux 
emportent  fouvent  refpérance  des  ha- 
bitans  3c    leurs  provisions   de  Tannée. 
A  quatre  lieues  au-deflTous  on  trouve  un 
terrein  propre  à  cultiver  ,  c'eft-à-dire  j 
qui  produit  fans  foin  Se  fans  engrais  , 
car  on  ne  fait  en  Sibérie  ce  que  c'eftque 
fumer  ou  mêler  les  terres  y  on  y  vit  plu- 
tôt dans  la  mifere  ,  en  difant  que  ce 
qu'on   obtient  par  le  travail  ne   vient 
pas  de  Dieu.  Il  eftrare  en  ce  pays  que 
le  créancier  donne  quittance  ou  rende 
l'engagement  de  l'emprunteur    qui  ac- 
quitte fa  dette  ,  &c  il  arrive  affés  fouvent 
que  ce  créancier  ayant  befoin  d'argent 
veut  fe  faire  payer  une  féconde  fois.  Si 
'  l'emprunteur  répond  qu'il  s'eil:  acquitté  , 
l'affaire  eft  portée  au  voivode  ,  qui  dé- 
cide en  pareil  cas  de   différentes    ma- 
nières. Il  y  a  peu  de  temps  qu'un  payfan 
bargoufinien  en  tua  un  autre  qui  s 'é toit 
déjà  fait  payer  deux  fois  de  l'argent  qu'il 
lui  avoit   prêté  ,  &    qui  le  re  Jeman- 
doit  une    troifiéme  fois.    L'aflTafîin    di- 
foit  qu'il  appréhendoit  de  payer  fouvent 
cette  dette  ,  s'il  laiffbit  l'autre  plus  long- 


EN     Sibérie.  i-j 

temps  en  vie.  En  général ,  quand  un  Si- 
bérien peut  gagner  quelque  chofe  par 
rufe  &c  par  artifice  ,  il  préfère  cette  voie 
à  celle  du  travail. 

Le  genre  de  vie  des  Sélenghinskains, 
favorife  leur  parefle.  Tous  les  alimens 
leur  conviennent ,  ils  prennent  du  thé 
comme  les  Bratskains ,  ëc  fe  nourriirenc 
ainfi  plus  facilement  que  s'ils  étoient 
allujettis  a  certains  alimens ,  comme  le 
font  le  reîl:e  des  Rulfes.  La  Sélenga  n'ell: 
pas  poifonneufe  :  on  y  prend  ,  mais  en 
petite  quantité,  de  grondins,  des  tché- 
baki ,  qui  font  une  efpece  de  carpe ,  des 
uïméni  ou  truites  faumonnées,  &  une 
autre  efpece  de  truite  nommée  lennki. 
Le  poilTon  le  plus  commun  eft  l'omouli , 
efpece  de  poiffon  blanc  ,  qui  vers  la  fin 
d'août  monte  en  grande  quantité  du  lac 
Baikal ,  &  dont  les  habitans  de  cette 
ville  font  provifion  pour  route  l'année. 

Pendant  notre  fejour  à  Sélenghinsk  , 
nous  fumes  fouvent  obligés  de  prendre 
le  thé  fans  lait  :  on  y  eft  trop  fainéant, 
pour  aller  en  été  fourrager  les  belles 
campagnes  qui  font  au-delTous  de  la 
ville ,  de  ramaifer  la  nourriture  de  quel- 
ques beftiaux  :  on  aime  mieux  lailfer  le 
peu  qu'on  en  a  ,  errer  aux  environs  l'hi- 
ver &  Tété.  11  y  a  dans  la  ville  quelques 


I58  Voyage 

boutiques  ,  où  l'on  ne  trouve  prefque 
ÙQn, 

Nous  eûmes  à  Sélenghinsk  un  vent 
de  nord  violent,  prefque  continuel,  Ôc 
quelquefois  de  la  pluie  ,  ce  que  les  ha- 
bicans  regardoient  comme  un  phéno- 
mène j  parce  qu'il  n'y  pleut  prefque  ja- 
mais avant  le  mois  d'août. 


CHAPITRE    XXXVIII. 

Tàlfcha,  Nertchlnk, 

AU-dela  de  Sélenghinsk  ,  il  y  a 
beaucoup  de  déferts.  A  environ 
cinquante  lieues  de  cette  ville,  nous 
pafsâmes  près  de  l'habitation  d'un  taïfcha 
ou  prince  du  pays  ,  &  nous  lui  fîmes 
favoir  notre  arrivée.  Il  vint  au-devanc 
de  nous  à  cheval,  avec  un  cortège  de 
quelques  bouretes  armés  d'arcs  &  de 
flèches ,  defcendit  de  cheval  pour  nous 
faluer,  remonta  enfuite,  &  nous  con- 
duifit  à  fon  habitation  ,  qui  étoit  de 
cinq  ou  (ix  huttes.  Nous  en  reconnûmes 
l'architecture  :  elles  croient  entourées  de 
perches  ,  auxquelles  on  avoir  fufpendu 
des  agneaux  dépouillés  ^  vuidés.  Le 
prince  avoir  deux  femmes  ,  que  nous 


EN      SlCEUTF.  l^cf 

vîmes  dàiïs  fa  hutre.  Nous  y  remarqua- 
mes  auili  un  2;r?.nd  nombre  d'ornemens, 
qui  fervent  à  parer  les  idoles  <Sc  un 
lama  qui  vient  quelquefois  viluer  le 
prince.  La  plupart  avoient  environ  un 
pied  &  demi  de  longueur  ,  de  un  demi- 
pied  de  large.  Ils  étoient  faits  de  pièces 
de  velours  &c  de  drap  de  différentes  for- 
tîTes ,  fur  lefquelies  il  y  avoir  des  cou- 
ronnes ,  des  croix ,  des  franges  ôc  des 
houpes.  Nous  trouvâmes  aulfi  dans  une 
enveloppe  depluiieurs  linges  ,  des  pier- 
res à  fufrl  5  de  petiis  morceaux  de  fan- 
guine  ,  Se  de  pierre  noire  qu'on  ap- 
pelle en  ce  canton  pierre  de  tonnerre  , 
avec  de  petites  pillules  de  cire  rouge  ; 
on  nous  dit  que  tout  cela  fervoit  à  gué- 
rir les  malades.  Enhn ,  nous  apperçd- 
mes  dans  un  coin  de  la  hutte  un  fac  de 
voélocke  ou  gros  drap  de  poil  de  cha- 
meau :  il  étoit  plein  de  dieux  faits  du 
même  drap  ,  Se  découpés  très  groifiere- 
ment.  Lorfqu'on  veut  avoir  un  dieu  de 
cette  efpece  ,  on  prend  un  morceau  de 
voélocke  ,  on  en  découpe  le  haut  en 
rond ,  pour  faire  la  tête  ,  on  taille  le 
refte  en  diminuant  ,  on  en  coupe  une 
lanière  depuis  le  bas  jufqu'au  milieu  , 
pour  faire  les  jambes,  de  le  dieu  efl:  fait. 
Nous  vîmes  auili  deux   bourkanes  ou 


2  4©  Voyage 

dieux  qui  ctoient  d'argent  :  un  commîf- 
faire  des  limites  les  avoit  achetés  des 
Chinois  pour  la  grand'raere  du  taiTcha  , 
qui  éroit  une  forciere  célèbre  j  les  Brats- 
kains  la  prioient  comme  une  déeiTe  ^ 
c'étoit  une  femme  âgée  de  quatre-vingts 
ans  ,  qui  reffembloit  en  effet  à  ce 
qu'on  nomme  une  vieille  forciere.  Nous 
ne  pûmes  l'engager  à  faire  en  notre  pré- 
fence  ni  fortileges  ni  guérifons  :  elle 
nous  dit  que  depuis  que  le  gouverneur 
du  pays ,  à  qui  elle  avoit  prédit  qu'il  au- 
roit  la  tète  tranchée ,  l'avoir  tait  enfer- 
mer dans  une  tour,  elle  n'avoir  plus  les 
forces  néceflaires  à  l'exercice  de  fou 
art. 

Nous  traversâmes  plufieurs  déferts  où 
nous  elTuyâmes  quelque  chaleur,  *  3c 
nous  arrivâmes  au  fort  léravinskoï, 
fitué  fur  le  lac  léravnia  :  ce  lac  a  envi- 
ron deux  lieues  tant  en  long  qu'en  lar- 
ge,  &  il  eft  fort  poiffonneux ,  mais  les 
habitans  du  village  qui  vivent  a  la  brats- 
kaine  ,  &  qui  peuvent  avoir  de  la 
viande  fans  travail ,  ne  fe  donnent  pas 
la  peine  de  faire  des  canots  oc  des  filets  : 
ils  ne  font  ni  pécheurs  ni  laboureurs  , 


*  Juin  173  j, 

mais 


î    N      S    I    B    E    R    I    I.  24^ 

mais  feulement  bergers,  &  leurs  trou- 
peaux les  iiourriiTènr. 

Plus  loin  font  les  deux  lacs  de  Chak-* 
dia  &  d'ArakIei ,  près  defquels  il  y  a 
un  couvent  ôc  un  village.  On  y  trouve 
beaucoup  de  perches,  de  brèmes  ôc  de 
brochets,  ainfi  que  dans  trois  autres, 
qui  font  à  quelque  diflance.  Ces  cinq 
lacs  fe   communiqaoient  autrefois  par 
de  petits  canaux  ,  ôc  comme  le  lac  d'ir- 
ghmskoïcommuniquoiT  aulTiau  Chllok  y 
on  pouvoir  venir  par  eau  de  Sélenghinsk 
dans  ce  canton  ;  mais  plufieurs  années 
de  fécherelfe  ont  caufé  une  grande  di- 
fette,  ôc   delTéché  tous  ces  canaux  de 
communication.    Les   environs  de  ces 
lacs  font  fertiles ,    mais  incultes.   Les 
habitans  s'en  excufent ,  en  difant  que 
dans  les  dernières  années  de  féchereffe 
le  bled  ny  a  pas  réuilî.  On  trouve  aux 
bords  du  lac  de  Chakcha  beaucoup  de 
mines  de  fer  très  riches.  Il  y  a  environ 
vingt  ans  qu'un  forgeron  s'y  établit  ;  fon 
commerce  lui  réuiriflfoit  très  bien  ;  mais 
depuis  qu'il  a  imaginé  de  fe  dire  enfor- 
celé,  d'avoir  une  vifion  de  deux  mar- 
tirs,  qui  furent  fouettés  par  ordre  du 
czar  5  mais  qui  n'en  moururent  pas  com- 
me on  le  prétend ,  ôc  de  faire  bâtir  des 
chapelles  ôc  des  églifes,  il  n'eft  plus  utile 
Tome  /..  L 


141  Voyage 

au  public,  îl  y  a  aux  environs  de  ces  lac* 
des  oifeaux  nommés  bâcla" s  ;  ce  font 
des  cormorans  ;  "^  on  dir  qii'ils  vont  en 
automne  au  lac  Baical  ,  y  paifent  tout 
l'hiver,  Se  reviemient  au  printemps.  Les 
habirans  de  ce  canton  croient  que  lorf- 
que  les  baklans  font  leur  nid  fur  le  haut 
d'un  arbie  ,  il  devient  {qc  :  en  effet , 
nous  avons  vu  que  tous  les  arbres  où  il 
y  avoit  des  nids  de  ces  oifeaux  ctoient 
deffeçhés  >  mais  il  fe  peut  qu'ils  ne  les 
falTent  que  fur  des  arbres  déjà  fecs. 

Nous  pafsàmes  enfuite  une  montagne 
nommée  lablonnoï  Krébet,  où  pluiieurs 
rivières  ont  leur  fource  ;  elle  eft  entre 
TAmoure  Se  la  Léna^  &  tout  le  pays 
qui  eft  au-delà  eft  nommé  Daurie.  Nous 
defcen dîmes  la  rivière  d' Ingoda  ,  dont 
le  lit  eft  couvert  de  pierres ,  Se  nous  y 
trouvâmes  une  grande  quantité  d'écre- 
vifTes.  Nos  bateliers  furent  très  furpris 
de  nous  voir  manger  de  ces  animaux  qui 
leur  faifoient  beaucoup  de  frayeur.  Nous 
vîmes  fur  la  rive  gauche  de  la  Chilka  , 
environ   cinquante  tombeaux  des  an-.- 

*  Corvus  lacufiris  nquaticiis.  Gcfnerr  Mei-i 
gus  magnus  niger.  Noun.  Gulo,  Schwenfkf, 
Phalacrocorax  yar,  Corvus  a^naliçus,  ManiH; 
Charlec»  Albin. 


EN       S    I    B    E    R    I    r.  l^f 

cienshabitans  de  ce  pays  ,  qui  croient  en- 
.  coures  de  groifes  pierres  nommées  maïa- 
kes.    Quelques  voyageurs  ont  dit  que 
la  navigation  de  la  Nerrchka  eft  pénible 
^  dangereufe  :  quant  à  nous,  nous  n'y 
trouvâmes  ni  incommodités   ni  périls» 
Les   deux  rives   de  l'Ingoda  Se   de  la 
Chilka  font  fort  montagneufes,  ôc  cou- 
vertes de  bois  de  meleYes.  Les  monta- 
gnes s'éloignant  quelquefois  de  la  rive, 
laiffent  entVelles  &c  la  rivière  de  belles 
vallées ,  qui  feroient  très  propres  au  la- 
bourage. Ces  deux  rivières  écoient  autre- 
fois plus  coniidérables.    Il  y    a  fur  la 
Chilka  beaucoup  de  villages  ,  mais  les 
voyageurs  n  y  trouvent  guère    que  de 
vieilles  femmes  ,  fourdes  ôc  aveugles  , 
depuis  que  quelques  pafTans  ont  '^pilll 
ces  villages,  &  maltraité  ceux  qui  vou- 
loient  défendre  leurs  biens  :  dès  que  Ïqs, 
habitans  entendent  parler  de  voyac^eurs  , 
ils  cachent  tout  ce  qu'ils  ont,  &r pren- 
nent la  fuite.   Les  auteurs  de  ces  vio- 
lences font  ordinairement  des   foldats 
ou  des  officiers  des  troupes  de  Sibérie. 
La  ville  de  Nertchinsk  eft  fur  la  rive 
gauche  de  la  Nertcha  ,  elle  écoit  plus 
florilTante^  lorfque  les  caravanes  de  Chi- 
ne y    pafToient ,  mais   depuis   environ 
trente  ans  qu'elles  ont  ordre  de  prenjcç 


5E44  V   O    Y    A   G   s 

un  autre  chemin  ,  les  habîtans  devenul 
Oiiirs  fe  font  plongés  dans  les  vices  les 
plus  honteux,  Ôc  cette  ville  dépérit.  Si 
le  feu  confume  une  maifon  ^  on  ne  la  re- 
bâtit pas  :  s'il  y  en  a  qui  menacent  ruine , 
on  ne  prend  pas  la  peine  de  les  érayer. 
Il  y  a  peu  de  familles  qui  ne  foient  in- 
fectées de  maladies  vénériennes ,  & 
comme  on  n'y  a  point  de  chirurgien  , 
on  y  voit  des  perfonnes  dans  un  état  fi 
m iférable  qu'ils  relfemblent  à  des  fquc- 
lettes  vivans,  Le  voivode  s*inquiete  fort 
peu  de  ces  défordres  publics  ;  unique- 
ment occupé  de  fon  intérêt  particulier  , 
il  ne  penfe  qu'à  engager  les  habitans  à 
lui  faire  des  préfens.  Quoiqu'il  ait  par 
exemple  un  grand  nombre  d'excellens  " 
chevaux  ,  il  fort  toujours  à  pied  ou  fur 
un  cheval  qui  peur  à  peine  le  porter, 
afin  que  quelque  imbécille  touché  de 
voir  fon  voivode  fi  mal  monté  ,  lui  fade 
préfent  d'un  cheval.  11  voyagea  l'an  palTé 
dans  tout  fon  gouvernement ,  5c  revint 
avec  mille  moutons  ,  cent  chevaux  ÔC 
quatre-vingts  chameaux  dont  il  s'étoie 
fait  CTtatifîer  :  un  voleur  lui  donna  un 
chameau  qu'il  avoir  dérobé  ,  il  le  fit  chef 
d'un  village  ,  &c  ce  fut  inutilement  que 
le  maître  du  chameau  vint  le  reclamer. 
Qn  nous  dit  que  lorfque  cette  ville  a'a-» 


t    N     S    I    B    E   R    I    î.  ^45 

volt  que  des  chefs  envoyés  par  la  chan- 
cellerie dlrkoutsk  ,  les  vols  8c  les  vexa- 
tions n'y  étoient  pas  (i  odieux .  parce  que 
ces  chefs  n'avoienr  pas ,  comme  les  voi- 
vodes  mofcovites ,  des  protecteurs  iuf- 
qu'd  Mofcou.  La  ville  de  Nerrschink  a 
quelquefois  éprouvé  les  fuites  ameres 
de  fa  pare  (Te  &  de  fes  défordres  :  depuis 
17 17  jufqu'en  172.3,  le  feigle  y  a 
coure  deux  fous  la  livre  ,  ôc  en  1 7  3 1  iix 
fous.  Les  habitans  ne  voulant  pas  pren- 
dre la  peine  d'y  cul:ive.r  des  jardins, 
font  obligés  de  mander  au  lieu  de  lé^m- 
mes  une  efpece  d'arroche  fauvage*. 

Quelques-uns  vont  à  la  chafTe  des  zi- 
belines dans  la  montagne  de  Stannovoi- 
krébet,  qui  ell  la  plus  célèbre  en  Sibé-^ 
rie  pour  cette  efpece  de  chaife  ;  mais  il 
n'y  a  que  des  hommes  vigoureux  qui 
puifTent  en  fupporter  les  fatif^ues  :  il  faut 
toujours  marcher  par  des  chemâns  diffi- 
ciles 5  porter  foi-mème  fon  bagage  ,  fe 
contenter  de  peu  de  fouffrir  quelquefois 
la  faim  pendant  plulieurs  jours.  Lorfque 
la  fociété  de  chaiïe  eft  faite ,  elle  fe 
choilit  un  chef  qui  prefcrit  ce  que  tous 


*    Ch^rfypodium  f)ly-^P-re    ait zTiim  folio    /?- 
niiato  candidanic.    Inft.  R.  H.   506.   Vaiil   B. 

L  iij 


!24^  Voyage 

les  chafTeurs  doivent  obferver  ,  Se  les 
peijies  qui  feront  infligées  aux  contre- 
venans.  Ce  chef  doit  erre  un  homme 
judicieux  ,  plus  jaloux  de  fe  faire  aimer 
que  craindre  de  (es  fubalternes  ,  habile , 
expérimenté  ,  connoiiïànt  parfaitement 
les  difficultés  du  voyage ,  enfin  digne  de 
l'eftime  8c  de  la  confiance  entière  de  (es 
compagnons.  11  doit  favoir  économifer 
£qs  provifions  avec  une  telle  prudence, 
que  fa  compagnie  ne  foit  jamais  réduite 
à  la  dernière  nécellicé.  On  fait  ordinai- 
rement dans  le  mois  d'août  ces  parties 
de  chalTe ,  parce  qu'alors  la  chaleur  eft 
moindre. 

Je  vis  encore  a  Nertchink  un  chaman 
ton^oufe  :  celui-ci  nous  mena  la  nuit 
daJis  la  campao;ne  ,  alluma  un  grand 
feu  ,  nous  fit  aflfeoir  à  l'entour ,  fe  d^f- 
habilla  en  entier  ,  dc  mit  fa  robe  de  cuir 
couverte  de  ferrailles.  Pour  imprimer 
plus  de  terreur  ,  il  avoit  fur  chaque 
épaule  une  paire  de  cornes  de  fer  :  il  n'a- 
voir point  de  tambour  ,  parce  que  le 
diable  fuprême  ne  lui  avoit  point  en- 
core ordonné  de  s'en  fervir  ;  il  ne  fait  cet 
honneur  qu*à  ceux  avec  lefquels  il  a  ré- 
folu  d'avoir  le  plus  intime  commerce.  Il 
y  a  beaucoup  d'autres  diables  de  moin- 
dre  importance    qui  fervent   Us   cha- 


I 


ï  Tî  Sibérie.  ^^47 
mans ,  &c  celui  qui  en  a  le  plus  eft  le 
mieux  inftruir.  11  tourna  autour  du  feu 
en  agitant  (es  tenailles ,  <Sc  nous  prévint 
de  croire  aveuglément  à  fes  réponfes , 
nous  afllirant  que  fes  diables  ne  l'a- 
voient  jamais  trompé.  Entuite  il  fauta 
&  cria  ,  &c  nous  entendîmes  aufH-tot  un 
chœur  qui  lui  répondoit^  alors  il  nous  die 
qae  les  diables  étoient  arrivés,  &c  defi- 
roient  favoir  ce  qu'il  y  avoit  pour  notre 
fervice  :  nous  lui  Fîmes  quelques  deman- 
des auxquelles  il  fatisfit  comme  les 
chamans.  Ce  chœur  qui  lui  avoit  ré- 
pondu ,  c'étoient  deux  de  fes  confrères 
qui  s'étoient  glifles  parmi  nous ,  &  qui 
joignirent  leurs  cris  aux  (iens ,  pour  les 
rendre  plus  efficaces.  Nous  jugeâmes 
c[u'on  rendroit  juftice  à  ces  malheu- 
reux farceurs ,  fi  on  les  condamnoit  à 
4in  travail  perpétuel  dans  les  iTunes 
d'Argoune. 


•> 


Li 


IV 


^4^  V    O  Y   A    Ô  B 


CHAPITRE    XXXIX, 


Mines    d'Argoune,    Planus»   Maladies. 
Climat. 


Je  pris  5  en  quittant  Nertchink ,  la 
route  des  mines  d'argent,  nommées 
mines  d'Argoune ,  &  je  vis  à  quelque 
diftance  deux  huttes  tongoufes,  où  je 
trouvai  l'efpece  de  racine  que  ceux  du 
ruiiTeau  deGafîimour  mangent,  6^  qu'ils 
nomment  mouka.  Ceux  qui  étoient 
dans  ces  huttes  allèrent  me  chercher  la 
plante  ,  &  je  reconnus  au(fi-tôt  que  c*eft 
une  efpece  de  biftorte  *  Afin  de  s'épar- 
gner la  peine  de  la  déraciner ,  ils  vont 
iiu  printemps  dans  le  défert  fouiller  les 
terriers  de  marmotes  ,  &  les  trouvent 
remplis  de  ces  racines. 

Après  avoir  paffé  plufieurs  petits 
ruiffeaux  ,  traverfé  une  plaine  couverte 
à^s  plus  belles  fleurs  ,  enfuite  une  plaine 
un   peu  marécageufe,  &  éprouvé  plu- 


*  Blfiorta  folils  ad  oram  ntrvofis  ,  imls 
éViitihui  j  /uperionbus  Uneanbus  ,  jemint  gi- 
ganiino.  Hall.  Helv.  179.  Bijlorta  monlana 
minor ^  Oc.  MeiT.  Xen.  liid.  S:b.  143  ,  p.  1^5. 


EN    Sibérie.         54^ 

fieurs  alternatives  de  froid  &  de  chaud  , 
j'arrivai  par  un  chemin  montagneux, 
couvert  de  fleurs ,  êc  de  beaux  bouleaux  , 
aux  fonderies  d'Argoune. 

Elles  font  d  trois  lieues  &"  demie  de  la 
rivière  de  même  nom ,  far  le  ruilleau 
de  Toufatchi  qui  eft   forme    par   une 
fource  peu  éloignée.  La  chancellerie  de 
Nercchink  fut  informée  en  1  ^77  par  un 
envoyé    kalmoucke    qu'il   y  avoit  une 
mme  dans  C3  canton.  On  fit  à  ce  fujec 
beaucoup  de  recherches  dans  les  années 
Suivantes ,  3c  on  trouva  que  le  rapport  du 
Kilmoucke  étoit  véritable  :  cependant 
la  fonderie  ne  fut  établie  qu'en  1704  par 
trois  grecs  qui  entreprirent  d'exploiteur 
la  mine.  On  fuivit  les  fouilles  d^s  an- 
ciens  habitans  du   pays  ,  &  dans  une 
montagne  qui  efl  à  environ  cent  cin- 
quante toifes  à  l'occidenr  de  la  fonde- 
rie 5  on  trouva  un  gros  filon  ,  traverfépar 
un  rameau  de  mme  brillante    fort  ri- 
che,  que   les  anciens  mineurs  avoienc 
lailîé  fubfifter   exprès ,  afin  qu'il  fourint 
les  terres  :  ils  avoient  peut-être  beau- 
coup tiré  de  ce  filon,  car  dans  tour  le 
canton  Ton  ne  voit  aucune  autre  fouille  , 
&c  cependant   on  y  trouve  une  grande 
quantité  de  déchets.  On  coupa  ce  rameau 
en  deux ,  de  les  terres  qu'ilfourenoit  s'ef- 

Lv 


150  Voyage 

fondrerenr  :  on  efpéroic  fans  doute  trou- 
ver pias  bas  des  rameaux  plus  riches  , 
mais  on  en  fut  empcchc  par  la  chute  des 
terres.  Après  beaucoup  de  recherches  on 
a  trouvé  des  Blons  aiïes  riclies  pour  dé- 
dom:na;^er  des  frais  de  l'exploitation. 
Les  grîcs  éta.blirenr  leur  fonderie  ôc 
trnit  e  t  la  mine  à  leur  manière.  Leurs 
fourneaux  de  fu.fion  croient  bas ,  leur 
angar  à  grillage,  fans  toîc,  leurs fouf- 
flets  .'e  cuir  &  mis  en  mouvement  par 
des  hommes  ,  ôc  quoique  leur  travail  fut 
très-imparfait  5  ils  fondoient  quelque- 
fols  par  année  jufqu'a  fix  cents  livres  d'ar- 
gent. N'ayant  jamais  vu  travailler  en 
grand ,  ils  procédoient  à  peu  près  com- 
me un  fondeur  de  Sibérie  à  l'égard  du 
fer.  Ce  fut  en  ]ji6  qu'un  prifonnier 
fuédois  envoyé  pour  viliter  ies  mines  de 
eu  vre  du  Gafimoure  entreprit  celles 
c'A'goune  :  il  crut  qu'il  en  feroit  de 
cette  mine  comme  de  celles  de  Suéde  Se 
d'Allemagne  qui  font  plus  riches  à  une 
plus  grande  profondeur,  mais  fes  re- 
cherches à  cet  égard  fureit  inutiles.  II 
compara  le  procédé  des  arecs  avec  celui 
d'Allemagne  ,  8c  ce  drrnier  lui  parue 
mériter  la  préférer  ce.  Un  commilîaire 
envoyé  des  mines  d'O'jktous  imagina 
d'étançonner  les  terres,  de  réuifit  ainfi 


EN  Sibérie.  151 
3  faire  travailler  de  nouveau  à  l'endroic 
où  les  terres  s'étoient  effondrées  :  loxf- 
que  je  m'y  trouvai  ,  on  en  tiroir  une 
elpece  d'argille  molle  qui  ne  tenoit  pas 
beaucoup  d'argenr.  On  avoir  lieu  d'ef- 
pérer  qu'on  trouveroit  encore  de  riches 
filons  :  le  directeur  des  mines  de  Ca- 
therinebourg  ordonna  de  conftruire  fur 
richaga  5  à  neuf  lieues  de  la  fonderie  ôc 
près  du  confluenr  de  cette  rivière  avec 
l'Argoune  ,  une  machine  pour  élever  les 
eaux  ncceifaires  au  jeu  des  foufflets. 
Tandis  qu'on  y  travailloit ,  un  mineur 
allemand  qui  fut  envoyé  pour  reconnoî- 
tre  l'érat  de  lamine  ,  en  jugea  comme  on 
a  coutume  de  le  faire  en  Allemagne  : 
il  décida  qu''on  ne  devoit  plus  efperer 
de  trouver  de  nouveau  minerai,  qu'il 
falloir  fondre  celui  qu'on  avoir ,  de  aban- 
donner la  mine.  En  effet  les  travaux  fu- 
rent fufpendus  de  on  ne  fondit  plus 
que  quelques  matières  aux  fourneaux 
d'affinage  des  anciens.  Il  y  en  avoir  dans 
ce  canton  plus  de  mille  j  ils  étoient 
remplis  de  terre  ,  &  quelques  poutres  de 
bouleau  qu'on  avoit  employées  à  des 
puits ,  n'avoient  plus  que  l'écorce  exré- 
lieure  :  ces  circonflances  réunies  prou- 
vent la  grande  ancienneté  de  ces  four- 
neaux j  &  leur  grand  nombre  prouve 

Lvj 


i$i  Voyage 

auflî  que  ceux  qui  les  ont  condruîw/ 
faifoient  peu  de  cas  du  plomb.  Le  di- 
redleur  des  mines  ordonna  en  1755  ^ 
reprendre  les  travaux  de  certe  fonderie, 
mais  on  le  fit  fans  règle  ^c  fans  ordre  ; 
l'aqueduc  qu*on  avoir  commencé  fut 
emporté  par  les  eaux  ,  la  plupart  des  gal- 
leries  s'effondrèrent  >  les  autres  fervoicnc 
de  celliers  aux  mineurs  y  ils  y  mettoienr 
leurs  provifîons ,  pour  les  garantir  du 
grand  froid  qu'on  éprouve  ici,  m.cme 
en  été.  Les  mines  qu'on  y  travaille 
aujourd'hui  (1755)5  font  auprès  des  an^ 
ciens  travaux  &  on  ne  peut  pas  les  appel- 
1er  de  véritables  mines.  On  a  fait  depuis 
peu  de  nouvelles  fouilles  qui  donnent 
plus  d'efpérance  ^  on  y  a  trouvé  l'efpece 
d'argille  qui  eft  dans  ce  pays  la  meil- 
leure mine  d'argent.  En  général  la 
difpoiition  naturelle  des  mines  de  ce 
canton  eft  fort  avantageufe  :  elles  font 
près  de  la  furface  de  la  terre  ,  s'enfon- 
cent  rarement  &c  font  très  fouvent  par 
nids  :  on  en  trouve  quelquefois  dans  les 
vallées  ,  mais  celles  des  montagnes 
font  préférables ,  parce  qu'on  y  craint 
moins  l'eau  :  la  recherche  en  eft  très  fa- 
cile 5  il  fuffit  de  fouiller  a  un  ou  deux 
pieds  de  profondeur  ,  &  il  n'eft  pas  rare 
de  trouver  des  filons  épais  d'une  toife. 


EK      SiBERfE.  Iff 

J*exhortai  les  ouvriers  à  ne  pas  abandon- 
ner ces  mines ,  ik  je  les  aiUu'ai  qu'ils  en 
tireroient  toujours  quelque  gain.  En  ef- 
fet,  en  1741  (Se  41  on  y  a  trouvé  de 
nouvelles  veines  ,  ^c  fur-tout  une  mine 
remarquable  qui  eil:  une  ochre  tenant 
plomb  ;  on  la  méprifa  quelque  temps 
comme  une  terre  jaune  inutile,  mais  on 
y  trouva  des  noyaux  de  la  mcme  terre, 
un  peu  plus  rouges ,  plus  fermes  de  plus 
pefans ,  qui  parurent  mériter  qu'on  en 
fit  l'eirai.  En  effet,  ils  tenoient  du 
plomb,  de  l'argent ,  de  l'or ,  un  peu  de 
fer  &  d'antimoine  ;  on  edaya  aulli  la 
terre  jaunâtre  ,  &:  on  y  trouva  les  mêmes 
métaux  en  moindre  quantité  :  cette  mé- 
prife  a  fait  donner  à  la  mine  le  nom  de 
douteufe.  Le  plomb  qu'elle  contient  eu: 
fort  rebelle  ;  quoiqu'il  air  été  grillé  ,  il  ne 
départ  point  à  la  coupelle  ,  h  Ton  n'y 
ajoute  du  plomb  pur  ou  de  la  htarge 
d'argent:  fi  on  l'y  met  fans  cette  addi- 
tion j  il  y  forme  un  gros  bord  de  fait 
éclater  la  coupelle.  On  a  trouvé  aullî 
dans  la  même  mine  un  quarts  blanc  jau- 
nâtre qui  contient  de  l'antimoine  &  des 
grains  d'or.  En  général  cette  mine  eft 
ailés  riche  en  or  pour  qu'on  en  falFe  le 
départ  ^  une  livre  d'argent  hn  contient 
deux  ducats  de  demi  d'or  tin  ^  liant  <Sc  de 


i54  Voyage 

belle  couleur.  On  a  aulîî  dans  ce  cantofli 
une  aiïes  grande  quantité  de  mine  de 
plomb  blanche  j  quelques  mineurs  Sa- 
xons en  ont  trouvé  un  filon  très  riche  au- 
près des  anciennes  mines  d'ildikoune  ;  il 
eft  mêlé  d-e  pyrites  qui  tiennent  quatre 
onces  d'argent  fur  environ  cinquante  li- 
vres de  plomb  :  au  commencement  de 
Tannée  1742  ,  on  s*y  étoit  enfoncé  de 
plus  de  fix  toifes.  On  a  fouillé  aufii  les 
anciennes  mines  d'ildikoune  néCTUo;ées 
long-temps,  mais  on  n'y  a  trouve  que  des 
morceaux  ronds  de  belle  mine  blanche 
que  les  taux  y  ont  fans  doute  entraînés  ; 
ils  contiennent  fix  onces  d'argent  fur 
loixante-qnatorze  livres  de'plomb.  Cette 
Hiine  eft  aulîî  difficile  à  l'efTai  que lo- 
chre  dont  j'ai  fait  mention  ,  &  l'argent 
contient  auiîi  par  livre  un  ducat  d'or 
(  ou  environ  foixante-(ix  grains.  )  Les 
mineurs  Saxons  qu'on  y  a  envoyés  ont 
conftruit  de  nouveaux  fourneaux ,  &: 
augmenté  confidérablement  le  produit  de 
cts  mines. 

Près  de  la  rivière  de  Tourga  qui  jfe 
jette  dans  l'Onon,  il  y  a  environ  foi- 
xanre  lacs  voifins  les  uns  à^s  autres. 
Plus  loin  eft  une  petite  rivière  ou  plutôt 
un  torrent  nommé  Argoune  ,  dont  les 
eaux ,  quand  elles  font  gelées  ;  Qnc  la 


EN     Sibérie.  25  J 

couleur  du  thé  :  elles  font  un  peu  aci- 
des <Sc  très  bonnes  a  boire.  Il  y  a  dans  ce 
canton  une  efpece  d'arbre  nomme  par 
les  habirans  bouleau  noir  :  les  feuilles 
reffemblent  beaucoup  à  celles  de  Tyeufe 
tant  par  les  veines  que  par  la  couleur  , 
mais  elles  font  moins  crénelées  :.  Té- 
corce  reflemble  à  celle  du  fapin  ,  &  cet 
arbre  devient  aulTi  grand  que  le  bouleau 
commun  :  en  effet  c'eft  une  efpece  de 
bouleau  qui  fe  trouve  aulli  en  d'autres 
pays.  On  voit  dans  le  même  canton  une 
efpece  d'arbre  qui  lui  eft  particulière  : 
elle  croit  parmi  les  cerifiers  fauvages  ôc 
leur  relTemble  ,  mais  fes  feuilles  font 
plus  longues  ,  d'un  verd  plus  fombre  Se 
ont  les  veines  prefque  aulîi  grofles  que 
]a  feuille  de  citronier.  Cet  arbre  porte 
des  baies  ;  le  bois  en  eil:  rougeatre  ,  <5^ 
les  habiians  du  pays  le  nomment  arbre 
roucre  oufantal  :  ils  en  font  des  manches 
de  couteau  /parce  qu'il  eft  fort  dur.  *  On 
trouve  encore  ici  un  arbriffeau  ,  qui  vu 
de  loin  relTemble  aux  jeunes  bouleaux  ^ 


*  C'eft  le  Hhûmntis  Jpinis  terminalihus  fio» 
TÎhus  qua-irifidis  dioïcls.  Linn.  S.  i  ,  p.  152.. 
Khamnus  cathart'icus .  B  P.  478.  Cornus  foUis 
Cet  ri  ancujhorihus,  Amm.  L,  C.  n.  278  >  p. 
2»Q,  tâb,    35. 


25<>  Voyage 

ôc  qui  porte  un  fruit  pareil  à  nos  abri- 
cots 5  mais  la  chair  en  eft  toujours  dure 
ôc  ne  peut  pas  fe  manger.  *  Le  noyau  de 
ce  fruir  efc  comme  celui  de  l'abricot. 

Les  principales  maladies  qui  régnent 
parmi  les  TongoureSjfont  l'épilepne  ,  le 
mal  de  N.iples  ,  &  le  Folojje.  Quant  a  la 
première ,  on  s'imagine  que  lorfqu'un 
enfant  en  eft  atraquc  pour  la  première 
fois ,  il  ne  faut  pas  le  toucher  ,  mais  feu- 
lement le  bien  couvrir,  &  qu'alors  il  en 
guérit ,  mais  que  ii  on  le  touche  ,  le  mal 
devient  incurable  :  il  eft  rare  ,  a  la  vérité , 
que  \es  enfansen  meurent ,  mais  ils  n'en 
guérilTent  pas.  Le  mal  deNaples  eftpour 
ainii  dire  commun  à  tous  les  habitans  du 
diftridl  d'Argoune  ,  hommes  ,  femmes  , 
vieux  5  jeunes  &:  mt-me  enfans  :  on  ne 
peut  ni  en  voir  les  effets  fans  une  efpece 
d'effroi  ,  ni  penfer  fans  compallion  aux 
triftes  fuites  que  peut  avoir  cette  mala- 
die. Le  feul  remède  qui  foit  en  ufage  eft 
la  dccod:ion  d'écorce  de  peuplier  blanc 
ou  de  melefe  avec  l'alun  :  ce  remède 
étant  propre  à  faire  pénétrer  le  venin 
jufqu'aux  parties  intérieures ,  hâte  la 
mort  de  plusieurs  malades,  &  l'on  ne 

*  .  'rmeniaca  Betulœ  folio  (^  f^ci:  ,  fruHu 
txfuoco,  Amm.  R.  c.  n.  171  ,  p.  i  i?i  ,  lab.  ip. 


î   N     S    I   B   E  R  !   E.  157 

peut  décider    fi  ceux    qui  ne   meurent 
pas  font  moins  malheureux.  Le  peuple 
eft  dérruit  peu  à  peu  ,  ceux  que  ce  mal 
cruel  n'a  point    encore  confumés ,  font 
incapables  de  çravail ,  &  réduits  à  mourir 
de  mifere  dans  un  pays  fertile  &:  fain  : 
leur  unique  redource  eft  le  commerce 
avec  les  Chinois.  La  maladie  nommée 
vololfe  ert:  comm  me  aux  Rulfes  &c  aux 
Tongoufes  :  elle  fe  déclare  par  un  abcès 
dont  la  matière  relTcmWe  à  des  cheveux. 
Ceux  qui  en  jugent  le   plus  fainement 
difent  qu'il  y  a  dans  les  eaux  de  ce  car^ 
ton  une  efpece  de  vers  qui  r>::(remblent 
parfaitement  à    des  cheveux  ,   mais  ils 
s'imaginent  que  ces  animaux  font  for- 
més en  effet  de  cheveux  coupés  &  jettes 
dans  ces  eaux.  Ces  vers ,  difent-ils,  s'at- 
tachent aux  hommes  qui  fe  baignent , 
pénètrent   &  fe   gliflent  par  deftous  la 
peau  5  jufqu'à  ce  qu'ayant  ble(îé  plufieurs 
parties  ,  il  s'y  forme  une  tumeur  qui  de- 
vient abcès ,  Se  il  faut  en  faire  fortir  tous 
ces  vers  qui  s'y  font  multipliés.  Pour  cet 
effet  on  le  balîîne  matin  &  foir  avec  une 
leflive  chaude  dans  laquelle  on  met  un 
peu  d'argentine  :  le  préjugé  du  pays  eft 
que  lorfque  les  vers  ou  cheveux  fortent 
de  l'abfcès  ,  le  malade  doit  éviter  avec 
foin  de  les  voir  ,  car  alors  les  remèdes 


258  Voyage 

feroient  fans  effjt.  Quand  l'afcccs  ne 
caufe  plus  aucune  douleur ,  la  gucrifon 
eft  parfaite  ;  mais  il  devient  chancreux  , 
Il  l'on  diffère  les  remèdes.  Ces  vers  fe 
meuvent  dans  l'eau  avec  une  grande  vi- 
lelfe  :  leur  corps  peut  fe  relferrer  &  s'é- 
tendre beaucoup:  ils  reffemblent  en  effet 
à  des  cheveux  ,  mais  lorfqu'on  les  exa- 
mine avec  attention  ,  on  voit  que  ce  font 
des  vers  compofés  d'une  infinité  d'an- 
neaux qu'on  ne  peut  diftinguer  qu'à  l'ai- 
de d'un  bon  microfcope  :  la  tère  paroîc 
fiointue  &  plus  mince  que  le  refte  du 
corps ,  la  queue  un  peu  plus  grolfe,  &: 
le  corps  eft  comme  un  gros  cheveu.  Les 

f)lus  g'^ands  ont  huit  ou  dix  pouces  de 
ongueur  ,  les  plus  petits  cinq  :  ils  font 
d'un  blanc  jaunâtre  ,  ont  le  long  du  dos 
une  raie  brune,  &  les  cotés  noirâtres  : 
leur  bouche  m'a  paru  femblable  à  celle 
de  la  fangfue. 

Le  climat  d'Argoune  eft  extrême- 
ment Froid  :  on  y  trouve  plufieurs  en- 
droits ou  la  terre  ne  dégelé  pas  a  plus 
de  trois  pieds  de  profondeur.  L'air  d^s 
celliers  pratiqués  dans  les  mines  d'ar- 
gent dont  j'ai  parlé  eft  fi  froid  ,  que 
lorfqu*on  en  ouvre  la  porte,  on  héfite 
pour  aller  plus  avant  ;  la  glace  qui  s'y 
îorme  en  hiver  n'y  fond  point  en.été  , 


IN  Sibérie.  25^ 
cependant  le  17  juillet  1735  '  '^  ^^^^'^" 
mometre  y  étoit  un  peu  au  deiTus  de  la 


congélation. 


Le  diftriel:  d'Argoune  eft  fujet  A  deux 
trembleinens  de  terre  périodic^ues  ,  donc 
l'un  fe  fait  fehtir  au  printemps  ,  l'autre 
au  commencement  de  l'hiver.  On  die 
qu'ils  font  généraux  &  fort  doux  ,  que 
celui  d'hiver  dure  jufque  vers  le  mois 
de  novembre  ,  qu'alors  le  terrein  s'e- 
levé  d'environ  un  demi-pied  ,  <5n:  qu  au 
printemps  il  s'abaiiTe  peu  à  peu.  Cette 
circonftance  me  paroît  difficile  à  con- 
cevoir 5  &  je  ne  crois  pas  qu'il  fut  rai- 
fonnable  d'en  tirer  des  indudions,  avant 
qu'on  ait  fait  à  cet  égard  des  obferva- 
tions  plus  certaines.  Il  y  a  quelques  an- 
nées qu'une  caravane  ruffe  qui  alloit  a 
la  Chine  fentit  un  tremblement  de  terre 
aux  environs  de  la  ville  chinoife  de 
Naun  5  &:  vit  une  affcs  grinde  quantité 
d'eau  5  lancée  de  terre  avec  force  fous  la 
forme  de  pouiîîere. 

Il  croît  ici  abondamment  une  efpece 
de  blé  farafin  fauvage  ,  qui  ditîere  du 
commun  en  ce  qu'il  eft  moins  gros  & 
n'eft   prefque  pas  an:^uleux  *  :  on  trouve 

*  Fa^opyrum  fruHu  afp-:ru,  A  m  m  L.  C» 
n-  141  ,  p.  j^'. .  Holy^onum  fotiis  cordato-fk^ 
f^inatis  ,  cauU  inerwi  ereéio  ,  Jcminihus  Juh» 
dtnTacis,  L.  S.  ii  ,  p.  364, 


l'^©  V    O    Y     A    G    B 

ïiuflî  la  même  efpece  auprès  de  Kral- 
noïark  :  elle  y  a  éié  apportée  de  Kal- 
mouckie. 


CHAPITRE     XL. 

Bains  ëhauds.  Montûgne  de  jcfpc.  Sor^ 

c  trs    &  foreur e.  Eaux  vitrioUes. 

Bornes, 

SUr  la  rivière  d'Onon  ,  près  du  ruif- 
leau  de  Kire  ,  il  y  a  une  fourre  d'eaux 
chaudes  ,  dont  les  Tongoufes  font  ufagc 
dans  leurs  maladies,  foit  inrcrieures  foit 
extérieures  j  ils  y  mènent  leur  lama  qui 
leur  enfeigne  comment  il  faut  les  boire 
le  s'y  baigner  :  on  y  a  un  bain  patti- 
culier  pour  chaque  fexe. 

Au-delà  (\qs  mines  d'Argoune  on 
rrouve  Viachma-gora  ou  montagne  de 
jafpe  :  elle  e(l  en  effet  d'un  beau  jafpe 
verd  qui  eft  fort  mclc  avec  d'autres 
pierres  \  on  en  trouve  difficilement  des 
morceaux  du  poids  de  trois  livres  qui 
foient  purs  &  fans  fentes  :  il  eft  vrai 
fju'on  en  peut  tirer  de  quarante  à  quatre- 
vingt  livres  ,  mais  après  quelques  jours 
ils  fe  f.^ndent  en  tout  fens.  On  a  efÏÏivé 
inutilement  d'en  tirer  des  blocs    allés 


T  s     S  I  3   E    R   T  E.  2(:;r* 

gros  pour  faire  dos  colonnes  &:  des  râ- 
bles. 

Nous  vîmes  a  Verchnaïa-borfa  trois 
foiciers  &  une  forci  ère.  Des  ferrailles 
rondes  ,  crochues,  dentelées ,  des  robes 
de  cuir,  des  courroies  ,  des  ferrures  chi- 
noifes  faifoienci  l'ordinaire  leur  habil- 
lement infernal.   La  cliamane  ,  qui  en 
cftet  avoit  l'air  d'une  forciere  ,  difoic 
qu'elle  n'éroit  pas    une  chimane    ton- 
goufe ,  mais   mongolienne.   Ses  habits 
n'ctoient  pas  fembiables  en  tout  à  ceux 
des  chamans  ;  elle  leur  abandonnoit  les 
cornes  ,  &z  n 'avoit  orne  fa  robe  que  de 
plaques  de  laiton  unies   d'un  coté  ,  &c 
portant  fur  l'autre  des  caraifteres chinois, 
tels  qu'on  en  trouve  quelquefois  dans 
les    anciens    tombeaux    :    par  derrière 
pendoient  de  longs  rubans  ,  ^  une  grolTc 
ferrure    chinoife    couverte    de  rouille. 
Les   forciers    n'avoient  point  de  tam- 
bour ,  mais  la  forciere  en  avoit  un  qui 
n'étoit  qu'une  peau  tendue  fur  un  cer- 
cle de  bois  ;  un  petit  bâton  recourbé  , 
garni  à  l'une  de  fes   extrémités   d'une 
peau  d'écureuil  étoit  la  baguette.   Les 
chamans  Se  la  chamane  avoient  au  lieu 
de  bonnet  une  efpoce  de  bride  j  ils  fautè- 
rent &  crièrent ,  ôc  nous  débitèrent  leurs 
menfonges  accoutumés.  On  nous  avoir 


1(^2.  Voyage 

annoncé  que  l'un  d'eux  âge  de  plus  3é 
cinquante  ans  fe  palferoit  une  Heche  d 
travers  du  corps  ôc  l'en  retireroit  fan- 
glante  ,  mais  lorfqu'il  fallut  en  venir  à 
l'effet ,  il  nous  dit  devant  un  grand  nom- 
bre de  Tcngoufes  que  jufqu'alors  illes 
avoir  dupés ,  que  la  flèche  n'avoit  ja- 
mais pnlFe  qu'au  travers  de  fa  robe  ,  de 
qu  il  n'ctoit  pas  refponfable  de  la  fim- 
plicitc  de  fes  compatriotes  auxquels  on 
pouvoir  tout  faire  accroire.  Lorque  je 
fais  ce  tour,  ajouta-t-il ,  j'enfonce  la 
flèche  en  un  cote  de  ma  robe  ,  &:  rerire 
le  ventre  autant  que  je  peux  ;  la  flèche 
pafle  près  du  corps  &  perce  l'autre  côté 
de  la  robe  ,  où  d'une  main  je  tiens  du 
fang  dans  une  veflie  ;  j'en  fais  couler  un 
peu  en  tirant  la  flèche  ,  &  mes  ftupides 
Ton^oufes  croient  que  c'efl.  le  mien.  Il 
fembloit  fibien  difpofé  à  nous  découvrir 
fes  tours,  que  nous  eflayâmes  de  l'engager 
à  reconnoitre  publiquement  que  fes  for- 
tileges  ctoient  de  pures  fourberies,  &c  que 
lui  Se  fes  confrères ,  loin  d'opérer  par  le 
moven  du  diable  ,  n'en  avoient  aucune 
idée  j  mais  fon  métier  de  fourbe  lui  ctoit 
trop  avantageux  ,  pour  qu'il  voulut 
confeflerla  vérité  :  il  nous  foutint  con- 
ftamment  qu'il  avoir  à  fes  ordres  un/ 
grand  nombre  de  diables.  On  exerce  eq 


E  M     Sibérie.         iG^ 

cette  contrée  une  autre  efpece  oe  for- 
cellerie  qui  n'ell  pas  moins  célèbre.  En 
ct^orcreant  un  agneau  d'une  manière  par- 
ticulière on  guérit  un  malade ,  mais  il 
faut  que  le  diable  ait  exprelTément  or- 
donné d'égorgex  cet  agneau.  Deux  hom- 
mes le  tiennent  ,  l'un  par  les  pieds  de 
devant ,  l'autre  par  ceux  de  derrière  :  le 
chaman  lui  ayant  fait  à  la  poitrine  vers 
le  côté  gauche  avec  un  grand  couteau 
une  incifion  d'environ  deux  pouces  , 
met  la  main  dans  la  blefTute  ,  l'enfonce 
jufqu  à  la  poitrine  &c  lui  arrache  le 
cœur  ^  enfuite  ils  l'écorchent  ^  le  man- 
dent avec  les  parens  du  malade  :  ils  laif- 
fent  à  la  peau  la  tète  &  les  pieds  ,  &c  la 
mettent  fur  un  poteau  comme  une  of- 
frande que  le  diable  exige.  Si  le  chaman 
veut  manger  un  cheval ,  il  dit  que  le 
diable  l'ordonne  ,  &  le  malade  livre  avec 
joie  ,  même  le  meilleur  cheval  qu'il 
ait. 

Il  y  a  dans  ce  canton  des  eaux  dont  les 
animaux  ne  veulent  pas  boire,  &  les 
hommes  qui  en  avalent  vomiffent  auflî- 
tôt  :  c'eft  une  fource  d'environ  une  toife 
de  large  :  elle  forme  un  ruifTeau  qui  fe 
perd  après  trois  quarts  de  lieue  ,  &:  con- 
tient une  grande  quantité  de  vitriol 
piartial.  Plus  loin  on  trouve  Zourou- 


2^4  ^   ^    Y    A    G   Ê 

khaïrou ,  village  limitrophe  entre  la 
Chine  &  la  Ruflie.  Les  foldars  y  habitent 
dans  de  miférabies  huttes ,  faites  d'ofiers 
entrelaffés  :  le  foyer  eft  au  milieu  ôc  le 
fommet  eft  percé  pour  le  palTage  de  la  fu- 
mée. Ils  habitent  pendant  l'hiver  les  vil- 
lages des  bords  de  l'Argoune  ,  &c  revien- 
nent au  printemps  :  ils  ont  alors  oc- 
cafion  de  faire  un  gain  confidérable. 
Les  Chinois  qui  viennent  viliter  les  bor- 
nes 5  apportent  beaucoup  de  marchan- 
difes  qu'ils  échangent  pour  des  pellete- 
ries de  autres  marchandifes  rulTes ,  ôc 
les  pelleteries  ne  coûtent  prefque  rien 
aux  foldats  ;  ils  ont  l'adrefTe  de  les  tirer 
des  Tongcufes  à  un  très  bas  prix.  Ces 
foldats  commercent  toujours ,  &  quel- 
ques-uns ont  plus  de  cent  foixante  li- 
vres d'argent.  Le  bois  qu'on  brûle  dans 
ce  village  y  eft.  apporté  de  plus  de  dix 
lieues ,  &  le  terrein  en  eft  li  bas  que  le 
moindre  débordement  de  l'Argoune  le 
couvre.  Si  l'on  vouloir  punir  comme 
dans  l'ancienne  Rome  ,  par  rinterdi6tioa 
du  feu  &  de  l'eau  ,  il  faudroit  envoyer  à 
Kiœkta  ceux  à  qui  on  refuferoit l'eau. 
Se  à  Zouroukhaitou  ceux  qu'on  voudroit 
priver  du  feu. 

CHAPITRE 


EN      Sibérie.         1(^5 


CHAPITRE    XLI. 

DiJlUladon   des   Tongoufes.    Bornes    de 
L    l'empire  rujfe.    Alongo'lens.    Lacs 
Jules,  Mœurs  des  Tongoufes. 

LEs  Tongoiifes  diftilient  leur  eau-de- 
vie  d'une  manière  un  peu  différente 
de  celle  des  Tarares  ;  le  vailFeau  ou  l'a- 
lembic  dans  lequel  ils    mettent  le  laie 
aigri  ed:  un  chaudron  de  fei:  peu  pro- 
fond \  le  chapiteau  eO:  de  bois  eu    d'é- 
corce  de  bouleau ,  &  de  forme  cylindri- 
que :  le  réfrigèrent  ed  un   plat  de  fer 
qu'on  met  fur  le  cylindre  ,  ^c  pour  fer- 
mer   exacbement  les   jointures    de  cqs 
vaiffeaux  on  fe  fert  de  gros  drap  au  lieu 
de  lut.  La  fuite  de  l'opération  n'a  rien  de 
particulier  j  ce  qui  r^fte   dans   le  chau- 
dron ,  ils  le  verfent  dans  un  fac  de  drap, 
le  laiifent  égouter ,  le  font  fécher  ,  &c 
mangent  cette  efpece  de  fromao-e.  Ils  ti- 
rent des  eaux-de-vie  ,  du  lait  de  vache 
comme  de  celui  de  cavalle ,  de  elles  font 
d'égale  force  :  nous  en  avons  vu  didiller 
du  lait  de  vache ,  qui  étoit  aiTés.fpiri* 
tuëufe  pour  s'enflammer. 

La  borne  de  Chine  6c  de  Ruffie  I4 
Tome  L  M. 


166  Voyage 

plus  reculée  eft  auprès  du  mont  Abagaï- 
tou  ;  on  y  voit  de  petits  grais  fur  un  co- 
teau en  monceaux  de  deux  ou  trois  toi- 
fes  de  hauteur.  Leur  aliî^nement  eft  du 
midi  au  nord  ,  de  l'un  marque  la  borne 
rulTe ,  l'autre  la  borne  chinoile  :  on  avoir 
Attaché  fur  celle-ci  a  quelques  barons 
des  morceaux  de  drap  fur  lefquels  il  y 
avoit  des  caraderes  indiens  &  tongou- 
tes.  Tous  les  ans  les  pieux  Mongoliens 
y  viennent  accompagnés  de  quelques  la- 
mas, pour  y  faire  une  dévote  cérémo- 
nie ;  lorfqu*elle  eft  fmie  ,  les  lamas  di- 
ftribuent  au  peuple  ces  pièces  de  drap 
qu'il  attache  à  des  bâtons  &c  plante  fur  la 
borne.  Cette  formule  de  prière  y  eft 
fouvent  répétée ,  Seigneur ,  aye:^  pitié  de 
moi* 

Les  environs  du  lieu  où  la  rivière  de 
Kai'lar,  après  avoir  traverfé  quelques 
lacs ,  pnsnd  le  nom  d'Argoune ,  îbnc 
remplis  de  petits  lacs ,  qui  durant  les 
pluies  abondantes  n'en  forment  plus 
qu'un  feul ,  de  dont  les  eaux  n'ont  aucun 
mouvement. 

Après  avoir  examiné  les  embouchures 
du  Kaïlar  nous  revînmes  à  i'Argoune  ;  il 
nous  falloit  fuivre  cette  rivière  pour  ne 
pas  manquer  d'eau  ,  ôc  nous  fûmei  obli- 
gés de  porter  une  provifion  de  boi$^ 


ÎN       SiBERTF.  2^7 

Depuis  Sélenghinsk  ju'qii'ici ,  c'elt-d*» 
dire  ,  dans  un  efpace  d'environ  cu.trre 
cents  lieues  ,  nous  avions  rraverfé  beau- 
coup de  dclerts  ;  ceux  où  nous  étions 
pour  lors  font  pleins  de  chevreuils  qui 
t)nz  les  cornes  du  bouquetin  &:  qui  les 
confervent.  A  mefure  que  ces  cornes 
croiirent ,  la  pomme  d  Adam  grcflic  ^ 
de  forte  que  ceux  qui  font  ^gcs  paroiffenc 
avoir  à  la  î^or^e  une  crrolfe  tumeur.  Ces 
animaux  font  très  vîtes,  ainfi  que  le 
faiga  de  l'irtich.  Mefîerschmid  a  pré- 
tendu qu'ils  ont  horreur  de  l'eau  ,  mais 
tous  les  Tongou fes  m'ont  affuré  que 
lorfque  ces  animaux  font  pourfuivis  dar.s 
le  défert ,  où  ils  courent  par  troupeaux  , 
ils  traverfent  fouvent  la  rivière  >  ôc  un 
habitant  de  Sélenghinsk  ma  dit  qu'un 
chevreuil  de  cette  efpece  qu'il  avoir  ap- 
privoifé  fuivit  a  la  nage  un  de  fes  do- 
meftiques  qui  paiîôit  dans  une  île  de  la 
Sélenga. 

On  traverfe  un  défert  fec  &c  faîé  , 
avant  que  d'arriver  a  Sagan-nor  :  ce  nom 
fignifie  lac  blanc ,  &  c'eil  en  efi-'et  un  lac 
qui  parolt  de  loin  blanc  comme  la  nei- 
ge ^  il  eft  peu  confidérable  ,  mais  rempli 
d'un  fel  pareil  au  fel  admirable  de  Glau- 
ber.  Le  défert  qu'on  trouve  enfuite  dk 
pierreux  &    couvert  d'un  beau  quartl 

Mil 


x6^  Voyage 

blanc.  Nous  étions  alors  au  commence- 
ment    d'août  ^    nous    eimyâmes    une  fî 
grande-  chaleur   que  toutes  nos  pro vi- 
vons furent  gâtées.  Près  du  petit  ruiffeau 
de  Borfe  il  y  a  un  lac  falé  fameux  dans 
ce  canton  ;  il  a  trois  quarts  de  lieue  de 
circuit  y  &c  paroît  tout  blanc.  Le  fel  s'y 
précipite  comme  à  lamichéva,  de  forte 
qu'il  n'a  befoin  d'aucune  préparation  , 
avant  que  d'ctre  employé.  On  en  trouve 
moins  au  iond  qu'à  la  fuiface  ,   où   il 
nage  fous  la  forme  de  pellicule  :  il  eil 
d'un  bon  ufage  8c  a  toutes  les  propiiérés 
du  fel  ordinaire.  On.  trouve  à   peu  de 
diftance  un   r.utre  lac  moins  conildéra- 
ble  ,  dont  les  eau>  font  fort  falées ,  mais 
il  ne  s'y  forme  point  de  fel.  Notre  fous- 
chirurgien  vit  ici  un  météore  :  c'étoit  un 
rrlobe  de  feu  qui  avoit  fon  mouvemenc 
d'orient  en  occident,   de  lailloit  aptes 
lui  une  longue  traînée  de  feu  ;  après  un 
quart  d  heure  il  difparut. 

Il  y  a  dans  les  déferrs  voiiins  un  grand 
nombre  d'inQ$  fauvages  :  on  les  y  trouve 
fur-tout  dans  les  temps  de  fécherelîe  ; 
alors  la  difetre  d'eau  leur  fait  quitter  la 
Mongolie  ,  qui  eft  leur  pays  ordinaire  ; 
ils  ont  la  taille  8c  la  forme  d'un  cheval , 
font  bai-clair,  ont  de  longues  oreilles  Se 
U  oueue  pareille  à  celle  de  la  vache.  Ih 


ï  N     Sibérie.  1^9 

font  extrcmement  vires  :  c'efl:  cet  animal 
que  Meirerlchmid  a  nommé  mulets  fé- 
conds. 

Nous  vîmes  fur  les  bords  de  l'Onon 
un  ancien  lama  que  tout  le  peuple  tofi- 
goule  révéroit ,  non  plus  comme  un 
fainrprèrre  ,  mais  comm.e  un  grand  mé- 
decin :  il  avoir dépofé  depuis  long-temps 
le  facerdoce ,  étoïc  marié  6:  buvoit  du 
brandevin  ,  deuxchofes  qui  ne  font  per- 
mifes  a  aucun  lama.  Il  étoit  de  la  reli- 
gion indienne  ,  &  regardoit  comme  un 
péché  mortel  de  manger  d'un  bœuf  ou 
d'un  poiffon  qui  eut  la  queue  rouge.  Il 
fit  préfent  à  M.  Muller  d'un  manufcric 
indien  ôc  de  quelques  figures  de  dieux  , 
peintes  fur  du  drap.  Tout  fon  art  médi- 
cinal confifroit  dans  la  brûlure  Se  l'appli- 
cation des  ventoufes  :  lorfque  ropération 
ne  réuflîiToit  pas ,  il  la  répéroit  dix  ou 
vingt  fois  à  toutes  les  parties  du  corps , 
jufqu'à  ce  que  le  malade  guérit  ou  mou- 
rut. Ses  inftrumens  étoient  une  ven- 
toufe  de  cuivre  qui  pouvoir  contenir 
feize  onces,  &  une  lancette  pareille  à 
celle  àcs  maréchaux  :  fon  opération 
par  la  brûlure  étoit  un  martyre.  Après 
avoir  appliqué  les  ventoufes  ,  il  plaçoic 
à  l'endroit  du  corps  qu'il  juç!;eoirle  plus 
convenable  3  un  petit  loulcau  mince  ^ 

iSiùj 


ayc  V   O  Y    A    0   K 

court  fait  d'aigrettes  d'armoife  ;  il  l'al- 
lumoir  à  l'extrémité  fupérieure  &  le 
laiffoit  brûler  jafqu'a  ce  qu'il  fut  en 
.cendres.  Son  remède  contre,  la  gale  ôc 
toutes  fortes  d'éruptions  de  la  peau  fe 
préparoit  comme  il  fuir.  Il  fondoit  du 
plomb  dans  une  cuiller  de  fer  avec  poids 
€gal  de  mercure  ,  y  répandant  poids 
égal  de  foufiepulvérifé  ,  jufqu'à  ce  qu€ 
la  maffe  entière  fut  réduite  en  cendres  : 
pour  eu  faire  ufage  il  les  humetî^oit  avec 
du  thé  5  &  en  oignoit  les  parties  mala- 
Jes.  On  le  regardait  aulTi  comme  un 
habile  oculiile,  <Sc  tous  les  aveugles  du 
pays  avoient  en  lui  la  plus  grande  con- 
fiance :  fes  remèdes  ctoient  des  poudres 
répandues  ou  fouïîîces  dans  l'œil,  SC 
quelquefois  des  opérations  chirurgiques. 
Une  de  fes  poudres  étoit  d'un  brun 
rouge  5  faite  de  cuivre  en  lames  &  dâ 
ibufre  calcinés  :  l'autre  étoit  compoféç 
de  deux  parties  d'argent  ôc  d'une  de 
bronze ,  fondues  &  réduites  en  cendres 
idans  une  cuiller  de  fer.  Après  avoir 
humedté  la  première  avec  du  thé  ,  il  en 
Couloit  quelques  gouttes  dans  l'œil  ma- 
lade ,  mais  parce  que  l'autre  étoit  blan- 
the  ,  il  y  mêloit  du  lait  de  femme.  Ce 
médecin  regardoit  le  cuivre  calciné  corn- 
vjne  ua    moyen    très    efficace  de.  faire 


tu     s   I    B   E    K    I   È.  i^t 

fortlr  la  petite  vérole  j  c'étoit  à  ion  avis 
une  panacée  :  on  pouvoir  l'employer 
dans  toutes  les  maladies  intérieures  ,  3c 
elle  emporroit  les  humeurs  peccantes , 
foit  par  les  voies  accoutumées  ,  foie  par 
d'autres  voies  incompréhenfibles.  La 
feule  opération  chirurgique  qui  lui  fut 
connue ,  étoit  celle  de  la  taie  :  fes  inftru- 
mens  étoient  un  petit  crochet ,  une  ai- 
guille droite  &  une  kncette  de  maré- 
chal. C'étoit  Jui  qui  faifoit  fes  infhu- 
mens  ainfî  que  fes  remèdes  :  il  étoic 
médecin  ,  chirurgien  ,  apothicaire  de 
forgeron.  Environ  a  dix  lieues  au  midi 
des  fources  de  l'Onon  ,  il  y  a  des  fouilles 
faites  par  les  anciens  habitans  de  ce  can- 
ton 5  éc  par  les  Rulfes  ]  Ton  y  trouve  des 
iTiines  de  cuivre  vertes  Se  bleues  qui  font 
extrêmement  riches ,  mais  il  eft  fort  dif- 
ficile de  les  exploiter.  Outre  que  les 
filons  ne  s'enfoncent  point ,  on  ne  trou- 
ve aux  environs ,  ni  eau  _,  ni  bois  ,  ni 
village  y  ni  habitans  induftrieux  pour 
employer  Iqs  produits  d'une  fonderie. 
Les  Tongoufes  qui  font  le  peuple  le  plus 
nombreux  de  cette  contrée  n'abandon- 
neroient  pas  l'ufage  dQS  uftenfiles  de  fer 
dont  ils  fe  fervent  depuis  tant  de  fiecles , 
6c  le  tranfport  du  cuivre  dans  les  cantons 
plus  habités  ik  les  plus  voifîns  feroit  tropr 

Miv 


1^1  Voyage 

difpendieux.  Autour  de  cette  mine  lî  j 
en  a  quelques  autres  qu'on  a  tenté  d'ex- 
ploiter 5  mais  je  ne  crois  pas  qu'on  en 
rerire  un  grand  avantage. 

Il  y  a  quelques  familles  ou  tribus  ton- 
goufes  qui  portent  àts  bonnets  de  peau 
de  la  ûxQ,  du  chevreuil,  auxquels  ils  laif- 
lent  les  cornes ,  §c  cet  ufage  les  didin- 
gue  de  quelques  autres  tribus.  Les  Ruf- 
iQ,s  qui  les  fournirent  ayant  remarqué 
que  les  uns  fe  fervoienr  de  chevaux , 
les  autres  de  rênes  &  quelques-uns  de 
chiens  ,  prétendirent  les  diftinguer  par  la 
dénaniinarion  c'e  Tongoufes  chevaux  y 
Tona^oufes-rères  «Se  Tongoufes-chiens  : 
mais  ceux  qui  a  voient  des  renés  les  ayant 
tous  perdus ,  foïit  devenus  Tongoufes- 
chevaux ,  &:  cette  divilion  ne  peut  plus 
fubfifter.  Les  Tongoufes  ont  le  vifage 
conformé  à  peu  près  comime  les  Kal- 
mouckes  ,  cependant  ils  font  un  peu 
moins  large  :  il  m'a  femblé  qu'en  gé- 
néral leur  taille  étoit  peu  élevée.  Leurs 
cheveux  font  noirs ,  &  la  plupart  les  por- 
tent treifés  comme  les  Chinois  ,  mais 
quelques  -  uns  ne  fuivent  point  cet 
ufage  :  j'en  ai  vu  un  qui  les  cou- 
poit  tous,  &  ne  laifToit  fur  le  devant 
de  la  tête  qu'une  couple  de  touffes.  Il  eft 
rare  de  voir  un  Tongoufe  qui  ait  de  la 


EN      S    I   B  E  H  I   E.  17^' 

bairbe  ;  dès  qu'elle  paroîr ,  ils  rarraclienc 
ôc  répètent  Topération  jufqu'à  ce  qu'ils 
n'en  aient  plus.  Leur  habit  eil  une  fim- 
ple  peau  que  les  plus  riches  couvrent  de 
drap  ou  d'une  étoffe  de  foie  :  ils  porcenr 
de  plus  un  bonnet ,  des  culottes  &c  dey 
bottes  :  le  poil  de  cette  peau  touche 
immédiatement  leur  corps.  Lorfque  Tair 
eft  chaud,  ôc  qu'ils  font  dans  leur  habi* 
ration ,  les  hommes  3c  les  femmes  n'ont 
que  leurs  culottes  ,  Ôc  qaelqu'autre 
chofe  encore  dont  ils  entourent  le  bas 
du  corps.  Lorfqu'ils  dorment  à  l'entour 
du  feu ,  foit  dans  leurs  huttes ,  foit  à  la 
campagne,  il  ne  fe  couvrent  avec  leur 
peau  que  du  coté  oppofé  au  feu  ,  èc  fe 
tournent  fi  adroitement  ,  qu'ils  y  préfen- 
tent  toujours  le  coté  nud.  Le  bonnet  eft 
ordinairement  de  couleur  rouge  &  orné 
de  peau  :  ils  ont  tous  une  ceinture  de 
travail  bratskain  ,  à  laquelle  ils  attachent 
laj>  ierre  à  teu  ,  le  fâcher  de  tabac  ôc  la 
pipe.  Les  ornemens  des  femmes  font  les 
anneaux  d'oreille  ordinaires  ôc  les  co- 
raux. Tous  les  alimens  leur  conviennent  ^ 
oignons  de  maicagon  ôc  d'aurres  efpeces 
de  lis  ,  racines  de  biftorte  ,  lait,  froma- 
ge 5  bœuf  ,  cheval ,  mouton  ,  loup  > 
cerf,  renard  ,  ours ,  marmote  ,  ils  man- 
gent tout  avec  un  plaifir  égal.  Ils  tuent 


i74  Voyage 

rarement  les  animaux  privés,  &  ne  man* 
genc  que  ceux  qui  meurent  naturelle- 
ment. Le  pain  eft  pour  eux  un  mets  déli- 
cieux ^  ils  en  demandent  aux  voyageurs , 
ôc  le  donnent  fouvent  à  leurs  enfans. 
Leur  boiiTonell:  le  thé  fait  avec  du  lait> 
du  beurre  ,  du  petit  lait ,  &  en  été  de 
î'eau-de-vie  de  lait.  Ils  ont  de  grands 
troupeaux  de  bœufs ,  de  chevaux  ,  de 
moutons  ëc  de  chèvres.  Il  y  a  des  Ton- 
goufes  qui  ont  environ  cinq  cents  che- 
Yaux  j  de  les  plus  riches  ont  auiîi  des  cha- 
meaux. Ils  retirent  annuellement  du 
bétail  qu'ils  vendent  atfés  d'argent  pour 
payer  le  tribut  ôc  s'habiller  eux  oC  leur 
famille  :  ils  ne  vendent  volontiers  ni  le« 
veaux  blancs  ,  ni  les  moutons  qui  ont  la 
tète  noire.  Leur  unique  occupation  cil  la 
chafïe  ;  ils  y  vont  dès  qu'ils  n'ont  plus 
rien  à  manger ,  &  ne  penfent  a  renou- 
veller  leurs  provifions ,  que  lorfque  le 
gibier  eil  confommé*  Ils  pourfuivent  les 
înarmotes  jufques  dans  leurs  trous ,  font 
un  feu  à  l'entrée  &  Tentourent  de  forte 
que  toute  la  fumée  puiiTe  y  entrer  ;  fî 
l'animal  fort ,  il  eil  tué  ^  fi  la  fumée  l'é- 
touffe  5  on  le  tire  avec  une  perche.  Ce 
peuple  étant  errant ,  porte  ùs  meubles 
Se  m.ême  fes  huttes  fur  des  chevaux 
dnn  endroit  dans  l'autre  j  ii  cliaffè  aullî 


BK    Sibérie-.  275 

acheva!.  Sa  religion  eft  celle  qui  écoic 
coiiimime  autrefois  à  tous  les  peuples  de 
Sibérie  :  il  ell:  donc  permis  aux  Tongou- 
ùs  de  prendre  autant  de  femmes  qu'ils 
veulent ,  mais  il  eil  rare  qu'ils  en  aient 
plus  dq  deux ,  &  il  faut  qu'ils  les  achè- 
tent, comme  je  l'ai  dit  des  Tarares,  Leurs 
dieux  ou  chévikis  font  de  bois  ou  de 
cuivre  :  ils  ont  le  vifage  ditforme  ,  ôc 
ceux  de  cuivre  font  renfermés  dans  des 
cruis  de  cuir ,  de  force  qu'on  ne  voit  le 
métal  que  du  coté  du  vifage.  Pour  fe 
rendre  propices  leurs  chévikis  ,  ou  pour 
leur  témoigner  leur  reconnoijGfànce  , 
quand  la  chalfe  a  été  heureufe  ,  ils  leur 
mettent  fur  la  bouche  un  peu  de  crcme 
ou  de  graide.  Le  foleil  efl  auili  l'objet  de 
leur  vénération  ,  mais  les  chamans  fonc 
leur  recours  dans  les  circonftances  les 
plus  importantes  &  les  plus  difficiles. 
Quand  ils  font  malades  ,  ils  confulteat 
Je  lama  mongolien  ,  3c  ce  bon  prêtre 
faifuTantroccaHon  de  faire  de  nouveaux 
convertis  ;,  rendit  affés  fouvent.  Les  ma- 
ladies des  yeux  font  fréquentes  parmi 
les  Tongoufes  :  la  rougeole  y  ed  com- 
mune &  dangereUiC>  lis  font  fort  unis 
entre  eux  j  Se  fe  p'iaignent  rarement  les 
uns  des  autres  par-devant  les  magiftrars 
ruffes  j  tous  leurs  petits  diiférens  fe  ter- 

Mvj 


27^  Voyage 

minent  entre  eux  feuls.  Us  font  dlvîfesr 
en  familles  ou  tribus ,  defquelles  un  cer- 
tain nombre  eft  fubordonné  à  un  faif- 
fan  5  qui  a  fous  lui  un  choulinga  ,  &  un 
certain  nombre  de  faijfians  a  pour  chef  un 
taicha.  Tous  ces  officiers  font  tongou- 
fes  :  le  gouvernement  rulTe  les  choifit 
ôc  les  paie  pour  veiller  à  l'exécution  de 
fes  commandemens ,  ôc  maintenir  leur 
nation  dans  l'ordre  &  l'obéilTance  :  ils- 
peuvent  décider  les  petits  débats ,  mais 
il  ne  leur  eft  pas  permis  d'infliger  de 
grandes  peines.  Ce  peuple  paroit  content 
du  gouvernement  ruffe.  On  n'entend 
pointparler  de  Tongoufes  qui  aient  paflTé 
céans  la  Mongolie ,  &  l'on  fait  que  les 
Mongoliens  pafleroient  volontiers  fous- 
la  domination  ruffe ,  fi  Ton  vouloit  les 
recevoir.  Nous  trouvâmes  les  Tongou- 
fes fort  officieux  dans  toutes  les  occa- 
fîons  5  &  nous  ne  fûmes  jamais  pbligés- 
envers  aucun  d'eux  à  la  moindre  vio-r 
knce. 


EN    Sibérie;  27^ 


CHAPITRE     XLIL 

Superjlitlons  des  Bratskdins.  Tombeaux^ 
j^pparition. 

NOus  eûmes  durant  le  mois  d'aoûî 
de  fréquens  orages  «3c  de  grands 
tonnerres.  Les  Bratskains  qui  nous  axne- 
nerent  des  chevaux  au  ruiifeau  de  Popé- 
rechma ,  nous  dirent  que  le  diable  écoic 
l'auteur  du  tonnerre ,  &  que  les  animaux 
qui  en  étoient  frappés  ,  éroient  les  victi- 
mes qu'ils  s'immoloit.  Afin  de  lui  com- 
plaire &  de  mériter  fesfa  veui^s ,  ils  élèvent 
un  échaffaud  à  l'endroit  où  l'animal  a  été- 
tué ,  &  le  placent  fur  cet  échaffaud  com- 
me une  offrande  qui  lui  eft  agréable. 

Avant  que  d'arriver  à  Cliibétou- 
eîiadda  ,  nous  vîmes  un  grand  nom- 
bre d'anciens  tombeaux  ,  entourés 
de  pierres  dont  les  plus  grandes  étoient 
du  côté  de  l'orient.  Nous  fîmes  ouvrir 
celui  qui  avoir  le  plus  d'apparence  j  on 
y  trouva  d'abord  à^s  os  de  cheval ,  en- 
fuite  fous  un  li:  de  pierres  très  groifes 
un  fquélette  humain  auquel  il  manquoic 
beaucoup  d  os ,  &  fur- tout  la  tête  enrie* 
re  :  le  haut  de  ces  deux  fquélettes.étoir 


ijt  Voyage 

tourné  vers  rorient.  Dans  quelques  aU-^ 
très  on  ne  trouva,  que  des  os  d'homme  , 
6c  pas  un  feul  os  de  la  tête. 

Je  reviens  aux  Bratskains    :  s'il  ne 
parloienc  pas  mongolien ,  on  les  pren- 
droit  pour  des  Tongoufes.  Ils  nous  fi- 
rent part  d'un  grand  malheur  qu'ils  ve- 
noient  d'éprouver^  la  vieille  forciere, 
grand'mere  de  leur  prince  ,  éroit  paraly- 
tique (5c  ne  pouvoit  plus  fauter  ;  c'étoic 
pour  eux  une   perte   confidérable  ,  cax 
elle  découvroit  les  voleurs  5  elle  faifoit 
retrouver  les  troupeaux  perdus ,  elle  n'a- 
voir pas  feulement  commerce  avec  le  ty- 
ran des  enfers ,  mais  auiîi  avec  l'être  in- 
fini.  Un  jour  ii  lui  révéla  qu'il  devoit 
defcendre  fur  la  terre  ,  &  l'informa  de  la 
montagne  où  il  vouloit  fe  lepofer  ^  elle 
en  avertit  £es  concitoyens  ,  les  inftruiiiç 
du  jour  Rxé  :  ce  grand  jour  étant  venu  , 
ils  fe  rafiemblent  avant  l'aurore  ,  &  elle  , 
marchant  à  leur  tête  leur  tient  les  dif- 
cours  les  plus  capables  d  entretenir  leur 
piété.  Lorfque  les  premiers  rayons  do- 
rèrent le  fommet  de  la  montagne  >  elle 
dit  que  l'inftant  approchoit  >  qu'elle  fen- 
toit  i'imprelTion  divine,  que  ceux  qui 
vouloient  voir  fe  tinrent  près  d'elle  : 
cependant  le  foleil  s'élevant  de  plus  en 
plus ,  il  partoit  du  fommet  de  la  montar 


EN    Sibérie.  î7^ 

gne  des  efpeces  a'cclairs  inconnus  jal- 
qii'alors  aux  Bratskains ,  ils  tombèrent  le 
vifage  contre  terre  ,  &c  la  vieille  pouffant 
des  cris  de  joie  ,  5c  recevant  en  préfenc 
des  zibelines  ,  des  pièces  de  drap  de  de 
foie  revint  u  fa  huae  ,  au  milieu  des 
vœux, des  accbmations,  des  bénédictions 
de  fon  peuple.  Ceci  arriva  quelques 
jours  après  qu'elle  eut  reçu  l'idole  de 
métal  dont  j'ai  déjà  pailé.  Celui  qui  la 
lui  avoit  donnée  ,  apprit  à  quelques 
Bratskains  qu'elle  Tavoit  portée  la  nuit 
fur  la  montagne,  ^'  que  les  éclairs  qu'ils 
avoient  vus ,  n'étoient  que  les  rayons  du 
ioleil ,  réBéchi  par  ce  métal  poli.  La 
connoilTance  de  cette  fourberie  détruifit 
dans  l'efprir  de  quelques-uns  le  crédit  de 
la  forciere  ,  mais  ne  diminua  ni  la  con- 
fiance ni  la  vénération  du  grand  nom- 
bre. Les  Bratskains  nous  entretenant  de 
ces  merveilles  nous  conduifirent  à  Ou- 
dinsk. 

Cette  ville  efl:  fitu^e  fur  la  rivière 
d'Ouda  qui  vient  de  l'orient ,  6c  ck  large 
d'environ  trente  toifes.  Les  habirsns 
font  des  dvoriœnins  ou  nobles,  des  diéri- 
boiares  ,  ou  officiers  fubalrernes  du  gou- 
vernement ,  des  Cofaques ,  des  mar- 
chands ,  des  officiers  de  caravane  ,  des 
canmmi-iéfichnie    ou  Bratskains  iribu- 


18o  Voyage 

taires  mariés  à  des  femmes  ruffes ,  6c 
par  conféquent  chrétiens.  Le  gouverneur 
eft  un  prikachetchik  fubordonné  au  voi- 
vode  de  Sélenghinsk.  Les  environs  font 
très-agréables  j  on  y  voit  de  belles  cam- 
pagnes 5  des  bois ,  des  pacages  gras ,  ar- 
rofés  par  une  rivière  navigable ,  qui 
porte  jufqu'aux  frontières  méridionales 
&:  orientales  de  la  Chine.  Les  maifons 
commodes  qu'on  trouve  a  Oudinsk  font 
un  monument  de  Taifance  de  fes  anciens 
habitans ,  mais  cette  ville  eft  moins  flo- 
riiïante  ,  depuis  qu'on  a  établi  Kiœkta, 
èc  que  les  carava.nes  de  Chine  paffent  à 
Sélenghinsk. 

Le  terroir  eft  favorable  aux  légumes  ^ 
les  vivres  y  font  en  grande  quantité  y  la 
pèche  du  mois  d'août  eft  fi  abondante 
qu'on  peut  vendre  beaucoup  de  poiifon 
èc  s'en  pourvoir  pour  toute  fannée. 
Cette  efpece  de  poilTbn  qui  paiTe  alors  à 
Oudinsk  eft  appeliée  omoule  :  c'eft  un 
poiiïon  blanc  *  qui  n'a  de  commun  avec 
le  hareng  que  l'éclat  de  fes  écailles  ;  il 
refTemble  plutôt  d  la  merluche,  mais- 
il  eft  plus  petit  :  fa  taille  ordmaire  eft: 
d'un  pied ,  cependant  on  en  trouve  dans 

*  QQrego.ius  artedi. 


EN     S    I    B    E    R    T    e.  l^t 

Vîénifei  ôc  le  Tchivir-kcui  ,  golphe  du 
lac  Baical ,  qui  font  longs  de  deux  pieds 
Ôc  plus.  11  y  en  aaulfi  dans  le  îac  Sor  qui 
s*étend  au  fud-oueft  ,  &  communique  par 
deux  canaux  au  lac  Baical  ;  celui-ci  en  eft 
remp!i ,  &  c'eft  de  U  qu'ils  pprrent  pour 
remonter    les    rivières  de  Séienea ,  de 
Tchikoï  &  de  Tcliida ,  d  Ang  re  ,   de 
Bargoufin  ,  le  golphe  de  Tchivirkcui  3c 
le  nnlFeau  de  même  nom.  Ceux  qui  par- 
tent de  la  mer  glaciale  fuivenc  ricn-fei 
jufqu'à  Mang^Téa,  &c  la  Petchora  juf- 
qu'au  fort  Pouftoferskoi   &c  même  au- 
defTus.  îl  y  a  des  habitans  du  tort  Bar- 
goufin  oin  vont  en  pêcher  au  g'^lphe  de 
Tchivirkoui  :  il?  n'y  en  trouvent  qu'en 
oârobre  ,  &c  c'efi:  pour  eux  un  avamap-e  ^ 
on  n'eft  point  alors  obligé  de  les  laler  ;• 
il  fuffit  de  les  laifTer  geler  j  &  on  peut  les 
tranfporter  fans  autre  préparation  ;  on 
les  vend  plus  frais  ,  à  plus  bas  prix  3c 
plus  promptement.  Ce  poiiTon  remonte 
les  rivières  jufqu'à  ce   qu'il   trouve  la 
glace  ;  alors  il  retourne  à  la  mer.  Il  a 
fes  temps  de  repos  &  s'arrête  toujours 
dans  les  courans  les  plus  foibles.  U  eft  ar- 
rivé deux  fois  que  les  omoules  font  reftés 
auprès    de  Bolchaia-faimka ,  de  forte 
que    les    habitans   de  Sélenghinsk    ôc 
d'Oudinsk  furent  obligés  d'aller  les  y 


28l  Voyage 

prendre.  Ils  font  ordinairement  en   (i 

grande    quantité    ouon    en    prend   an 

moins  quatre  mille  par  chaque  coup  de 

filer. 

L'air  eft  très-pur  à  Oudinsk  ,  Se  les 
maladies  y  font  rares.  L'incommodité 
qu'on  y  éprouve  le  plus  ordinairement 
eft  une  efpece  de  panaris  que  1  on  con- 
noît  aufli  à  Sélenghinsk  &  pour  lequel 
on  y  emploie  un  onguent  fait  d'une  once 
de  graille  de  porc  y  une  once  de  réfine  , 
de  verdet  5c  de  vitriol  de  Chypre  ,  de 
chacun  deux  dragmes. 


CHAPITRE    XLIIL 

Changemens  de  la  Sélenga»   Lac  B alcali 
Tempête,  Irkoutsk  &  fcs  environs. 


L 


A  Sélenga  pafToit  il  y  a  dix  ans  à 
Bolchaïa  -  faimka ,  mais  à  préfent 
elle  en  eft  fort  éloignée.  Cette  rivier»e  le 
jette  par  trois  embouchures  dans  le  lac 
Baical  :  le  rivage  méridional  de  ce  lac 
eft  fabîonneux  ;  celui  du  nord  eft  couvert 
de  proffes  pierres,  &  l'on  n'y  peut  ancrer 
que  dans  quatre  endroits ,  mais  on  n'y  en 
trouve  auam  où  l'on  puiffe  être  entier e- 
jnent  à  l'abri  de  la  tempcte.  h^s  deux 


tîves  font  montaeneufes  ôc  ont  de  orands 
rochers  dont  plufieurs  font  tailles  a  pic. 
On  y  voit  de  grands  bois  de  fapins  de  de 
melefes  mêles  de  quelques  bouleaux  : 
celles  du  midi  font  couvertes  de  neige 
pendant  presque  tout  1  été.  On  ne  s'ell 
point  encore  apperçu  qu'il  y  ait  des  ro- 
chers dans  le  lac  même  ;  il  ne  s  y  eft 
hrifé  de  b.uimens  qu'au  rivage  ,  ainli  au- 
cun homme  n'y  a  péri ,  &  li  l'on  y  avoit 
des  batimens  plus  confidérables  ,  on  n'y 
feroit  peut-être  jamais  naufrage.  Ce  lac 
eft  ordinairement  glacé  vers  Noël ,  6c  dé- 
gelé au  commencement  de  mai  :  il  eft 
rare  qu'on  y  navigue  dans  les  quatre 
derniers  mois  de  l'année  qui  font  pref- 
que  toujours  orageux.  Nous  y  arrivantes 
le  i6  feptembre  {  1735  )  ;  le  koid 
étoir  déjà  fi  violent ,  que  nous  étions 
obligés  de  refter  couchés  tour  le  jour.  Un 
vent  impétueux  nous  empêcha  pendanc 
quelques  jours  de  mettre  à  la  voile , 
malgré  les  vœux  que  nos  matelots  fai- 
foient  d  la  fainte  mer  •,  Tun  lui  promet- 
toit  du  pain  ,  l'autre  6qs  copekes ,  5c  ces 
vœux  furent  accom^plis  ,  dès  que  la  voile 
fut  déployée.  Ces  aâ:es  de  piété  ne  nous 
rendirent  favorables  ni  Neprune  m  les 
aquilons  :  il  s'éleva  un  vent  vio- 
lent accompagné  d'une  grande    phiie. 


1^4  V    O    Y    A    G    B 

Nous  fumes  r-:pou{rés  à  imQ  lieue  ^  cîe--' 
mie  en  arrière  ,  Se  ce  hit  avec  peine  que 
nous  atteignîmes  une  eipece  de  havre. 
L'équipage  des  bâdmens   qui  s'y  réfu- 
gient, plante  fur  le   rivage   une  croix 
de  bois  ,  fur  laquelle  les  principaux  ma- 
telots ou  pallagi-rs  écrivent  leur  nom  , 
avec  le  temps  de  leur  arrivée  ,  la  durée 
de  leur  féjour ,  ôc  les  principales  circon- 
fiances  qui  les  ont  obligés  d  y  relâcher. 
Nous  arrivâmes  à  celui-ci  par  une  nuit 
très  noire.    Peu  de  temps  après  le  cable 
d'une   des  ancres  que  nous  avions  jet- 
tées ,  calTa  ,  notre  féconde  ancre  perdit 
fond  ,  &  le  bâtiment  fut  en  grand  dan- 
ger d'être  repouffé  dans  le  lac.  M.  Mul- 
1er  &c  moi  nous  orîmes  terre  avec  le  ca- 
not, &  tandis  que  notre  équipage  tra- 
vailloit  à  rapprocher  du  bord  le  bâti- 
ment ,   nous  nous  finies  une  hutte  le 
mieux  qu'il  nous  fut  poffible.  Nous  fîmes 
faire  du  feu  de  nous  couchâmes  fur  les 
pierres  dont  le  rivage  efl  pavé  :  le  len- 
demain la  tempête  duroit  encore  ,  mais 
nos  bâtimens  étoient  au  rivage  ,  Se  notre 
ancre  avoir  été  repêchée.  Vers  le  foir  le 
vent  s'appaifa  Se  le  ciel  devint  ferein  : 
nous  partîmes  aufTi-tot  de  parvînmes  en 
peu  de  temps  a  l'embouchure  de  l'An- 
gare.  Le  courant  y  eft  rapide ,  le  pailâ- 


1  îT  Sibérie.  2^5 
?;e  étrcir ,  rempli  de  rochers  ëc  dange- 
reux f^ns  un  bon  pilote.  Nous  remonrà- 
mes  cette  rivière  dont  le  cours  eft  par- 
tout rapide  ,  Ôc  nous  arrivâmes  à  Ia- 
koutsk. 

Cette  ville  fut  établie  vers   kj^i    : 
c'eft  après  Tobolsk  &  Tomsk  une  des 
plus  confidérables  &  des  plus  grandes  de 
la    Sibérie.    Elle    eft    fituée   dans    une 
belle  plaine  fur  la  rive  orientale  de  l'An- 
gare,   ^entourée,   comme   les  autres 
villes  de  ce  pays,  de  paUlfades  difpofées 
en  quarré ,  de  foflcs  &  de  chevaux  de 
frife  ,  excepté  du  coté  de  la  rivière  :  en 
dedans  de  ce  retranchement  on  a  con- 
ftruit  quatorze  petites  redoutes.  La  cita- 
delle eft  fur  le  bord  de  l'An^are  ,    les 
rernparts  font  de  bois ,  &  elle  a  quatre- 
vii^gt-dix  toifes  de  longueur  fur  foixante- 
dix  de  largeur.  11  y  a  dans  la  ville  neuf 
cents  trente-neuf  maifonsbien  bâties  en 
bois  ,  &  plufieurs  édifices  publics.  Les 
Irkourskains  font  marchands,  flouchi^ 
vies  ,  dvonœnins  ,    ou  diéti  -  boiares  : 
leur  gerre  de  vie  eft  femblable  â  celui 
de  piefque  tous  les   Sibériens  ^  ils  ai- 
mant â  l'excès  l'oiiiveté  ,  le  vin  &c  les 
femmes. 

L'autorité  du  commandant  de  cetre 
yille  s'éiend  fur  toute  la  province  j  les 


iS(>  Voyage 

voivo  Jes  de  Sélenghinsk  ,  Nerrchinsk  y 
Uimsk  &  Iakoutsk  ,  &  les  commandans 
d'Okhotsk  &  de  Kamtchatka  lui  font 
fubordonnés.  Ses  revenus  font  beaucoup 
plus  confîdérables  que  ceux  du  gouver- 
neur de  Tobolsk  aux  ordres  duquel  il 
eft  :  je  crois  qu'on  peut  eftimer  fes  émo- 
lumens  annuels  à  plus  de  cent  quatte- 
vingt  mille  livres. 

Irkoutsk  a  aulli  un  évcque  ,  qui  juf- 
qu'à  préfent  a  fait  fa  rélidence  en  un 
couvent  iitué  fur  l'Angare  à  une  lieue 
de  la  ville ,  mais  on  dit  que  dans  l'été 
de  1 73  <j  on  lui  bâtira  dans  la  ville  même 
un  palais  épifcopal.  C'eft  de  lui  que 
relèvent  tous  les  établilTemens  fpiri- 
tuels  ^  tous  les  eccléliaftiques  de  la 
province. 

Les  principales  rues  font  munies  de 
chevaux  de  frife ,  &  on  y  fait  pendant  la 
nuit  Aqs  rondes  &  des  patrouilles  \  mais 
ni  cette  police  >  ni  les  ordres  donnés  dans 
tout  l'empire  ruffe  ,  n'empêchent  point 
que  la  plupart  des  cabarets  ne  foient 
remplis  toutes  les  nuits.  Les  environs  de 
la  ville  font  agréables  ,  &  quoiqu'ils 
foient  montagneux  ,  il  y  a  de  bons 
pâturages  fur  la  rive  occidentale  de  la 
rivière.  On  n'y  cultive  aucun  bled  : 
les  grains  qu'on  y  confamme  font  ap- 


t  N  Sibérie.  z^f 
jTDrtés  des  plaines  voilines  de  i'Angare  , 
du  teiTicoire  dllimsk  Ôc  des  villages 
de  rirkouc  de  du  Konda.  Le  gibier 
y  efl:  zfCés  abondant  j  il  confilte  ea 
clans  5  cerfs ,  fangliers  ,  chevreuils  ,  coqs 
de  bruyère  ,  perdrix  ,  francolins.  La  ri- 
vière a  peu  de  poilïon  ,  mais  outre  que  le 
lac  Baical  en  fournit  en  abondance  ,  on 
apporte  tant  d'omoulesde  la  ville  d'Où- 
dinsk  3c  des  bourgs  &c  villages  de  la  Sé- 
lenga  ,  que  le  peuple  peut  s'en  nourrir  à 
bas  prix.  Depuis  que  les  Chinois  achè- 
tent moins  de  bétail,  le  prix  de  la 
viande  a  bailfé  de  plus  de  moitié  ; 
l'hiver  dernier  la  livre  de  bœuf  coutoic 
quatre  fous;  cette  année  (  1735  )  elle 
coûte  un  peu  plus  d'un  fou  ilx  deniers. 
Les  marchandifes  étrangères  n'y  coûtent 
pas  beaucoup  plus  cher  qu'à  Mofcou , 
Péterbourg  &  Kiœkta  ;  le  commerce  de 
Chine  en  eft  la  caufe.  Il  n'y  a  point 
de  ville  rufTe  de  laquelle  il  ne  vienne 
ici  quelques  marchands  avec  des  draps 
fins  5  dùs  velours  étrangers ,  des  fucres  , 
dts  épiceries  ;ils  arrivent  aii  commence- 
ment &  dans  le  cours  de  l'hiver  ,  ôc  com- 
mercent avec  les  Chinois  pendant  cette 
faifon.  Dès  que  les  glaces  commencent  i 
fondre  ,  ils  font  obligés  de  partir  &  d'a- 
mair^r  ime  certaine  Ipirime  en  monnoie 


iS8  V    O    Y    A    G    E 

du  pays  pour  payer  les  droits  &  leurs  ba- 
teiitrs  :  alors  iis  donnent    fouvent  les 
niarchandifes  qui  leur  reftent  pour  un 
prix  plus  bas  que  celui  de  Mofcou  ou 
de  Péterbourg  :  cependant  il  y  en  a  qui 
portent  ces  marchandifes  à  Irkoutsk,  dc 
ceux  qui  prennent  ce  parti  font  un  long 
voyage.  Ils  partent  au  printemps  pour  le 
rendre  à  la  foire  de  Makariev  qui  fe  tienc 
en  été.  Là  ils  échangent  leurs  marchan- 
difes pour  celles  qui  ont  le  plus  de  cours 
à  la  foire  d'Irbit ,  où  ils  arrivent  pendant 
l'été.    Ici  leurs  vues  fe  dirigent  vers  le 
commerce  de  Chine ,  Se  lorfqu'ils  n'ont 
pu  tout  débiter  ,  ils  portent  ce  qui  leur 
refte  à  Tobolsk.  Ils  en  partent  au  prin- 
temps pour  voyager  dans  toute  la  Sibé- 
rie 5  reviennent  en  automne  de  au  com- 
mencement de  l'hiver,  vont  enfuite  à 
Kiœkta  ,  puis  au  printemps  à  Irkoutsk 
ôc  à  cent  cinquante  lieues  au-delà  ,  re- 
tournent en  traîneau  à  Kiœkta  ,  revien- 
nent à  Irkoutsk  ,  font    en  automne   à 
Tobolsk  5  paflent  pendant  l'hiver  Se  l'été 
fuivant  aux  foires  d'Irbit  Se  de  Maka- 
riev 5  Se  reviennent  dans  leur  ville  après 
quatre  ans  Se  demi  d'ablence.  Avec  un. 
peu  de  bonheur  Se  d'intelligence  ,  ils 
peuvent  gagner  dans  ce  voyage  trois  cents 
pour  cent. 


EN       S    t     B    S  R  T  S.  285 

Le  fort  Tonkinskoi  lîtiié  fur  les  rives 
de  rirkoutsk:,ell:  à  cinquante<3c  un  degrés 
quinze  minutes  de  latitude.  On  rencon- 
tre aux  environs  une  efpece  de  Tarares 
idolâtres  qui  fe  nomment  Soietes ,  ôc 
qui  parlent  la  même  langue  que  les 
Tarâtes  de  Ktrafnoiark.  Les  bords  de 
rirkoutsk  font  habités  par  des  Boure- 
tes  5  peuple  mifcrable.  Il  y  a  entre  Ir- 
koutsk  Se  Tonkinsk  un  rocher  nom- 
mé Chamanskoï  ou  Sorcier  :  les  Bou- 
reres  en  ont  peur,  ainii  que  de  la 
plupart  des  hautes  montagnes ,  ôc  au- 
cun d'eux  n'ofe  en  approcher. 

Aux  environs  dlrkoutsk,  il  y  a  trois 
endroits  où  l'on  diftille  de  leau-de- 
vie  de  grain  qui  n'efr  pas  plus  forte  que 
celle  de  lait.  Dans  le  premier  ,  il  y  a 
huit  alembics  ;  dans  le  fécond  ,  cin- 
quante-trois ;  dans  letroifieme,  foixan- 
ce.^  Autrefois  ces  brafferies  apparte- 
noient  à  des  particuliers  qui  délivroient 
Iqs  eaux-de-vie  au  gouvernement  pour 
un  certain  prix,  mais  les  chancelleries  , 
les  voivodes ,  &  les  bralFeurs  gacrnoienc 
immenfement  à  ce  trahc ,  de  le  peuple 
y  perdoit  .  beaucoup  ;  l'eau  -  de  - 
vie  lui  coùtoit  fouvent  une  fois  plus 
qu'elle^  n'auroit  du.  Sa  Majefté  Impé- 
riale s  en  eft  chargée  :  le  confeil  ache- 
Tome  L  N 


IpO  V    O    Y    AGE 

te  les  eaux-de-  vie  diredement  Se  à  j'iif- 
te  prix  ,  de  les  fait  eiifuite  diftribuer 
en  détail  aux  cabarets.  Avec  un  peu 
d'induftrie  on  poiirroit  faire  en  forte 
qu  elles  coutaffent  moitié  moins  encore  ; 
il  faudroit  don'ier  avec  plus  d'art  la 
chaleur  nécefTaire  à  la  fermentation  , 
Ôc  empêcher  avec  plus  de  fom ,  l  eva- 
poration  des  efprits  ;  mais  lorfqu'on 
fait  aux  ouvriers  ces  repréfentations  , 
ils  difent  qu'ils  veulent  faire  comme 
ont  fait  leurs  pères. 

On  célèbre  à  Irkoutsk  les  fêtes  de 
Noël  comme  dans  toutes  les  autres  villes 
de  la  Sibérie.  Depuis  Noël  jufques  aux 
Rois  ,  il  eft  difficile  d'y  trouver  un  hom- 
me  qui  ne  foit  pis  ivre,  'tout  travail 
eft  fufpendu  ,  des  troupes  de  mafques 
courent  les  rues  pour  amufer  le  peu- 
ple par  des  folies  ,  &  gagner  quelque 
argent  pour  s*enivrer  :  on  diroit  qu'ils 
célèbrent  la  fête  du  diable  ,  plutôt  que 
celle  de  Dieu  ,  Se  cette  conduite  eft 
peu  édifiante  pour  les  Sibériens  idolâ- 
tres. Vers  ce  temps  il  règne  parmi  les  H 
Irkoutskains  une  fièvre  chaude  ,  qui  dès  I 
le  fécond  Se  le  troifiéme  jour  donne  m 
le  délire ,  Se  finit  le  quatorzième  par 
un  délire  terrible.  Après  cette  premier^ 
attaque  ,  la  convalefcence  eft  de  cin^ 


î  N     Sibérie.  i^j 

ou^  fix  femaines.  Vers  Ja  lemaine  qui 
précède  le  carême  ,  ils  ont  un  nouvel 
accès  ,  donc  ils  ne  fe  rérablifîenr  quô 
dans  huit  jours  ;  enfuire  cette  mala- 
die leur  revient  périodiquemenr  au  prin- 
temps, vers  ks  fctes  de  paques  *:  alors 
elle  a  un  peu  plus  de  malignité  à  caufe 
des  jeunes  préccdens ,  &  fe  termine  le 
feptiéme  jour  ^  mais  la  convalefcence  eft 
très  longue.  Cette  lîevre  chaude  me 
paroît^être  une  efpece  particulière  qui 
de  mcme  que  l'épilep/îe,  a  Tes  re- 
tours périodiques  ,  &  ne  le  termine 
qu'avec  la  vie. 


CHAPITRE     XL  IV, 

FonderU  de  fer.  Salines,  Offrande  des 
Bratskaïns.  Conquête  de  leur  pays. 
Rivière  d'Angare.    Pêche   /inguliere\ 

LE  voyage  de  Kamtchatka  avoic  fait 
érablir  une  fonderie  de  fer  fur 
le  ruifleau  de  Telme  à  demi -lieue 
de  TAngare,  mais  n'ayant  pas  réufîî 
comme  on  ledefiroit,  on  labandonnt 
dès  l'automne  de  1754.  La  montagne 
d'où  ion  tiroit  le  minerai ,  ell:  à  plus 
de  vingt  lieues  de  diûrance  de  la  fon^ 

Nij 


i9-'2^  Voyage 

<ie:ie.  Depuis  un  temps  infini ,  les  B  Yzts-^ 
kains  de  cette  contrée  tirent  de  la  m  inedu 
même  endroit  &  la  fondent.  Il  y  a  en- 
viron vingt  ans  que  les  RufTes  des  en- 
virons en  tirent  auiîî ,  6c  ils  ont  du  fet* 
çn  abondance,  La  montagne  eft  cou- 
verte d'un  lit  dç  terre  qui  a  deux  pieds 
d'épaiffeur  :  fous  ce  Jit  on  trouve  un 
roc  parfemé  de  filons  qui  ont  depuis 
quatre  jufqu'à  fepttoifesde  prof  ndeur. 
La  mine  eft  ordinairement  une  argille 
jaune  ,  remplie  de  riches  couches  bru- 
nes ,  Se  de  petits  grains  ronds  ôc  gros 
comme  des  pois;  elle  devient  rouge 
au  grillage  ,  êc  donne  le  quart  ,  le  tiers 
Se  quelquefois  la  moitié  de  fer. 

A  deux  lieues  au-delFous  de  la  fon- 
derie 5  dans  une  île  de  TAngare ,  il  y 
a  deux  fources  falées  ,  qui  ont  fait  éta- 
fclir  deux  falines  ;  elles  font  C}  abon- 
dantes qu'elles  fourniffent  de  fel  une 
partie  du  territoire  d'Ilimsk-  Se  toute  la 
partie  de  celui  d'Irkoutsk  ,  laquelle  eft 
cn-deça  du  lac  Baikal. 

Les  payfans  de  cette  contrée  vivent 
affes  bien.  Au  printemps  de  1755  une 
épidémie  fit  mourir  la  plus  grande  par- 
tie de  leurs  bêtes  à  cornes.  Cette  mê- 
me année  ,  le  feigle  ôc  le  bled  d'été 
réuiîirent   bienj   il  n'en  fuç  pas  ainfi 


t  N    Sibérie.  2^5 

3u  chanvre  &  de  l'orge ,  &  il  y  avoic 
cinq  ans  qu'une  grande  féchereire  dé- 
truifoic  tous  les  grains.  Mais  les  calami- 
tés que  ces  payfans  redoutent  le  plus, 
font  les  vifites  de  leur  prikachetchiks, 
qui  n'habitent  qu'à   demi-lieue. 

Il  y  a  quelques  années  que  l'on  trou- 
va une  mine  de  fer  près  dufortBrats- 
koï  fur  la  rive  orientale  de  TOka  j  cette 
découverte  a  fait  établir  un  grand  nom- 
bre de  petits  fourneaux  qui  tont  la  ri- 
chelTe  de  quelques  habitans  de  ce  can- 
ton. Il  y  règne  une  coutume  qui  mé- 
rite d'être  remarquée  :  la  plupart  des 
villages  y  ont  plufieurs  dénominations, 
à  la  mort  du  payfan  dont  un  village 
portoit  le  nom  ,  il  reçoit  celui  d'un 
autre.  Les  Bratskains  que  nous  trouvâ- 
mes ici  ,  n'étant  pas  aufîi  riches  en  bef- 
tiaux  5  que  ceux  au-delà  du  lac  Baikal  , 
fe  font  baptifer  en  plus  grand  nom- 
bre j  c'eft  la  mifete  feule  qui  en- 
gage tous  les  Sibériens  à  recevoir  le 
baptême.  Ces  Bratskams  nouveaux  con- 
vertis ont  commencé  àcultiver  les  en- 
virons du  fort  Balaganskoï.  Les  autres 
qui  font  fimplement  polythéifces  ôc  non 
pas  idolâtres  comme  ceux  d'au-delà  du 
lac ,  révèrent  deux  divinités ,  qui  font 
le  ciel    de  le    diable  :   leurs    forciers 

N  iij 


a<)4  V   O    Y    A    G    1 

leur    apprennent  â  laquelle  en  certains 
cas   ils  doivent  faire  des  offrandes.  En 
général ,  ils  en  font  au  ciel  pour  l'ho- 
norer ,  ôc  au  diable ,  pour  l'engager  à 
détourner  d'eux  quelque  mal  :  celles-là 
fe  palfent  toujours  en  plein  air.  Elles 
conliftent  a  manger  toute  la  chair  d'un 
animal  >  &  en  placer  fur  un  échafaud 
le  fquélerte  &  la  peau.  Ils  attachent  oi*- 
dinairemenr  une  corde  à  deux  perches 
plantées  près  de  tex  voto  ,  &  y  fufpen- 
Hent  \qs  morceaux    de     drap  ,   ou  les 
peaux  d  animal ,  que  le  forcier  a  pref- 
crits.  Ils  fe  fervent  aulîî  de  leur  eau- 
de  vie  de  lait  dans  la  plûpart.des  offran- 
des   d'été  :  le  chamane   en    jette    un 
peu  en  Tair ,  &  boit  le  refte  avec  les 
affiftans.  Le  facrifice  en   l'honneur  du 
diable  fe  fait  toujours  dans  une  hutte  : 
le  fquélette  de  la  viétime  eft  placé  fur 
un  échaufaud ,   mais  la  peau  eft  rcfer- 
vée  pour  un  meilleur  ufage  ,  5c  le  cha- 
mane   fait  fa  harangue  dans  la  hutte 
du  côté  de  loccident.  Lorfqu'iloffredu 
brandevin  ,  il  en  jette  un  peu  vers  l'oc- 
cident 3  &  boit  le  refte  avec  ceux  qui 
croient  à  ks  fortiléges  :  enfuite  il  inf- 
truit  celui  qui  Ta  confulté ,  de  ce  qu'il 
doit  offrir  5  outre  la  vidime  &  le  bran- 
devin  ,  foit  ea  morceaux  de  drap  j  foit 


î   N      S    I   B    E   R   I  f .  î$>  J 

tn  pelleteries.  Le  Eracskain  les  met  fi- 
dèlement enfemble,  les  entoure  de 
drap  ,  ôc  les  fufpend  dans  fa  hutte 
du  côté  de  loccident.  Us  ont  une  gran- 
de idée  du  pouvoir  de  leurs  chamanes, 
&:  croient  qu'ils  peuvent  pendant  leur 
vie  &  même  après  la  mort  leur  fair^ 
avec  le  fecours  du  diable  toutes  fortes 
de  maux.  Us  s'imaginent  qvà  les  cha- 
manes morts  viennent  les  tourmenter 
durant  leur  fommeil ,  &  les  menacer 
dune  mort  violente.  Lorfqu'ils  ont  eu 
ces  terribles  rêves ,  ils  fe  rendent  au 
tombeau  où  le  Chamane  eft  enterré 
avec  tour  fon  appareil  de  forcier,  ÔC 
tâchent  derappaifer  par  le  facrifice  d'un 
animal  qu'un  chamane  encore  vivant 
doit  avoir  prefcrit.  On  mange  cette 
vidime  ainfi  que  les  autres,  ôc  le 
fquélette  eft  placé  fur  le  tombeau.  Les 
Bratskains  enterrent  fouvent  avec  un 
mort  le  meilleur  de  fes  chevaux ,  mais 
ce  n'eft  toutefois  qu'après  avoir  man- 
gé le  cheva,!,  3c  cet  honneur  n'appar- 
tient qu'aux  bratskains  riches.  Ils  occu- 
poient  autrefois  les  environs  du  fort 
lendinnskoï,  qui  ne  fut  même  établi 
qu'afinde  les  obliger  plus  facilement  à 
payer  le  tribut,  mais  ils  les  ont  abandon- 
nés, &  la  plupart  des  Tongoufes  qui 

Niv 


i^^  y   O   Y    A    G   I 

erroient  dans  ce  canton,  étant  morts  5 
ce  fort  n'eft  d'aucune  utilité. 

Avant  que  le  voivode  Pachkov  en- 
trât dans  le  pays  des  Brarskains ,  il  en- 
voya (i)  cent  cinq  S^ouchivies  fous  la 
conduite  du  finboiardDounajev.lls  can- 
tonnèrent auprès  de    la  grinde    chute 
d'eau  nommée  padou  1 ,   &c  Dounaiev 
remonta  avec  cinquante  hommes  l'An- 
gare  &  l'Oka ,  jufqu'au  petit  ruifTeau 
qui  eft  à  demie  -  lieu  au-deiTus  de  l'en- 
droit où  rOka fe  part.^ge  en  deux  bras, 
6r  qui  porte  encore  aujourd'hui  le  nom 
de  Dounaieva.    Il    fut  attaqué  par  les 
Bouretes ,  &    accablé  par    le  nombre 
il  périt  avec  toute  fa  troupe.  Les    au- 
tres Slouchivies  apnt  appris  fa  défaite , 
allèrent  au  bras  fupérieur  de  l'Oka ,  &t 
y  bâtirent  un  fort  a  demi-lieue  audef- 
fus  de  l'embouchure  de  cette   rivière. 
Les  Bratskains  promirent  de  payer  le 
tribut ,  s'ils  le  vouloient  recevoir  dans 
une  grande  île  qui  étoit    voiiine.    Les 
Slouchivies  s'y  rendirent ,  Se  furent  re- 
çus d'une  manière  qui  ne  leur  annon- 
çoit     que     paix    &     plaiiir    :    l'eau- 
de-vie  de  lait   fur-tout  leur  fut  prodi- 

(i)  En  i6ji. 


IN      S  I  B   E   P.   I   E.  297 

guée  ,  mais  la  demande  du  tribut  fut 
pour  les  Bratskains  un  flgnal  d'attaque. 
La  plupart  des  Slouchivies  furent  égor- 
gés 5  ceux  qui  fuyoient  furent  tués  dans 
le  petit  bras  de  l'Oka  qu'ils  pafToient 
à  la  nage ,  &  qui  depuis  ce  temps  , 
eft  nommé  le  bras  fanglant.  Trois  an- 
nées après  cette  adion ,  Pachkov  en- 
tra dans  leur  pays ,  fit  conftruire  plu- 
fieurs  forts ,  fe  comporta  avec  plus  de 
prudence  que  n'avoient fait  fes  prédccef- 
feurs  5  &:  parvint  à  foumettre  toute  la 
nation.  Le  fort  Bratskoi  eft  un  de  ceux 
que  ce  voivode  fit  conftruire.  Lorfque 
nous  y  pafsâmes  ,  nous  eûmes  beau  - 
coup  de  peine  à  engager  les  habi- 
tans  à  nous  vendre  des  vivres  j  cepen- 
dant ils  ont  tant  de  beftiaux  qu'ils  s'en 
nourrirent,  eux  &  la  ville  d'Ilimsk. 
LesTongoufes  qui  occupent  les  environs 
de  ce  fort,  n*ont  point  de  troupeaux  ^ 
ils  vivent  dans  les  bois  ,  font  très  mi- 
férables ,  &  plufieurs  n*ont  pas  feu- 
lement un  rené  pour  aller  a  la  chafle. 
Nous  vîmes  un  de  leurs  chamans  ,  qui 
étoit  vieux  Oc  célèbre.  Ses  habits  étoient 
un  peu  différens  de  ceux  que  nous  avions 
y  us  jufqu'alors  :  fa  robe  étoit  de  cuir 
ordinaire  &  couverte  de  ferrailles  mtlées 
{de  peaux  d'ihis ,  de  belette  6c  d'écu- 

Nv 


l^S  V    O    Y    A     G    I 

reuil ,  mais  il  avoir  un  tablier  de  peaiî , 
fur  lequel  on  voyoit  entre  autres  chofes 
des  plaques  de  fer ,  dont  les  élévations 
Se  les  creux  les  rendoient  femblables  à 
des  vifages.  Tous  fes  habits  étoient  gar- 
nis de  courroies  de  cuir  couvertes  de 
ferrailles  ôc  terminées  par  cinq  griffes 
de  fer.  Son  bonnet  avoit  àuiîi  quelque 
chofe  de  particulier ,  mais  il  étoit  mal- 
heureufement  tombé  dans  le  feu,  &  le 
diable  ne  lui  avoit  point  encore  fair  la  fa- 
veur de  lui  en  donner  un  autre.  Son 
tambour  étant  vu  de  loin  ,  paroifToit 
ovale  5  mais  il  avoit  en  effet  cinq  côtés , 
ôc  cette  difformité  venoit  fans  doute  de 
Tartifte  qui  l'avoit  fait.  Il  fitdevant  nous 
les  fauts  ordinaires  en  criant  8c  contrefai- 
sant k  bœuf  5  le  loup,  le  lion  ,  l'ours  ,  le 
chien  >  &  nous  apprit  que  les  diables 
reirembloient  aux  hommes ,  qu'ils 
étoient  nucls  ,  &  n'avoient  ni  poil , 
ni  griffes ,  ni  queue.  Sur  le  bras  in- 
férieur de  rOka  ,  à  un  quart  de  lieue 
^u  foît  Bratskoï,  nous  vîmes  une  braf- 
ferie  de  brandevin  ,  qui  n'a  que  fix 
alembics  &  deux  tonnes  pour  la  fer- 
mentation. 

L'Angara  a  plujfîeurs  chiites*,  dont 
quelques-unes  font  dangereufes ,  mais 
en  a  des  bateliers  qui  les  connoiiTenr 
bien ,    &    dont  l'expérience   diminue 


EN  Sibérie.  i^^ 
beaiicîoup  le  nombie  des  accidens  fiinef- 
tes  ,  qui  fans  leur  fecours  y  feroient  fré- 
quens.Cependanccetre  rivière  eft  très  uti- 
le aux  Sibériens ,  en  ce  qu'elle  communi- 
que au  lac  Baical  &  à  l'iénifei  :  on  peut 
aller  par  eau  de  Tobolsk  à  Sélenghinsk , 
excepté  un  trajet  par  terre  d'une  ving- 
taine de  lieues ,  entre  l'iénifei  &  la 
Ket.  L'Angare  a  de  belles  îles  cou- 
vertes de  fapins,  &  quoique  (es  rives 
foient  montagneufes ,  on  y  voit  beau- 
coup de  champs  très  fertiles,  &:  de 
grands  bois  de  fapins.  On  y  trouve 
beaucoup  de  coquillages  qui  renfer- 
ment quelquefois  des  perles  ,  &  l'on 
prétend  qu'il  y  avoir  autrefois  une  pê- 
cherie de  perles  au-deiTous  du  fortErars- 
koi.  Au-delà  du  lieu  où  cette  rivière 
fe  joint  à  l'Ilim ,  elle  prend  le  nom 
de  Tongouska  ,  &  commence  à  être  (î 
abondante  en  edurgeons  ,  que  les  habi- 
tans  qui  en  font  voifins  peuvent  en 
avoir  toute  l'année,  Se  en  vendre  une 
aiïes  grande  quantité  dans  le  gouverne- 
ment d'IUmsk,  d'iénifeisk,  &  d'Ir- 
koutsk.  Le  temps  le  plus  favorable  i 
la  pkhe  eft  lorfque  la  rivière  eft  gla- 
cce,alors  on  ne  prend  point  le  poifton  en 
vie,  mais  on  le  tue.  On  fait  ufage  à  cet 
effet  dune  perche    de  quatre  a    cinq 

Kvj 


Î500  V   O    Y    A   (î  E 

toifes  5  à  rextrémité  de  laquelle  on  met 
un  fer  qui  a  deux  branches  courbes  > 
rondes ,  longues  de  deux  pouces ,  3c 
dont  les  pointes  font  éloignées  l'une  de 
l'autre  environ  d'un  demi  -  pied  ;  il 
fort  d'entre  les  deux  branches  un  bout 
de  fer  large  de  trois  lignes ,  à  rextré- 
mité duquel  il  y  a  une  efpece  de  cloa 
pointu  qui  paroît  deftiné  à  affermir  le 
lien  avec  lequel  on  affujetit  cette  ar- 
mure au  bout  de  la  perche.  Lorfque  l'on 
veut  pèvher,  on  cafle  la  giace ,  on 
mer  'a  perche  dans  le  trou;  le  fer  en  bas, 
&  comme  elle  eft  longue  &  pefante,, 
on  11  ramue  avec  des  fourches  de  bois. 
qui  y  font  attachées.  Lorfqu'on  a  trouvé 
le  fond  on  cherche  s'il  y  a  despoif- 
fons  dans  cet  endroit  ;  (i  Ton  n'en  trou- 
ve point,  on  en  fonde  un  autre  de  la 
même  manière.  Dès  qu'on  en  a  rencon- 
tté ,  on  cherche  dans  l'étendue  qu'ils  oc- 
cupent l'endroit  le  plus  bas  à  l'égard 
du  courant;  on  y  plonge  le  fer.  Se  le 
poiiTbn  fe  j  ;tte  de  lui  même  entrele^deux 
branches  fouvent  deux  à  deux  ;.  quel- 
quefois il  eft  trop  gros  pour  y  paSer  ^ 
éc  il  faut  les  écarter.  Dès  qu'il  y  eft» 
il  fait  pour  fe  dégager  des  efforts  qui 
l'enferrent  de  plus  en  plus  ,  &  aver^ 
tiffeat  qu'il     eft   pris:  :     le    pêcheuc 


EN  Sibérie.  501 
le  tire  auffi-tât ,  remet  fa  perche  au 
même  endroit  ,  &  prefque  tous  les 
poiflons  y  vienîient  l'un  après  l'autre» 
11  répète  l'opération  jufqu'à  ce  qu'il  n'en 
prenne  plus,  alors  il  va  un  peu  plus  haut 
ou  plus  bas  félon  le  courant ,  &:  non 
pas  félon  la  largeur  de  la  rivière.  Lorf- 
que  ceux  qui  reftent  font  épouvantés 
&  vont  chercher  un  autre  afyLe  ,  il  les 
pourfuit  jufqu'à  ce  qu'il  en  ait  rendu  le 
nombre  Ci  petit,  qu'il  ne  mérite  pas 
la  peine  de  pourfuivre  la  pèche.  On 
prend  de  cette  manière  depuis  cent 
jufqu'à  deux  cens  eRurgeons  ;  mais  lorf- 
qu'on  n  a  pas  eu  l'attention  de  com- 
mencer {>ar  l'endroit  le  plus  bas  qu'ils 
occupent ,  la  pêche  eft  moins  abon- 
dante :  on  ne  peut  en  prendre  aucun 
fans  qu'il  répande  du  fang ,  ceux  qui 
font  pins  bas  s'en  apperçevant  pren- 
nent la  fuite  5  les  autres  fuivenr  leur 
exemple.  On  trouve  fouvent  au  même 
lieu  depuis  deux  cent  jufqu'à  mille 
poilTons.  Dès  que  la  rivière  eft  gelée  , 
ils  fe  rafTcmblert  &  choifilfent  pour 
leur  quartier  d'hiver  l'endroit  le  plus 
profond  de  la  rivière  >  peut-être  com- 
me le  plus  sûr  j  mais  ce  niême  inf- 
tinâ:  inftruit  les  pêcheurs  de  leur  afyle*. 
Durant  l'hivtr  ^  lorfque  les  glaçons  ac- 


3©i  Voyage 

cumulés  forment  une  couche  épailTè 
au  moins  d'une  toife  ,  cette  pêche  n'eft 
plus  praticable.  On  n*a  point  encore  vu 
d'efturgeon  dans  la  rivière  d'Angare ,  6c 
1  on  n'en  prend  dans  la  Tongouska  que 
depuis  l'embouchure  d'Iiimsk ,  jufqu'à 
la  chute  d'Aplinski. 

Les  environs  de  Kéchimskaïa  font 
fertiles.  Se  les  habitans  de  ce  village 
ont  des  vivres  en  abondance.  Les  ani- 
maux les  plus  communs  de  ce  canton  , 
font  le  goulu  ôc  le  renard  qui  don- 
nent tous  Içs  deux  de  belles  fourures  , 
mais  la  plupart  des  renards  font  rou- 
ges. On  les  prend  en  mettant  dans 
les  bois  des  morceaux  de  viande  fur 
lefquels  on  répand  un  peu  de  fublimé  : 
dès  qu'il  en  ont  mangé  ,  ils  vont  mou- 
rir à  dix  ou  douze  pas  ,  mais  on  dit 
qu'ils  mangent  quelquefois  la  viande  & 
ne  touchent  pas  au  poifon.  Les  peaux 
de  renard  pris  de  cette  manière  font 
aufli  bonnes  ,  Se  les  poils  y  tiennent  auf- 
/î  ferme  que  s'ils  avoient  été  tués  à  coups 
de  fu(îl. 

Depuis  Anamirskaïa  jufqu  a  Uimsk  , 
le  chemin  porte  le  nom  de  volok  ,  qui 
/ignifie  un  territoire  compris  entre  deux 
rivières ,  ou  un  chemin  peu  pratiqué 
qui  traverfe  des  bois  :  celui-ci  eft  cou-» 


IN    Sibérie.       jof 

vert  de  melefes ,  de  cèdres  ,  de  pins  > 
de  fapins  communs ,  de  fapins  blancs  » 
de  bouleaux  ,  de  peupliers.  Le  chemin 
ctoic  fort  étroit  ôc  couvert  de  neige  ; 
nous  y  trouvâmes  les  traces  de  quel- 
ques Tongoufes  qui  étoient  à  la  chalFe 
des  écureuils  :  ils  portent  alors  desli- 
chi  ou  patins  fort  larges  par-defTous  , 
de  forte  qu'ils  n'enfoncent  point 
dans  la  neige.  On  trouve  dans 
cette  forêt  une  grande  quantité  d'her- 
mines ,  de  renards  ,  de  renés  ,  d'élans  , 
d  ours  &  de  mufcs. 


CHAPITRE    XLV. 

Tongoufes  d'ilimsk.    îhmsk. 

L  Es  bois  des  environs  d'IIimsk  font 
habites  par  d^^  Tongoufes  :  il 
eft  rare  de  trouver  dans  le  même 
lieu  plus  de  cinq  huttes  ;' elles  font 
compofées  d'un  grand  nombre  de  lon- 
gues perches  difpofées  en  rond  ,  liées 
enfemble  par  le  haut ,  &  couvertes  d'é- 
corce  de  bouleau  prefque  jufqu'au  fom- 
inet  qu'ils  lailîent  ouvert  pour  le  paf- 
fage  de  la  fumée.  Durant  l'hiver^  ils  fer- 
ment l'entrée  avec  un  morceau  de  drap 


'J04  Voyage 

ou  une  peau.  Le  feu  eft  au  milieu  de  h 
hutte  5  Se  la  famille  tongoufe  aflife  à 
l'entour.  Comme  leur  bétail  confifte  en 
renés,  &  que  ces  animaux  courent 
fans  cefle  dans  le  bois  pour  y  chercher 
leur  nourriture,  on  ne  trouve  dans 
ces  huttes- ci ,  que  des  créatures  humai- 
nes. Les  Tongoufes  ne  demeurent  pas 
long-temps  dans  le  même  lieu ,  ils 
n'emportent  point  leurs  perches  ,  parce 
qu'ils  peuvent  en  trouver  par-tout  ail- 
leurs ,  mais  les  écorces  de  bouleau  qui 
font  coufues  enfemble ,  environ  fur 
deux  toifes  de  long  &c  une  de  large  > 
font  tranfportées  au  nouveau  gîte. 

Ces  Tongoufes  reffemblent  à  ceux 
de  Nertchinsk  &c  aux  Bratskains  :  la 
plupart  onc  fur  le  vifage  certains 
traits  de  couleur  bleue  ,  faits  avec  une 
aiguille  de  du  fil  frotté  avec  de  la  fuie 
ou  de  la  craie  noire.  Durant  l'hiver  > 
leur  unique  nourriture  eft  le  produit 
de  leur  chafTe ,  &  c'eft  ce  qui  les  ob- 
lige à  changer  fouvent  d'habitation. Us  fe 
fervent  de  leurs  renés  comme  bê- 
tes de  charge  ^  ou  pour  tirer  un  léger 
traînea'u.  Un  morceau  de  drap  ,  une  cou-, 
pie  de  petites  planches  étroites  qui  peu- 
vent avoir  deux  pouces  de  long ,  un 
os  mince  de  taillé  comme  le  chevaleç 


EN  Sibérie.  505 
"3*1111  violon  5  compofent  la  felle  fur 
laquelle  on  met  le  bagage,  ou  dei  en- 
fans  ôc  des  femmes  malades.  La  bride 
eft  une  courroie  pafTée  autour  du  cou 
du  rené.  Cet  animal  ne  porte  pas  un 
grand  poids  ,  mais  il  va  très  vite ,  &C 
n'enfonce  jamais  dans  la  neige  :  il 
peut  écarter  beaucoup  fes  orteils  ,  qui 
pour  lors  lui  tiennent  lieu  de  larges 
patins  5  &  il  les  pofe  à  terre  oblique- 
ment 5  de  forte  que  le  poids  du  corps 
ne  porte  point  en  entier  fur  le  fol.  S'il 
n'y  a  point  a  (Tés  de  renés  pour  tianf- 
porter  tout  le  bagage  ,  un  Tongoufe  s'at- 
tele  au  traîneau  qui  doit  porter  le  refte. 
Dès  qu'ils  font  arrivés  au  lieu  dont  ils 
ont  fait  choix  ,  ils  dreflent  leurs  huttes 
ôc  courent  chercher  leur  proie  :  s'ils  ne 
trouvent  point  de  gibier,  ils  partent 
pour  un  autre  endroit.  Le  temps  le  plus 
propre  à  la  chafTe  eft  depuis  le  com- 
mencement de  l'année,  jufqu'au  mois 
de  mars  :  il  tombe  alors  peu  de  neige  , 
celle  qui  eft  fur  la  terre  eft  ferme  , 
ôc  l'on  peut  voir  &c  fuivre  les  traces 
des  bètes.  Durant  l'automne  &:  Tété  , 
ils  fe  nourriffent  de  poidon,  Ôc  habitent 
le  long  des  rivières  j  leurs  canots  ont 
les  bouts  pointus ,  ôc  font  beaucoup 
plus  longs  que  larges  j  les  plus  grancb 


5©^  V   O    Y  A   C  ï 

ont  trois  troifes  &  demie  de  longueur 
fur  une  de  largeur  au  milieu  >  &  peu- 
vent contenir  quatre  hommes  :  les  plus 
petits  ont  une  toife  fur  deux  pieds  trois 
pouces  5  &  ne  contiennent  qu'un  hom- 
me. Ils  font  d'écorces  de  bouleau    cou- 
fues ,  gaudronnées,  de  jointes  en  dedans 
par   des   bois  à    cerceau  qui  fe   croi- 
îent.  Les  Tongoufes  defcendent  &  re- 
montent les  rivières  dans  C2s  canots  avec 
beaucoup  de  vitefle  j  ils  les  portent  aux 
grands  détours  ,  ou  lorfqu'ils  veulent  al- 
ler d'une  rivière  à  l'autre.   Chaque  ca- 
not  a  autant  de  rames  qu'il  peut  con- 
tenir d'hommes  ;  elles  ont  les  deux  bouts 
plats ,  parce  qu'elles  fervent  de  gouver- 
nail 5    &    qu'il   faut  les   placer   tantôt 
d'un    côté,   tantôt  de    l'autre.  Durant 
ïétéy   ces      tongoufes    n'abandonnent 
point     la     chafle    entièrement  ;      ils 
vont  où  le  kali  croît ,  parce  que  le  gi- 
bier y  va  aufîi  de  préférence.  La  plu- 
part font  très  pauvres;  on  eftime leurs 
revenus    par  le  nombre    de  leurs   re- 
nés ;  celui  qui  en  a  cinquante  ,  eft  fort 
riche ,  vingt    font   un  bien    paflable  ; 
avec  dix  on  ne  vit    point  mal,  mais 
fix  font  une  fortune  des  plus  ordinaires  : 
cependant  il  y  en  a    peu  qui  en  aient 
davantage  ;  ploiîeurs  en  ont  moins ,  & 


IN    Sibérie.  ^07 

fjiielques  '  uns  n'en  ont  point.  Leur 
habillement  eft  commode  ,  en  ce  qu'il 
n'eft"  pas  de  pluiîeurs  pièces  :  en  été 
comme  en  hiver ,  ils  fe  couvrent  d'une 
peau  qui  eft  ordinairement  de  rené  ,  3c 
portent  le  poil  en  dehors ,  afin  de  ref- 
îembler  davantage  aux  bêtes  lorfqu'ils 
vont  à  la  chaiFe.  Les  femmes  font  vê- 
tues d'une  peau  femblaWe  qui  ne  leur 
defcend  qu'au  genou,  6c  dont  elles  tour- 
nent le  poil  en  dedans  j  celles  qui  vont 
dans  les  villes ,  ont  une  efpece  de  corfet 
qui  leur  entoure  le  corps  par-devant  8c 
par-derriere  jufqu'aux  hanches5eft  ouvert 
fur  la  poitrme  ,  &  fait  ordinairement  de 
peau  de  rené  ,  dont  le  poil  eft  tourné 
en  dedans.  Quoique  la  religion  de  ces 
Tongoufes  leur  permette  d'avoir  plu- 
fieurs  femmes ,  la  plupart  font  (i  pau- 
vres qu'ils  ne  peuvent  en  avoir  plus 
d'une  5  mais  il  leur  eft  impoiîible  de 
s'en  pafter.  Lorfqu'ils  vont  a  la  chafte  : 
il  faut  qu'une  femme  ait  foin  de  leur 
ménage  ,  &  fur- tout  des  renés.  Les  ma- 
riages entre  vieux  hommes  Ôc  jeunes 
femmes  ont  en  Sibérie  les  mêmes  fui- 
tes qu'ailleurs.  Il  y  a  peu  de  temps  qu'un 
vieillard  époufa  une  jeune  fille  qui  n'a- 
voir pas  le  tiers  de  fon  âge  ;  un  fils 
qu'il  avoit  eu  de  fon  premier  mariage , 


5o8  Voyagé 

s'apperçut  du  méconrentement  de  Ù. 
belle  mère  ^  &  la  confola  ,  la  chofe 
fut  lonCT-tems  fecrete  ,  mais  le  vieillard 
les  ayant  furpris,  ils  s'en  vengèrent  en 
le   bâtonnant. 

Quant  aux  opinions  &  cérémonies 
religieufes  ,  ces  Tongoufçs  différent 
feulement  de  ceux  de  Nerfchinsk ,  en 
ce  que  ces  derniers  ont  emprunté  d§3 
Bracskains  &  des  Mongaliens.  Ilso  at 
des  dieux  de  bois  qu'ils  taillent  eux-mê- 
mes ,  &  qui  ont  quelquefois  trois  pieds 
de  longueur  :  ces  dieux  font  les  auteurs 
des  biens  dont  les  hommes  jouifTent, 
Lorfqu  on  a  choifi  le  lieu  où  l'on  doit 
chalTer  ou  pécher  ,  on  leur  fait  matin 
êc  foir  quelques  prières  ,  afin  d'en  obte- 
nir une  chaffe  ou  une  pèche  heureufe. 
On  offre  au  diable  le  premier  animal 
qu'on  tue  à  la  chaffe ,  a  l'endroit  me* 
me  où  on  l'a  tué ,  c'eft-à-dire  ,  les  chaf- 
feurs  le  mangent ,  gardent  la  peau  ,  & 
placent  le  fquélette  fur  un  échafaud. 
L'objet  de  cette  offrande  efl:  d'engager 
le  diable  à  ne  mettre  aucun  obftacle  aux 
fuccès  des  chaffeurs.  Lorfqu'on  revient 
à  la  hutte  avec  beaucoup  de  gibier  ou 
de  poiffon  ,  le  dieu  efl;  fêté ,  careffé  , 
ôc  pour  témoio;nage  de  reconnoiffance  , 
leint   en    différens    endroits    du    fang 


IN   Sibérie.  509 

«des  animaux  tués  ;  mais  lorfque  l'évé- 
nement ne  répond  point  à  l'attente  du 
maître  de  l'idole  ,  il  la  jette  plufieurs 
fois  à  terre ,  la  laifTe  long-temps  fans 
henneur  ,  ôc  quelquefois  même  il  la 
noie.  Les  mariages  fe  font  ici  ,  comme 
parmi  tous  les  peuples  idolâtres  de  Sibé- 
rie 5  on  donne  pour  une  fille  un  certain, 
nombre  de  renés  ou  de  peaux  de  bête  , 
Ôc  le  mariage  fe  confomme  fans  autres 
cérémonies.  Les  morts  font  mis  fur  un 
arbre  ou  laiifés  à  terre,  mais  ceux  à 
qui  l'on  veut  rendre  des  honneurs 
particuliers  ,  font  placés  fur  un  écha- 
faud  avec  leur  arc  &  leurs  flèches  , 
&  quelques  uftenfiles  qui  puilfenc 
leur  fervir  dans  l'autre  monde.  On 
les  met  loin  des  chemins,  6c  dans 
-les  lieux  ou  il  ne  va  que  des  Tongou- 
{QSy  de  peur  que  ceux  qui  ne  font  pas 
de  la  même  religion  ne  jugeaflent  que 
les  uflenfiles  donnés  aux  morts ,  fe- 
roient  plus  udles  aux  vivans.  Ces  Ton- 
goufes  fon  grofîîers  ^  ils  n'ont  aucun 
vice  confidérable ,  moins  par  pen- 
chant naturel, que  par  défaut  d'occafions: 
lotf^u'ils  viennent  dans  les  villes  ou 
villages  rufles.  ils  s'enivrent  avec  dé- 
lices. Us  ont  beaucoup  de  franchife , 
ôc  font  legardés  comme  ftupides ,  parce 


510  Voyage 

qu'on  les  trompe  aifément ,  mais  il  eft 
facile  de  duper  tous  les  hommes  dans 
ce  qu'ils  ignorent  :  ceux-ci  n'appren- 
nent qu'à  chafTer  ,  &  n'y  apportent  pas 
moins  d'adrelTe  ôc  d'intelligence  qu'on 
n'en  met  aies  tromper. 

La  ville  d  ilimsk  eft  fituée  fur  la 
rive  feptentrionale  de  l'IIim  ,  dans  une 
vallée  fort  étroite  ,  formée  par  de 
hautes  montagnes.  La  rivière  a  envi- 
ron  cinquante  toifes  de  largeur,  de  toute 
la  vallée  cent  toifes  ;  ainfi  la  ville  eft 
fort  étroite ,  mais  elle  a  un  quart  de 
lieue  de  long.  On  y  voit  pluiieurs  bâ- 
timens  publics  ,  &  un  fort  quarré  bâti 
en  bois  ,  long  de  cent  vingt  toifes , 
large  de  quarante  ;  il  occupe  le  mi- 
lieu de  la  ville.  Il  y  a  au-defliis  & 
au-delfous  du  fort,  foixante- dix-fepc 
maifons  affés  mal  bâties.  On  ne  trouve 
dans  toute  la  ville  qu'un  feul  poêle  qui 
ne  foit  pas  fujetâ  fumer ,  &  il  eft  d'ail- 
leurs très  incommode  ,  mais  les  habitans 
n'ont  pas  befoin  de  logemens  plus  com- 
modes :  ils  boivent,  dorment,  ou 
vont  à  la  campagne  tendre  des  trapes 
pour  prendre  les  petits  animaux  ,  faire 
des  foffes  pour  les  grands  ,  & 
mettre  du  fublimc  dans  les  bois  pour 
mer  les  renards  j  ils  font  trop  pareueu;^ 


EN  Sibérie.  311 
pour  chalT^r  d'une  aiure  manière.  Quel- 
ques-uns fe  nourrilTent  des  produits 
d'un  petit  troupeau  que  leur  a  laillé 
leur  Dv-re.  Ils  ne  labourent  point ,  mais 
ils  prennent  à  loyer  des  Rurfes  bannis  de 
des  Tongoafes  qui  cultivent  leurs  cam- 
pagnes ,  &  fouvent  ils  refufent  â  ces  der- 
niers le  falaire  dont  ils  font  convenus. 
QjDiqae  la  plupart  foient  flouchivies, 
ils  fer /en  t.  très  peu  ,  parce  qu'ils  fe  font 
exempter  par  un  oupravitel  intérelïé  , 
ou  payent  des  hommes  qui  font  leur 
fervice.  Ils  font  incivils  Se  peu  offi- 
cieux; ils  n'ont,  pour  ainfi  dire,  qu'à  for- 
tir  de  leurs  maifons  pour  avoir 
du  bois  :  cependant  je  fus  obligé  d'u- 
fer  de  violence  pour  en  obtenir  de 
mon  hôte.  Les  vivres  y  font  à  bon  mar- 
ché ,  parce  que  les  campngnes  quilonc 
au-defTus  d'ilimsk  le  long  de  la  rivière 
font  bien  cultivées  ,  &  que  la  ville  eft 
fournie  de  poifîon  pris  dans  laTongoiis- 
ka ,  ainfi  que  du  bétail  &  du  bled  def 
environs  du  fore  Bratskoi. 


^it  Voyage 


CHAPITRE    XLVI. 

Simovles,     Mine,  ChaJJe    à    fécureulL 
Ecureuils  volam»  Autres  chajjes ,  &c. 

A  première  Simovie  ou  efpece  de 
cabaret  qu'on  trouve  au-delà  d'I- 
limsk ,  eil  fituée  près  d'une  fource  qui 
forme  un  petit  ruifTeau  ,  lequel  tombe 
dans  la  Mouka.  Le  payfan  qui  l'ha- 
bite, y  demeure  l'hiver  &  l'été. Il  ne  peut 
y  femer  ,  parce  que  la  religion  fibérien- 
ne  défend  de  faire  un  champ  d^un  bois  ; 
fon  habitation  étant  au  milieu  d'une 
épaifTe  forêt  ^  il  n'y  recueille  qu'un 
peu  de  mauvais  fourage ,  &  en  donne 
pour  raifon  qu'il  furvient  fouvent  en 
été  des  gelées  qui  perdent  les  plantes. 
On  trouve  près  de  la  Kouta,  deux 
fontaines  qui  fourni (Tent  du  fel  à  tout 
le  territoire  dllimsk  \  elles  ne  font  éloi- 
gnées l'une  de  l'autre  que  d*une  por- 
tée de  fudl  ;  l'inférieure  a  environ  une 
toife  de  diamètre ,  &  une  fi  grande 
quantité  d'eau  ,  qu'on  l'a  nommée    le 

f)erit  lac ,  lautrè  n'a    qu'une  toife  de 
argeur.     On    a  obfervé   que   lorfque 
les  eaux  abondent  dans  l'une  des  deux  , 

l'autrç 


ï  N     Sibérie.         515^ 


r'aurre  diminue,  ainfi  l'on  eil:  certain 
qu  elles  fe  communiquent.  Lorfque  j'ai 
vu  le  petit  lac,    il    étoit  gelé  :  l'eau 
n'en  étoit  donc  pas  fort  falee.  Je  vou- 
lus en  faire    l'épreuve  ,  ôc  je   trouvai 
qu'une  livre  ne  contenoit  pas   plus  de 
trois  onces  de  fel.  On  prétend  qu'au- 
trefois cette  eau  en  contenoit  davanta- 
ge ,  mais  que  la    fource  étant  un  peu 
obftruée,  en    donne    moins.  Dans    le 
travail  du  fel ,  il  fe  précipite  un  f^ble 
blanc  ,  qui   eft  encore  un  peu  falé ,  5c 
qu'on  rejette  comme  inutile  :  on  l'em- 
ploie avec  fucccs  dans  hs  environs  de 
Sélenghinsk,  comme  un  fondant  pro- 
pre a  féparer  le  fer  des  gangues  rebelles. 
Les  ialines  font  près    des  fontaines  ôc 
pourroient  être  perfeclionnées j  elles  onc 
un    grand   avantage,  en   ce  que   tous 
les  environs  font   fertiles  Ôc  couverts 
de    bois  :  on  y  a  établi  un  village  qui 
eft  très  peuplé. 

Plus  loin  eft  le  fort  d'Ouft-kout  , 
qui  étoit  autrefois  un  lieu  d'entrepoc 
entre  Ilimsk  Se  Iakoutsk.  On  yccnf- 
rruiloit  tous  les  bateaux  de  la  Lena  , 
&  c'eft  encore  aujourd'hui  le  plus  court 
chemin  en  venant  dlénifeisk  ;  mai^ 
depuis  qu'Irkoursk  eft  érabli  ,  la  plu- 
part des  marchands  y  paffent  pour  ai- 
Terni  I,  Q^  ^ 


5T4  Voyage 

kr  à  Iakoutsk ,  parce  qu'ils  vont  au- 
paravant à  Kiœkra.  Au  refte  ,  le  fort 
d'O uft-kout  efc  fort  peu  co;i(idérable  ; 
c'eft  une  haie  de  quinze  toifes  en.  quar- 
ré  qui  environne  une  églife  ,  3c  cette 
haie  fe  nomme  un  fort. 

11  y  a  une  mine  aux  environs  du 
village  d'Orlensk  :  nous  y  trouvâmes 
une  fonderie  couverte  d'écorce  de  bou- 
leau ,  où  nous  vîmes  deux  fourneaux 
d'efTai  de  deux  efpeces  de  mines  ;  l'une 
qui  paffbit  pour  tenir  argent  y  paroif- 
foit  être  une  mine  blanche  pétardée  5 
ôc  ne  tenoit  en  effet  qu'un  peu  de  fer 
excellent,  mais  comme  on  n'en  tire  que 
deux  onces  par  cent ,  on  ne  la  fond 
point  j  l'autre  écoit  une  mine  de  cuivre 
fort  pauvre. 

Au-delà  du  fort  d'Ouft-kout  ,  le 
long  de  la  Lena ,  on  voit  beaucoup 
de  petits  villages  qui  n'ont  fouvenc 
qu'une  feule  maifon.  Les  montagnes 
font  près  de  la  rive ,  &c  dans  les  en- 
droits où  elles  s'en  écartent  ,  les  bois 
font  épais.  Aucun  payfan  de  Sibérie 
n'oferoit  labourer  les  terres  qui  ne 
femblent  pas  y  avoir  été  deftinées  par 
la  nature  :  ils  s'établiiTent  donc  feule- 
ment dans  les  lieux  où  il  y  a  peu  ou 
point  de  bois ,  de  fouvent  ces  lieux  ne 


EN     Sibérie.         ^tç 
fuffifent  qu'à  rentretien  d'un  payfan  ôc 
de  fa  famille.    Leurs  bois  font  pleins 
d'écureuils  de    de  trapes  pour  les  pren- 
dre y  plufieurs  payfans  en  ont  cent.  Ils 
font  cette  chaue  depuis  le  commence- 
ment de  mars  jufqu'au  milieu  d'avril  : 
ceux  qui  s^  adonnent  le  plus ,   habi- 
tent dans  les  bois ,  afin  de  vifiter^  ten- 
dre leurs  trapes  ;  les  autres  en  ont  quel- 
ques-unes dans     les    environs  de  leur 
village.  Se  vont  Iqs  vifiter  cinq  ou  iîx 
fois  par  jour.  Ils  y  mettent  pour  appâc 
un     morceau     de    poiifon     defTéché, 
ôc  jamais  de  viande  ou  de  poifïbn  frais. 
Cette  chafTe  eft  tellement  avanrao-eufe 
qu'il  y  a  des  journaliers  qui  fe  louent 
à  un  payfan  pour  un  an  ,  Ôc  ne  reçoi- 
vent  d'autre   falaire  que   le  tiers   des 
écureuils  pris    :  lorfqu'on  hs  paye  en 
argent  ,  ils  gagnent  depuis  cent  trente 
jufqu'à  cent  foixante  -  dix  livres.    Les 
négocians   d'Irkoutsk  s'empreflent  d'a- 
cheter  ces    peaux     d'écureuil,    &    les 
payent  environ  cent  quatre-vingts  livres 
le  cent ,  quoiqu'elles  ne  foyent  pas  de 
l'efpece   la  plus   eflimée.  Les    payfans 
y  mêlent  quelquefois  des  peaux  d'écu  • 
reuils    volans ,    ôc     fouvent    les  mar- 
chands   ne    s'en    apperçoivent    point  , 
parce    qu'ils   ne    délient    pas    tous  les 


3I(^  V    O    Y    A    G    s 

paquets  ;  car  alors  la  fraude  feroit  evi-* 
dente  :  entre  ces  deux  efpeces  d'ani- 
maux ,  il  n'y  a  guère  d'autre  refTemblan- 
ce  que  le  nom  &  la  manière  d'aller 
fur  les  arbres.  Les  écureuils  volans  ont 
à  peu  près  le  corps  du  rat  :  ce  qui 
leur  eft  particulier ,  c'eft  une  forte 
peau  5  large  d'environ  un  pouce  ,  placée 
entre  les  pieds  de  devant  ôc  de  der- 
rière ;  ils  peuvent  l'étendre  ôc  la  fer- 
rer 5  &  par  fon  moyen  voler  un  peu. 
Leur  queue  n'eft  point  aufli  longue 
que  celle  de  l'écureuil ,  de  tire  plus 
fur  le  jaune  que  fur  le  noir.  On  prend 
miffi  dans  ce  canton  à  la  trape  Se  au 
lacet  des  perdrix  5  des  coqs  de  bruyère, 
des  lièvres,  des  renards,  dss  chevreuils  , 
des  mufcs  :  ces  deux  dernières  efpe- 
ces fréquentent  beaucoup  en  été  les 
endroits  où  il  y  a  du  fel.  On  met  aux 
trapes  pour  Tappat  des  lièvres,  des  feuil- 
lages de  tremble  ou  peuplier  ;  pour  les 
coqs  de  bruyère,  d^s  baies  d'airelle,  (i) 
pour  les  renards,  de  la  viande,  pour 


(i)  f^accinium  racemis  terminalihiis  nutan^ 
tihus,  fûliis  ohovaùs  revotutis  integerrimzs  fuhi- 
tus  punéiatis,  Linn.  fp.  pi.  îo.  p.  ^^i.Vài^ 
jdaa  follis  Juhrotundis  nençrenafis  ^  h^iccis  r^^ 


î   N      S    I    S   E   II   I  E.  517 

les  mufcs,  du  liken    de   renc   &    des 
feuillages  de  fapin. 

Les  Tongoufes  prennent  autrement 
les  chevreuils  &  les  mufcs  ;  ils  font  avec 
quelques  morceaux  d'écorce  de  bou- 
leau un  appeau  qui  imite  parfaitement 
le  cri  que  jettent  en  été  ks  petits  de 
ces  animaux  ,  pour  appeller  leur  mère  > 
quands  ils  fefont  égarés  :  le  mufc  ou 
le  chevreuil  attiré  par  ce  cri  vient  près 
du  chalfeur  ,  6c  celui-ci  le  perce  d  une 
flèche.  Ils  placent  auiîi  dans  les  vallées 
ks  plus  étroites  un  arc  qui  fe  débande 
ôc  lance  une  flèche ,  dès  qu'on  tou- 
che à  certains  crins  qui  tirent  auiii-tôt 
une  languette  d'arrêt. 

Nous  vîmes  dans  Cufl-ilga  que  le 
vice  de  l'ivrognerie  ne  domine  pas 
moins  dans  ks  villages  que  dans  les 
villes.  On  apporte  ici  du  fort  d'Ilghinsk 
la  provifion  d'eau-de-vie  j  depuis  le 
le  moment  où  elk  arrive ,  jufqu'à  ce 
qu'elle  foit  confommée  ,  le  cabaret  du 
viUage  eft  toujours  rempli.  Il  en  ell  de 
même  ,  lorfque  le  cabaretier  brafle  de 
la  bière  •  quelques  heures  après  qu'elle 
eft  faire  ,  on  commence  à  la  boire. 
Lorfque  ks  payfans  battent  leurs  bleds, 
ils  régalent  avec  de  la  bière  ceux  qui 
les  aident ,  de  leur  en  font  boire  au- 
tant qu'ils  peuvent.  O  iij 


5ï8  Voyage   ^ 

Le  trente  avril  &  le  quatre  mai 
(i73<î)  5  la  Lena  &  Tllga  dégelèrent  : 
c'eft  alors  que  la  navigation  de  ces 
deux  rivières  eft  le  plus  facile ,  parce 
que  les  pluies  ôc  les  neiges  fondues 
augmentent  le  volume  ôc  la  rapidité 
des  eaux  :  alors  un  grand  nombre  de 
radeaux  chargés  de  farine  defcendenc 
à  Iakoutsk  par  la  Lena.  Les  habitans 
de  ce  canton  font  trop  pareffeux  pour 
conftruire  des  bateaux  ,  un  radeau  ne 
leur  coûte  aucun  frais  &  prefque  au- 
cune peine  ^  ils  font  au  milieu  de  grands 
bois  dont  ils  peuvent  difpofer.  La  fa- 
rine qu'ils  tranfportent  n'ell  point  en 
facs  :  on  la  met  dans  une  hutte  de 
planches  qui  eft  au  milieu  du  radeau, 
11  arrive  quelquefois  que  les  habitans 
de  Iakoutsk  n'ont  pas  befoin  de  toute 
la  farine  qui  leur  eft  portée  ;  alors  le 
gouvernement  acheté  le  refte.  Ils  trou- 
vent donc  en  ce  commerce  un  gain 
afturé ,  &  comme  celui  qu'ils  font  en 
peaux  d'écureuil  eft  afles  confidérable  , 
ils  ont  peu  de  chofe  à  defîrer.  Leurs 
femmes  font  vêtues  de  foie,  &  ils 
peuvent  s'enivrer  toute  l'année  de  bière 
ôc  d'eau-de-vie.  Ils  amarrent  leurs  ra- 
deaux avec  une  efpece  de  cable  plus 
gros  que  le  bras^,  fait   de   branchages 


£  TT  Sibérie.  315^ 
entrelacés ,  ôc  l'on  n'a  point  d'exem- 
ple qa'  un    de  ces  cables  fe  foit  rom- 

On  a  temé  inutilement  d'exploiter 
une  mine  de  cuivre  trouvée  près  da 
village  de  Chamanor  ,  de  une  autre  mi^ 
ne  prétendue  d'argent  qui  eft  aux  en- 
virons de  Tchoudinor  vers  l'embou- 
chure de  rOrlenga.  Un  fous-direcleur 
des  mines  me  dit  qu'en  faifant  tra- 
vailler d  celle  dont  je  viens  de  parler , 
il  avoir  trouvé  des  pierres  d'une  for- 
me particulière  ,  mais  fi  fortement  at- 
tachées au  rocher ,  qu'il  n'avoir  pu  les 
enlever.  Je  voulus  les  aller  voir ,  dans 
l'efpérance  que  ce  pouvoient  ctre  des 
pierres  figurées  ,  mais  ce  n'ctoient  que 
des  pétoncles  blanches  au-dehors,  fé- 
lénitiques  au  dedans ,  un  peu  plus  gref- 
fes qu'une  noifette,  répandues  dans  une 
pierre  calcaire  extrêmement  dure.  Les 
pierres  figurées  font  très  rares  en  Sibé- 
rie. Wits  a  dit ,  il  eft  vrai ,  qu'on 
trou  voit  des  gloiropetres  aux  environs 
de  la  Toure  3c  de  la  Tafta ,  mais  je 
n'y  en  ai  pas  entendu  piirler.  J'ai  vu 
feulement  une  groife  corne  d'Ammoa 
qui  appartenoit  au  colonel  cofaquede 
lénifeisk  :  il  me  dit  qu'un  de  fes  Co- 
faques  l'avoir  trouvée  fur  une  montar^ne 

Oiv 


'^lo  Voyage 

aux  environs  de  l'Icnifei ,  &  luiavoit 
aiïiiré  qu'elle  avoit  la  vertu  de  faciliter 
laccouchement  ;  il  falloit  boire  de  l'eau- 
de-vie  dans  laquelle  cette  coquille  avoic 
trempé  une  couple  d'heures.  Elle  avoic 
feulement  quelques  fpires  ,  dont  l'ex- 
térieur étoit  fort  gros  &c  applati  fur 
le  dos  5  plufieurs  endroits  étoient  cou- 
leur d'or  de  elle  étoit  changée  en  un 
fable  tenant   or. 

Nous  artendîmes  quelque  temps  à 
Ouft-kout  les  voituriers  nécelTaires  pouï 
continuer  notre  voyage  :  on  charge 
ordinairement  les  prilîilnies  ou  exilés, 
de  CQS  corvées  &  de  plufieurs  autres 
travaux  ,  tels  que  ceux  des  mines  ôc 
forrihcations.  Près  des  fontaines  falées 
voiilnes  de  cet  endroit,  le  kali  croît 
abondamment.  Le  fel  qu'on  retire  de 
ces  fontaines,  eft  porté  fur  des  radeaux 
au  fort  Tchetchiriskoï  ,  &c  appartient 
au  gouvernement  :  le  payfan  qui  en  a 
affermé  le  tranfport,  a  foin  de  ne  le 
couvrir  dans  ce  trajet  que  d'écorce  de 
bouleau  ,  afin  que  la  pluie  l'humedte  dc 
en  augmente  le  poids. 

Depuis  Ouft-ilga  jufqu'à  l'hôtellerie 
polovinnoïe  ,  nous  vîmes  pluiieurs  par- 
ties de  la  forêt  qui  brûloient  :  les  ha- 
bitans  de  la  Lena  y  mettent    le  feu^ 


tN    Sibérie.  32Ï 

pour  avoir  plus  d'endroits  dont  ils  puif- 
fent  faire  des  prairies.  Aux  environs  de 
cette  rivière  il  y  a  peu  d-^  cerreins  qui 
ne  foient  pas  couverts  d'arbres  ,  très- 
peu  qui  foient  propres  à  laculture^il 
taut  donc  en  chercher  ,  en  découvrir 
en  brûlant  les  bois ,  de  femcr  des  her- 
bages pour  nourrir  le  bétail  dont  le  nom- 
bre augmente.  Le  terroir  eft  fi  ingrat 
que  les  payfaiis  font  obligés  de  le  fu- 
mer ,  ce  qui  eft  en  Sibérie  une  chofe 
extraordinaire  «Se  contraire  à  la  nature 
du  climat. 

Il  y  avoit  autrefois  une  foire  au  fort 
Kirenskoï.  Les  habitans  des  environs 
qui  étoient  chaffeurs,  ôc  quelquefois  les 
Tongoufes,  s'y  raiTemblûient  tous  les 
ans  pour  commercer  fur-tout  en  zibe- 
lines Elles  y  étoient  alors  en  fi  grande 
c[uantité ,  que  l'im.pot  mis  fur  cette 
marchandife  rendoit  une  femme  con- 
fîdérable,  &  fi  l'on  juge  des  Kiren^ 
Icains  de  ce  temps  par  ceux  d'aujour- 
d'hui 5  on  ne  doutera  point  qu'ils  n'aient 
vendu  autant  de  zibelines  en  fraude , 
qu'en  payant  l'impôt.  Dans  les  premiers 
temps  il  n'y  avoit  guères  que  les  Ton- 
goufes qui  s'adonnaffent  à  cette  chafTe  , 
mais  ils  le  faifoient  modérément  &  ne 
diminuoient  pas  le  nombre  di^s  zibelines: 

Oy 


3^2  2  V    O     Y    A    G     E 

les  RufTes  ayant  vu  combien  ce  cam'- 
merce  étoic  avantageux  les  ont  pour 
ainii  dire  exterminées  ,  foir  aux  en- 
virons de  la  Lena,  foit  dans  les  di- 
ftrids  dllimsk ,  dlrkoutsk  ,  de  Sélen- 
ghinsk  &  de  Nertschinsk.  Les  Ton- 
goufes  de  tous  ces  cantons  ne  payent 
plus  le  tribut  qu'en  argent  ou  en  peaux 
d'écureuil ,  d'ours  ,  de  rené  ôc  de  lou- 
tre ;  ils  donnoient  autrefois  des  peaux 
de  zibeline  ,  ôc  fe  font  plaint  très  fou- 
vent  qu'on  détruifoit  dans  leur  pays 
cette  efpece  d'animal.  Le  gouvernement 
en  a  défendu  la  chaffe  aux  RulTes  , 
mais  ce  remède  a  eu  peu  d'effet  :  on 
prend  toujours  des  zibelines  ,  &c  plus  on 
craint  le  châtiment  ,  plus  on  fe  cache. 
On  furprend  quelquefois  des  contre- 
venans,  mais  les  feuls  commandans  y 
gagnent. 

La  chafle  des  zibelines  fe  fait  ordi- 
nairement par  une  fociété  de  dix  ou 
douze  hommes  qui  partagent  entr'eux 
celles  qu'ils  prennent.  Avant  de  partir, 
ils  font  vœu  de  donner  à  l'églife  une 
certaine  part  de  leur  prife.  Un  d'eux 
eft  choifi  pour  pérodovchik  ou  dief  de 
la  fociété  ;  tous  les  autres  doivent  le 
refpeéter  &  ne  s'écarter  en  aucun  point 
de  fes  ordres  ;  il  a  droit  de  repriman* 


EN     Sibérie.         5  2  5 
derou  de  batonner ,  &    l'on    nomme 
inftruction  ces   deux  châtimens.  Outre 
rinftruction  ,  le  délinquant  eft    privé 
de  toutes  les    zibelines  qu'il  a  prifes  ; 
il  ne   mange    point  avec    les  autres , 
fait  tout   ce  qu'ils    lui    commandent, 
chauffe  de  nettoie  le  poele.coupe  le  bci.^ , 
&  remplit  toutes   les  charges   du  mé- 
nage, jufqu'â  ce  qu'il  ait    obtenu    fa 
grâce  y   qu'il  demande    à    fes  compa- 
gnons 5    à  tous  les    repas.  Dès  qu'une 
zibeline  eft  prife  ,    on  la   mec   à  part 
fans  l'examiner  •  fi  quelqu'un  en  diloit 
du  bien  ou  du  mal  ,   fut-il  à  Mofcou, 
k  chaffe  feroit  manquée.  On  s'étonne  , 
difoit  un  vieux  chalfeur,  quo-  i'efpece 
foit  devenue  rare,  eh  !  c'eft  qu'on  a  en- 
v^oyéà  Mofcou  des  zibelines  vivantes. 
Dès  qu'elles  y  font  arrivées ,  chacun  s'eil 
extaiié ,  chacun    s'eft  approché  pour  les 
voir  5  les  examiner  comme   un  animal 
des  plus  rares  ,    les  zibelines    n'aiment 
point  cela.  11  y    a    encore ,  difoit-il  , 
une  autre  raifonde   la  diminution    de 
i'efpece  :  le  monde  efh  bien  plus  iP-é- 
ehant  qu'autrefois  j  il    arrive    fou  vent 
qu'un  chaffeur  ne  donne  pas   au   péré- 
dovchik  une  zibeline  qu'il  a  prife  ,  mais 
îa  garde    pour   lui  feul  ]    les  zibelines 
n'aiment   point  cela. 

Ovî 


324  Voyage 

Les  environs  du  fort  Kirenskoï  font 
très  fertiles  ,  quoique  la  hauteur  du 
pôle  Y  foit  de  cinquante-fepr  degrés 
quarante  -  fept  minutes  :  les  plantes  y 
ont  une  force  &  une  grandeur  extraor- 
dinaires. Les  efturgeons  que  l'on  y 
prend  font  les  plus  renommés  de  la 
Sibérie  pour  la  délicateile  &  la  hneife 
de  goût.  Dans  ce  canton  les  hommes 
oc  même  les  animaux  font  fujets  aux 
goitres ,  &  ces  tumeurs  y  deviennent 
très  confidérables;  cependant  on  n'y  voit 
point  de  montagnes  j  les  troupeaux  font 
toujours  en  plaine ,  les  femmes  n'y 
font  occupées  que  ^qs  foins  de  leur 
ménage  ,  ainfi  i'adtion  de  monter  ne 
peut  pas  être  ici  la  caufe  de  cette  in- 
commodité. Un  homme  goitreux  me 
raconta  qu'ayant  paiîé  une  année  dans 
les  environs  delà  rivière  d'Anga  ,  fon 
goitre  qui  étoit  alors  à  fon  plus  haut 
point  de  perfedrion  ,  diminua  con/idé- 
rablement ,  mais  revint  à  fa  premiers 
grolTeur  quelque  temps  api  es  fon  re- 
tour dans  le  canton  de  la  Kirenga. 
On  y  croit  généralement  que  le  goîtrs 
fe  tranfmet  du  père  aux  enfans,  & 
l'on  y  voit  fouvent  en  effet  dts  en- 
fans  affliges  de  ce  mal  j  cependant  Fo- 
pinicn  contraire  eft  foutenue  par  quel- 


EN      S    I   B  E  R   I   ï.  32  s* 

ijues-uns ,  (Se  fur  tout  les  garçons  goi- 
treux. 

Au-delà  du  fort  Tchetchinskoï ,  on 
trouve  peu  de  villages  <5c  de  vivres  : 
cet  inconvénient  engagea  plufieurs  de 
nos  Slouchivies  ôc  lilnies  ou  exilés  à 
déferrer  dès  la  Kirenga.  Il  eu  ordon- 
né de  pendre  les  déferteurs  de  cette 
efpece,  3c  nous  vînies  fur  la  Lena 
pluiieurs  potences ,  qu'on  avoir  élevées 
pour  eux  ,  mais  elles  n'avoient  pas  en- 
core fervi.  Lorfqu  après  quelque  temf^ 
ces  déferteurs  vont  trouver  le  Prika^ 
chetchik  avec  un  préfent  en  main  ,  ils 
font  toujours  renvoyés  abfous.  Il  faire 
donc,  pour  les  conferver,  les  veiller  de 
près,  èc  pour  les  contenir  dans  leur 
devoir  ,  employer  la  plus  grande  févé- 
rité  :  ni  Thonnêteté ,  ni  la  douceur , 
ni  la  bonté  n'ont  fur  eux  aucun  poi5- 
voir.  On  trouva  dans  le  fac  d'un  de 
nos  fuyards  un  petit  fachet  plein  de 
terre,  &  j'appris  que  les  Sibériens  qui 
paOTent  de  leur  pays  dans  un  autre,  y 
emportent  un  peu  de  la  terre  de  leur 
patrie  ^  ils  en  mettent  dans  leur  verre, 
lorfqu'ils  veulent  boire  ,  de  s'imac^inent 
que  cette  precaurion  les  prelerve  ce 
toute  maladie  ,  m.ais  f.:r-tout  d'un  ex- 
trême defir  de  revenir  dans  leur  pays. 


|1^  V   OY   Â    G   t 

Ce  préjugé  n'appartient  point  exclufive^ 
ment  aux  Sibériens  ;  il  y  a  long-temps- 
qu'il  règne  en  RuflTie. 

Près  ritchora  eft  une  montagne  de' 
laquelle  il  fort  des  eaux  falées.  Cette 
rivière  eft  très  finueufe  y  une  épailTe 
foret  de  pins  ,  fapins ,  melefes ,  cèdres 
èc  peupliers  couvre  fes  deux  rives.  La 
principale  fontaine  eft  environ  à  une 
toife  de  la  rivière  :  elle  ne  contient  que 
trois  dragmes  de  fel  par  livre  d'eau- 
On  Ta  entouré^  ,  &  on  en  a  tiré  un 
€anal  qui  fe  rend  d  la  faline.  Quoi- 
qu'il* y  ait  peu  de  fel  dans  ces  fources, 
elles  donnent  à  l'Itchora  un  goût  falé 
que  cette  rivière  conferve  jufqu'à  fon 
embouchure.  Ceux  qui  demeurent  à  la 
faline ,  ont  de  l'eau  douce  à  demi- 
lieue  ;  cependant  ils  ne  boivent  que  de 
i'eau  faléé ,  Se  n'en  font  point  incom- 
modés. 

Ivanoucfikova  eft  le  dernier  village 
du  diftrid  de  Tchétchouich  :^  &  par» 
conféquent  du  gouvernement  d'ilimsk» 
Ici  les  environs  de  la  Lena  commen- 
cent à  prendre  un  afped  fauvage  j  ort 
n'y  voit  que  montagnes  efcarpées  ce  cou- 
vertes de  bois.  A  trois  lieues  au  delà  , 
nous  vîmes  fur  la  rive  droite  ,  un  ro- 
cher très  élevé ,    fur    la  gauche   une 


EN  Sibérie.  327 
grande  plaine  j  l'un  Se  l'autre  étoient 
couverts  d'arbres  renverfés  ,  couchés  du 
midi  au  nord  ôc  formant  une  ligne- 
droite.  Quelques  payfans  qui  vont  à 
la  chalTe  des  écureuils  ,  l'ont  fuivie  pen- 
dant un  jour  entier  ,  fans  en  trouver  la^ 
fin.  On  dit  que  tout  ce  canton  a  été 
couvert  d'une  épaiiTe  foret ,  mais  qu'en, 
1-733  ^^  dix-neuf  juillet,  une  tempera 
épouvantable  la  renverfa. 


CHAPITRE     X  L  V  1 1. 

Tongcufes.    Leurs  ftrmens.    Fontaines 
falécs.  Carrières  de  talc, 

PE  u  loin  du  village  de  Chalaghine  y 
ou  Koureskaïe ,  nous  vîmes  au  bord 
de  la  Lena  plufieurs  Tongcufes  ,  les 
uns  dans  leurs  canots ,  &  les  autres 
fur  des  renés.  Nous  envoyâmes  vers 
eux  5  pour  les  prier  de  venir  à  nous , 
mais  ils  s'enfuirent  dans  la  forer.  Nous 
en  apperçûmes  bientôt  une  féconde  trou- 
pe fur  la  rive  gauche  de  la  rivière  :  il 
y  en  avoir  environ  quarante ,  tant  hom- 
mes que  femmes  de  enfans.  Ils  avoient 
tous  fur  le  dos  un  petit  pot  de  terre 
rempli  de   branchages   qui   brùloien^. 


^:^iî  Voyage 

ôc  dont  la  fumé-e  écarte  les  mou- 
ches. Ils  prirent  aufli  la  fuite  lorf- 
que  nous  voulûmes  aller  à  eux  ,  èc  de 
toute  la  troupe  il  ne  refta  qu'un  chien, 
vingt  renés  &  quatre  femmes.  Un  cou- 
ple de  Tongoufes  fe  montra  fur  la  hau- 
teur ,  mais  avec  les  arcs  tendus  ôc  les 
couteaux  rires  :  dès  que  l'on  alla  vers 
eux  5  ils  fe  retirèrent  plus  haut  dans  la 
montagne,  difant  qu'ils  n'avoient  rien 
à  nous  donner  ,  &  qu'ils  auroient  hon- 
te de  nous  aborder  fans  nous  faire  des 
]>réfens.  Nous  leur  fîmes  répondre  que 
notre  deflein  n'étoit  pas  de  recevoir 
d'eux  5  m.ais  de  leur  donner  ;  cette  pro- 
meffe  ne  les  tenta  pas  :  ils  nous  prirent 
fans  doute  pour  des  iîouchivies  ,  qui 
pillent  ces  malheureux  dès  que  l'occa- 
fion  s'en  préfente.  Les  femmes  éroient 
noires  ôc  malpropres  ,  m^ais  affés  hon- 
nêtes :  elles  auroient  voulu  nous  parler  , 
mais  elles  ne  favoient  point  adés  leruife, 
ôc  nos  flouchivies  qui  entendoient  le 
tongoufe ,  pourfuivoient  les  hommes. 
Leurs  habits  étoient  de  cuir  ôc  coniif- 
toient  en  un  corfet ,  dont  le  bas  étoit 
orné  d'anneaux  de  fer  &  d'étain  atta- 
chés à  des  cordons  ,  des  bas  qui  leur 
couvroient  la  jambe  Ôc  la  cuilTe,  ôc 
une  efpece  de  calotte  qui   n'atteignoi; 


EN       S  I  B  E  R  I   ï.  515? 

guères  qu'au  genou  &  couvroit  à  peine 
les  reins.  Les  jeunes  femmes  portent  ces 
culottes  un  peu  plus  longues  furtour  par 
en  haut  j  les  vieilles  en  qui  l'habitude  a 
détrnitla  pudeur  _,  les  portent  fort  cour- 
tes. Elles  fument  ainii  que  les  hommes  , 
ôc  font  ufage  de  tabac  chinois  :  chacu- 
ne de  celles-ci  avoir  à  fa  culotte  un 
petir  fac  de  cuir  dans  lequel  éroient  le 
tabac,  le  briquet  Se  la  pipe.  Une 
d'elles  étoit  accouchée  la  nuit  précé- 
dente ;  on  avoir  mis  l'enfant  dans  une 
écorce  de  bouleau  ,  placée  dans  un  petit 
berceau  de  mêm.e  matière.  Nous  in- 
vitâmes ces  femmes  à  venir  fur  notre 
bateau  ,  &  nous  ne  pûmes  les  y  enga- 
ger qu'en  leur  promettant  du  tabac, 
de  la  hirine  &  du  pain.  Le  contente- 
ment qu'elles  éprouvèrent  en  recevant 
ces  petits  préfens,  nous  caufa  le  plus 
grand  plaifir.  On  leur  enveloppa  le 
tabac  dans  du  papier  ^  quant  au  pain 
&  à  la  farine ,  elles  oterenr  leurs  b.is  5c 
y  mirent  l'un  &  l'autre.  Nous  les  ren- 
voyâmes enfuite  Se  leur  recommandâ- 
mes de  dire  à  leurs  maris  que  nou5 
avions  de  pareils  préfens  a  leur  faire  ; 
nous  attendîmes  quelque  temps  ,  mais 
il  n'en  vint  aucun.  Les  bords  de  la  Nij- 
naia  Tongouska  font  le  pays  natal  da 


550  V    O    V    A    G    £ 

de  ces  Tongoufes.  Depuis  le  comnietî- 
cernent  de  l'hiver  jufqu'au  prinrempsils 
vont  à  la  chafTe  des  zibelines  le  long  d'u- 
ne des  rivières  qui  tombent  dans  la  Lena* 
celles  dont  ils  ont  fait  choix, ils  la  defcen- 
dent  jufqu'â  fon  embouchure  ,  pour  re- 
monter enfuite    la  Lena ,  de  y   chafTer 
aux     élans    durant   tout  l'été.   Ils  font 
cette  chaife  de  deux    manières ,   l'une 
en  contraignant  la    bête    d'entrer  dans 
les  rivières  6z  l'y  pourfuivant  avec  des 
canots  qui  vont  plus     vite  qu'elle    ne 
peut  nager  ,  l'autre  en  les  chafTant avec 
6es  chiens  ,  lorfqu'il  y  a  beaucoup    de 
neige  ;  alors  ces  animaux    ne  peuvent 
pas  courir  vite.  Lorfque  l'automne  re- 
vient,  les  Toneoufes  retournent   à  la 
Tongouska  ,  où  ils  demeurent  jufqu'aii 
temps  dechaiïer  aux  zibelines.  Ce  qu'If- 
brand  Ides  a  écrit  des  fermens  de  ce 
peuple  eft   inconnu      parmi    eux.    Le 
plus  ordinaire  efl:  exprimé  par  le  mot 
olimni ,  qui  fignifie  prendre  Dieu  à  té- 
moin 5  mais  il  y  a  des  Tongoufes  qui 
ne  s'y  fient  pas  ,  de  c'eft  peut  -  être  le 
fouvenir    de  leurs  vains  fermens    qui 
leur  fait  croire  que  celui-ci  n'eft  jamais 
certain.  11  y  en  a  un  autre  qu'ils  regar- 
dent   comme    plus    facré  :   on  fait  un 
feu ,  on  égorge  un  chien ,  ôc  on  en  re- 


EN  Sibérie.  551 
euelUe  le  fang  :  le  corps  eft  mis  fur  le 
bois  dont  le  feu  eft  conftruit ,  mais  à 
l'endroit  où  il  ne  brûle  pas  :  cependant 
l'accufé  palTe  par-defTus  le  feu ,  ôc  boit 
une  couple  de  gorgées  du  fang  de  la 
victime;  le  refte  eft  jette  dans  le  feu, 
3c  le  chien  placé  fur  un  échafaud  dref- 
fé  en  plein  air  auprès  de  la  hutte.  Alors 
l'accufé  dit  ,  ce  de  même  que  le  fang 
j>  du  chien  briile  dans  ce  feu ,  je  fou- 
5j  haite  que  celui  que  j'ai  bu,  brùle 
jî  dans  mon  corps ,  Ôc  de  même  que 
»  le  chien  mis  fur  l'échafaud  fera  con- 
3>  fumé  5  je  veux  être  confumé  en 
j>  même  temps ,  fi  je  fuis  coupable.  » 
Il  y  a  parmi  les  Tongoufes  quelque 
différence  dans  la  manière  de  tuer  le 
chien ,  ôc  au  lieu  de  le  placer  fur  un 
échafaud,  quelques-uns  le  brûlent. 

Nous  pafTâmes  peu  après  devant  un 
petit  ruifteau  qui  coule  avec  un  grand 
bruit  entre  des  rochers  &c  des  pierres  , 
ëc  fe  précipite  dans  la  Lena  par  la  ri- 
ve droite  ;  on  le  nomme  Solianka  : 
l'eau  en  eft  très  falée  ,  &c  fans  odeur , 
mais  le  terrein  qu'il  arrofe  a  l'odeur 
fœtide  des  œufs  pourris.  Le  fel  qu'on  en 
retire  eft  blanc ,  piquant ,  &  paroît  con- 
tenir beaucoup  d'acide;  c'eft  la  feule 
chofe  en  quoi  il  diffère  du  fel  ordinal- 


'^5^  V    O  Y   A    G   » 

re ,  de  même  que  celui  de  l'Itchofa» 
A  rroiî  lieues  au-deiTous  du  ruiffeau 
d'O utesnaïa  ,  il  fort  d'une  montagne 
efcarpée  qui  qH  fur  la  gauche  a  peu  de 
dill:ance5de  la  rivière  ,  quatre  fontaines 
falées  qui  fe  jettent  dansia  Lena.  Les 
environs  ont  l'odeur  d'une  eau  crou- 
piffante,  mais  l'eau  elle-même  n'en  a 
aucune  ,  Ôc  contient  en  petite  quan- 
tité un  fel  pareil  à  celui  de  l'itchora  & 
du  Solianka. 

Le  village  de  Vitimsk  eft  un  des 
plus  anciens  établilTemens  rufTes  faits 
lur  la  Lena.  Il  y  a  quarante  ans  qu'il 
étoit  célèbre  par  une  mine  de  très  beau 
talc,  mais  aujourd'hui  elle  eft  épuifée. 
Cette  année  (1736")  quelques  payfans 
ont  fait  de  nouvelles  recherches  ,  &  les 
uns  las  de  travailler  inutilement  fe  font 
retirés,  mais  les  autres  ayant  eu  plus 
de  conftance  ont  trouvé  un  très  beau 
filon.  Il  y  a  deux  mines  très  riches 
dans  les  environs  de  la  Vitim ,  ôc  des 
ruiffeaux  qui  s'y  jettent.  Cette  riviert 
eft  bordée  par  de  hautes  montagnes  ; 
un  Promichlénie  qui  n'alloit  point  à 
petits  pas  ,  marcha  depuis  le  matin  juf- 
qu'au  foir  pour  atteindre  le  fommet  de 
celle  qui  eft  auprès  du  ruifteau  nommé 
Pétrova.  Nous  vîmes  ici  nos  bateliera 


EN    Sibérie.  535' 

prendre  du  poifion  à  la  fourche  ; 
c'cil  une  fourche  de  fer ,  attachée  a 
une  perche  ciont  l'extrémité  a  aulîî 
trois  pointes  :  ils  y  mettent  leur  appât, 
6c  lorfque  le  pciiTon  vient ,  ils  le  frap- 
pent avec  la  fourche.  Il  y  en  a  de  gran- 
des &z  de  petites  pour  les  différentes  es- 
pèces de  poiifon ,  de  même  que  des 
perches  longues  ou  courtes  félon  la  pro- 
fondeur des  rivières  ,  ôc  le  plus  fou- 
vent  cette  pèche  fe  fait  de  nuit.  On 
prétend  que  le  poifion  vient  alors  près 
du  rivage ,  on  y  va  dans  un  canot  ^ 
tenant  en  main  lafourche  de  fer  :  on  eft 
éclairé  par  du  bois  qui  brûle  fur  un  gril 
mis  au-devant  du  canot,  &:  au  défaut 
du  gril ,  par  une  écorce  de  bouleau  en- 
flammée 5  qui  répand  dans  l'eau  affés  de 
lumière,  pour  qu'on  y  voie  diflinde- 
ment  le  poifTon  qu'on  veut  frapper.  Cet- 
te manière  de  pêcher  efl  furtout  avan- 
tageufe  dans  les  petites  rivières  pleines 
de  cailloux  ,  qui  font  ordinairement 
fi  claires  qu'on  en  voit  le  fond.  Les  Pro- 
ehlénies  en  font  ufage ,  ainfi  que  les 
voyageurs  qui  defcendent  la  Lena  ;  m^ais 
comme  on  prend  au  filer  plus  de  poif- 
fon  qu'a  la  fourche ,  celle-ci  n'eft  em- 
ployée que  par  ceux  des  habirans  du 
pays  5  qui  ne  peuvent  pas  avsir  des  fr*. 


^34  Voyage 

lets  5  ou  qui  ne  veulent  pas  en  portef 
<ians  leurs  voyages.  Cette  efpece  3e  pê- 
che n'eft  point  particulière  aux  envi- 
rons de  la  Lena  ;  elle  eft  connue 
au-delà  du  lac  Baikal  ôc  même  en 
RufTie. 

Avant  d'arriver  au  Kolotovka ,  nous 
vîmes  du  côté  de  ce  ruiiTeau  un  grand 
emplacement  d'où  il  fortoit  beaucoup  de 
fumée  ;  notre  guide  nous  dit  que  ce- 
soient  des  Slioudniki,  ou  des  payfans 
qui  cherchent  le  iliouda  ,  c'eft-â-dire 
le  talc.  (  1  )  Les  montagnes  étant  couver- 
tes de  moulTes  &  d'arbres ,  on  ne  peut 
l'y  appercevoir  que  lorfqu*on  a  brûlé 
cette  mou  (Te  de  les  racines  :  alors  on 
voit  briller  le  talc  au  foleil ,  &  on  en 
a  beaucoup  trouvé  de  cette  manière. 
En  approchant  du  ruilTeau  nous  vîmes 
un  grand  bateau  couvert ,  amarré  au  ri- 
vage  5  les  promichlénies,  leur  hutte 
&  deux  chiens.  Ce  fut  pour  nous  un 
bonheur  d'y  être  arrivés  un  jour  de  fê- 
te y  on  ne  les  y  trouve  point  les  au- 
tres jours  ;  le  pays  étant  défert ,  per- 
fonne  ne  peut  enfeigner  où  ils  font , 
&:  il  y  a    peu  de  mines  de  talc  y  qui 


(i)  GUcies  Maria, 


EN    Sibérie.  555 

durent  alfés  long-temps  pour  que  le 
chemin  en  foit  frayé.  Nous  vîmes  hors 
de  la  hutte  un  four  de  pierres  féches 
dans  lequel  les  Promichlénies  cuifenc 
leur  pain.  Quelque  longs  que  foienc 
leurs  voyages  ,  ils  ne  portent  jamais  de 
pain  dur  j  ils  en  cuifent  de  temps  en 
temps ,  &  fe  procurent  ainii ,  outre 
l'avantage  d'en  avoir  de  frais  ,  celui  de 
faire  du  quouas.  Le  chef  de  ces  promi- 
chlénies nous  conduifit  aux  mines  voi« 
fines  j  on  y  voyoit  une  efpece  de  fouille 
faite  dans  un  rocher  élevé  environ 
de  cinq  toifes  au-deiTus  du  ruiffeau.  Il 
y  avoir  trois  femaines  que  ce  travail 
éroit  commencé  ,  de  les  ouvriers  ne  dé- 
tâchoient  la  mine  qu'avec  le  m.arteau  & 
le  feu  ;  ils  ne  favoient  ce  que  c'étoic 
que  la  pétarder.  La  gangue  ell  partie 
quarts  jaunâtre  Se  partie^'flux  grisj  le 
talc  y  eft  répandu  fans  ordre  :  il  ne  s'y 
montre  point  en  forme  de  veines  ,  mais 
on  en  trouve  ça  &  là  des  feuilles  épaif- 
fes  de  trois  ou  quatre  pouces ,  qui  ont 
en  quarré  depuis  un  pied  jufqu'à  deux 
pieds  &c  demi;  quelques-unes  font 
pures ,  d'autres  parfemées  de  veines.  Il 
efl  rare  que  l'on  fouille  a  plus  d'une 
toife,  peut-être  parce  que  l'air  contribue 
à  la  formation  du  talc  ,  ou  bien  que  la 


33<^  Voyage 

gangue  devient  fî  dure  à  une  plus  grau-» 
de  profondeur ,  que  les  mineurs  ne  peu- 
vent plus  la  détacher  avec  le  peu  d'ou- 
tils dont  ils  font  munis.  Dès  1  année 
1^80  on  avoit  fait  des  rcchw-rches  au 
fujet  de  ces  mines ,  &:  il  p^roît  qu'on 
s^  adonnoit  alors  avec  rlus  d'ardeur 
qu'on  ne  le  fait  aujour  i'hui.  On  lit 
dans  les  archives  de  Iakoursk  que  plu- 
fieurs  cofaques  en  avoient  trouvé  vers 
les  rivières  d'Aldan,de  Tchouia^deTcha- 
ra,  les  ruiifeaux  de  KofTova;,  de  Longov- 
ka  5  de  Slioudinka  ,  entre  ceux  de  No> 
chère  &c  de  Bédikta  qui  fe  jettent  dans 
la  léïou  5  &c.  Cette  rivière ,  qui  va 
de  l'occident  à  l'orient ,  tombe  dans  la 
Tchara  ,  &  celle-ci ,  qui  coule  du  fud- 
oueft  au  nord-eft  ,  fè  jette  dans  l'Olek^ 
ma. 

Le  talc  le  plus  eftimé  efl  celui  qui  efl 
clair  comme  de  l'eau  pure  *,  on  le  prife 
beaucoup  plus  que  leverdâtre  ,  &  parmi 
le  premier  on  recherche  le  plus  grand 
Les  feuilles  qui  ont  deux  pieds  de  de- 
mi en  quarré  font  extrêmement  rares; 
celles  d'un  pied  &  demi  à  deux  pieds 
font  déjà  d'un  grand  prix  ;  on  les  paye 
quelquefois  jufqu'à  treize  francs  la  li* 
vre.  L'efpece  la  plus  commune  eft  le 
tchetvernaïa ,  c'eft-à-dire  celle  qui  eà 


EN  Sibérie.  33/ 
d'un  demi  pied  qaarré  j  on  le  vend  en- 
viron rrenre-rrois  fous  la  livre  :  tout  ce 
qui  ell  au-deirous  fe  nomme  chi toucha , 
paixe  qu'on  eft  obligé  de  le  coudre  pour 
en  faire  ufage  ,  &  fe  vend  environ  fepc 
fous  la  livre.  Lorfqu'on  veut  employer^ 
le  talc,on  le  fend  avec  un  couteau  min- 
ce a  deux  tranchans  j  après  l'y  avoir  en- 
foncé 5  il  fuffit de  lagiter  un  peu  pour 
réparer  ks  couches  :  on  lui  laifTe  Té- 
paifTeur  néceffaire  pour  qu'il  ait  quel- 
que folidité.  Dans  toute  la  Sibérie  ,  dc 
même  dans  les  villages  ôc  pérîtes  vil- 
les de  Pvuflie,  on  en  fait  des  vitres  &  des 
verres  de  lanterne ,  mais  on  l'emploie 
fur-tout  aux  fenêtres  6.qs  vailfeaLîX  parce 
qu'ayant  Téclat  du  verre  ,  il  n'en  a  pas 
îa  fragilité  ;  l'ébranlement  à^s  canons 
de  grand  calibre  n'y  caufe  aucun  dom- 
mage. La  poudlere ,  la  grailTe  ,  la  fu- 
mée lui  otent  fa  tranfparence ,  &  l'on 
ne  peut  les  en  détacher  que  difficile^ 
ment. 


Tome  7* 


338  V   O   Y   A   G    H 


CHAPITRE    XLVIII. 

Rivière  de  Vitime,   Moijfon.    Tradition 

hiftorique  des     Iakoutes,  Fontaims 

falées,    Alontagne  de  feU 

PL u s  on  remonte  la  Virime  ,  plus 
on  voit  s'élever  les  montagnes  qui 
bordent  fes  rives  :  la  plupart  font  cou- 
vertes de  forets  cpailîes.  Sa  fource  eft 
fort  éloignée  ;  c'eil  la  même  que  celle 
de  la  iiar^ouiine  :  vers  le  milieu  de 
fon  cours  elle  a  une  grande  chute  qui 
n'eft  pas  navigable. 

Nous  arrivâmes  le  dixième  août 
(i73<>)  au  village  de  Vitimsk  :  c'é- 
toit  le  temps  de  la  moillbn  \  les  foins 
étoient  ferrés  ,  la  plupart  à^s  bleds  ,  cou-^ 
pés  ,  6c  l'on  efpéroit  que  ceux  qui  ne 
i'étoient  point ,  feroient  murs  dans  une 
femaine  :  cependant  la  latitude  de  ce 
village  eft  de  cinquante  -  neuf  degrés 
vingt-huit  minutes ,  &  Ton  nous  dis 
que  dans  les  bonnes  années  le  temps  de 
la  moiflon  n'étoit  jamais  plus  tardif. 
On  avoit  eu  cet  été  quelques  nuits  froi- 
des §c  des  jours  très  chauds. 


EN     Sibérie.  • ,  ^ 

NédoUnciov  eft  le  nom  d'un  hanie'au 

^  d'un    vieillard  qui    i'habire  :  i!  eft 

âgé  de  cent  huit  ans ,  fe  porte  très   bien 

&  n'a  aucune  infirmité. 

Au-delà  de  Vitimsk  ks  environs  de 
a  Lena  ont  un  afped:  moins  fauvaae  • 
les  bois  font  moins  épais ,  ks  moma- 
gnes  moins  hautes  &  dans  quelques 
endroits  fort  éloignées  de  la  nv^  ,  les 
bords  font  peu  élevés  &  deviennent  fa- 
blonneux.  Nous  trouvâmes  ici  deux  Si- 
bériens qui  réunilToient  en  leur  per- 
sonne la  dignité  de  prince  ôc  de  cha- 
mane. 

Plus  loin  font  les  m.onrsGoufelnie,  ou 
Ogiiong^raïa  en  langue  lakoute  :  ce  font 
deux  montagnes  trian^^ulaires  li-uées 
l'une  prèsdei'aurre&far  lebori  delà 
Lenzj  leur  bafe  eft  environ  de  d-nv'- 
lieue.  Elles  font  de  différentes  couchas 
de  marne  rouge  &  ved-bleu.ure  ,  dif- 
pofées  airernativement  &:  pre  que  hori- 
zontales,  cependant  un  peu  inci  nées 
de  part  Ôc  d'autre  le  long  de  la  riviè- 
re. Elles  font  traverfées  par  des  raies 
verres  qui  ne  font  autre  chofe  eue  la 
marne  verd-bleukre  qui  érant  plus  mclle 
que  la  rouge  a  été  délayée  Sc  entraînée 
pr  les  eaux  de  plu'e.  Ces  montagnes 
lont  fore  célèbres  dans  i'hiftoire  ancien- 


34^  Voyage 

ne  des  Iakoutes.  Selon  leur  tradirîoit 
ils  habitoient  autrefois  les  contrées  fu^ 
périeures  de  la  Lena,  mais  ils  furent  tel- 
lement preifés  par  leurs  voihns  lesBou^ 
jretes  5  que  la  plupart  abandonnant  leur 
pays  dekendirent  la  Lena  ,  avec  trou^ 
peaux  3  femmes  &  enfans.  Ceux  qui 
refterenr,  ayant  voulu  repoufTer  leurs  en- 
nemis ,  furent  fi  vivement  attaqués 
qu'abandonnant  tous  leurs  biens  &  pre- 
nant les  premiers  foliveaux  qu'ils  ren- 
contrèrent ,  ils  fe  jetterent  dans  la  Le- 
na 5  &c  defcendirent  cette  rivière  juf- 
qu'au  pays  où  leurs  compatriotes  s'é- 
toient  établis.  Quoiqu'ils  furent  réduits 
alors  à  la  plus  grande  mifere  ,  la  plu- 
part 5  foit  par  leur  travail ,  foit  par 
cies  mariages  avantageux  ,  devinrent 
auili  riches  que  les  autres  :  0ç  oomme 
les  Iakoutes  ont  l'humeur  guerrière , 
les  plus  opulens  opprimèrent  les  pau- 
vres ,  les  dépouillèrent  du  peu  qu'ils 
avoient  &  les  firent  efclaves.  Lorfqu'il 
n'y  eut  plus  parmi  eux  d  hommes  foi- 
bles  qu'il  pulfent  piller  ,  ils  attaquè- 
rent leurs  voifins  les  Tongoufes  pator 
iniens  dont  les  richeiTes  tentoient  leur 
avidité  ,  les  chafiTerent  du  canton  où 
Iakou3tk  eli  aujourd'hui ,  &  qui  palfe 
pour  avoir  é:é  la  patrie  des  preniiers 


îN  Sibérie.  541 
lakoutes  •  dans  cetre  guerre  un  gros 
parti  de  Tongoufes  fur  défait  auprès 
des  monts  Goufelnies.  Depuis  ce  temps 
les  Tongoufes  patomiens  &  les  lakou- 
tes  de  la  Léiia  fe  font  une  guerre  con- 
tinuelle :  ceux-ci  prétendent  que  le  ter-^ 
ritoire  de  Paroma  leur  appartient  com- 
me aux  Tongoufes ,  dz  qu'ils  ont  droit 
d'y  chafler  ,  mais  il  arrive  fouvent  que 
ces  derniers  les  en  cliaflent.  Ils  font 
beaucoup  plus  habiles  à  tirer  de  l'arc  _, 
de  forte  qu'un  Tongoufe  fait  fuir  dix 
Iakoutes. 

^  Sur  la  rive  droite  du  ruifTeau  de  Kap- 
tindei  qui  fe  jette  dans  le  Viloui^ily 
a  plufieurs  fontaines  falées  qui  fortenc 
de  terre  environ  à  cent  trente  toifes 
du  rmifeau ,  dans  un  endroit  bas,  ion.5 
de  cent  vingt  toifes  &  large  de  trente  1 
elles  contiennent  une  grande  quantité 
de  fel  blanc  comme  la  neige,  diffous 
dans  l'eau,  de  forte  qu'on  la  croiroit  mê- 
lée avec  du  fable  très  fin.  Ce  fel  fe 
dépofe  autour  &  au  -  deifus  des  fon- 
taines en  morceaux  qui  femblent  kto 
des  pierres  très  blanches  formées  du  fa- 
ble le  plus  fin.  Les  canaux  de  la  four- 
ce  ne  s'engorgeant  pas,  l'eau  apporte 
fans  ceffe  de  nouveau  fel  ,  qui  fe  joi- 
gnant â   celui  donc  les  fonraines  font 

Piij 


542.  Voyage 

couvertes  ,  s''éhvQ  quelquefois  jafqu  a 
quatre  pieds  au- deiTus  de  la  fiirface  de 
l'eau  3  &  le  nombre  de  ces  monceaux 
peut  faire  connoître  celui  des  fontaines. 
A  environ  fept  lieues  vers  l'orient  fur  la 
même  live  du  Kaptindei,  Se  alTés  loin 
de  fon  origine,  on  voit  une  montagne 
de  fel  haute  de  trente  toifes  j  longue 
de  cent  vingt ,  lituée  de  l'orient  à  loc- 
cident ,  compofée  jufqu'aux  deux  tiers 
de  fa  hauceur  de  gros  cryilaux  cubiques 
très  durs  5  rranfparens  ,  joints  enfemble, 
dans  lefquels  on  n'apperçoi:  pas  le  moin- 
dre mélange  de  terre  ou  d'autre  ma- 
tière. La  partie  fupérieure  eft  d'une 
argile  rouge  qui  contient  un  talc  blanc 
tranfparent ,  de  la  plus  grande  beauté. 
Du  côté  dii  ruiueau  la  montagne  eiï 
fort  efcarpée  ,  de  l'autre  elle  tient  a  la 
naiffance  d'une  chaîne  de  montagne 
qui  fe  diriç^e  au  nord,  &  paroîtetre 
riche  en  Cd  j  elh  elt  couverte  d*une 
argile  rouge  qui  contient  la  même  ef- 
pece  de  talc  ,  &  il  y  croît  du  kali  dans 
la  plupart  des  endroits  où  les  eaux  cou- 
lent au  printemps.  Le  fel  de  cette  mon- 
tagne eft  le  mcme  que  celui  des 
fontaines  dont  j'ai  parlé  ,  &  je  crois 
que  ni  l'art  ni  la  nature  ne  peuvent  en 
faire  qui  foit  meilleur.  Les  liabitans  des 


EN    Sibérie.  545 

environs    le    nomment  ie   fel    rouge  , 
parce  que  celui  qu'ils  prennent  au  pied 
de  la  montagne  ,  &c  qui  s'eft  déraché  du 
fommei ,    eit    couvert  d'argile    rouge* 
Ils  n'en  décachent  eux-mêmes  que  très 
peu  du  pied  de  la  montagne  ,  de  difenc 
qu'il    corrompt  la   viande    auquel    on 
le  mêle  ,  mais  je  fcupçonne  qu  ils  tien- 
nent ce  langage ,  ann  que    le   gouver- 
nement ne    leur   défende  pas   de  s'en 
fervir.     Quant     à   celui    des  fontaines 
falées  5  on  n'en  fait  ufage  qu'en  fecret  ; 
le  fel  d'Ouilkout  eft  le  feul  qu'on  vende 
publiquement   fur  toute   la  Lena.  Ce- 
pendant la  chancellerie  de  Iakoutsk  s'eft 
fait  apporter  il  y  a  deux   ans  de  celui 
de  ces  fontaines ,  Se  cette  année  (173^) 
un  Iakoutain   s'eft    engagé  à  tranfpor- 
ter  ce  fel  à  la  cailTe  impériale  pour  dix 
copekes  le  poud  ou    quatre  deniers  la 
livre.  Dans  ce  même  canton  il  y  a  un 
lac  au  fond    duquel    il  fe  dépofe    du 
fel  en  cryftaux   cubiques.  11  eft   fur  la 
rive  feptentrionale  du  ruilTeau  de    Ta- 
bihinda   ou  Tabifîingda  ,  peu  loin  de 
fa  fource  de  a  trois  jours  de  marche  de 
fon  embouchure  dans  la  rivière  de  Ton- 
go.  Cette  rivière  fe  jette  dans  la  Viloui 
environ  a  trente- cinq  lieues  au-defTous 
de  Tabiffingda. 

Pir 


'2^4  V    O    Y    A    G   ï 


CHAPITRE     XLIX. 

Sacrifices  &  fkes  îakouus.  Tort  Olec^ 
minskoï,  Fayfans  Rujfes.  Froid, 

LEs  lakoutes  admettent  deux  êtres 
faprèmes ,  l'un  tout  bon  ,  l'autre 
tout  méchant ,  dont  chacun  eft  compo- 
fé    de   plufieurs  autres    :  il  n'y    a  pas 
un  diable  fcul ,  mais  plufieurs  ,  qui  ont 
des  femmes  &  des  enfans.  Une  de  ces 
familles  de  diables  nuit  aux  troupeaux , 
l'autre  aux  hommes  faits ,  une  troifie- 
me  aux  enf^s.  Les  unes  habitent  dans 
les  nues,  les  autres  fous  terre.   U  y  a 
de  même  des  dieux  de  différente   efpe- 
ce  :  les  uns    prennent    foin    des  trou- 
peaux j  les  autres  préfidenr  à  la  chaffe, 
quelques-uns  veillent  fur  les  hommes, 
mais   leur  demeure    eft  dans  Tair  ,  ÔC 
très  éhvée.  Plus  un  chamane  ou  aïou- 
ne  eft  vieux  ,  plus  il  fait  de  noms  de 
dieux  ôc  de  diables    :  ces    noms    font 
inconnus  du   Iakoute  vulgaire,  &  mê- 
me tous  les  aïounes  ne  connoiftent  pas 
les  mêmes  dieux  Se  les  mêmes  diables  : 
il  y  en  a  quelques-uns  qui  étant  plus 


IN       S  I   B  I  R  I  E.  545 

Familiers    font  connus    plus    générale- 
ment ,  mais  chaque  aïoune  en  a  beau- 
coup qui  ne  font  attachés  qu'à  lui  feuL 
Ces  mots  extraordinaires  qu'ils  pronon- 
cent en  faifant  leurs   contcrficns,    & 
dont  ils  évitent  avec  foin  de  faire  con- 
noître  la  fignification ,   font  les  noms 
dQS  efprits    tant    bons    que   méchans. 
Lorfqu'un  aïoune  par  exemple  veut  dé- 
couvrir un  voleur  ,  il  appelle    tous  les 
diables  chacun    par    leur  nom.   Ils  ai- 
ment  beaucoup  leurs   commodités ,   (i 
l'on  en  croit  les    aïounes  ;,   ôc  ne  vien- 
nent pas  toujours  vers  eux  ,  m.ais  ceux- 
ci  vont  les  trouver  dans  leurs  demeures  : 
ceux  qui  habitent  dans  les  nuages  ,  ont 
des  poêles   comme  les  RufiTes ,    ôc  les 
diables  terreftres  ont  des  huttes  de  la- 
koutes.    Prefque     tous    les    Sibériens 
croient   que  lorfqu'un  homime  eft  ma- 
lade ,  le  diable  lui   a  enlevé  l'ame ,  ôc 
que  lorfqu  elle  n'eft  pas  rendue  prom.p- 
tement ,  le  corps  meurt.  Mais ,  difent 
les  aïounes  ,  quand  le  loup  a  dérobé  une 
brebis ,  il  ne  fe  montre  point  au  bercer; 
il  en  eft  de  même  d'un  diable  qui  a  pris 
une  ame  :  dans  ce  cas  un   chamane  les 
appelle  tous  inutilement.  Alors  il  a  re- 
cours aux  dieux  qui  protègent  les  hom- 
mes 3  de  leur  demande  le  nom  du  diable 

Pv 


34^  Voyage 

voleur  :  dès  qu'il  le  fait ,  il  va  le  trouver 
ôc  tâche  de  l'enaaser  à  rendre  cette  mai- 
heureufe  ame.  Pour  cet  effet  il  prend 
des  queues  d'animaux  ,  des  peaux  d'iier- 
mine ,  d'iltis  y  d'écureuil ,  de  les  atta- 
che à  un  long  fil.  S'il  préfume  que  le 
voleur  ne  fe  contentera  pas  de  ces  ba- 
gatelles j  8c  qu'il  pourroit  bien  exiger 
un  cheval ,  il  en  figure  un  avec  de 
l'écorce  de  bouleau  ,  le  met  devant  la 
hutte  5  prend  les  peaux  attachées  au  fil 
comme  s'il  vouloir  les  montrer  au  dia- 
ble y  faute  5  crie  autour  du  malade  y 
ôc  le  preiïe  fréquemment.  S'il  meurt , 
il  faut  que  le  diable  fe  contente  de  co: 
qu'il  a  pris  ,  mais  s'il  recouvre  la  fan- 
té-,  on  immole  le  cheval  promis. 

Les  Iakoutes  font  tous  les  ans  des 
vœux  pour  eux-mêmes   :  les  objets  de 
ces  vœux  font  de  nombreux  troupeaux  , 
des  chalfes  heureufes  >  ou  quelque  au- 
tre bonheur  dont  un  Iakoute  peut  avoir 
l'idée  3  ôcIqs  aïounes  engagent  les  dieux 
à  exaucer  ces  vœux.    Chaque    famille 
rafiemble  vers  la  fin  de  juin  tout  le  lait 
de   cavalle  dont  les  poulains  peuvent 
fe  pafTer  ;  on  le  met  en  fermentation 
comme  celui  qu'on  veut  difliller,  on  in- 
vire le  chamane ,  route  la  famille  prend 
£qs  habits  de  fête,  mais  on  pare  fur- 


EN    Sibérie.  547 

tout  un  enfant  de  douze  à  quinze  ans 
avec  toute  la  pompe  iakoute.  Le  cha- 
mane  vêtu  de  fes  habits  ordinaires  de 
non  de  fa  robe  de  cuir  dont  il  fe  re- 
vêt quand  il  veut  appeller  les  diables  , 
fe  place  au  milieu  de  la  hutte  le  vifage 
vers  l'orient ,  tenant  de  la  main  gau- 
che un  pot  de  lait  de  cavalle  fermen- 
té ,  de  l'autre  une  cuillier  de  bois  ; 
toute  la  famille,  tant  hommes  que 
femmes  &c  enfans  ,  eft  aihfe  autour  de 
la  hutte  5  &  l'enfant  pompeufement  pa- 
ré eft  5  le  genou  droit  en  terre  ,  devant 
le  chamane.  Celui  ci  s'inclinant  plulieurs 
fois  appelle  tous  les  dieux  l'un  après 
l'autre  5  &  en  prononçant  chaque  nom 
prend  une  cuillerée  de  lait  qu'il  jette 
en  l'air  5  cela  s'appelle  repaître  les 
dieux  5  &  c'eft  par  ce  régal  que  l'on  peut 
fe  concilier  leur  bienveillance  :  afin 
qu'ils  ioient  fatisfaits  ,  on  leur  jette  du 
lait  par  trois  fois.  Le  chamane  s'étant 
encore  incliné  ,  &  ayant,  marmoré  quel- 
ques mots  fort  de  la  hutte  ,  la  famil- 
le le  fuit  &  s'aiîeoit  autour  de  lui. 
Alors  il  boit  avec  toute  l'apparence 
d'une  grande  dévotion  quelques  coups 
du  lait  refté  dans  le  pot ,  le  préfente  à 
l'enfant  qui  le  reçoit  à  aenoux  en  s'in- 
clinant, boit  aulîî  deux  fois  dans  cette 


3 


34^  Voyage 

poftiire  5  &  le  préfente  à  genoux  Se  en- 
s  mclinant,  à  chacun  des  membres  de  la 
famille  ,  qui  le  reçoit  affis.  Lorfque  tous 
ont  bu,lejeune  homme  préfente  le  pot  de 
nouveau  &  de  la  même  manierejcn  com- 
mençant par  le  plus  confîdérable  de  l'ai^ 
femblée,  qui  eft  le  chamane,  &  qui  cette 
fois  boit  aiîîs  comme  les  autres.  Tout  le 
lait  préparé  doit  être  bu  ,  &  cette  li- 
queur ayant  quelque  force ,  la  fête  fe 
termine  ordinairement  par  une  ivrefle 
générale. 

La  divination  par  Tinfpsclion  de  la- 
main  efl  en  ufage  parmi  les  Iakoutes  ,. 
mais  elle  n'eft  exercée  que  par  les  cha- 
mânes  qui^pafTent  pour  les  plus  habi- 
les àc  les  plus  considérables  de  la  na-^ 
tion. 

Près  du  fort  Olecminskoi  la  Lena  eft- 
remplie  d'îles,  dont  la  plupart  font  ha- 
bitées par  deslakoatesjles  autres  font  des. 
pâturages.  Ce  fort  eft  fur  la  rive  gau- 
che de  la  rivière  ;  c'ei^  un  des  plus  an- 
ciens de  Sibérie  :  il  fut  établi  lorfqu  oa 
exigea  des  peuples  de  cette  contrée  qu'ils^ 
pnyalfent  le  tribut,  &:  on  lui  donna 
le  nom  delà  rivière  d'Olecma,  qui  tom- 
be à  quatre  lieues  au  -  deflous  ,  par  la 
live  droite  de  la  Lena.  Vers  l'an  1660 
pla.ûeurs  habitans.  de  ca  canton  palfer- 


i 


EN     Sibérie.  54^ 

ïent  dans  la  Daurie  >  pour  y  chercher 
le  long  de  l'Amoure  de  meilleures  ferres. 
Le  gouvernement  ruiïe  ne  jugeant  pas 
à  propos  de  laKTer  abandonner  les  en- 
virons de  la  Lena _,  fit  en  1661  pla- 
cer une  garde  à  l'embouchure  de  i'O- 
lecma  ,  où  ceux  qui  auroient  voulu  fe 
retirer  en  Daurie,  dévoient  néceifai- 
rement  pafTer  ;  mais  la  ceiïion  de  ce 
pays  aux  Chinois  a  fait  ceffer  cette  dé- 
îertion. 

Le  terrein  qui  eft  entre  Vitimsk  de 
Olecminsk  pourroit  nourrir  un  grand 
nombre  dhabitans.  On  y  trouve  plus 
de  terres  labourables  que  dans  les  con- 
trées fupérieures  y  tous  les  bleds  y 
croififent  très  bien.  Les  premiers  pay- 
fans  qui  font  venus  sy  établir ,  ont  un 
peu  cultivé  \qs  terres  ,  mais  l'amour 
de  la  fainéantife  &:  de  l'ivrognerie  s'efh 
emparé  de  leurs  defcendans.  Quelque 
pauvre  que  foit  un  payfan  ,  il  travaille 
peu  5  mais  il  tient  à  les  gages  un  ou- 
vrier de  nation  iakoure ,  paye  pour. 
lui  le  tribut ,  &  lui  donne  fa  fubfiftan- 
ce  qui  n'eft  pas  beaucoup  plus  chère 
que  la  nourriture  d'un  chien.  Lorfqu'il 
a  recueilli  fes  grains ,  il  en  vend  la 
plus  grande  partie  qu'on  employé  or- 
dinairement à  faire    du    brandevin  > 


350  Voyage 

porte  au  cabaret  l'argent  qu'il  en  reti- 
re ,  &c  garde  à  peine  pour  lui  le  grain 
néceffaire  pour  la  confommation  de  l'hi- 
ver :  il  ne  craint  point  d'en  manquer  ; 
le  genre  de  vie  cÏqs  Iakoutes  ne  lui  elt 
pas  tellement  étranger  qu'il  ne  puif- 
le  le  prendre  pour  quelque  temps.  Au 
printemps ,  il  eft  rare  qu'il  ait  afTés 
de  grain  pour  enfemencer  :  il  eft  obli- 
gé d'attendre  celui  qu'on  apporte  dQS 
contrées  fupérieures  ;  il  ne  faut  donc 
pas  être  étonné  qu'il  ne  mûrilTe  pas 
parfaitement  ici,où  on  le  feme  plus  tard 
que  dan^les  cantons  plus  méridionaux. 
Durant  l'hiver  les  payfans  prennent  des 
écureuils  de  la  manière  accoutumée  ,  &c 
vont  quelquefois  à  la  chalTe  du  renard  ; 
mais  celle  des  zibeUnes  eft  pour  eux 
beaucoup  trop  pénible.  Ils  confommenc 
au  cabaret  tout  le  produit  de  leur  chaiTe  ^ 
un  feul  payfan  y  dépenfa ,  tandis  que 
l'étois  en  ce  pays ,  trente  -  trois  livres 
dans  un  feul  jour.  Les  Iakoutes  qui  font 
riches  fuivent  l'exemple  desRuftesj  s'ils 
ne  s'enivrent  pas  ,  c^eft  qu'ils  n'ont  pas 
de  brandevin  :  ils  font  adonnés  à  la  fai- 
néantife  ,  que  tous  les  peuples  de  Sibé- 
rie 3  excepté  les  Tongoufes ,  regardent 
comme  le  bonheur  fuprême.  Il  eft 
difficile  d'y  trouver  unRulTe  qui  entende 


tN    Sibérie.        351 

bien  fa  langue  naturelle  y  mais  ils  pa.* 
lenc  tous  facilement  la  langue  iakoute. 
Ils  obfer  vent  rarement  les  jours  de  jeune. 
Plufîéurs  habitent  fous  des  huttes  parmi 
les  Iakoutes ,  ôc  le  genre  de  vie  de  ce 
peuple  leur  eil  devenu  naturel.  Ce  cu'ils 
défirent  le  pkis ,  ce  font  des  bœufs,  des 
vaches  &  des  chevaux;  quelques -urs 
ont  des  cochons  ëc  des  poules ,  mais  il 
eft  fort  rare  qu'ils  aient  des  moutons. 
Les  concombres  leur  fontinconnus  ;  il  y 
en  a  peu  qui  fement  des  raves.des  navets 
des  choux,  des  carottes,  ce  ils  en  prennent 
peu  de  foin.  Le  lieu  le  plus  abondant  en 
fouris  dans  les  environs  de  la  Lena  eil: 
le  diilricl  d'Olecminsk  y  on  n'y  trouve 
pas  un  feul  chat ,  de  le  peu  de  grains 
qu'on  y  moiironne  &  qu'on  veut  gar- 
der, eft  plus  utile  aux  fouris  qu'aux  hom- 
mes. Quant  aux  rats  ,  les  laKouces  ,  qui 
Iqs  prennent  pour  les  manger  ,  les  ont 
prefque  entièrement  détruits.  Les  Sloa- 
chivies  du  fort  Olecminsk  ,  font  fort 
à  leur  aife,  parce  qu'ils  prennent  aux 
Iakoutes  tout  ce  qui  leur  convient. 

Lorfqu'ils  ramaffent  le  tribut ,  ils  re- 
nouvellent leurs  provifîons ,  Se  le  pri- 
kachetchik  fe  diftingue  parmi  eux 
comme  Taigk  parmi  les  oifeaux  de 
proie. 


^52.  Voyage 

Vers  la  fin  daoût  (ly^^?  ,  )  le  froid 
commençoit  à  fe  faire  fentir  ;  on 
voyoit  rarement  le  foleil ,  Ôc  les  tem- 
pêtes fe  fuivoient  de  près.  Au  com- 
mencement de  feptembre  les  ar- 
bres fe  dépouillèrent  ,  toutes  les 
herbes  fe  flétrirent,  il  tomba  de  la 
neige  de  du  verglas  j  le  froid  augmerf- 
ta  peu  à  peu  julqu'au  degré  où  il  eft 
ordinairement  en  Allemagne  a  la  fin 
de  l'automne  ;  Teau  geloit  pendant  la 
nuit  dans  tous  les  vafes» 


CHAPITRE     L. 

RuIJfeau  falé.  Montagnes  en  forme   de 
colonnes*  Mine  de  fer ,  Ôcc. 

AU-DESSOUS  de  Tembouchure  de 
rOlecma  il  y  a  un  ruiffeau  falé 
nommé  Soiianka  dont  la  fource  eft  en- 
viron à  huit  lieues  fur  la  rive  gauche^ 
Les  eaux  de  ce  ruiiTeau  n'ont  ni  à  la. 
fource  ni  dans  leur  cours  aucune  odeur 
particulière,  6c  différent  par-là  de  celle 
At%  ruifieaux  falés  qui  tombent  dans  la- 
Léna* 

On  trouve  un  peu  plus  loin  fur   le 


E  N      s   I  B  E  R    I  E.         ^      ^^5 

tord  de  cette  rivière  un  endroit  célè- 
bre 5  parce  qu'on  y  voit  des  monta- 
gnes qui  ont  la  forme  de  colonnes  : 
il  y  en  a  de  pareilles  en  d'autres  en- 
droits, m^ais  celles-ci  font  les  plus  gran- 
des. Elles  font  compofées  de  pluileurs 
morceaux  dont  quelques-uns  font  ar- 
rondis comme  des  fûts  de  colonnes  , 
quelques  autres  équarris ,  d'autres  ref- 
femblans  à  des  pans  de  m.ur  ,  tous  pres- 
que perpendiculaires  &z  formant  une 
hauteur  de  dix  à  quinze  toifes.  Ces 
montagnes  c^ui  occupent  environ  fept 
ou  huit  lieues  de  long,  &z  perdent  peu 
à  peu  leur  hauteur,  piéfenrenc  l'apparen- 
ce des  ruines  d'une  grande  ville  ,  »3c  les 
arbres  qui  croiiïent  entr'elles ,  augmen- 
tent la  beauté  du  fpeccacle.  Elles  font 
com.pofces  de  grais,demr-rbre  rouge  vei- 
né ,  de  pierres  de  plulïcvirs  couleurs  y 
ôc  dans  les  intervalles  qui  font  entre 
ces  colonnes  on  trouve  de  bonne  mi- 
ne de  fer  :  on  en  tire  aufn  dans  une 
montagne  qui  eft  tout  près  du  com- 
mencement de  la  colonnade.  Je  n'en 
avois  point  encore  vu  qui  fut  aulll  fa- 
cile à  travailler  que  celle-ci.  Toute  la 
pointe  de  la  montagne  eft  d'une  ri- 
che mine  de  foie  brifée  en  plufieurs 
morceaux ,  qui  font  parmi  une  mine  de 


3  54  Voyagé 

fer  jaune  -  rerreufe,  &  quelquefois 
rouge  :  on  en  trouve  des  morceaux  qui 
pefent  de  douze  à  feize  cents  livres , 
mais  ils  font  extrêmement  rares  ^  les 
plus  comm.uns  ,  font  de  trois  à  quatre 
livres.  Ainfi  la  mine  eil  naturellement 
détachée  ,  fans  mélange  de  pierres  ,  de 
l'on  peut  la  tirer  avec  la  pelle  feule  ; 
huit  ou  dix  ouvriers  en  tirent  dans  un 
feul  jour  depuis  feize  jufqu  a  vingt 
mille  livres.  On  la  jette  dans  une  caif- 
fe  de  bois  qui  peut  en  contenir  cette 
quantité  :  loifqu'elle  eft  pleine  ,  on  la 
couvre  de  bois  6c  on  y  met  le  feu  j 
c'efl  ainfi  que  fe  fait  le  grillage.  On 
en  remplit  enfuite  des  facs  de  cuir  que 
des  hommes  portent  fur  leurs  épaules 
au  bas  de  la  montagne  ,  ils  peuvent  faire 
chaque  jour  huit  à  dix  voyages.  On  ne 
travaille  à  cette  mine  que  durant  l'été  ; 
dans  les  autres  faifons  la  terre  eft  gelée  : 
le  8  feptembre  ij^6  elle  l'ctoit  déjà 
d'un  pied. 

Nous  pafTames  enfuite  devant  Tit- 
ari  ou  Tile  des  Melefes ,  qui  eft  remplie 
de  Iakoutes ,  de  nous  trouvâmes  un  peu 
plus  bas  le  ruilTeau  de  Botama  ,  près  du- 
quel on  a  fouillé  la  première  mine  de 
fer  pour  l'ufage  des  voyageurs  de  Kamt- 
chatka ;  quoiqu'elle  ibic  plus  près  de 


îN     Sibérie.  55^ 

Iakoutsk  ,  qu'elle  tienne  autant  de  mé- 
tal que  celle  dont  je  viens  de  parler  ,  ôc 
qu'on  pût  la  fondre  fur  les  lieux  même , 
on  l'abandonna  l'an  pafTé,  parce  qu'il 
n'y  en  avoit  pas  une  quantité  confidé- 
ra'bie  de  qu'il  falloir  la  tranfporter  par 
terre. 

Depuis  la  colonnade  on  ne  trouve  plus 
de  montagne,  excepté  le  rocher  deChan- 
galaïsk  j  le  terrein  eil  fablonneux  ,  les 
bords  de  la  Lena  font  couverts  de  cail- 
loux gris ,  les  bois  deviennent  moins 
épais,  les faulesaulîi communs  que  dans 
les  contrées  fupérieures ,  triais  on  en 
voit  peu  de  la  grands  efpece.  Les  terres 
labourables  font  fréquentes,  de  hs  la- 
koutes  peuvent  m.ettre  leurs  beftiaux  en 
pâture  pendant  tout  l'hiver  comme  lefâi- 
foient  leurs  pères  ,  lorfqu'ils  occupoienc 
encore  les  cantons  qui  font  au-deiTlis. 
Les  troupeaux  s'y  engraiffent  peu ,  mais 
y  meurent  rarement  de  faim  ,  fur-touc 
lorfque  la  neige  eft  peu  abordante  êc 
peu  durable  :  car ,  tant  que  la  neige 
couvre  la  terre ,  ils  font  obligés  de 
chercher  leur  nourriture  où  ils  peuvent 
la  trouver;  les  Iakoutes  font  trop  fai- 
néans  pour  faire  provilion  de  foin. 

Le  19  feptembre  (  17^^  )  la-  Lena 
commençoic  â  charrier  ;  la  cpantité  des 


55^  Voyage 

glaeons  augmentoi:  journellement  ;  iU 
s'amoncelèrent  bientôt  près  des  îles  3c 
des  bords  ,  ne  formèrent  qu'une  glace , 
ôc  l'on  vit  prefque  aulTi- tôt  des  traîneaux 
fur  la  rivière.  Peu  de  jours  après ,  on  en 
pouvoir  tirer  par  tout  des  morceaux  de 
glace  épais  de  deux  pieds  5c  plus.  Les 
habitans  du  pays  en  font  un  ufage  très 
avantageux  :  leurs  fenêtres  ferment  très 
mal  ,  &c  les  moyens  ordinaires  ,  tels  que 
le  fumier  &  les  peaux,  ne  peuvent 
garantir  du  grand  froid  ni  les  cham- 
bres ni  les  celliers.  On  prend  donc  des 
morœaux  de  glace  bien  purs,  de  la 
grandeur  de  la  i^nètre  ,  on  les  place  par 
dehors  ,  on  les  arrofe  d'un  peu  d'eau , 
de  la  fenêtre  eft:  faite.  Ces  glaces  in- 
terceptent beaucoup  de  lumière,  &  il  ed 
remarquable  que  lorfque  le  foleil  brille, 
les  chambres  font  plus  obfcures  ;  mais 
le  froid  s'y  fait  peu  fentir  ,  les  vapeurs 
y  pénètrent  difficilement ,  &c  la  bierre 
ôc  le  vin  gelé  rarement  dans  les  celliers* 
Il  arrive  quelquefois  ici ,  de  même 
qu'a  S.  Péterbourg  ,  qu'un  froid  fubit 
rend  les  eaux  épailTes  comme  une  bouil- 
lie ,  &  les  congelé  prefqu'à  l'inftant. 
Les  poêles  font  conftruits  ici  comme 
dans  la  Ruffie  :  la  plupart  font  de  ter- 
re ,  parce  qu'on  n'a  pas    toujours    de* 


EN  Sibérie.  -57 
forges  dans  fon  voifinage,  &  que  les 
poeies  de  fer  font  moins  en  ufage.  Ceux 
des  riches  font  faits  de  terre  à  four- 
neaux ,  les  autres  de  fîmple  brique. 
Quelques-uns  ont  deux  ou  trois  voûtes 
lune  fur  l'autre  ,  afin  que  le  feu  tour- 
noyant plus  long-temps  a  l'intérieur 
caufe  une  chaleur  plus  durable.  Les  uns 
ont  l'ouverture  en  dedans  de  la  cham- 
bre ,  afin  qu'on  ne  perde  point  de 
chaleur;  les  autres  l'ont  en  dehors, 
pour  éviter  les  vapeurs  fulfureufes  qui 
fortentdu  poele,  lorfqu  on  l'ouvre  avant 
que  le  bois  foit  parfaitement  confom- 
me.  Ces  vapeurs  de  même  que  celles 
du  charbon  qui  n'eft  pas  encore  em- 
î>raré  ,  caufent  des  maux  de  tête  ,  des 
tremblemens  ôc  foibleiTes  de  nerfs,  des 
naufées ,  des  vomiffemens  ,  des  alfou- 
piffemens  ,  &  Ôcent  enfin  la  refpira- 
tion  &:  la  vie  ,  mais  elles  n'ont  pas 
ces  funeiles  effets  fur  la  plupart  des 
RufTes ,  peut-être  parce  qu'ils  y  font  ac- 
courûmes dès  leur  enfance. 

La  rivière  de- Lena  palTe  à  quelque 
diflance  de  Iakoutsk,  ôc  les  e3ux  du 
voifinage  gèlent  en  hiver  ;  ainfi ,  lorf- 
qu'on  veut  avoir  de  l'eau  ,  il  fau:  l'en- 
voyer chercher  très  loin.  Les  officiers 
de  h  B^oiie  qui  firent  ufage  d'eau  com-î 


35^  Voyage 

mune  &c  de  glace  fondue  ,  s'apperçurent 
que  celle-ci  communiquoit  au  thé  un 
goût  3c  une  couleur  plus  agréables  :  nous 
répétâmes  leur  expérience ,  de  le  réful- 
rat  fut  le  même,  il  faut  obferver  de  ne 
pas  fondre  la  glace  fur  un  feu  qui  fu- 
me; elle  prend  le  goût  de  fumée  plus 
facilement  que  l'eau  commune.  On  la 
préfère  aulîî  pour  faire  du  ponch  ,  & 
quelques-uns  prétendent  qu'elle  cuic 
mieux  les  alimens. 


S 


CHAPITRE     LI. 

Navigation     des   Eu[fes    dans    la  mer 
glaciale» 

NO  u  s  trouvâmes  à  Iakoutsk  Va- 
fili  Rticherchev  avec  fept  hom- 
mes ,  refte  de  l'équipage  de  l'une  des 
Hottes  qui  partirent  de  cette  ville  eu 
1735  5  pour  defcendre  la  Lena  jufqu'à 
la  mer  glaciale  ,  &  aller  par  le  nord-eft 
à  Kamtchatka.  Cette  flotte  étoit  com- 
mandée par  un  danois  nommé  LalTe- 
nius,  officier  habile  &  expérimenté,  qui 
s'étoit  offert  lui-même  pour  cette  expé- 
dition 5  6c  l'avoit  entreprife  avec  joie» 


îN     Sibérie.  ^^^ 

Il   eut  toujours  le  vent    contraire   fur 
la  Lena  ,  defcendit  lentement ,    &  fut 
quelquefois  obligé  de  s'arrêter  trois  ou 
quarre  jours.  Enfin  ,  le  quatrième  août , 
il^  arriva  au  goiphe  que  fait    cette  ri- 
vière peu  loin  de  fon   emboucliure,  & 
le  lendemain  a    l'embouchure    même 
auprès  de   Bikovskoï  -  mouis ,   ou  du 
promontoire  de  Bikovsk  :  il  y  ht ,  ainfi 
que  dans  l'île  du  même  nom ,  dreffer 
une  colonne     de   trente-fix     pieds    de 
hauteur,  afin  de  l'appercevoir  de  loin. 
Deux  jours  après  il  mit  à  la  voile,    de 
courut  pareiVnord-efi: ,  mais  les  brumes 
&  les  vent  contraires   qui  furent  tou- 
jours fuivis  de  calmes  ,   l'obligèrent  à 
jettcr  ^l'ancre.  Il  s'éieva  le  onze  un  vent 
favorable  qui  le  porta   vers    l'eft     par 
nord  &  eft-fud-eft  :  en  moins  de  deux 
heures  il    apperçut  des  glaces  â  l'eft, 
jetta  l'ancre  aulli- tôt  &c  fut  en  peu  de 
temps  entouré  de  glaces.  Elles   difpa- 
rurent  dans  une  couple  d'heures ,  ôc  il 
remit  à   la  voile,  mais  une    tempête 
1  alfaillit ,  brifa  le  gros  cable  de  la  gran- 
de  voile ,  &  le  contraignit  de  mouil- 
ler. 

Le  lendemain  il  leva  l'ancre  &:  cou- 
rut au  nord-ouefi:,  m^iis  il  fut  environné 
de  tant  de  glaces ,  &:  l'air  fut  fi  obfcurci 


5  (30  Voyage 

par  la  neige  qui  tomboit,  qu'il  an- 
cra de  nouveau  ,  &  penfa  dès  le  len- 
demain à  chercher  une  rivière  où  il 
put  pafTer  l'hiver.  La  chaloupe  fut  en- 
voyée pour  fonder  les  plus  voifines , 
êc  revint  fans  en  avoir  trouvé  qui  fiic 
propre  à  ce  deifein  :  onréfolut  donc  tina- 
nimement  d'aller  au  ruiffeau  Kara-ou- 
lak  ;  on  y  parvint  dans  deux  jours  ,  ÔC 
on  remonta  jufqu'â  un  quart  de  lieue 
au-deiïus  de  fon  embouchure.  Cet  en- 
droit parut  commode  pour  un  bâti- 
ment; on  y  avoit  de  huit  à  quinze 
pieds  d'eau.  Plus  haut  ce  ruilfeau  eft 
bas ,  &  en  automne  il  eft  à  fec  ;  il  pa- 
roît  qu'il  doit  au  travail  des  eaux  de  la 
mer  la  profondeur  [qu'il  a  vers  fon  em- 
bouchure ;  en  effet  les  eaux  qu'on  y 
trouve  5  ne  différent  point  de  celles  de 
la  mer  :  les  lakoutes  le  nomment  Kara- 
ourak  ouïe  ruifleau  noir.  La  latitude  de 
ce  lieu  eft  d'environ  foixante  &  onze  de- 
grés. 

Le  premier  foin  de  Laffenius  fut  de 
pourvoir  à  fon  cantonnement.  Il  trouva 
cinq  anciennes  huttes  de  loukaghirï  ou 
lakoutes  montagnards ,  qui  auroient  pu 
contenir  tout  fon  équipage  ,  mais  com- 
me il  y  appercevoit  déjà  du  méconten- 
tement de  des  murmures ,  il  fit  conf- 

truixe 


E    N      s    I    B    E    R    I    E.  36-1 

truire  une  caferne  :  on  y  employa  le  bois 
jette  par  le  Kara  fur  {qs  rives  :  à  cin- 
quante lieues  des  bords  de  la  mer  gla- 
ciale il  ne  croît  aucun  arbre  ,    mais  Iqs 
rivages  font  couverts  de  bois  de  melefe 
&  de fapin  flotté,  ôc  l'on  en  trouve  des 
monceaux  dans  quelques  endroits.  La 
caferne  étoit  longue  de  foixante-feize 
pieds  ,  large  de  vingt  &  un  &  demi ,  de 
liaute  de  feize  3  on  en  garnit  les  fentes 
avec  de  la  mouffe  ,  &  on  la  partagea 
par  des  cloifons  en  quatre  parties  ,  dont 
le  commandant  occupa   l'une,   donna 
Tautre    a   l'aumonier,   la  troifieme  au 
fous-lieutenant ,  ôc  la  quatrième  au  refle 
de    l'équipage.    Ces    quatre    chambres 
etoient  échauffées  par  trois  poêles  faits 
comme  ceux  des  villages  rufles ,  c'eft-à- 
dire  à  peu  près  comme  des  fours  ,  mais 
un  peu  plus  grands  &  plus  épais    :  on 
met  dans  ces  poêles  beaucoup  de  bois 
dont  la  flamme   fort  prefque  toujours 
dans  la  chambre  :  on  y  cuit  le  pain  ôc 
ks  viandes,  quelques  uns  ont  une  che- 
minée ,  d'autres  feulement  un  trou  fait 
dans  le  mur  ,    qu'on    peut    ouvrir    & 
fermer  par    le  moyen  d'une  couIifTe, 
de  manière  que  la  famée  forte  ,  &  que  ' 
,      ^°f^^^^e  J^i^s  la  chambre  autant 
de  chaleur  qu'il  eft  pofliblc.  Ces  poêles 
Tom€  L  Q 


5^1.  V    O     Y    A     G      E 

furent  conftruits  avec  une  efpece  d'ar- 
gile nommée  //  en  langue  rulFe  :  on  peut 
la  comparer  à  cette  terre  que  la  plu- 
part des  eaux  dépofent.  Elle  forme  la 
première  couche  du  terrein  voilîn  de 
ia  mer  glaciale  ,  &c  n'eft  épailfe  que  de 
fept  à  huit  pouces.  Les  loukaghiri  di-^ 
fent  que  la  mer  couvroit  aurretois  cette 
contrée  j  Vil  eil  peut-être  un  de  fes 
dépots. 

Vers  la  fin  du  mois  d'od:obre  le 
froid  augmenta  extraordinairement,  &C 
le  fcorbut  en  même  temps  attaqua  l'é- 
quipage. Le  cinq  novembre ,  le  foleil 
qui  jufqu'alors  fembloit  contenir  la  na- 
ture dans  l'ordre  accoutumé  ,  cefla  de 
paroître.  A  l'égard  du  plus  grand  nom- 
bre ,  ce  fut  pour  toujours ,  3c  pour 
deux  mois  a  l'égard  des  autres.  On  au- 
roit  dir  que  fa  chaleur  fufpendoit  les 
effets  du  mécontentement  de  l'équipa- 
ge ;  dès  qu'il  eut  difparu ,  les  mur- 
mures éclatèrent ,  le  lieutenant  fut  ac- 
cufé  de  haute  trahifon  j  le  commande- 
ment lui  fut  oté  ôc  donné  au  fous-pi- 
lote Rtichetchev.  Le  malheureux  Laffe- 
nius  fut  prefque  en  même  temps  vive- 
tîient  attaqué  par  le  fcorbut ,  èc  mourut 
Je  dix-huit  décembre. 

Le  dix-neuvieme  janvier  le  foleil  re^. 


EN     Sibérie.  ;6^ 

parut  :  on  efpéroit  que  fa  chaleui  réta- 
bliroît  peu  à  peu  l'équipage ,  mais  dans 
ce  même  mois  il  mourut  iept  hommes , 
en  février  douze ,  en  mars  autant , 
en  avril  trois.  Le  fous-chirurgien  Kré- 
ner  qui  avoir  refifté  long  -  temps  ,  de 
pouvoit  remédier  aux  maux  de  ceux 
qui  vivoient  encore ,  m.ourut  vers  le 
quinze  mars. 

Les  accidens  de  ce  fcorbut  éroient  des 
douleurs  que  l'on  reflenroit  aux  endroits 
où  l'on  avoir  eu  des  bleiïures  ou  des 
abfcès ,  la  lallitude  accompagnée  d'un 
aîToupiiTement  extraordinaire ,  l'enflure 
dzs  pieds  fur  lefquels  il  paroilToit  ci 
ôc  là  des  taches  bleues ,  un  éternûmenc 
violent ,  pendant  lequel  on  reffenroit 
dans  les  reins  des  douleurs  aiguës ,  l'é- 
branlement des  dents ,  Thaleine  puante  , 
Tenflure  du  corps ,  accompagnée  d'une 
foif  inextinguible  ,  une  toux  feche  ,  une 
forte  conftipation ,  dont  l'effet  fubfiftoic 
durant  deux  ou  trois  femaines  :  les  plus 
puiffans  purgatifs  étoient  fans  effet.  La 
fin  de  cette  conftipation  étoit  un  fymp- 
tome  de  mort  ;  pluiieurs  finiffoient  au 
même  inftant  qu'elle  ceffoit  ;  elle  étoit 
fuivie  dans  les  autres  d'un  dévoiemenc 
continuel ,  &  quelquefois  d'un  flux  de 
^^^g  y  qui  fe  terminoit  en  peu  de  jours 


3^4  \^  O    Y    A    G    H 

avec  îa  vie.  Il  païolz  que  l'équipage  du 
danois  Monk  ,  qui  paiïa  l'hiver  dans 
la  baie  d'Hiidfon  à  loixante-trois  de- 
grés vingt  minuces  de  latitude  fepten- 
trionale  eut  la  même  efpece  de  fcor- 
but  (  I  ).  Le  lieutenant  eut  la  fièvre 
avec  une  opprelîîon  de  poitrine ,  une 
infenfibilité  totale  &  un  violent  hoquet 
pendant  lequel  il  expira  :  tous  les  au- 
tres malades  eurent  aulÏÏ  la  fièvre  avec 
des  crampes  &c  dQS  ^douleurs  dans  les 
membres» 

Le  corps  du  lieutenant  avoit  au  côté 
droit  plufieurs  taches  bleues  ;  on  en  fit 
l'ouverture.  Pour  peu  que  l'on  preffac 
Turetre  ,  il  en  découloit  du  fang  j  & 
il  y  avoit  dans  la  veflie  ,  outre  les  uri- 
nes ,  beaucoup  d'excrémens  &  de  fang 
caillé.  Le  rein  droit  étoit  couvert  de 
vifcofités  5  èc  prefque  entièrement  at- 
taché par  derrière  ,  la  trachée-artere  en- 
flammée ,  le  cœur  ôc  la  veine  cave 
remplis  de  fang  épais  noirâtre  ,  l'efto-» 
mac  entièrement  fain. 

La  caferne  étoit  voifine  de  la  mer  :  on 
y  foufFroit  continuellement  un  froid 
excellif;  quelque  quantité  de  bois  qu'on 


(  I  )  Recueil  des  voyages  au  nord ,  t.    x  , 

j).    180.  _' 


EN      S  I  B  E  H  I  E.  ^  3^5 

mît  dans  les  poêles,  on  ne  poiivoic  pas 
les  échauffer  ,  &  l'on  n'y  fentoit  quel- 
que chaleur  que  lorfqu'on  étoit  devant 
l'ouverture  :  LafTenius  eut  toujours  dans 
fa  chambre  ,  outre  fon  poêle ,  un  grand 
chaudron  rempli  de  braiie  ,  Se  ne  put 
fe  réchauffer.  Le  terrein  de  la  caferne 
fut  toujours  humide  5  les  murs  éroient 
comme  couverts  de  glace.  On  étoit 
quelquefois  contraint  d'y  laifTer  Iqs 
corps  morts  quatre ,  cinq  ,  ôc  même 
fix  jours  5  parce  qu'il  y  a  dans  ce  cli- 
mat des  tempêtes  épouvantables  ,  qui 
auroient  enfeveli  fous  la  neige  ceux 
qui  fe  feroient  rifqués  à  fcrrir  :  lo- 
deur  de  ces  cadavres^  Tinquiétude  3c 
la  crainte  qu'ils  pouvoient  caufer  aux 
malades  ont  peut-être  abrégé  la  vie  de 
plusieurs. 

Chaque  homme  de  l'équipage  avoit 
par  mois  trente  livres  de  farine ,  cinq 
de  gruau  &  une  de  fel  :  on  dit  que 
le  lieutenant  n'avoit  fait  les  parts  aullî 
petites  5  qu'afin  c.e  ne  pas  manquer  de 
vivres  à  l'avenir.  L'équipage  murmura 
contre  cette  prévoyance  ,  &  s'imagina 
que  cette  épargne  étoit  la  caufe  de  la 
maladie.  Dès  que  Laffenius  fut  mort , 
les  portions  furent  augmentées ,  mais 
le  mal  ne  diminua  point.  Le  brande- 

Qii; 


5o^  Voyage 

vin  fut  toujours  difcri-bué  félon  Iss  loix 
de  mer  :  quant  à  la  boifTon  de  à  l'eau 
nécelTaire  pour  cuire  les  alimens  Se 
faire  les  médecines ,  on  fit  ufage  de 
neige  fondue. 

11  eft  fiirprenant  que  huit  hommes 
aient  pu  fupporter  cette  rude  épreuve  : 
ils  avoient  même  air ,  même  habitation , 
mêmes  alimens  que  ceux   qui  m.ouru- 
rent  ,  m.ais  comme  ils  étoient  les  feuls 
qui  fudent  en  fanté,    ils   travailloient 
continuellemaent  pour  foiener  les  mala- 
GQs  on  pour  eux-mêmes  :  il  n  y  eut  que 
l'aumonier  qui  fe  o^onferva  fain  ôc  fauf 
fans  le  moindre  travail.  Il  artribuoit  fa 
fanté   à    la  précaution  qu'il  avoit  eue 
de  faire   conilruire  dans  fa  chambre  une 
cheminée  ,  &  regardoit  comme  perni- 
cieufes  &  comme  la  principale   cauie 
àes  rapides  progrès  du  fcorbut ,  les  va- 
peurs  qui    fortoient  du    bois   humide 
dont  la  caferne    écoit  fliite,  &    de    la 
terre  dont  on  avoit  bâti  les  poêles.  On 
l'en  avoit  prévenu  à  Chigani ,  &  on  lui 
avoit  fait  fentir  qu'une  cheminée  réu- 
nifTolt  deux  avantages  ,  celui  de  renou- 
veller  l'air  ôc  celui  de  conduire  au-de- 
hors  les  vapeurs  nuifibles.Les  huit  hom- 
mes qui  eurent  le  bonheur  de  fupporter 
cette  rude  épreuve  ,   eurent   conftam- 
ment  une  conftipation  dont  l'effet  du- 


IN      S  I    EE    R   î  î.  '5(5^ 

roit  depuis  trois  jiiiquà  hait  jours. 
Quand  le  foleil  reparut  ,  Se  que  i  on  put 
s'appercevgir  de  raccroiiïement  des 
jours  5  ils  fentirenc  quelques  attaques 
de  fcorbut ,  mais  elles  furent  beaucoup 
moins  violentes  que  celles  de  leurs- ca- 
marades 5  comme  ils  attribuoientà  leurs 
veilles  ôc  à  leur  tiavaii ,  la  confervation 
de  leur  fanté  ,  ils  réfolurent  de  ne  dor- 
mir que  durant  quatre  heures ,  &c  de  ne 
jamais  refiier  dans  limidion  tout  le  reil:e 
du  jour.  On  éveilloit  avec  de  l'eau 
froide  ceux  qui  auroient  voulu  dormir 
au-delà  du  temps  réglé.  Ces  précautions 
ne  purent  garantir  le  fous-pilote  de 
TenHure  des  pieds.  Il  commença  dans  le 
mois  de  mars  ,  de  même  quefes  camara- 
des 3  à  boire  une  décoction  de  fommi- 
tés  de  pin.  Se  d'après  le  ccnfeil  d'un 
loukaghiri  qui  vint  les  voir  dans  la  ca- 
ferne ,  il  ne  mangea  pendant  quatorze 
jours  que  du  poiflon  gelé  crud  :  ce  trai- 
tement lui  réullit,  &  il  fut  guéri  prefque 
en  même  temps  que  les  autres,  lis  attri- 
buoient  au  foleil  une  partie  de  leur  reta- 
bliifement,  &  difoienr  qu'ils  avoient  été 
d'autant  plus  fenfibles  à  fa  chaleur,  qu'ils 
avoient  éprouvé  un  froid  exceiïif.  L'au- 
monier  étoic  fi  bien  rétabli  dès  le  mois 
u'ivril,  qu'il  alla  fur  la  glace  avec  des 

Qiv 


^^8  Voyage 

patins  jufqu'au  promontoire  de  BikovsK  . 
qui  écoit  a  vingt-cinq  lieues  ,  revint  à 
la  caferne ,  de  fit  quinze  joiTfs  après  ,  le 
même  voyage. 

Dans  l'été  de    ij^6,i\   fut  ordonné 
par  Tamiral  au  lieutenant  Dmitri  Lap- 
riev  de  continuer  le  voyage  de  LafTe- 
nius ,  ôc  on   lui  donna  pour  pilote    le 
lieutenant  Plautin  ,  habile    marin.    Ils 
defcendirent  la  Lena  ,  fe  rendirent  tan- 
tôt dans  de  petits  canots, &  tantôt  a  pied 
au  ruifTeau  de  Kara ,  mais  ils  ne  purent 
mettre  en  mer  que  le  quinzième  août 
parce    qu'ils  furent  obligés  de      venir 
prendre  des  vivres  a  l'embouchure  de 
la  Lena.    Ils  avoient  lu  dans  les  rela- 
tions des  navigateurs  ~  venus  dans  ces 
mers  5  que  pour  trouver  un  paffage  qui 
menât  à  la  mer  d'orient ,  il  falloit  plu- 
tôt   prendre  le   large    que    ranger    les 
côtes  5  ils  prirent  ce  parti ,    foit   pour 
abréger  la  route ,  foit  pour    éviter  les 
glaces  qui  font   ordinairement    auprès 
du  rivage.  L'événement  répondit  à  leurs 
efpérances  j  ils  coururent  nord-eft  pen- 
dant vingt-quatre  heures  avec   le   vent 
le  plus  favorable.    Ils  fe  croyoient  près 
de    leur  but ,  lorfqu'ils  virent    devant 
eux    une    mer    glacée ,  les  chaloupes 
envoyées  pour  la  reconnoître   s'aiTure- 


EN    Sibérie.  3^^ 

rent  qu'elle  n'avoir  d'ilTue  ni  vers  l'eft 
ni  vers  le  nord  ,  &  des  gens  quiavoient 
quelque  connoilfance  de  ce  pays  témoi- 
gnèrent par  écrit  que  depuis  long-teinps 
cette  iner  écoit  toujours  glacée.  S'il 
euflent  voulu  attendre  que  par  hafard 
elle  déeelat,  l'endroit  où  ils  étoient  , 
auroit  pu  geler  pour  long-temps.  Il  hit 
donc  unanimement  réfolu  de  revenir 
à  la  Lena  :  on  y  arriva  fans  accident 
le  vingt-tro's  août ,  on  la  remonta 
jufqu'au  raifTeaude  Khoriclirak  ,  de  l'on 
y  trouva  tant  de  glaces  qu'il  fallut  y 
pafTer  l'hiver.  Vers  le  mois  de  no- 
vembre on  refTentit  quelques  atMques 
de  fcorbut  :  il  y  avoit  aux  environs 
une  grande  quantité  de  petits  cèdres 
nommés  flanets  (1)5  le  lieutenant  con- 
jectura d'après  la  reiiemblance  qu'ils 
ont  avec  les  pins  &c  les  fapins  ,  qu'ils 
pourroient  erre  utiles  contre  le  fcorbut  ; 
il  en  fit  faire  des  décodions  qui  rcul- 
firent  très  bien  ,  8c  délivrèrent  (es  ^ens 


(  T  ")  Plniis  folils  quinis  ,  cono  erc'^o  ,  r.u- 
<leo  eJtt/y.  HaWer.  Kelv.  150.  turrula  conis 
mirionbus,  Gmel.  Flor.  Sibir.  179  5  t-  5  9- 
Vinus  foliis  quinis  lœvltus,  Linn,  Sp.  p.  ^  > 
p.  1000. 


Qt 


570  V    O    Y    A    G    î 

en  peu  de  temps  de  leurs   incommo- 
dités. 

L'autre  flotte  partie  de  Iakoutsk  dans 
la  même  année  1735  defcendit  la  Lena , 
pour  aller  par  le  nord-ouefl  à  l'embou- 
chure de  riénifei  j  elieétoit  commandée 
par  un  lieutenant  nommé  Prontchi- 
chetchev.  Il  pafla  le  30  juillet  devant  le 
ruifleau  d'A^ous-aïeizos  nomimé  dans  les 
nouvelles  cartes  Agis-jego:  auprès  de  ce 
ruiiïeau  ôc  au  milieu  de  la  Lena  eft  une 
lie  de  roc  nommée  Stolb  ou  la  Colon- 
ne^ elle  eft  à  foixante-douze  degrés  iix 
minutes  de  latitude  feptentrionale.  Un 
peu  plus  bas  ,  la  rivière  fe  partage  en 
quatre  bras  5  dont  chacun  afon  nom  ôc 
fe  jette  dans  la  mer  glaciale  par  une 
embouchure  particulière.  Le  comman- 
dant les  fit  fonder ,  ôc  paiTa  par  le  bras 
le  plus  oriental ,  qui  efl:  celui  de  Bi- 
kovsk  ;  il  trouva  la  latitude  feptentrio- 
nale de  l'embouchure  de  ce  bras  ,  de 
foixante  &:onzedegrés  quarante  minutes. 
11  courut  deux  cents  milles  d'Italie  nord 
êc  ouêft  5  le  long  des  îles  répandues  entre 
les  embouchures  de  la  Lena  ,  &  vit  tou- 
jours beaucoup  de  glaces  au  nord  Se  à 
l'eft.  Les  mo.  tagnes  de  glace  étoient 
hautci  ce  huit  à  dix  toifes  :  il  navigua 
entre  elles ,  de  n'y  trouva  que  des  paila- 


EN    Sibérie.  j/r 

ges  de  cinquante  à  cent  toifes.  Enfuite 
il  fe  dirigea  entre  lud  &  ouelt  pendant 
cent  milles  d'Italie ,  &c  atteignit  l'em- 
bouchure de  rOlenek ,  où  ayant  fait 
prendre  la  hauteur  du  foleil ,  il  tioiiva 
la  latitude  de  fcixante  -  douze  degrés 
trente  minutes.  Cependant  le  hoid 
commençoit  à  fe  faire  vivement  fen- 
tir  5  tous  les  cables  étoient  glacés ,  le 
bâtiment  avoit  tellement  fouiîcrt  qu'il 
y  entroit  deux  pouces  d'eau  par  heure  , 
&c  quand  il  auroit  voulu  aller  plus 
à  l'oued:  ,  il  n'avoit  point  de  gens 
qui  connuflent  ces  parages  ;  ainfî 
l'avis  général  fut  d'entrer  dans  l'O- 
lenek ,  de  il  fut  fuivi  le  premier 
feptembre.  Environ  à  huit  lieues  de 
l'embouchure  ils  trouvèrent  douze  pro- 
michlénies  rulTes  qui  s'étoient  établis 
fur  cette  rivière  avec  femmes  ôz  enfans, 
&  s'y  éroient  bâti  des  maifons  :  ils 
eonftruifirent  encore  une  couple  de  poê- 
les ôc  habitèrent  avec  ces  prcmichlé- 
nies. 

Dans  l'été  de  173^5  le  lieutenant- 
commandant  reçut  ordre  de  l'amiral 
de  fortir  de  l'Olenek  &  de  continuer 
fon  voyage.  Le  fcorbut  ne  tarda  pas 
à  l'attaquer  vivement  ainfî  que  fa  fem- 
me qui  avoit  voulu  le  fuivre,  mais  ce  mal 

Qvj 


37^  V    O    Y    A     G-  E 

ne  put  diminuer  ni  fon  courage  nî 
fa  vigilance.  Ils  arrivèrent  le  1 3  août  à 
l'embouchure  de  l'Anabara  qui  eft  à 
foixante  &  onze  degrés  une  minute  ,  &c 
de-là  fe  dirigèrent  vers  la  Katan^a  : 
ils  n'y  étoient  pas  encore  ,  lorfqu'ils  fu- 
rent tout  à  coup  entourés  de  tant  de 
glaces  qu'ils  eurent  beaucoup  de  peine 
à  s'en  délivrer.  La  glace  s'étendoit  de- 
puis la  Katanga  fort  loin  dans  la  mer  ; 
ils  furent  donc  obligés  d'entrer  dans 
cette  rivière  ,  dont  l'embouchure  eft  à 
foixante  5c  quatorze  degrés  neuf  minu- 
tes. Il  y  avoir  quelques  huttes  vuides  fur 
la  rive  occidentale  :  elles  appartenoient 
à  des  habitans  du  pays  qui  demeu- 
roient  alors  à  trente-cinq  lieues  plus 
haut ,  &  venoient  quelquefois  a  ces 
huttes.  Le  lieutenant  remit  en  mer  3c 
courut  le  long  des  côtes ,  prefque 
toujours  nord ,  jufqu'à  la  Tamoure  ou- 
Taimoure.  Cette  contrée  eft  fort  fté- 
rile  :  on  n'y  voit  pas  un  feul  arbre  ,  pas 
même  de  bois  flotté  ,  &  la  rivière  eft 
fi  peu  profonde  qu'elle  doit  être  tout 
glace  en  hiver.  11  continua  de  fuivre 
la  côte  depuis  la  Taimoure  jufques 
vers  la  Piafida  ,  &  il  y  trouva  entre  le 
rivage  &  plufieurs  grandes  îles  qui  le 
bordent  5  des  glaces  immobiles,  qui. 


EN      S    I     B    I  R  T  E.  37T 

faîvant  fa  conjecture ,  y  écoient  depuis 
l'hiver  précédent.  Il  fallut  donc  tirer  à  h 
mer ,  afin  de  tourner  les  îles  au  nord* 
Ce  projet  fembla  réuflir.  La  mer  étoit 
aifésunie,  cependant  les  détroits  étoien: 
pleins  de  glaces.  Ils  parvinrent  à  la 
dernière  ile  ,  &  fe  trouvèrent  à  foixante- 
dix-fept  degrés  vingt-cinq  minutes  de 
latitude  feptentrionale  ;  mais  ici  toute 
efpérance  s'évanouit.  Le  froid  avoir 
beaucoup  augmenté  ^  entre  la  dernière 
île  Se  le  rivage,  de  depuis  cette  île 
vers  le  nord  la  mer  étoit  couverte  d  une 
glace  immobile.  Ils  tentèrent  cependant 
de  courir  au  nord ,  &  ils  avoient  déjà 
fait  fix  milles  d'Italie ,  lorsqu'ils  furent 
enveloppés  par  une  brume  épaiffe  qui 
leur  Gtoit  la  vue  de  ce  qui  les  entou- 
roit.  Lorfqu'elle  fut  dillipée  ,  ils  ne  vi- 
rent autour  d'eux  que  glaces,  celles  qui 
étoientdu  coté  de  la  pleine  merétoient 
mobiles  ,  mais  en  fi  grande  qu^antité  y 
qu'un  canot  n'auroit  pas  pu  trouver  place 
entreelles.Dansces  faclieufes  circonflan- 
ces  le  lieutenant  dont  la  maladie  augmen- 
toit  dejour  en  jourj  afîembla  fon  confeil, 
&  le  retour  fut  réfolu.  Vers  laTaïmoure 
il  fut  furpris  par  un  calme  entouré  de 
glaces  ,  Se  la  mer  commençoit  à  geler , 
mais  après    vingt-quatre    heures ,    le 


374  Voyage 

vent  ayant  écané  les  glaces  flottantes, 
Ôc  celles  de  la  mer  ayant  difparu ,  il 
parvint  non  fans  danger,  à  rernbou- 
chure  de  l'Olenek ,  3c  ce  brave  offi- 
cier qui  avoir  fait  tout  ce  qu'on  pou- 
voit  attendre  d'un  homme  plein  d'ha- 
bileté 5  de  zèle  ôc  d'intelligence  ,  vit 
finir  en  même  temps  fon  voyage  &c  fa 
vie  :  il  fut  fuivi  de  près  par  fa  ver- 
tueufe  veuve ,  qui  mourut  encore 
moins  de  maladie  que  de  douleur. 

Malgré    ces    tentatives    inutiles ,  le 
gouvernement  n'abandonna  point  en- 
core l'efpoir  d'atteindre  au    but    qu'il 
fe  propofoit.  Le  lieutenant  Laptiev  re- 
çut un  ordre  de  fe  rendre  en  Sibérie, 
de  defcendre  la  Lena  ,  d'aller  par  mer 
auffi  loin  qull   feroit   poflible ,   &  de 
continuer  le  voyage  à  pied  le  long  de 
la  côte  5  afin  d'en  avoir  au  moins  une 
connoiiïance  plus  exade.  Laptiev  ayant 
mis  en  merle  29  juillet    1739  ,   pafla 
le  1 5  août  devant  une  langue  de  terre 
qui  s'avance  affés  loin  dans  la  mer,  ôc 
qu'il     prit  pour   le    Sviatoï-noss    :  on 
donnoit  autrefois  ce  nom    a  un   autre 
promontoire  qui  eft  à  peu  de  diftance 
au-delà  de  l'Indighirka.  Il  navigua  entre 
lesglpces  jufqu'aux  quatre  embouchures 
de  l'Indighirka  ,  dont  il  trouva  la  la- 


E    K        S    1    E    E    R    I    S.  5?"  5 

titude  de  foixante-douze  de^iî'és  deux 
minures.  Les  eaux  de  la  rivière  croient 
il  baffes ,  qu'il  ne  put  pas  y  entrer  j 
ii  fut  obligé  de  refter  en  mer  &  de  vo- 
guer entre  les  glaces ,  mais  le  premier 
Septembre  la  mer  gela.  Peu  de  temps 
après  5  il  s'éleva  une  tempête  qui  dé- 
gagea le  bâtiment  ,  &  le  pouffa  en 
mer  parmi  les  glaces  flottantes.  Il  Sur- 
vint enfuite  un  calme  ,  &  la  mer  gela 
tellement  qu'on  put  aller  du  bâtiment 
au  rivage  fur  la  glace,  de  y  tranfporter 
les  bagages  :  il  étoit  à  une  lieue  & 
demie  de  terre.  Laptiev  y  laiffa  une 
garde  qu'il  fit  relever  de  temps  en  temps, 
&  s'établit  à  terre  avec  tout  Ton  équi- 
page, ils  ne  manquèrent  point  de  vivres, 
car  il  n'y  a  point  de  rivière  aufîi  fep- 
rentrionale  ,  ddnt  les  bords  foient  prùs 
habités ,  &  la  mer  leur  fcurniffoit  d'a- 
bondantes provifions  j  ils  trouvoient  en- 
tre Ïqs  glaces  5  en  grande  quantité,  des 
chiens  de  mer ,  cIqs  ours  blancs  ,  & 
des  veaux  marins.  Depuis  le  Sviatoï- 
noss  de  Laptiev  ,  jufqu  a  l'Indighiika, 
Li  mer  eft  baffe  de  le  pays  plat,  ôc 
depuis  ce  mcme  promontoire  jufqu'à 
la  Kob.ma  il  n'y  a  point  de  rivière  af- 
fés  profonde  à  fon  embouchure  pour 
recevoir  un  bâtimenî:  un  peu  grand. 


57^  V   O   Y   A    G   Ê 

Les  voyages  entrepris  enfuite  potrr 
le  même  objet  n'eurent  pas  mi  fuccès 
plus  heureux.  Cependant  il  eft  conlta^ 
té  par  des  mémoires  trouvés  dans  les 
archives  de  Iakoutsk,  que  vers  la  fin  du 
dernier  fiecle ,  des  marins  peu  habiles 
oc  peu  expérimentés  alloient  prefque 
tous  les  ans  dans  les  dotchennikes  ordi- 
naires de  l'embouchure  de  la  Lena  à  la 
Kolvma.  Dans  cette  navigation  on  a 
toujours  fuivi  la  cote  le  long  d'un  ca- 
nal étroit  trouvé  entre  les  glaces.  On 
y  trouve  auili  que  pluueurs.  bâti- 
mens  fe  fontj  perdus  dans  ce  voyage , 
Se  ce  font  peut-être  ces  rriftes  exem- 
ples qui  l'ont  fait  abandonner. 

On  a  quelques  traces  qu'un  petit  c?^- 
not  parti  de  la  Kolyma  ayant  doublé  le 
Tchouketchoï ,  eft  venu  à  Kamtchatka. 
Enfin  des  relations  nouvelles  &  authen- 
tiques ont  appris  que  la  cote  méridio- 
nale court  au  nord ,  que  les  eaux  y  de- 
viennent de  plus  en  plus  balTes  ;  il  fe 
peut  donc  qu'autrefois  elles  fu(îent  dif- 
férentes de  ce  qu'elles  font  aujour- 
d'hui ,  que  la  mer  ait  abandonné  des 
langues  de  terre  qu'elle  couvroit  alors, 
ôc  que  d^s  dotchennikes  qui  tirent 
moins  d'ean  que  les  bâtimens  faits  pous: 
la  mer  aient  pu  paffer  od  ceUiX  d  n'ont 
pu  trouver  de   chemin. 


£  N     S    I    B    1   R   I    î.  377 


CHAPITRE      LU. 

Hiver  de  Iakoutsk.  Marmottes.  Alimens 
ordinaires  des  RuJJes  &  des  lakou^ 
tes  ,  &c. 

AP  R  È  s  des  voyages  fi  longs  &  Ci 
pénibles  je  reviens  hiverner  à  Ia- 
koutsk. Vers  le  2  8  de  feptembre  il  y 
faifoit  à  peine  jour  •  à  neuf  heures  j 
dès  qu'il  tomboit  de  la  neige  ,  on  ne 
pouvoir  fe  paifer  de  lumière ,  &  vers 
deux  heures  &  demie  de  l'après-midi , 
lorfque  le  ciel  écoit  pur  ,  on  revoyoic 
\qs  étoiles.  La  plupart  des  habitans  vont 
repofer ,  dès  que  la  nuit  commence  , 
comme  s'ils  n'étoient  qu'à  cinquante 
degrés  de  latitude  ,  &  dorment  toute 
la  nuit  :  ils  ont  à  peine  dîné  qu'ils  re- 
viennent à  leur  lit,  &  lorfque  le  jour  eft 
fombre  ,  il  arrive  fouvenr  qu'ils  ne  s'é- 
veillent pas.  L'exemple  du  lieutenant 
Lalfenius  nous  avoit  appris  la  maligni- 
té du  fcorbut  de  Sibérie  ,  &  combien 
le  trop  dormir  y  eft  dangereux  :  nous 
prîmes  donc  la  réfolution  de  ne  con- 
facrer   au  repos,  qu'une   partie  de  la 


573  Voyage 

nuit,  ôc  d'employer  l'autre  a  Té  eu  de  : 
nous  éprouvâmes  tous  qu'il  eil  impof- 
fible  de  travailler  fans  interruption 
durant  une  nuit  aulîi  longue  j  le  tra- 
vail ialFe  5  la  feule  lumière  lalTe  ,  il  nous 
fallut  chercher  du  fecours  dans  la  fo- 
ciécé  de  nos  amis. 

Je  commençai  mes  obfervations  d'hif- 
toire  naturelle  par  l'examen  d'une  ef- 
pece  de  marmotte  nommée  en  riiifeié- 
vrachka  :  on  trouve  ce  |oli  animal  en 
grande  quantité  dans  la  campagne, 
ainfi  que  dans  Iqs  celliers  &c  dans  les 
greniers  des  deux  efpeces.  Il  y  a  dans  ce 
canton  autant  de  greniers  fous  terre 
qu'il  y  en  a  qui  font  au-defTus ,  car  ni 
l'humidité  ,  ni  la  moiliiUire  ,  ni  les  in- 
fectes ne  peuvent  nuire  aux  grains  f^us 
une  terre  gelée  à  deux  pieds  de  profon- 
deur. Les  marmottes  de  la  campagne  fe 
tiennent  dans  les  fouterreins  qu'elles 
fe  creufent ,  îk  qui  ont  une  entrée 
&z  une  ferrie  particulière  :  leur  gîte 
eft  au  milieu  du  fouterrein  ,  ôC  dÏQs 
y  dorment  durant  tout  l'hiver  ;  mais 
celles  qui  vivent  de  grain  &  de  légumes 
cherchent  leur  proie  en  hiver  ainii  qu'en 
été.  Elles  ont  la  tcte  alïés  ronde  ,  le  mu- 
feau  tout-à-fait  plat.  L'oreille  n'a  point 
de  cartilage  ,  ôc  l'on  ne  peut  découvrir 


EN    Sibérie.  579 

leconduit  auditif  qa  en  écaitant  les  poils 
qui  le  couvrent.  La  longueur  du  corps , 
en  y  comprenant  la  tête  ,  fait  à  peine  un 
pied  ;  la  queue  eft  garnie  de  longs  poils , 
large  comme  la  main  ,  prefque  entière- 
ment ronde  auprès  du  corps ,  eniuite 
applatie  &  épaiffe  d'un  demi-pouce, 
plus  mince  &  arrondie  vers  l'extrémité  , 
les  deux  côtés  en  pente  depuis  le  mi- 
lieu comme  une  épée  à  deux  tranchans  , 
vers  le  haut  noirâtre  mêlé  d'un  peu  de 
jauiie  5  vers  le  bas  rouge  de  renard , 
toiue  noire  aux  extrémités.  Le  corps  efr, 
de  m-^me  que  celui  de  la  fouris  ,  aifés 
gros,  par-deilus  gris  mêlé  de  jaune,  par- 
dedous  jpunâtre  :  ces  couleurs  tirent  par 
endroits  fur  le  rouge  de  renard.  Les 
pattes  font  jaunâtres  à  l'ifitérieur  &  à 
l'extérieur ,  courtes  ,  plus  longues  der- 
rière que  devant  :  celles  de  devant  ont 
quatre  orteils. ,  celles  de  derrière  ,  cinq, 
éc  chaque  orteil  eft  garni  d'un  ongle 
noir  5  de  grandeur-  médiocre  ,  un  peu 
courbe.  Lorfqu'on  met  en  colère  ces  pe- 
tits animaux  3  ils  mordent  avec  force 
Ôc  jettent  le  cri  ordinaire  aux  marmot- 
tes :  ils  fe  dredent  aulli  fur  les  pieds 
de  derrière  ,  lorfqu'on  leur  donne  à 
manger ,  &C  portent  les  alim.ens  â  leur 
gueule  avec  ceux  de  devant.  Ils  s'ac- 


^Sô  Voyagé 

couplent  au  commencement  d'avril  i 
font  au  commencement  de  mai  cinq 
ou  fîx  petits  ,  mettent  bas  dans  leur 
gîte  qui  eft  alors  couvert  d'herbages , 
èc  y  allaitent  au(îi  :  enfin  la  nature  a 
fait  de  cette  efpece  d'animal  une  mar- 
motte en  petit*  On  trouve  ça  &  là 
dans  la  Sibérie  des  marmottes  ordinai- 
res 5  qui  différent  cependant  félon  les 
cantons  en  groffeur  &  en  couleur. 

J'érois  le  8  novembre  chez  M.  Mul- 
1er  5  lorfque  nous  entendîmes  appeller 
au  feu  5  &  l'on  vint  bientôt  m'annon- 
cer  que  ma  maifon  brûloir.  Nous  y 
accourûmes  ,  mais  déjà  tout  fecours 
étoit  inutile  ,  la  maifon  étoit  en  flam- 
mes 5  &  l'on  ne  pouvoit  feulement 
pas  en  approcher.  A  cette  vue  je  fus 
frappé  comme  de  la  foudre  ;  je  perdois 
mes  obfervations ,  mes  plantes ,  mes 
dêlTèins,  6c  tous  les  moyens  de  répa- 
rer cette  perte  ,  mes  livres  ,  mes  inf- 
trumens  ;  il  ne  me  reftoit  en  argent  &: 
en  habits  que  ce  que  j'avois  fur  moi. 
On  ne  put  éteindre  le  feu  j  toute  la 
maifon  brdla  depuis  le  toît  jufqu'aux 
fondemens.  Quoiqu'on  jettat  continuel- 
lement de  la  neige  fur  les  cendres  ^ 
on  ne  put  y  fouiller  que  le  troifiéme 
jour  ;  on  y  trouva  réduit   en   lingot 


IN  Sibérie.  3^1 
plus  de  la  moitié  de  mon  argent  6^ 
de  celui  de  M.  Maller  que  je  gardois, 
avec  quelques  livres  qu'une  bonne  re- 
liure avoir  aiïes  garantis  pour  qu'ils 
ferviiTent  encore  :  je  perdis  tous  les 
autres  ,  mais  celui  dont  la  perte  m'affli- 
gea le  plus  5  fut  les  inditutions  de  Tour- 
nefort. 

L'hiver  fut  extrêmement  doux  ,  ce- 
pendant on  redentoit  quelquefois  un 
froid  très  vif,  &  il  eft  tel  ordinaire- 
ment a  Iakoutsk  dans  cette  faifon.  Il  y 
fut  fi  excelîijfily  quelques  années,qu'un 
Voivode  obligé  d'aller  de  fa  maifon  â  la 
chancelleriequi  n'en  étoit  éloignéequ'en- 
viron  de  quatre-vingts  pas,  quoiqu'il  eut 
le  corps  couvert  d'une  ample  fourrure  , 
6c  la  tête  cachée  dans  une  capote  de 
peau  ,  eut  les  pieds ,  les  mains  6c  le 
nez  gelés,  de  forte  qu'il  eut  beaucoup 
de  peine  à  fe  rétablir.  Les  membres 
qui  viennent  de  geler  n'ont  aucun  fen- 
timent ,  6c  font  plus  blancs  que  le  refte 
de  la  peau.  On  les  frotte  ordinaire- 
ment avec  de  la  neige  pour  les  guérir , 
ôc  dès  qu'ils  commencent  à  devenir  fen- 
fibles  on  fubftitue  de  l'eau  chaude  à 
la  neige  :  s'il  y  a  peu  de  temps  qu'ils 
foient  gelés,  le  remède  le  plus  prompt 
eft  de  les  frotter  avec  une    étoffe   de 


5S1  VoYAG£ 

lame  ,  mais  s'il  y  a  long-temps  ,  il  faut 
mettre  la  partie  gelée  premièrement 
dans  la  neige ,  enfuite  dans  l'eau  chau- 
de, &  l'y  laider  pendant  quelque  temps , 
après  lequel  on  en  vient  au  frottement. 
Les  Iakoutes  emploient  un  autre  re- 
mède que  quelques  rufTes  ont  pris 
d'eux  :  ils  enduifent  le  membre  malade 
avec  delà  boufe  ou  de  largiile,  quel- 
quefois avec  ces  deux  matières  mêlées 
enfemble,  8c  difent  que  l'une  ôc  l'au- 
tre y  rappellent  le  fentim^nt.  Ils  le 
regardent  aufii  comme  un  remède  pré- 
fervatif ,  &  lorfqu'ils  ont  à  faire  un 
voyage  un  peu  long  par  un  grand  froid , 
ils  s'enduifent  les  parties  du  corps  les 
plus  expofées ,  3c  prétendent  que  ce 
baume  diminue  du  moins  les  effets  du 
froid.  Parmi  plufieurs  récits  fabuleux  , 
Strahlenberg  a  cependant  rapporté  une 
chofe  vraie ,  lorfqu'il  a  dit  que  les  Ia- 
koutes avoient  des  mortiers  de  boufe 
gelée,  où  ils  piloient  des  poilTons  fé- 
chés  5  des  racines,  des  baies  &  même 
du  poivre  6c  du  fel. 

Vers  la  fin  de  février  une  femme 
iakoute  accoucha  d'un  monftre  ,  &  {qs 
compatriotes  en  parloient  comme  d'un 
événement  qui  préfageoit  de  grands 
malheurs  à  la  race  humaine  :  ils  croient 


EN  Sibérie.  5S3 
que  tout  moudre  eft  un  diable  né  pour 
la  perte  des  hommes.  Dès  que  la  mère 
l'eut  vu  ,  elle  dit  à  une  vieille  femme 
qui  l'avoit  aidée  ,  de  le  mettre  dans 
un  vafe  d'écorce  de  bouleau ,  &  de  le 
fufpôndre  à  un  arbre  ,  ahn  qu'il  ne  put 
pas  s'enfoncer  dans  la  terre  ,  &  tour- 
menter enfuite  les  hommes.  Le  père 
étant  de  retour  à  la  hutte  apprit  cette 
effrayante  nouvelle  :  aulîî-tôt ,  fans  de- 
mander à  voir  le  monftre ,  5c  pour  dé- 
tourner entièrement  tous  les  maux  qu'il 
devoit  faire ,  il  le  prit  à  l'arbre  où  il 
étoit  fufoendu    &  le  brûla. 

11  arriva  aufii  ,  quelque  temps  après  , 
qu'une  cavalle  ht  un  poulain  difforme  ; 
elle  mourut  avant  d'avoir  mis  bas  ,  de 
les  Iakoutes  fe  préparoient  à  manger 
la  cavalle  3ç  fur-tout  le  poulain  ,  qui 
eft  pour  eux  un  friand  morceau  j  lis 
ouvrirent  promprement  le  corps,  Ôc 
furent  très  furpris  d'y  voir  un  monf- 
tre.  Comme  ils  croient  que  tout  monf- 
tre  eft  diable  ,  ils  fe  gardèrent  d'y  tou- 
cher 5  &  la  mère  ayant  porté  le  diable 
en  fes  flancs ,  fut  auiii  regardée  comme 
maudite  &:  non  mangeable. 

Le  peuple  de  Iakoutsk  boit  beau- 
coup d'eau-de-vie  de  grain  très  foible  j 
on  dit  qu'elle  l'eft  quelquefois  au  poinc 


3^4  Voyage 

qu'on  y  voit  nager  de  petits  poifTbns  : 
cette  eau-de-vie  eft  apportée  d'iikoutsk 
par  la  Lena  ,  6c  durant  une  audi  lon- 
gue navigation  ,  il  n'eft  pas  extraor- 
dinaire que  les  bateliers  aient  foif  ; 
alors  ils  tirent  un  peu  d'eau-de-vie,  qu'ils 
remplacent  avec  de  l'eau  de  la  rivière. 
Lorfque  la  foif  revient  fouvent  ,  les 
tonneaux  fe  vuident  d'eau-de-vie ,  ôc 
fe  remplirent prefque  entièrement  d'eau 
de  la  Lena ,  avec  laquelle  il  y  entre 
par  fois  de  petits  poiflons ,  qui  fe  trou- 
vent dans  leur  élément.  Rien  au  refte 
n'eft  plus  favorable  au  beau  fexe  de  Ia- 
koutsk :  il  eft  de  la  bienféance  qu'une 
femme  rulTe  qui  reçoit  la  vifîte  d'une  per- 
fonne  de  fon  fexe ,  lui  préfente  quelque 
chofeà  boirej  c'eft  ordinairement  un  pe- 
tit verre  debrandevin  qui  peut  tenir  une 
chopine.  Cette  politeffe  eft  répétée  plus 
d'une  fois ,  un  refus  feroit  incivil ,  ôc 
fi  le  brandevin  avoir  quelque  force  , 
le  beau  fexe  pourroit  par  civilité  de- 
venir très  indécent.  Cependant  quelques 
Iakoutfams  ont  de  l'cau-de-vie  recti- 
fiée ,  qu'ils  adouciifent  avec  du  fucre 
ou  du  miel ,  &c  aromatifent  avec  des 
he-bes  des  racines  &  des  épiceries. 
L'eau-de-vie  en  général  eft  nécefTaire 
2UX  habitans  de  cette  contrée ,  foit  à 

caufe 


EN     Sibérie.  385 

caufe  de  la  froideur  du  climat  ^  ou 
des  alimens  glacés  qu'ils  mangent  en 
grande  quantité.  Les  principaux  font 
les  poiilons  gelés ,  parmi  lefquels  le 
karius  (  i  )  paife  pour  un  mets  exquis  : 
les  plus  ordinaires  font  des  baies  de 
toute  efpece,  comme  des  grofeilles  rou- 
ges Se  noires  (  1  )  ,  d^s  baies  d'airel- 
le (  3  ) ,  de  canneberge  (  4.) ,  des  mûres 
de  haie  (  5  ).     On  mange   ces    fruits 


(l)  S  al  mil!  us. 

(2.)  Ribs^s  inerrre  y  racemis  glabrls  pendulls  ^ 
fijribus  fUniti Jadis,  Lin.  Sp.  i  ,  p,  ico.  Ri- 
hts  vid^arc  y  addum  ^  rubrum:  h.  H.  p.  57. 

Ribes  uierme ,  razemls  fdofis  ,  flonbus  oh^ 
lonv'is.  Lin.  Sp.  ?  ,  p.  2.01.  Rihes  ni^rum  yul'^o 
ditium  ,  folio   oUnte.  J.   B. 

(  3  )  yaccin'ium  racemls  termînalihus  ,  nw 
îantihuSyfoUis  ohovatis  ,  revolutls  ,  inie^er- 
rimis Juhtus  puriMatis.  Lin.  Sp.  10  ,  p.  30. 
yitis  iéœa  Jtmp.r  virens  ,  fru^u  ruhro.  J.  B. 
(  4  }  yaccinium  foliis  int-'^errimis ,  revoLu^ 
tis  J  ovatis  J  cauUhus  repenubus  ,  fiicformi'- 
bus  y  nuJis.  L'm.  Sp.  1 1  ,  p.  351-  Oxicoccus  ^ 
feu  vaccinia  palnftris.   Tour  nef.   Inftir. 

(  y  )  Kubus  foliis  te  ma.  Lis  ,  nu  dis  ,  flagcllis 
r'.pr&ntihus.  Lin  Sp.  8  ,  p.  49 .^.  Ciianutrubus 
f.xat.lLS,  B.  P.  475?, 

Ruhus  foliis  tcrnaûs  .    caule  Uçrmi ,  uniRo" 
10.  A^m.  Sp.  9  J  p.  4P4. 

Rubus  fcLisjLmplicihus  lobaris  ,  cauU   Hni^ 
floro.  Lin.  Sp.  lo  ,  p.  4^4,  Chamœmorus,  Raj. 
Claf. 

Tomi  I,  R 


|8(^  Voyage 

glacés  dans  tomes  les  faifons,  excepté 
durant  le  temps  de  leur  maturité. 
Tant  qu'ils  font  gelés ,  ils  paroif- 
fent  aufîî  frais  que  fur  la  plante  , 
mais  s'ils  reftent  quelque  temps  dans 
une  chambre  chaude ,  ils  dégèlent  , 
fe  rident  ,  &  perdent  leur  forme  ;  il 
faut  donc  les  manger  glacés  ,  pour  n'en 
perdre  ni  le  goût  ni  la  figure  agréable. 
Tous  ces  alimens  froids  demandent  du 
brandevin  ,  difent  les  habitans  du  pays  j 
autrement,  ils  donneroient  la  colique,  & 
l'on  en  boit  fur  ce  prétexte  plus  qu'il 
ne  faudroit. 

Le  genre  de  vie  des  Iakoutes  eft  peu 
différent  de  celui  des  autres  Sibériens 
idolâtres.  Le  pain  ne  leur  eft  point  ré- 
ceffaire.  Ils  mangent  les  racines  de  l'ar- 
gentine (  I  )  ,  de  la  pimprenelle  (  2  )  , 
de  la  petite  biftorte  (  5  )  ,  de  l'ond- 
chouîa  ou  kièlaifa  ,  qui  paroît  être  le 
butome  ,  ou  jonc  fleuri ,  de  plufieurs  ef- 


(  I  )  Potentilla  Joliis  pinnatis  ,  fcrratis  , 
çaide  repente.  Lin.  S.  i,  p.  495".  Anferina  offic, 

(  X  )  Sanguifirba  fpicfs  ovaris.  Lin.  Sp.  i  , 
p.  116.  FLmpinelUJylyeftris  ,  Jive  fan^uiforhn 
piaior,Voà.  Perrfpu.  iOf. 

(  ^  )  lolygonum  caule  (implicijfimo  ^  mono-* 
jiacklo  ^  foids lanccolatis .  Lin   Sp.  5  ^  p.   l^o» 


EN     Sibérie.  sPj 

peces  de  lis  (  i  )  ,  d'un  hédyfarum  , 
ou  lainfoin  (  ^  )  à  fleurs  pourpres  ,  Se 
d'un  autre  à  fleurs  jaunes  pâles,  qui  ne 
croit  point  aux  environs  de  lakoursk  , 
mais  qu'on  trouve  en  grande  quantité 
fur  la  rivière  d'Iana  qui  fe  jette  dans  la 
iner  glaciale ,  &  que  les  Iakoures  da 
cette  contrée  apportent  à  ceux-ci.  Ils 
mangent  crues  les  racines  d'aro-entine  , 
^  de  pimprenelle  :  ils  Ïqs  fonc  tentes 
fécher  ,  excepté  celles  d  argentine , 
les  reduifent  en  poudre ,  ôc  les  mêlent  a 
la  crème  &  à  la  bouillie.  Ils  trouvent 
quelquefois  dans  les  trous  de  fouris 
beaucoup  déracines  de  pimprenelle  ôc 
petite  biftorte,  parce  que  ces  animaux 
ne  les  aiment  pas  moins  qu'eux.  Toutes 
les  efpeces  d'oignon  &c  d  ail  qui  croiiTenc 
dans  leurs  campagne.^ ,  font  pour  eux  des 
mets  agréables  ,  fur-tout  les  feuilles  de 

C  I  )  Lilium  foliis  /parfis:  ,  coroUis  campa* 
nuLaiis  ,  tretUs  ininsfcabris.  Lin.  S^,  a  p. 
301.  Lihumpurpurâo-eroceum  majus,  B.  P.'t  j] 

Li'ium  foins  vertïcilLatis  ,  florihusreU  xls 
cjrot/is  revolutzj.  Lin    Sp.    f  ,  p.  305/12- W 
Jiorihus  ref^xis  ^latifolium.  B.  P.  77, 

(i)  ii€d-^larum foliis pinnaùs ^Icguminihus  an^ 
ticulatis  ^  ^Uhris penduLs  ,  caulc  ercâo.  Linn. 
Sp.  27  ,  p.  7T0.  Hedy/arum  faxatlLe  ,  filiqua 
i^vL  ,fioribus  purpureis,  hmm.    Ruth.   11^  . 

Rij 


5  83  Voyage 

l'ail  à  feuilles  larges.  (  i  )  Us  racknt 
auiTi  l'aubier  des  jeunes  pins  ,  le  font 
fécher ,  le  mettent  en  poudre  ,  Se  le 
mêlent  à  leurs  alimens.  Ils  mangent  la 
chair  de  cheval  &  de  vache  ,  mais  ce 
n'eft  ordinairement  que  lorfque  ces 
animaux  meurent  de  maladie  ou  par 
accident.  Le  lait  fait  partie  de  leur  nour- 
riture. Les  moutons  font  rares  chez  eux , 
parce  que  leurs  chiens  font  méchans  Se 
les  dévorent  :  de  plus  un  air  auffi  froid 
ne  convient  point  à  cet  animal.  Ils  n'é- 
lèvent point  de  cochons  ,  parce  qu'ils 
n'en  aiment  pas  la  chair  ;  car  aucune  fu- 
perftition  ou  idée  religieufe  ne  les  enga- 
ge à  s'en  abftenir.  Quant  aux  animaux 
fauvages  ,  tous  ceux  qu'ils  prennent  leur 
conviennent,  mais  ceux  qui  flattent  le 
plus  leur  goût,  font  les  fouris  Se  les 
petites  marmottes ,  pour  les  prendre , 
ils  drefifent  des  trapes  ,  qu'ils  vont  viiiter 
tous  les  jours.  Après  avoir  éçorché  une 
fouris  5  ils  la  mettent  dans  une  petite 
broche  de  bois ,  Se  la  tiennent  devant  le 


(  I  )  AÏhum  caille  flanifolio  ^  umhellifero  , 
UmbcLla  olohofa  ^  Jîuminlbus  lanceolatis  ,  o- 
r^Liâ  lon^Loribus.Vwi.  Sp.  4  ,  p.  19^.  AlVuim 
ZfiàÏQs  ohlon^ti  ^  Tzticido  ohduda.  Hall,  ail,  17. 


EN    Sibérie.  ^Sç) 

feu.  Dès  qu'un, endroit  eil  un  peu  bru- 
ni, ils  le  coupent,  le  mangent  ,  pré- 
fentenrle  refte  au  feu  ,  ôc  continuent  de 
même  jufqu  a  ce  que  la  fouris  Toit  man-^ 
gée  ,  ce  qui  eft  fait  en  peu  de  temps ,  car 
ils  n'aiment  pas  la  viande  très  cuite.  Ils 
vont  quelquefois  à  la  chaire  ,  &  tuent 
toutes  fortes  d'annnaux.  Cependant  il 
faut  les  compter  parmi  les  nations  un 
peu  pareiïeufes  ;  on  le  voit  aifément  à 
la  chalfe  des  zibelines  :  ils  ne  vont  pas 
les  chercher  à  des  diftances  aufli  grandes 
que  les  RulTes  &  les  Tongoufes ,  c'eft 
pourquoi  ce  qu'ils  prennent  eft  rare- 
ment beau  j  elles  font  d'autant  plus  mé- 
diocres ,  &c  en  plus  petite  quantité  5 
que  l'on  approche  davantage  des  habi- 
tations. Ils  mangent  les  zibelines,  les 
renards ,  les  hermines  ,  les  écureuils  , 
les  lièvres ,  les  chevreuils  ,  les  élans , 
les  renés ,  les  ours  ,  les  goulus.  Ils  pré- 
fèrent les  plus  gros  oifeaux;  au  prin» 
temps  3c  en  automne  ,  où  les  oies  ôc  les 
canards  palfen:  dans  ces  contrées  en 
grand  nombre  ,  ils  en  font  une  provi- 
îion  qu'ils  confomment  peu  à  peu.  S'ils 
prennent  en  même  temps  un  héron  , 
une  grue ,  une  ci^oene ,  un  cigne , 
ils  le  mettent  au  magaiin  :  on  m  a  dit 
qu'ils  ne  méprifoient   pas  les  gros  oi- 

Riij 


390  V    O    Y    A    G    H 

feaax  de  proie ,  tels  que    les  aig!es    Se 
les    milans. 

Les  Iakoutes  ne  changent  pas  de  de-  . 
meure  aulîi  fréquemment  que  les  au- 
tres idolâtres.  Leurs  huttes  d'hiver  font 
ordinairement  faites  de   folives    cou- 
verres     par    en  -  haut  d'argille    &c    de 
terre  ,  Se  dont  les  entre-deux  font  rem- 
plis de  moufTe  :   celles  d'été  font  pa- 
reilles aux  huttes  tongoufes.  Ils  ont  tou- 
jours fur  le  feu  un  chaudron  rempli  de 
viandes  ,  car  de  même  que  les  autres 
peuples  de  Sibérie  ,  ils  n'ont  point  de  re- 
pas fixés  à  certaines  heures  ;  ils  man- 
gent quand  ils  ont  faim  ,  &  autant  qu'ils 
veulent.  Ce  font  prefque  toujours  eux 
qui  forgent  leurs  chaudrons,  &  le    fer 
dont  ils  font  faits  :  pour   épargner  la 
matière ,  ils  font  les  bords    du   chau- 
dron avec  des  écorces  de  bouleau  ,    fi 
parfaitement    unis   au    fer    que    l'eau 
ne    coule   point  par  les  jointures.  Ces 
chaudrons  &   les  autres  uftenfiles  qu'ils 
travaillent  en  fer  ,  font  affés  bien  faits  î 
ils  favent  très  bien  ferrer  les  coffres , 
&  les  Iakoutes  de  Viloui  font  renonv 
més  pour  cet  ouvrage  ,  parce  qu'ils  font 
les  coffres  même. 

ils    ont   un    grand    nombre    d'ido- 
ks ,  mais  elles  font  moins  nues  6c  d'une 


î    N      S    I    B    E    Pv   I    E,  55)î 

étoffe  moins  grolliere  que  celles  desTon- 
goules.  Ils  mcprifeni:  beaucoup  les  ido- 
les de  bois ,  parce  que  dès  qu'on  les 
touche  5  elles  témoignent  de  la  du- 
reté :  les  leurs  font  des  poupées  faites 
de  morceaux  d'étotfe ,  on  leur  mec 
pour  imiter  les  yeux  ,  des  coraux  rou- 
ges 5  ou  de  perirs  morceaux  de  plomb  , 
^  elles  reçoivent  tous  les  honneurs 
^ue  Ton  rend  ordinairement  aux  dieux 
de  Sibérie.  La  fumée  de  la  grailfe  eft 
pour  elles  une  offrande  agréable  j  on 
leur  couvre  aiilli  les  lèvres  de  grailfe 
êc  de  lang  ;  elles  le  boivent ,  s'en  im- 
bibent Se  ont  une  odeur  beaucoup  plus 
forte  que  les  idoles  de   bois. 

Les  lakoutes  brûloient  autrefois  les 
morts  5  ou  les  metroient  fur  un  arbre, 
ou  bien  les  laiffoient  dans  la  hutte  où 
ils  avoient  expiré.  Il  étoit  alors  d'u- 
fage  que  lorfqu'un  des  grands  du  peu- 
pie  mouroit ,  un  de  fes  domeftiques 
qu'il  aimoit  le  plus  ,  fe  brûloir  avec 
joie  fur  un  buclier  particulier  ,  pour  al- 
ler fervir  fon  maître  dans  une  autre  vie. 
Depuis  que  ce  peuple  eft  fournis  au 
gouvernem^ent  rulfe ,  ces  coutumes  bar- 
bares ne  fubliftent  plus  :  les  lakoutes 
enterrent  leurs  morts ,  mais  ils  croient 
que  tout  lieu  eft  bon  pour  cette  céré- 

Riv 


392.  Voyage 

monie  :  cliaciin  fait  choix  de  l'endrcit 
ou  il  veut  être  enterré  ,  3c  le  montre 
à  fa  famille  :  c'eft  ordinairement  fous 
l'arbre  qui  lui  paroît  le  plus  beau.  Stra- 
hlemberg  a  dit  que  les  Iakoutes  qui 
mouroient  dans  la  ville  de  Iakoutsk , 
ëtoient  jettes  dans  les  rues ,  Se  fou- 
vent  dévorés  par  \qs  chiens  :  c'eft  une 
fable  contraire  à  tous  les  ufages  de  ce 
peuple;  ils  favent  diftinguer  les  hom- 
mes d'avec  les  bctes ,  &  d'ailleurs  le 
peuple  rufte  fouffriroit-il  de  telles  hor- 
reurs ? 

J'ajouterai  encore  ici  une  coutume 
iakoute.  Lorfqu'une  femme  accouche  , 
le  premier  qui  vient  d  elle  dans  la 
hutre  nomme  fon  enfant  :  le  père  prend 
l'arriére -faix  ,  le  fait  cuire  ,  .invite  fa 
famille  6c  fes  amis ,  &  s'en  régale  avec 
eux. 

La  ville  de  Iakoutsk  eft  décriée  pour 
le  froid  que  l'on  y  éprouve  ,  cependant 
nous  y  eûmes  un  beau  printemps.  Vers 
le  milieu  d'avril  la  campagne  étoit  rem- 
plie de  coqueloutdes  à  fleur  blanche  (  i  )  j 


f  i)  Anémone  y edunculo  invo!ucraîo ^foltis  dl" 
gîtatis  ^  midtijidis.  Lin.  Sp.  j  ,  p.  j^8.  Pulfa- 


îiila  ancmones  folio,  B.  P.  ^4, 


à 


E  N     s    I    B    E    R    I    E.  ^  59i 

ralrétoit  fort  doux.  Le  ii  mai  (1737) 
la  rivière  dégela,  &  le  14  du  même 
mois  on  n'y  voyoit  plus  de  glace. 


CHAPITRE      LIII^ 

Mine  de  fa.  Rocher  forcler* 

IL  y  a  peu  loin  de  jakoutsk  une 
mine  de  fer ,  ôc  une  fonderie  qui 
confiîle  en  trois  hucces  :  on  fo;gc  dans 
l'une  &  on  fond  dans  les  deux  autres. 
Chacune  de  celles-ci  a  douze  ou  quinze 
petits  tourneaux  ,  où  l'on  met  la  mine 
pilée  &  ftratifiée  avec  les  charbons ,  &C 
l'on  retire  des  gueufes  de  quarante  à 
quatre-vingts  livres  :  chaque  fo; rneau, 
p-ut  être  chargé  trois  fois  par  j  Air. 
On  met  les  gueufes  en  barre  à  un  grand 
martinet,  mis  en  mouvement  par  à^s 
eaux  qui  font  aller  aulli  deux  fDufîits  , 
quand  elles  font  hautes.  C  eu  cette 
fonderie  que  l'on  établit  à  l'occafion 
du  voyage  de  Kamtchatka  ,  pour  f.^.ire 
les  petits  ouviages  de  fer  d  nt  on  pour- 
roit  avoirjjbefoin  |>our  les  bârimrjns  ; 
elle  eft  bien  iituée ,  entourée  de  bois  , 
èc  tellement  perfedionnée  que  l'on  y  a 
for^é  des  ancres. 

Rv 


55?4  Voyage 

Nous  allâmes  voir  un  lit  de  char- 
bon di  terre  qui  ell:  au-deifous  de  la 
ville  fur  la  rive  gauche  de  la  Lena , 
vis-à'vis  l'île  Béréfovoï  :  il  ell:  entre 
des  couches  de  fable ,  environ  à  deux 
toifes  au-delTas  du  niveau  de  l'eau  , 
horizontal ,  épais  d'onze  pieds  ,  Ôc  s'é- 
tend fort  loin.  On  en  trouve  un  peu 
au-deiTus  qui  eft  de  même  efpece  Se  à  mê- 
me hauteur,  ainfi  je  ne  doute  point  que 
ce  ne  foit  la  même  couche.  Tant  que  ce 
charbon  eft  dans  la  terre  ,  il  eft  humi- 
de 3c  ferme,mais  a  l'air  il  tombe  en  pouf- 
fiere  ,  Se  donne  peu  de  chaleur  :  il  faut 
donc  le  regarder  comme  une  terre  bitu- 
niineufe. 

On  voit  un  peu  au-defTus  un  fa- 
insux  rocher  nommé  fergouïev;  Iqs 
lakoutes  le  révèrent  comme  une  divi- 
nité ,  Se  lui  attribuent  le  pouvoir  d'en- 
voyer des  vents  impétueux  qui  leur 
nuifent  à  la  chaflTe.  On  m'a  dit  que 
les  Bouretes  avoient  de  même  au- 
près d'irkoucsk  un  rocher  chamane  ou 
forcier  dont  aucun  d'eux  n'ofoit  ap- 
procher ,  mais  que  lorfqu'un  accufé  s'y 
rend  ,  Se  en  revient  fain  Se  fauf ,  on  eft 
certain  de  fon  innocence  :  il  paroit 
qu'ils  le  regardent  comme  un  dieu  qui 
punit  les  malfaiteurs.  Les  lakoutes  font 


EN  Sibérie.  ^c^^ 
tîes  offrandes  à  fergouïev  ,  pour  obtenir 
fa  bienveillance.  J'allai  me  promener 
fur  ce  rocher ,  &  je  trouvai  un  peu 
au-defTus  du  lit  de  charbon ,  dans  une 
petite  vallée,  un  crin  tendu  entre  deux 
buiffons  5  auquel  étoient  fufpendus  plu- 
fieurs  petits  rubans  ou  treifes  de  crin 
blanc  5  c'étoit  une  offrande. 

Nous  fîmes  venir  une  forciere  ia- 
toute  qui  n'étant  encore  qu'à  la  fleur 
de  fon  âge  ,  [q^^çoïi  cependant  les 
forciers  les  plus  fameux  :  elle  nous 
dit  fans  héfiter  qu'elle  étoit  forcie- 
re ,&  avoit  porté  fi  loin  fon  art,  que 
par  le  moyen  du  diable  elle  s'enfonçoit 
un  couteau  dans  le  corps  fans  fe  faire 
aucun  mal.  Sa  jeuneffe  ,  fa  vigueur  ,  fa 
vivacité ,  la  rendoient  fupérieure  dans 
les  fauts  &  les  cris  d'ours ,  de  lion  ,  de 
chien  ôc  de  chat  ^  elle  appella  tous  les 
cfprits  de  l'air  &:  de  la  terre  ,  les  vit  ^ 
leur  parla ,  nous  alTura  qu'elle  en  avoir 
les  réponfes  les  plus  certaines.  Enfin 
elle  demanda  un  couteau ,  &:  fembla 
fe  l'enfoncer  dans  le  corps  avec  vio- 
lence :  je  voulus  alors  y  toucher  ,  mai* 
aufli-tôt  elle  dit  que  le  diable  ne  vou- 
loir pas  cette  fois  lui  obéir ,  &  nous 
pria  de  différer  jufqu  au  lendemain.  En 
effet  elle  vint  nous  trouver ,  fe  perça 

Rvj 


39^  Voyage 

en  notre  préience ,  retira  le  couteau 
fanglant ,  fe  coupa  un  petit  morceau  de 
la  membrane  adipeufe  ,  le  fit  rôtir  &c  le 
mangea.  Les  Iakoutes  qui  étoient  pré- 
fens  5  témoignèrent  leur  étonnemenc 
par  une  exclamation  qui  leur  eft  parti- 
euiicre ,  ôc  des  geftes  pleins  de  com- 
pondion  j  ils  paroiiToient  touchés  juf- 
qu'au  fond  du  cœur  :  mais  elle  agit  en- 
fuite  5  comme  s'il  ne  lui  fut  arrivé  rien 
d'extraordinaire  ,  ce  qui  augmenta  en- 
core l'admiration  des  Iakoutes.  Elle  fe 
retira  ,  fe  mit  une  emplâtre  de  réliae  de 
melefe,  de  la  condnt  avec  de  i'écorce  de 
bouleau  ,  ôc  de  vieux  linges.  Enfuira 
elle  avoua  par  un  écrit  fîgné  d'elle  de 
du  principal  interprète  de  la  ville  ,  que 
jufqu'aiors  elle  ne  s'étoit  point  enfoncé 
le  couteau  dans  le  corps ,  qu'elle  n'avoic 
eu  d'abord  que  l'intention  de  nous 
tromper  comme  elle  trompoit  les  Ia- 
koutes 5  en  retirant  le  ventre  &  fai- 
fant  pafTer  le  couteau  entre  les  habits  &c 
le  corps  3  mais  que  nous  l'avions  obfer- 
vée  trop  attentivement  y  qu'ayant  ap- 
pris de  fes  père  &  mère  que  lorf- 
q-j'on  s'enfonçoit  un  peu  le  couteau 
dans  le  ventre  ,  on  n'en  mouroit  pas  , 
pourvu  que  l'on  mangeât  un  petic 
morceau  de  fa  propre  grailfe,  6c  que 


EN      S    I    B    E    R    !   E.  ^oj 

Ton  bandâî?4)ien  la  blelfure  ,  elie  s  y 
etoit  déterminée  pour  ne  pas  erre  re- 
gardée par  nous  comme  une  fourbe» 
Nous  lui  perfuadâmes  de  nous  dire 
la  vérité  fur  fes  autres  forcelleries  , 
ôc  dÏQ  avoua  qu'elle  avoir  ■  trompé 
jufqu'alors  fes  compatriotes  ,  pour 
donner  à  fon  métier  plus  de  confidé- 
ration.  Elle  fe  panfa  deux  fois  feu- 
lement ,  &  fa  bleffure  fut  guérie  le 
fixiéme  jour. 

J'ai  dit  que  notre  jeune  forciere 
avoit  donné  fon  aveu  par  écrir;  ce 
n'eft  pas  que  les  Iakoures  aient  une 
écriture  qui  leur  foit  propre  ,  ni  qu'ils 
en  emploient  une  étrangère  :  chacun 
d^eux  choifit  un  fîgne  dont  il  fait  ufa- 
ge  toutes  les  fois  qu'il  veut  donner 
Ion  témoignage  par  écrit,  &  l'inter- 
prète certifie  que  ce  ligne  eil  celui 
du  lakoure  préfent  ,  de  que  fes  paroles 
ont  été  fidèlement  traduites. 


Mi 


55)5  Voyage 

0^  —— iMwi  II  — — wi  II  I luijjua. 

>»<•••       *  " -— — —  -« 

CHAPITRE  LIV. 

Jîrbres    facris*    Offrande    de   lalt^ 
lahoustk,   Terrcln  brûlant. 

NO  u  s  allâmes  à  la  hutte  d'un  prin- 
ce ou  bailli  iakoute  ,  où  fe  de- 
voir faire  l'oiFrande  folemnelle  du  lait 
de  cavalle  ,  &:  nous  vîmes  fur  la  route 
deux  arbres  remarquables  j  l'un  étoit 
un  beau  fapin  dont  toutes  les  baffes 
branches  croient  garnies  de  routes  for- 
tes de  haillons ,  de  de  petites  trèfles  de 
crin  :  il  y  avoir  aulîi  fous  l'arbre 
beaucoup  de  branchages.  C'éroit  un 
fapin  facré  ,  duquel  un  chaman  a  voit 
peut-être  tait  choix  ,  &  cxs  qu'un  ar- 
bre eft  facré  ,  tout  Iakoute  qui  paffe 
devant  lui ,  croiroit  commettre  un  pé- 
ché &  s'attirer  la  colère  des  dieux,  s'il  ne 
lui  faifoit  pas  un  préfent  ^  ainfi  les  baffes 
branches  font  bientôt  garnieSy&:  l'on  met 
enfuite  les  préfens  à  terre ,  mais  on  n'of- 
fre jamais  rien  qui  puiffe  être  utile  : 
car  ceux  qui  n'ont  point  la  foi  iakoute  , 
prendroient  volontiers  aux  dieux  de  ce 
peuple  ce  dont  ils  pourroient  faire  un 
meilleur  ufage.  Il  y  avoir  auprès  du  fa- 


EN  Sibérie.  599 
fin  deux  bouleaux  ,  donc  Tun  avoir 
îoures  les  branches  du  milieu  coupées  j. 
dans  l'autre  c'ctoient  celles  du  haut  : 
chacun  de  ces  arbres  étoit  un  monu- 
ment de  l'amitié  de  deux  Iakoutes.  Lorf- 
qu'un  homme  de  cette  nation  a  quitté 
fon  ami  pour  quelque  temps ,  Ôc  parc 
pour  un  long  voyage ,  ils  fe  rendent 
l'un  3c  l'autre  dans  un  bois  j  celui  qui 
refre  monte  fur  un  arbre  ,  en  coupe  les 
branches  tout  autour  ,  foit  au  milieu  , 
foie  au  fommet,  de  c'eft  un  monu- 
ment de  fon  amitié  pour  le  voyageur  i 
durant  toute  fa  vie,  il  fe  fait  gloire 
d'avoir  coupé  l'arbre  en  mémoire  de 
fon  ami. 

Avant  le  lever  du  foleil ,  il  fe  raf- 
fembla  beaucoup  de  Iakoutes  pour  la 
cérémonie  du  lait,  &  nous  fumes  bien- 
tôt invités  à  nous  rendre  à  la  hutte 
(lu  prince.  Nous  le  trouvâmes  ailîs  fur  le 
lit  royal ,  qui  étoit  fait  d'une  peau  d'ours 
êc  de  deux  peaux  de  renne  :  ce  lit  or- 
dinairement eft  vis  à-vis  de  la  porte  , 
&  dans  les  huttes  d'été  l'entrée  eft  vers 
le  nord  ,  afin  que  le  foleil  n'incommo- 
de pas.  Un  vieillard  étoit  allis  à  la 
gauche  du  prince  ,  &  de  chaque  côté 
du  lit  il  y  avoit  deux  hommes  aiîis  ;  le 
chaman  étoit  affis  au  milieu  de  la  hue- 


400  V   O    Y    A   6   s 

te  avec  un  affiftant  :  celui-ci  n'eft  pa5 
forcier  j  il  n'eft  employé  que  dans  cette 
cérémonie  :  cependant  les  lakoutes  ont 
pour  lui  quelque  refped ,  mais  qui 
n'égale  pas  celui  qu'ils  ont  pour  les 
vrais  chamans  :  les  Ruffes  le  nomment 
chaman  d'été.  Il  y  avoit  devant  le 
forcier  deux  hommes  debout,  tournés 
vers  l'entrée  ;  chacun  d'eux  tenoit  un 
grand  verre  plein  de  lait  de  cavalle  ai- 
gri ;  on  en  donna  auffi  au  chaman ,  à 
fon  alîiftant ,  au  prince  ôc  à  ceux  qui 
étoient  près  de  fa  perfonne  :  enfin  il  y 
avoit  à  chaque  côté  dé  la  hutte  deux 
hommes  alïis ,  qui  n'étant  pas  aulîî  con- 
fîdérables  que  les  autres ,  n'eurent  du 
lait  qu'en  des  vafes  d'écorce  de  bouleau. 

Ces  préparatifs  étant  faits ,  le  cha- 
man commença  ;  il  donna  fon  verre 
à  un  Iakoute  qui  alla  fe  placer  vers  l'en- 
trée devant  les  deux  hommes  qui  pré- 
cédoient  le  chaman  ,  ôc  parla  quelque 
temps  affis  ]  les  uns  difoient  qu'il  avoit 
prié  5  les  autres ,  qu'il  avoit  prévenu 
l'affemblée  de  ce  qu'on  alloit  faire,  & 
Tavoit  excitée  à  la  dévotion.  A  la  un 
du  difcours  tous  les  lakoutes  préfens 
jetterent  par  trois  fois  une  efpece  de 
cri  de  joie  ,  ôc  burent  du  lait  deux  fois. 

Alors  le  chaman  préfenta  une  cuil- 


¥    N       S    I    B    £   Il    I    E.  401 

lier  de  bois  à  fon  ailiûant  alîis  auprès 
de  lui  5  &c  prit  une  queue  de  cheval  ; 
les  deux  allillans  &  ceux  qui  étoienc 
devant  eux,  allèrent  vers  la  porte  , 
tous  les  autres  refterent  alîis.  Le  forcier 
iit  une  prière  aux  dieux  révérés  par 
les  Iakoutes  ,  aux  diables  iakoutes , 
aux  Ibrciers  morts,  aux  lieux  remar- 
quables du  voifînage  ,  aux  rivières  ,  aux 
lacs  ,  aux  bois  ,  aux  forèrs ,  aux  ro- 
chers y  à  la  terre  ,  au  feu  :  il  invo- 
qua vingt-deux  êtres ,  Iqs  nomma  tous, 
éc  en  Thonneur  de  chrxun  d'eux ,  éleva 
&  remua  la  queue  de  cheval.  Lailiiiant 
répéta  leurs  noms ,  de  en  nommant 
chacun  d'eux  ,  jetca  en  l'air  trois  cuil- 
lerées de  lait ,  qu'il  prit  dans  les  verres 
portés  parles  deuxfous-alliilans  :  l'oftran- 
de  fut  terminée  par  un  cri  de  joie  que 
jetrerent  tous  les  Iakoutes  en  remuant 
les  mains  devant  le  viflige.  Cependant 
on  avoit  placé  devant  la  perce  un 
vafe  d'écorce  de  bouleau  ,  large  &  bas , 
rempli  de  lait  :  lorfque  railiirant  eut 
achevé  les  libations ,  il  jetta  fa  cuiî- 
lier  dans  le  vafe  :  li  la  partie  concave 
refte  en  detfus ,  Toffirinde  efl  acircable 
aux  dieux  ;  mais  lorfque  c'eft  la  con- 
vexe ,  les  Iakoutes  font  contrillcs  ^  ce- 
pendant leur  douleur    n'efl    jamais  ii 


4-02  Voyage 

forte  qu'ils  ne  puiiTent  boire  tout  le 
lait ,  Se  le  chaman  fait  les  confoler  en 
difaiit  que  le  facrifice  d'un  cheval  , 
d'un  poulain  ,  d'un  veau  dilîipera  le  peu 
de  colère  qui  refte  encore  à  leurs 
dieux.  Quand  le  facrifice  eft  fait ,  il 
voit  a  des  lignes  certains  ,  ou  les  dieux 
même  lui  ont  déclaré  qu'ils  oublioient 
les  péchés  de  leur  peuple  ,  &  routes  les 
paroles  du  forcier  font  des  vérités  in- 
conteftables.  Cette  fois  le  creux  de  la 
eu  illier  refta  en  delfus  ,  5c  la  cérémo- 
nie fut  terminée  a  la  fatisfadtion  d^s 
Iakoures. 

Le  lait  qui  refte  dans  les  verres ,  êc 
celui  dans  lequel  la  cuillier  a  été  , 
eft  regardé  comme  faint.  11  ne  faut 
pas  qu'il  foit  porté  dehors  ,  6>C  tous  ceux 
qui  veulent  en  mériter  les  falutaires 
effets  5  doivent  le  boire  dans  la  hutte. 
On  en  remplit  les  deux  verres  j  le  for- 
cier les  ptend  delà  main  de  deux  hom- 
mes qui  les  ont  tenus  jufqu'alors  ,  & 
hs  lui  préfente  à  genoux  j  il  pronon- 
ce quelques  mots  que  l'on  dit  être  une 
prière  ,  en  même  temps  tous  les  Iakou- 
res font  leurs  vœux  :  enfui  te  les  deux 
hommes ,  toujours  à  genoux  ,  repren- 
nent leurs  verres  ,  &  les  préfentent  â 
l'aifemblée.  Lorfque  tout  le  lait  eft  bu , 


E   N     s  I    B  E   R    I   E.  405 

le  chaman  prononce  encore  quelques 
mots,  qui  font  ,  à  ce  qu'on  dit,  un 
acte  de  remerciment,  à  la  fin  duquel 
il  s'incline^  cependant  les  lakoutes 
font  à  genoux ,  le  vifage  tourné  vers 
le  nord-efl;  >  s'inclinent  comme  le  cha- 
man, de  finifTent  la  prière  en  jettanc 
nois  fois  leur   cri    de  joie. 

Enhn  toute  ralTemblée  fort  de  la  hut- 
te 5  &  s'ailied  en  cercle  fou?  quelques 
bouleaux  ,  entre  iefqueis  il  y  a  des  va- 
fss  de  cuir  remplis  de  lait  :  un  jeune 
homme  vêtu  de  beaux  habits  de  fête 
s'a_7enouiile  devant  le  chamane,  lui  pré- 
fente le  premier  verre  ,  &  le  fécond 
a  railiftant  :  ces  deux-ci  font  aiîis  au 
même  rang  que  les  autres ,  mais  com- 
me ce  font  les  perfonnages  les  plus 
conii dérables  5  ifs,  font  tournés  vers  îe 
nord-efl:  vis-à-vis  un  bouleau  planté 
au  milieu  du  cercle.  Le  jeune  homme 
préfenre  enfuite  du  lait  en  des  taifes 
d'ccorce  de  bouleau  ,  commençant  par 
les  plus  anciens  ou  feigneurs ,  oc  ne  met- 
tant qu'un  genou  en  terre.  Durant  cette 
diilribution,  le  forcier&  fonaliiftant  ne 
ceiTent  pas  de  prononcer  des  paroles 
far  le  lait  contenu  dans  des  vafes  de 
cuir  ,  ou  le  bénilTent  comme  difent  les 
Iakouces, 


404  V    O   Y    A     G    ï 

Lorfqiie  les  feigneurs  ont  bit ,  le 
prince  approche  du  chaman  ,  ôc  reçoit 
de  lui  à  genoux  un  verre  de  lait  ac- 
compagné des  vœux  les  plus  étendus 
pour  fa  profpérité.  Tous  les  autres  la- 
koutes  s'agenouillent  devant  le  forcier 
ou  les  feigneurs ,  &  reçoivent  quel- 
ques verres  de  lait  avec  des  fouhaits.  En- 
viron cent  Iakoutes  qui  ne  pouvoient 
pas  être  allîs  au  grand  cercle  ,  en  firent 
plufieurs  petits  à  l'entour ,  &c  reçurent 
leurs  portions  avec  les  mêmes  cérémo- 
nies. Au  milieu  de  cette  joie  5  on  n'ou- 
blia pas  le  beau  fexe  ;  les  femmes  Se 
les  filles  formèrent  un  cercle  auprès 
de  la  hutte  royale ,  de  la  première  fem- 
me du  prince  leur  préfenta  du  lait , 
mais  il  n'étoit  ni  confacré  ni  bénijComme 
fi  le  beau  fexe  n'en  étoit  pas  digne.  Tan- 
dis qu'on  buvoit  ainfi ,  les  hommes  s'a- 
mufoient  j  on  en  voyoit  lutter  ,  fauter, 
courir  à  un  but  :  ces  exercices  étant  vio» 
lens  ,  quelques-uns  ôtoient  jufqu'à  leurs 
culottes  :  les  femmes  &  les  filles  dan- 
foi  ent. 

La  fête  finit  lorfqu'on  manqua  de 
lait ,  Se  prefque  tous  les  Iakoutes  étoient 
paiTiblement  ivres  :  on  dit  qu'elle  du- 
roit  autrefois  trois,  quatre  Se  même 
cinq  jours,  parce  qu'ils    avoient  plus 


EN    Sibérie.  40 j 

de  chevaux ,  &c  par  conféquent  plus  de 
lait.  Strahlenberguaconte  qu'ils  fe  met- 
tent nuds  5  afin  de  s'en  remplir  davan- 
tage le  ventre ,  mais  le  récit  eft  fans 
fondement ,  puifqu'ils  n'offrent  à  cette 
fête  ni  bœufs  ni  chevaux. 

Nous  vîmes ,  quelques  jours  après  , 
le  facrifice  d'un  veau  j  le  chamane  qui 
le  fit  n'étoit  pas  des  meilleurs  :  la 
plupart  difoienr  qu'il  offroit  cet  animal  a 
ùs  dieux  ,  mais  il  prétendoit  qu'il  l'of- 
froit  au  diable.  Jl  fit  tenir  la  victime 
par  quatre  Iakoutes ,  lui  fit  une  inci- 
eifion  à  la  poitrine  ,  rompit  la  grclTe  ar- 
tère 5  recueillit  un  peu  de  fang  ,  &  en 
traça  fur  un  tronc  de  pin  trois  vifages 
informes  ,  tels  que  les  enfans  en  font 
fur  les  murs ,  un  ovale  alongé  ,  deux 
ronds  pour  les  yeux  ,  un  trait  en  long 
pour  le  nés  ,  Ôc  un  en  travers  pour 
la  bouche.  Ils  écorcherent  le  veau  , 
mirent  la  peau  fur  un  échafaud- foute- 
nu  par  quatre  piliefs  hauts  de  fix  pieds. 
Enfuite  les  uns  coupèrent  la  viande  3c 
briferent  les  os,  les  autres  prefferenc 
rc-ftomac  &  les  inteftins  ;  ils  en  mirent 
une  partie  dans  un  chaudron  qui  étoit 
fur  le  feu.  Quand  la  viande  fut  cuite 
A  moitié ,  le  forcier  alla  vers  ces  trois 
figures,  s'inclina   devant  elles  &:  mar- 


40(j  Voyage 

mota  quelques  mots.  On  tira  la  vian- 
de du  chaudron  ,  &  on  en  remit  de 
nouvelle  :  tout  fut  mangé  dans  une 
heure  par  dix  Iakoutes.  Le  repas  étant 
£ni  5  le  chaman  termina  le  facriiice  en 
faifant  quelques  révérences  devant  fes 
figures. 

Quelques  jours  auparavant,  j'avois 
trouvé  aux  environs  de  la  ville  un  la- 
koute  qui  tenoit  une  petite  baguette  , 
ôc  l'agitoit  çà  &  là  :  la  chaleur  éroit 
confîdérable,(i)il  éroit  encore  loin  de  fa 
hutte ,  Se  vouloir  fe  procurer  un  vent 
frais.  Pour  cet  effet ,  on  prend  une  pier- 
re qu'on  a  trouvée  par  hafard  dans  un 
animal,  on  l'entoure  avec  des  crins,  & 
on  l'attache  à  une  baguerre  qu'on  agite 
en  l'air ,  ôc  qu'on  tourne  autour  de 
foi  en  difant ,  a  Je  renie  père  &  mère , 
j>  5c  defire  voir  ta  force,  n  Alors  on 
met  la  baguette  en  travers  fur  une 
branche  d'arbre  ,  &  il  s'élève  un  vent 
frais  qui  rend  la  chaleur  plus  iuppor- 
table. 

Iakoutsk  efl  dans  une  plaine  fur  la 
rive  gauche  de  la  Lena,  qui  fe  jette 
dans  la  mer  glaciale  à  deux  cents  milles 


(  1  )  Juin  1737, 


EN    Sibérie.  407 

d'Allemagne  de  cette  ville.  Elle  a  cinq 
ou  hx  cents  maifons  bâties  en  bois ,  qui 
font  peu  apparentes  8c  peu  commodes. 
On  Y  voit  quelques  bâtimens  publics,  un 
fort  ,  des  églifes  ,  un  magasin  à  poudre  , 
une  chancellerie. 

La  Lena  près  de  Iakoutsk  a  environ 
trois  lieues  de  largeur  j  on  y  prend  en 
abondance  d'excellent  poifTon  ,  &  pref- 
que  toutes  les  efpeces  ordinaires  en  Si- 
bérie.   Witfen  a  dit  (  I    )  que  le  bié- 
laïa  ribitfa  du  Volga  eft  le  même  poif- 
fon  que  le  neîma  des  Iakoutes  ,  &  il  y 
a  plufieuL's  RuiTes  qui  font  dans  cette  opi- 
nion ,  mais  on  les  diftingue  ici ,  le  bé- 
laïa  ribitfa  a  la  ihtQ  plus  longue  ,  plus 
pointue ,  le  corps  plus  long  &  beaucoup 
plus  blanc  que  le  nelma;  ce  poiffon  n'eft 
pas  commun  ,  ôc  a  beaucoup  de  faveur. 
On    trouve  dans  la  Lena  toute    la  fa- 
mille des  efturgeons  :  ceux  qu'on  nom- 
me fterledes   8c  kofteris  font  difficiles 
à  diftinguer  ,  foit  entr'eux  ,  foit  de  i'ef- 
turgeon    proprement  dit.  Aucun  Sibé- 
rien n'a  pu  m'indiquer  dans  ces  poif- 
fons  dQS  marques  fpéciiiques    bien  dif- 


(  1)  S.   OJi,  uni.  nord  tatarcy.  2.  Au^ufi 


4oS  Voyage 

tindes  :  on  dit  que  l'efturgeon  eft  le 
plus  uni  5  le  plus  doux  au  toucher  ; 
qu'il  a  auffi  la  tête  moins  pointue  ,  de 
que  les  fterledes  font  plus  unis  &  plus 
favoureux  que  les  kofteris.  J  ai  trouvé 
qu'en  effet  ces  différences  étoient  vraies, 
mais  elles  ne  fuffifent  pas  pour  faire  de 
ces  poidbns  différentes  efpeces  :  de  plus 
j*ai  remarqué  que  Tefturgeon  Ôc  le  kofte- 
ri  ont  le  corps  plus  anguleux,  &  que  le 
fterleds  l'a  moins  charnu.  Quelques- 
uns  préfèrent  un  jeune  eflurgeon  au 
ilerlede ,  mais  le  kofteri  paffe  généra- 
lement pour  le  moins  bon.  Les  per- 
ches que  les  Iakoutes  nomment  tasbas, 
c'eft-à-dire  ,  têtes  de  pierre  ,  font  dans 
cette  rivière  en  alTés  grand  nombre, 
&c  on  en  trouve  beaucoup  qui  ont  juf- 
^qu'â  deux  pieds  de  longueur.  Les  Ia- 
koutes donnent  fouvent  diiférens  noms 
au  même  poilFon  félon  {qs  différens  âges; 
ils  nomment  un  groffe  anguille  (ié- 
luifar  5  une  moyenne,  fengan  ,  une  très- 
petite  ,  baldighnaï  ;  unee  groffe  truite , 
.mindimen  ,  une  moyenne  ,  bilbalik, 
une  petite ,  biléïak. 

Ce  n'eft  pas  feulement  la  Lena  qui 
fournit  Iakoutsk  de  poifTon  :  il  y  a 
aux  environs  de  cette  ville  plufîeurs 
petits  lacs  qui  eu  font  remplis.  On  y 

pèche 


EN  Sibérie:  40^' 
pèche  far-tout  en  hiver  avec  des  fJets 
de  crin  à  grandes  mailles  ,  qui  ont  de- 
puis deux  pieds  julqua  deux  toifes  Sc 
plus  de  largeur ,  de  font  longs  de  dix 
d  quarante  toifes.  Dans  prefque  toute 
la  Sibérie  on  fait  ufage  de  cordes  de 
crin  ,  lorfqu'on  a  befoin  qu'elles  foient 
fortes.  On  attache  le  hiet  à  une  de  ces 
cordes  ,  &  la  corde  à  une  perche  ;  on 
fait  dans  la  glace ,  tout  autour  du  lac  , 
des  ouvertures  qui  ne  font  éloignées 
Tune  de  l'autre  y  que  de  la  longueur  de 
la  perche  ;  on  la  paffe  par-deffous  la 
glace  d'une  ouverture  à  l'autre ,  Ôc 
l'on  tend  ainfi  le  filet,  de  forte  qu'il 
entoure  le  lac  :  les  extrémités  en  font 
attachées  à  deux  bâtons  gelés  dans  la 
glace.  Enfuite  les  pêcheurs  vont  fur  la 
glace  au  miUeu  du  lac ,  &  y  font  beau- 
coup de  bruit ,  afin  de  chalfer  les  poif- 
fons  vers  le  filet  qui  les  environne.  J'ai 
vu  prendre  de  cette  manière  dans  une 
feule  pêche  plusieurs  cuves  de  petits 
poiflons  5  de  le  coup  de  filet  ne  fut  pas 
des  plus  heureux. 

^  J'ai  déjà  parlé  des  oifeaux"  d'eau  qui 
viennent  au  printemps  fur  la  Lena  ,  ôC 
fe  retirent  en  automne  :  ce  palTage  efl: 
avantageux  aux  lakoutfains  j  ils  en  font 
provifion  &  les  gardent  dans  leurs  cel- 
Tome  L  S 


4IO  Voyage 

liers  où  ils  ne  fe  corrompent  pas  mê- 
me en  été.  La  plùpaut  des  habitans  de 
Iakoutsk  font  dvoriœnins ,   diéti-boïa- 
res  5   ou  cofaques.  Ils  ont  des  appointe- 
mens,  &c    par   le  moyen    des   préfens 
qu'ils    reçoivent  des  lakoutes ,  ils  fa- 
vent  fe    concilier  la  bienveillance   ÔC 
ia  protedlion  des  voivocies  Se  des  au* 
très  officiers    de    la  chancellerie   :   ils 
ont  de  plus  des  troupeaux    de  bœufs 
ôc  de  chevaux    qui    font  la  principale 
partie  de  leur  fubfiftance.  Les  artifans 
de  cette  ville  y  gagnent  afles  pour  s'y 
foutenir.  Enfin  il  y  a  des  hommes  qui 
n'ayant  ni  miétier   ni  emploi ,  forment 
des  compagnies  en  automne  pour  aller 
à  la  chaiîe  des  zibelmes ,    &    gagnent 
fouvent  en  une  feule  fois  ,  de  quoi  vi- 
vre deux  années.  Ils  étoient  tous  autrefois 
plus  à  leur  aife  ,  &  vivoient  dans  une 
plus  grande  liberté  ,  parce  qu'ils    n'é- 
toient  ni   gênés  dans  leur  commerce  , 
ni  chargés    d'autant  de  cernées    qu'ils 
le  font  aujourd'hui,  ni  rorcés  de  payer 
fouvent  ôc  chèrement  l'exemption    du 
moindre    travail   que  le  voi'  ode    exi- 
geoit  d'eux.  Ils  fe  plaignent  aujourd'hui 
d'être  accablés  de  corvées  ,  obligés  de 
faire  des  préfens   a  d'autres  qu'a    leur 
voivode  ^  fujets  à  perdre  beaucoup  de 


E   N     s    I    B  E  R    I    r.  4ÎI 

beftiaux  à  caufe  des  neiges  abondantes 
qui  tombent  fouvent  en  hiver.  Mal- 
gré CQS  fâcheufes  circonftances  leur  érac 
neft  pas  malheureux.  Prefque  tous  les 
hivers  font  très  froids ,  mais  la  ville  eft 
entourée  de  bois  de  fapins  ôc  de 
melefes-,  qui  s'étendent  â  cent  milles 
d'Allemagne  jnfques  vers  Sitkar.  Dans 
ce  dernier  endroit  il  ny  a  que  des 
melefes  ,  ôc  de-là  juiqu'â'la  m^er  gla- 
ciale qui  n'en  eft:  éloignée  qu'environ 
de  cinquante  milles,  on  ne  voit  que 
buiiïbns  Ôc  qu'ofiers  fort  bas. 

Le  climat  de  îakoursk  ne  convient 
nullement  au  blec  :  on  a  cependant  vu 
l'orge  y  croître  &  mûrir ,  mais  com- 
me elle  y  a  mal  réuffi  plufieurs  fois , 
il  y  a  long  temps    que   la   culture  en 
eft  abandonnée.    Quant  aux  autres  ef- 
peces  de  bled ,  on  n'y  en  a  jamais  vu 
venir  à  maturité  :  ce  canton  eft  non- 
feulement  trop  feprenrrional ,  mais  en- 
core trop  oriental.  La  terre  y  eft  noire  , 
graiïe,  &  produit  des  bouleaux  ;    telles 
font  en  Sibérie  les    marques  du  meil- 
leur terroir,    mais  quelles  qu'en  foienc 
les   qualités  ,  il  ne    peut  produire  fans 
une   chaleur    fuffifante  ,    &   quelque- 
fois vers  la  fin  de  juin,  il  eft  eelé  d 
trois   pieds,  ôc    plus  de    profondeur 

Sij 


412  V    O    Y    A    G   1 

Scrahlemberg  prétend  que  la  caufe  de 
ce  froid  prefque  perpétuel  eft  le  voi- 
fmage  de  la  nouvelle  Zemble  >  Ôc  de  fes 
montagnes  de  glace  ,  mais ,  outre  qu'il 
y  a  des  glaces  non-feulement  à  la  nou- 
velle Zemble,  mais  fur  routes  les  côtes 
feptentrionales  de  Sibérie  ,  le  feigle  Se 
même  le  froment  viennent  très  bien 
en  plufieurs  cantons  plus  voifins  que  Ia- 
koutsk de  la  nouvelle  Semble. 

Quoiqu'aux  environs  de  cette  ville 
il  y  ait  des  montagnes  ,  on  y  trou- 
ve peu  ou  point  de  fources  ,  peut-être 
parce  que  la  terre  eft  gelée.  En  1^85 
on  voulut  creufer  un  puits.  Se  l'on  trou- 
va la  terre  gelée  au  mois  de  juillet 
jufqu'a  treize  toifes  de  profondeur  : 
plus  on  approche  du  nord  ,  Se  plus  ce 
défaut  de  fources  augmente. 

J'ctois  curieux  de  voir  le  volcan  que 
Srrahlemberg  a  placé  près  de  Iakoutsk, 
à  la  fource  de  la  Vilgoui ,  Se  qu'il  a 
mis  dans  fa  carte  fur  la  hauteur  de  Chi- 
gan  qu'il  appelle  Skyganga  ,  entre  la 
Lena  Se  l'Oleneck  qu'il  nomme  O'e- 
nets.  Je  demandai  le  chemin  de  la  Vil* 
goui ,  qui  devoir  être  peu  éloignée  : 
on  me  dit  qu'il  y  avoir  en  effet  une  ri- 
vière nommée  viloui  qui  fe  jette  dans 
h  Lena,  à  plus  de  cent  lieues  au-def- 


EN     Sibérie.        41  f 
fous  de  la  ville.    Elle    eil;  fore  connue 
des  Iakoures  :   plufîeiirs  Tont  fuivie  de- 
puis la   fource  jufqu'à   l'embouchure. 
Se  ceux    que    nous   avions  envoyés    à 
quelques  fontaines  falées  dont  j'ai  parlé, 
l'avoient   remontée  prefque    toute  en- 
tière :    aucun  n'avoir  connoilTance   du 
Tolcan  de  Srralilemberg.  J'interrogeai 
des  Iakoutes  qui  avoient  habité  quel- 
que temps  fur  la  hauteur  de  Chigan  , 
ScconnoilToient  les  bords  de  TOleneck  : 
je  n'en  tirai  pas  plus  de  lumières.  En- 
viron deux  ans  après,  je  trouvai  à  lé- 
nifeisk    de    Man^aféa    des     gens  oui 
avoient  demeuré  fur  la  Katanga  ,   &c  en 
connoilToient  tous  les  environs.  A  plus  de 
vingt-cinq  lieues  au-deifous  de  la  Simo- 
vie  kreftovskoie  ,  deux  lieues  au-deirus 
de  Nova-réka ,    qui  tombe  dans  la  Ka- 
tanga, environ  un  quart  de  lieue  au- 
deiïbus  de  la  Simovie  ponomareve ,  la 
rive  orientale  de  cette  rivière  eft  élevée 
de  quinze  toifes  au  -  delTus  du  niveau 
de  l'eau  fur  une  étendue  de  plus  de  deux 
lieues.  Le  lit  inférieur  paroît  n'être  que 
de  fable  ^    le   fuivant  qui  eft  de  char- 
bon de  terre  a  dans  quelques  endroits 
trois  ou  quatre  toifes  d'épailTeur  :  au- 
delTus  efi:  une  couche  de  fable  ,  recou- 
verte par  un  lit  de  terre.  On  voit  quel- 

Siij 


414  Voyage 

que  fumée  fortir  ça  &   là  du  haut  de 
certe  rive  ,  &  lorfqu'on  eft  plus  près  on 
apperçoit  aulîi  du  feu  ,  tel  que  celui  qui 
fort  d'un  charbon.  On  peut  s'en  approcher 
fans  péril  :   quoique  ce  bord  élevé  foit 
couvert  de  neige  pendant   Thiver  ,  on 
diftingue  facilement  celle  qui  eft  au-def- 
fus  des  endroits  qui  brûlent  j  elle  n^^y  a 
jamais  plus  d'une  ligne    d'épailfeur  3c 
reffemble  a  du  verglas.     On    trouvoit 
autrefois    au    bord    de     ces     endroits 
un  beau  fel  ammoniac  blanc  ,    3c  une 
matière    rougeâtre    ,     de    laquelle    on 
tiroit  le  même  fel  :  les  orfèvres  3c  les 
potiers  d'étain  d'iénifeisk  3c  de  Man- 
gaféa  le  préferoient  au   fel  ammoniac 
étranger.   Les  endroits  qui   le   produi- 
foient  5  font  brûlés  en  entier  ,  3c  quoi- 
qu'il y  en  ait  qui  brûlent  encore ,  à  me- 
fuî-e  qu'ils  fe  confument ,  ils  tombent  3c 
s'affaiifent  avec  la  terre  qui  les  couvre  : 
cet  effet  n'ayant  pas  eu  lieu  autrefois , 
il  ed:  vraifemblable  que  la  matière  em- 
brafée  s'étendoit  jufqu'à  la  furface  ,  3c 
n'étoit    recouverte    par    aucune   terre. 
Voilà  peut-être  le  volcan  de  Strahlem- 
berg,  qu'il  faut  placer  au  nombre  de 
ceux  de  l'Abachava  ,  dont  j'ai  parlé  ci- 
deffiis.   On  n'a  jamais  fenti  fur  la  Ka- 
tanga  aucun  tremblement  de    terre    t 


EN  Sibérie.  415 
Jamais  on  n'y  a  vu  ni  éruption  ni  vo- 
miiïement  de  flammes  3c  de  pierres 
Calcinées  ;  ainfî  ces  feux  fouterreins 
ne  font  que  des  charbons  de  terre  em- 
brafés  :  les  lits  de  cette  matière  font 
très  communs  dans  ces  contrées  fepten- 
trionales.  Depuis  l'Iénifei  jufqu'à  la  Lé^ 
na  5  le  rivage  de  la  mer  en  eft  pour  ainfi 
dire  compofé ,  ôc  les  couches  font  allés 
cpaiiïes  pour  être  baignées  par  les  flots. 


CHAPITRE     LV. 

Route  de   Iakoutsk    à    Okctsk,  Aurore 
boréale* 

ON  peur  aller  par  terre  <5-r  pnr  eau  de 
Iakoutsk  à  Okotsk.  Lorfqu'on  y 
va  par  terre  ,  on  fuit  le  ruifleau  de 
Tatra  environ  pendant  quarante  &  trois 
lieues.  On  fe  rend  par  les  rivières  d'An- 
ga  5  dAldan  ,  &  de  Biéia  réka  à  la 
rivière  de  Biéla  que  l'on  fuit  jufqu'à 
celle  de  loudoma.  On  remonte  celie-cî 
prefque  jufqu'à  fa  fource  ,  où  l'on  trou- 
ve quelques  maifons  &  des  magafîns  de 
bleds  5  dont  on  approvifionne  Okcsk  ; 
on   nomme    cet    endroit    loudomskoï 

Siv 


41^  Voyage 

Kreft.  On  peut  encore  choifir  ici  d  aller 
par  eaaou  par  terre.  La  fource  du  ruif- 
feau  de  Bloudnaïa  n'eft  pas  à  plus  de 
dix  lieues  de  celle  de  la  loudoma ,  Se 
le  Bloudaaïa  fe  jette  dans  l'Ourak  (nom- 
mé Ourom  dans  l'atlas  ruffe  je  ne  fais 
pourquoi)  qui  tombe  dans  la  mer  un 
peu  à  Torient  d'Okotsk.  On  s'embarque 
fur  la  Bloudnaïa ,  ou  bien  on  fe  rend  de 
loudomskoî  Kreft  â  l'endroit  où  l'Ou- 
rak commence  d'être  navigable  ;  mais 
cette  rivière  a  tant  de  rochers  ,  Ôc  les  eaux 
qui  s'y  brifent  ,  font  dans  une  telle 
agitation  ^  qu'il  s'y  perd  fouvent  des  ba- 
teaux j  ainii  quand  on  veut  voyager  en 
iureté,  on  prend  le  chemin  de  terre. 
Comme  il  traverfe  de  hautes  montagnes , 
il  eft  impraticable  pour  les  voitures,  de 
l'on  Qii  obligé  de  mettre  fes  bagages  fur 
des  chevaux  ou  des  renés  qui  ne  por- 
tent pas  plus  de  deux  cents.  Les  chevaux 
font  amenés  à  vuide  de  la  Koutsk  :  on 
les  nourrit  facilement  avec  l'herbe  graffe 
de  abondante  que  l'on  trouve  fur  la  route; 
mais  les  renés  font  fournies  par  les  Ton- 
goufes  des  environs  d'Okotsk.  Il  ne 
croît  dans  ce  canton  rien  qui  puilTe  nour- 
rir des  chevaux ,  fi  ce  n'eft  de  petits 
ciiers  dont  ils  peuvent  manger  les  jeunes 
pouffes,  ôc  cette  çfpece  de  fourage  ne 


"EN     Sibérie.  417 

peut  ni  fuffire  à  un  grand  nombre  , 
ni  leur  donner  de  la  force  ou  de  Tem- 
bonpoint.  H  y  a  des  pâturages  au  defTus 
ôcenviron  à  (ix  lieues  de  cette  ville ,  fur 
la  rivière  d'Okota,  mais  on  n'y  pour- 
roit  entretenir  qu'une  trentaine  de 
chevaux. 

Les  bleds  qu  on  tranfporte  à  Okotsk 
par  les  rivières  y  arrivent  fou  vent  plus 
tard  qu'on  ne  l'avoir  cru  ;  il  faut  tirer 
les  bateaux  fur  la  Bréla  &c  la  loudoma  ; 
les  rives  font  efcarpées  ;  dès  qu'il  a 
plu  5  la  terre  eft  glidante  ,  les  eaux 
grofle  de  rapides;  alors,  pour  tirer  les 
bateaux  contre  le  courant ,  il  faut  une 
fois  plus  de  travail ,  de  force  ,  de  tra- 
vailleurs ôc  de  temps.  Le  tranfport  de 
ces  grains  par  terre  a  auffi  des  incon- 
véniens  :  le  chemin  eft  fî  difficile  qu'on 
emploie  douze  ou  quinze  jours  pour 
faire  les  quatre-vingts  Heucs  qui  font 
entre  loudomskoï  Kreft',  Ôc  Okosk. 
Lorfqu'on  eft  arrivé  dans  cette  ville,  on 
eft  obligé  de  laiffer  aux  chevaux  quelques 
jours  de  repos^,  &:  comme  il  faut  les 
ramener  à  Iakoutsk  qui  eft  fore  éloi- 
gné ,  fouvent  l'hiver  les  furprend  en 
route ,  Ôc  les  fait  périr ,  de  forte  que 
de  cent  chevaux ,  à  peine  en  revient- 
il  un.  On  dit  aufli  que  ks  lakoute» 

Sy 


4iS  Voyage 

qui  aiment  beaucoup  la  chair  de  ces 
animaux  ,  leur  fuppofent  des  maladies , 
&  les  tuent  fous  prétexte  qu'ils  mour- 
roient  bientôt.  Il  feroit  plus  avanta- 
geux de  n'employer  que  des  renés  pour 
tranfporter  des  grains  à  Okosk ,  mais 
les  Tongoufes  ne  font  pas  toutes  les 
années  dans  les  environs  de  cette  ville  ; 
ils  n'ont  pas  un  très  grand  nombre  de 
renés  ,  ôc  ne  les  prêtent  pas  volontiers  , 
furtout  les  femelles  qui  donnent  du 
lait ,  parce  qu'elles  nourrifTent  toute  la 
famille  :  lorfqu'ils  en  tuent  pour  les 
mano;er  ,    ce   font   ordinairement   des 


mâles 


Après  avoir  remonté  la  Biéla  depuis 
l'Aldan,  jufqu'au  ruifTeau  de  Tchagdala, 
on  voit  près  de  la  louna  Kanne  un  petit 
lac  nommé  par  les  Iakoutes  Bous-Kiol  ^ 
ou  lac  de  la  glace ,  parce  qu'il  en  a  tou- 
jours, même  dans  les  erés  les  plus  chauds. 
Le  même  phénomène  fe  trouve  auprès 
du  ruifTeau  de  Verblioucha  dans  un 
lieu  reirerré  nommé  Koutchousoï  ta- 
rinne,  &  dans  un  autre  lieu  beaucoup 
plusfpacieux  nommé  Capitannetarinne: 
on  voit  de  même  à  Keil  tarinne ,  auprès 
du  ruideaud'Akatchanne,  la  glace  fe  for- 
mer journellement.  Après  ces  lieux  cou- 
verts d'éternelles  glaces,  on  traverfe  un 


s  N     Sibérie.  415; 

Dois  nommé  malié  cari ,  dans  lequel  on 
ne  relTenc  pas  le  moindre  froid  ,  ôc  l'on 
arrive  aux  magafins  de  la  ioudom  :  de  là 
on  fuit  i'Ourak,  le  Bloudnaia ,  le  Tcho- 
loconne,  &  l'Okota  jufques  a  Okosk.  Ce 
chemin,  qui  eft  d'environ  deux  cents 
quarante  lieues,  eft  partout  très  difEcile 
parce  qu'il  traverfe  des  montagnes  &: 
des  forêts  dont  le  terrein  eft  prefque  tou- 
jours marécageux  :  ces  forêts  font  de 
melefes  &  de  bouleaux ,  parmi  lefquels 
on  voit  quelquefois ,  mais  rarement  y 
un  pin  ou  un  peuplier.  Le  peu  de  plaines 
qu'on  y  rencontre  font  auprès  des  grandes 
rivières ,  commie  l'Iouna  ,  la  Biéla  , 
rOurak  ^rOchota,  dans  les  endroits 
où  la  chaine  de  m.ontagnes  eft  éloignée 
du  rivage  ;  mais  quoique  cqs  endroits 
foient  agréables ,  les  chemins  y  font  fî 
mauvais  qu'on  eft  obligé  d'aller  à  pied. 
Il  y  a  quelques  années  que  l'on  elFaya  de 
faire  cette  route  avec  des  chameaux  :  on 
en  fit  amener  un  d  Iakoutsk  ,  &  les  la- 
koures  furent  très  étonnés  a  la  vue  de 
ce^monftre.  Il  arriva  par  hafard  dans  la 
même  année  que  pluiieurs  perfonnes  de 
cette  ville  eurent  la  petite  vérole  ^  'es 
lakoutes  accuferent  le  dromadaire  de 
l'avoir  donnée.  Ils  favoient   bien   que 

cette  maladie  avoic  auparavant   régné 

c    • 


410  V    O    Y    A    G    î 

dans  Iakoutsk ,  fans  qu'elle  y  eut  été 
apportée  par  un  pareil  animal ,  ôc  pou- 
voient  croire  que  celle-ci  étoit  auiîi  na- 
turelle que  les  précédentes ,  mais  un 
raifonnement  philofophique  leur  perfua- 
da  le  contraire.  Ils  dirent ,  toutes  les 
maladies  font  quelque  cliofe  de  mauvais, 
donc  elles  viennent  du  diable  j  comme 
il  y  a  différentes  maladies ,  il  y  a  dif~ 
férens  diables  ;  donc  il  y  a  un  diable 
de  la  petite  vérole  ,  qui  d'abord  l'a 
xlonnée  ,  mais  qui  ne  fe  donne  pas  tou- 
jours la  peine  de  l'inoculer  aux  hom- 
mes 5  de  la  lailTe  répandre  naturellement 
fon  poifon  contagieux  ;  donc  il  y  a  des 
petites  véroles  nararelles,  &c  telles  étoient 
les  précédentes  ,  il  y  en  a  qui  font 
communiquées  par  le  diable  même  de 
la  petite  vérole  ,  3c  telle  eft  l'efpece 
de  celle-ci.  Cette  fuperftition  eft  peut- 
être  un  refte  de  celles  de  l'antiquité  :  les 
Egyptiens  croyoient  que  le  corps  de 
l'homme  étoit  foumis  à  trente  Se  fix  dé- 
mons ou  efprits  de  l'air  qui  fe  Tétoienc 
partagé  ,  de  que  chacun  d'eux  avoir  un 
empire  abfolu  fur  la  partie  qui  lui  étoit 
aliignée.  Ils  favoient  les  noms  de  ces 
efprits  5  ôc  croyoient  que  lorfqu'une 
partie  du  corps  étoit  malade  ,  ils  pou- 
voient  par  des  prières  engager    celui 


EN      S  I  B  E  R  T  £.  ^îf 

qui  en  étoit  directeur ,  à  la  guérir.  Le 
nouveau  démon  de  la  petite  vérole  char- 
gé de  provillons  &:  de  marchandifes 
partit  de  Iakoutsk  ,  à  la  grande  fatis- 
facbion  des  Iakoutes  ,  mais  il  ne  put 
pas  aller  jufqu  a  Okosk;  le  pauvre  diable 
mourut  auprès  d'un  ruilTeau  ,  que  de- 
puis cet  événement  on  nomme  ver- 
blioucha  ,  c'e(l-à-dire  ruiffeau  du  cha- 
meau. Le  climat  eft  trop  froid  pour  ces 
animaux ,  &  les  montagnes  ne  leur  con- 
viennent pas  j  il  paroit  que  la  nature  les 
a  deftinés  aux  plaines  déferres  y  où  Ton 
éprouve  peu  de  froid. 

M.  Muller  &  moi  ne  recevant  aucun 
ordre  de  nous  rendre  à  Okosk ,  nous 
nous  déterminâmes  à  revenir  fur  nos 
pas  ,  de  nous  embarquâmes  fur  la  Lena 
pour  remonter  cette  rivière.  Je  vis  le  i  o 
août  à  huit  heures  du  ibir  vers  le  nord- 
nord-eft  une  rougeur  extraordinaire  , 
qui  bientôt  pâlit  &c  devint  jaune  ;  il  en 
fortoit  une  bande  claire  en  forme  d'arc , 
qui  dura  peu  ,  &  ne  forma  jamais  le 
demi-cercle.  Tout  a  coup  le  zénith  parut 
extrêmement  rouge  ^  il  en  partoit  une 
bande  large  qui  s'étendoit  a  l'oueft-nord- 
oueil ,  mais  n'alloit  pas  jufqu'à  l'hori- 
fon.  Il  y  avoir  entre  le  nord  ôc  l'oueft 
d*autres  bandes ,  dont  la  plupart  étoient 


Alt  Voyage 

d'un  rouge  très  vif,  quelques-unes  blan- 
châtres :  le  zénith  étoit  fort  beau ,  & 
tout  fe  changea  peu  à  peu  en  une  aurore 
boréale. 

Nous  eûmes  beaucoup  de  peine  à  pafTer 
devant  le  Kondaï  :  ces  ruiffeaux  qui  d(^i- 
cendent  des  montagnes  eniîés  par  les 
eaux  des  pluies ,  fe  précipitent  avec  tant 
de  iorce  qu'ils  emportent  avec  eux  des 
terres  &  comblent  le  lit  de  la  rivière 
devant  leur  embouchure.  Il  y  eut  le 
douzième  aoûrentre  le  nord-eftÀ:  lenord- 
oueil:  une  grande  aurore  boréuleionvoyoic 
préciiément  au  nord  un  arc  fous  lequel 
il  y  avoit  une  grande  obfcurité.  De  cet 
arc  lumineux  il  s'élevoit  des  rayons^  à  peu 
de  diftance  du  côié  de  louell,  il  y  avoir 
d'autres  bandes  d'un  beau  rouge ,  ôz  fore 
près  les  unes  des  autres  ♦,  elles  touchoienc 
prefque  l'horifon ,  de  lailToient  apperce- 
voir  les  étoiles  :  on  pouvoit  diiîinguer 
dans  l'arc  quelque  mouvement. 

Nous  eûmes  dans  ce  mois  plufieurs 
jours  extrêmement  chauds  ,  qui iirenten 
peu  de  temps  mûrir  la  moilfon  ;  ceux 
qu'elle  n'occupoit  pas  ,  étoient  aux  en- 
virons de  la  Vitime  à  exploiter  les  mines 
de  talc.  Nous  pafTâmes  devant  ks  mon- 
tagnes nommées  chetchéki  dont  les  cou- 
ches font  difpofées  d'une  manière  extra- 


EN    Sibérie.  423 

ordinaire  :  les  unes  font  horifontales , 
d'autres  inclinées  à  i'ell  ou  à  l'oueft  ; 
quelques-unes  font  avec  l'iiorifon  un  an- 
gle de  quarante-cinq  degrés  j  il  y  en  a. 
qui  font  courbées,  les  unes  beaucoup  ôc 
les  autres  moins.  J'ai  obfervé  ces  diffé- 
rences de  la  (ituation  des  lirs  non  feule- 
ment dans  toute  la  chaine  de  ces  mon- 
tagnes ,  mais  fouvent  dans  une  feule  : 
il  feroit  difficile  d'expliquer  ce  défordre 
par  les  règles  que  nous  autres  hommes 
avons  imaginées  pour  nous  rendre  raifon 
de  la  ftruclure  intérieure  de  la  terre,  (i) 


CHAPITRE   LVI. 

Tongoufes. 

LEs  Cofaques  receveurs  des  tributs  que 
payent  les  Tongoufes  me  promirent 
de  m'en  amener  quelques-uns  qui  pour- 
roient  me  donner  fur  ce  peuple  les  éclair- 
ciiïemens  que  je  defirois  :  il  n'y  a  pas 


(OU  me  femble  que  ce  phénomène  e!i  faci- 
le à  expliquer  dans  le  ryfiéme  expofé  par  M.  de 
EuiFon,  fyrtèmequi  n'cft  que  le  dcvcloppcmeni 
de  celui  de  la  nature. 


414  Voyage 

quarante  ans  qu'il  auroit  été  difficile  de 
remplir  cscce  promelTe ,  car  ils  prenoient 
fouvent  les  armes  contra  les  receveurs  , 
&  quelquefois  leur  ôtoient  la  vie. 

Suivant  l'opinion  publique,  (ôc  ce 
que  j'en  ai  vu  me  l'a  confirmée),  les 
Tongoufes  font  pleins  de  droiture  ;  ils 
ont  horreur  des  f  jurberies,  &  ne  peuvent 
en  éprouver  fans  en  tirer  vengeance,  ou 
du  moins  fans  chercher  a  s'en  garantir. 
Avant  que  d'être  fournis  au  gouverne- 
mentjilsformoient  un  peuple  libre5diviré 
en  différentes  tribus  qui  avoient  fouvent 
des  difFérens  entre  elles,  de  en  venoienc 
quelquefois  aux  mains  :  celle  qui  rem- 
portoit  la  vidoire  prefcrivoit  aux  vain- 
cus des  loix  qui  étoient  exécutées  far 
le  champ ,  &  la  querelle  étoit  terminée. 
Leurs  armes  étoient  des  cottes  de  maille, 
ëc  des  flèches  :  il  y  en  a  encore  très  peu 
qui  aient  des  fufils.  Tous  ceux  qui  ha- 
bitent les  bords  de  la  Nijnaïa  Tongouska 
ne  font,  ufage  dans  leurs  courfes  ni  de 
renés  ni  de  chiens  ;  il  faut  donc  qu'ils 
portent  leur  bagage ,  Se  comme  un  fufii 
efl  plus  lourd  qu'un  arc  &  des  floches  , 
ils  font  peu  de  cas  de  cette  arme.  Ils 
avoient,  ainfi  que  les  Cofaques  de  Kraf- 
lîoïark ,  deux  efpeces  de  cottes  de  maille, 
faites  d'anneaux  de  fer  :  cette    armur^ 


EN      S  I  B  S  R  I  E.  4lf 

ti  peut-être  été  commune  à  tous  les  Sibé- 
riens idolâtres  y  elle  défend  fufnfammenc 
des  flèches,  qui  font  leurs  ^mes  ordinai- 
res. Les  Cofaques  de  Krafnoiark  étoienc 
autrefois  en  guerre  avec  les  Cofaques 
Kirghiiiens ,  &  les  ont  enfin  cliaffés  vers 
la  Kalmoukie  ;  ceux-ci  portoient  la  cot- 
te de  maille  ,  ôc  c'eft  d^eux  que  les 
Krafnoïarkains  en  ont  emprunté  l'ufage. 
Les  Tongoufes  n'en  ont  prefque  plus  , 
ôc  l'on  n'en  voit  parmi  eux  que  lorfqu'ils 
veulent  montrer  une  rareté  :  depuis  qu'ils 
vivent  fous  le  gouvernement  rufle  , 
leurs  mœurs  fe  font  adoucies ,  leur  hu- 
meur guerrière  s'ell  tempérée ,  l'ufage 
de  la  cotte  de  maille  qui  étoit  pour 
eux  un  poids  incommode ,  a  été  aban- 
donné j  c'eft  un  bonheur  pour  eux 
3c  leurs  frères  ,  qui  n'étant  pas  couverts 
comme  eux  d'armes  défenfives  ,  en 
étoient  attaqués  avec  plus  d'alTurance 
ôc  de  fuccès.  Cependant  les  Tongoufes 
font  toujours  vifs ,  courageux  ,  pleins 
de  franchife,  avides  d'honneur  &  de 
gloire  :  ils  fe  plaifent  à  raconter  dans 
leurs  aflemblées  les  hauts  faits  de  ceux 
de  leurs  ancêtres  qui  par  de  grands  com- 
bats avec  des  hommes  ou  des  animaux , 
out  rendu  leur  nom  célèbre. 

J'ai  déjà  parlé  des  figures  bleues  ou 
noirâtres  qu'ils  fe  waceutfur  levifage; 


41^  Voyage 

ils  les  regardent  comme  un  ornement,  c3e 
même  que  les  Tchoutchi  qui  habitent 
au  nord-eft  de  la  Sibérie  fur  les  côtes 
de  la  mer  glaciale ,  ne  fe  croiroienc 
point  parés  ,  s'ils  n'avoient  pas  une  dent 
de  cheval  marin  pafTé  dans  un  trou  qu'on 
leur  fait  exprès  à  la  joue,  ou  qu^les 
Européens  n'oferoient  paroître ,  s'ils  n'a- 
voient  pas  les  cheveux  frifés  ôc  couverts 
de  farine.  Il  n'y  avoir  autrefois  que  les 
héros  tongou fes  à  qui  Ton  traçât  ces 
figures  non-feulement  fur  le  vifage  ,  mais 
fur  tout  le  corps  :  ces  ornemens  étoienc 
leurs  lauriers  ôc  leurs  marques  de 
triomphe;  en  devenant  communs,  ils 
n'ont  plus  été  un  titre  d  honneur.  Le 
commerce  que  les  Tongoufes  ont  eu 
avec  d'autres  hommes  les  a  rendus 
plus  humains  :  ils  ne  maltraitent  plus 
les  receveurs  du  tribut ,  le  payent  fans 
réfiftance  ,  Se  peut-être  ces  receveurs 
n'exigent  plus  audelâ  de  ce  qui  leur  eft 
ordonné  :  quant  au  gouvernement  rulTe , 
il  ne  demande  que  le  iribut  impofc 
lors  de  la  conquête. 

Les  bachlaki  ou  receveurs  s'acquittèrent 
de  leur  promelTe  ;  ils  m'amenèrent  un 
homme,  une  femme,  trois  ennins  &c 
un  chien  tongoufes.  Cet  homme  n'avoir 
qu'une  feule  femme  :  quoique  leur  loi 
permette  d'en  avoir  plufieurs ,    il  y  en  a 


ïN    Sibérie.         417 

peu  qui  foient  alTés  riches  pour  ufer  de 
ce  privilège,  &  non-feulement  entretenir 
plus  d'une  femme  ,  mais  encore  payer 
aux  parens  le  prix  qu'ils  voudroienc  re- 
tirer de  leurs  liiles.  Je  logeai  cette  famille 
dans  ma  maifon ,   ôc  leur  fis  donner  une 
chambre  à  poêle.  Ils  y  étoienc  depuis  quel- 
ques heures ,  lorfque  l'homme  vmt  me 
demander  la    permifîîon  de    demeurer 
dans  la  cour,  parce  que  la  chaleur  du  poêle 
leur  étoit  infupportable.  Il  difpofa  dts 
perches  en  pyramides  ,    garnit  l'entrée 
avec  une  couverture  ou  natte  d'aubier 
de  tilleul ,  &  ht  un  feu  au  milieu  de  la 
hutte  ;  une  couple  de  peaux  de  rené  ôc 
deux  autres  nattes  pareilles  que  je   lui 
donnai  encore,  compoferenti  la  famille 
tongoufe  le  phis  excellent  lit.    Je  leur 
donnai  du  tabac   chinois  3c  une  pipe 
neuve  de  chine  ,   faite  de  laiton  ,    de 
l'orge ,  de  la  viande  crue ,   pour  qu'ils 
la  hiient  cuire  à  leur  manière ,  de  autant 
de  lait  qu'ils  voulurent  y  ils  furent  ii  fa- 
tisfaits    qu'ils  refterent    chez   moi    dix 
jours.    La   femme    avoir   apporté    fon 
ouvrage  :   c'éroit  un  habit  de  fourrure 
qu'elle    faifoit    pour    fon    fils    âgé    de 
treize  ans  ,  Ôc  coufoit  avec  des  nerfs  de 
rené  divifés  en  fils  ;  c'ell  un  ufage  des 
Tongoufes  de  deplufieurs  autres  peuples: 


4z8  Voyage 

je  lui  donnai  quelques  dés  à  coudre  dà 
chine,  qu'elle  reçut  avec  grand  plaifir. 
Son  mari ,  {on  fils  3c  elle  étoient  grands 
amateurs  du  tabac ,  ôc  la  pipe  neuve  aug- 
mentoit  encore  le  defir  qu'ils  avoienc 
de  fumer  :  l'homme  la  remplit, l'alluma, 
fuma  un  peu  ,  la  préfenta  à  fa  femme  , 
celle-ci  au  fils,  le  fils  au  )>ere,  &  ainfide 
fuite,  jufqu'à  ce  qu'elle  fut  vuide. 

Le  fécond  jour  après  leur  arrivée ,  ils 
fe  préparèrent  au  travail  pour  lequel  ils 
étoient  venus  chez  moi.  La  femme  avoit 
de  la  craie  noire ,  qu'on  trouve  fur  les 
rives  élevées  de  la  Nijnaïa  Tongouska  : 
elle  l'écrafa  ôc  la  délaya  avec  fa  falive 
fur  une  pierre  à  aiguifer  ,  pafTa  un  fil  or- 
dinaire dans  la  craie  délayée ,  3c  confie 
point  par  point  fur  le  vifage  d'une  petite 
fille  de  fix  ans  les  figures  qu'elle  vouloîc 
y  faire ,  en  faifant  palTer  dans  tous  les 
points  le  fil  noirci. 

Le  père  avoit  fur  {es  genoux  ce  mifé- 
rable  enfant,  3c  lui  tenoit  la  tête  :  l'en- 
fant fouffroit  horriblement  3c  ne  cefla 
de  crier  avec  la  plus  grande  force.  Les 
deux  joues  furent  coufues ,  3c  il  reftoit 
encore  le  menton  3c  le  front ,  mais  ne 
pouvant  fupporter  plus  longtemps  les 
cris  de  ce  malheureux  martyr  ,  je  les 
priai  de  différer  le  relie  de  l'opération  : 


ïN    Sibérie.  4iy 

ils  me  dirent  pour  ma  confolarion ,  celle 
de  l'enfant,    &:  peut-être  la  leur,  qu'ils 
pouvoient  différer  fans  rifque ,  ôc  que 
les  anciennes  ôc  nouvelles  figures  n'en 
feroient  pas  moins  de  la  même  couleur. 
On  voyoit  le  fang  couler  de  plufieurs 
points  ;  la  femme  trotta  tout  le  vifage  de 
cette  petite  fille ,  peut-être  afin  d'y  mieux 
imprimer  la  couleur.    En  moins  d'une 
demi-heure  tout  le  vifage  enfla  :  ils  n'en 
furent  point  effrayés  ;  ils  le  frottèrent  feu- 
lement avec  de  la  graiffe  de  porc  que  je 
leur  fis  donner  j   toute  graiffe,  à  leuc 
avis,  eft  bonne  pour  cetufage.  Cependant 
le  vifage  continua  d'enfler  durant  deux 
ou  trois  jours ,   3c  enfuite  fuppura  :  je 
leur  confeillai  de  tenir  l'enfant  dans  une 
chambre  chaude,  de  continuer  l'ondion 
avec  la  grailTe  deux  fois  par  jour  ,   ôc  de 
mettre  fur  le  vifage  des  linges  chauds 
trempés  dans  l'eau-de-vie  ;  ils  le  firent,  ÔC 
ce  remède  empêcha  une  grande  fuppura- 
tion.  Ils  parurent  très  contens  de  voir 
leur  enfant  prefque  entièrement  guéri 
dans  huit  jours ,  &  me  dirent  qu'ordi- 
nairement il  en  fâlloit  au  moins  quatorze. 
Le  delTein  des  figures  avoir  parfaitement 
réuifi  ;  elles  étoient  déjà  bleu  clair  ,   ÔC 
ils   m'âlTurerent  qu'elles  dexiendroient 
plus  noires  en  peu  de  temps.  J'ai  appris 


4^0  V    O   Y    A     G    E,    Sec, 

de  quelques  Tongoufes ,  ainfî  que  des 
Ruffes  qui  ont  fouvent  vu  faire  cette 
opération,  que  la  plupart  fe  fervent, 
au  lieu  de  craie,  de  la  fuie  qui  fe  forme 
à  leurs  chaudrons  de  fer,  mais  je  n'ai 
point  entendu  dire  qu'ils  y  employafTenc 
une  graifle  noire ,  comme  Isbrand  Ides 
l'a  avancé  des  Tongoufes  qui  habitent  fur 
la  Tongouska ,  rivière  qui  fe  jette  aa 
delfus  d'Iénifeisk  dans  l'iénifei.  (i) 


(  I  )  V.  Voyage  de  Mofcou  à  la  Chine  dans 
le  recueil  des  voyages  au  nord,  tom.  8,  pag.  5  8. 


Fin  du  premier  Volume* 


VOYAGE 

E  N 

SIBERIE. 

TOME   SECOND. 


VO  YAGE 

E  N 

s  IBÉRI  E, 

COiNTENANT  LA  DESCRIPTION 

des  mœurs  &  ufages  des  peuples  de 
ee  Pays ,  le  cours  dts  rivières  confi- 
dérables,  Ja  fituation  des  chaînes  de 
montagnes,  dts  grandes  forets  ,  d^^ 
mines,  avec  tous  les  faits  d'Hidoirc 
Naturelle  qui  font  particuliers  à 
cette  contrée. 

Tait  aux  frais  du  Gouvernement  Ruûe  ,   var 
M,  GMELIN,    ProfjTeur  de  Chymie^ 
&  de  Botanique, 
Traduaion  libre  de  l'original  allemand,  par 
V  ,,^^  Keralio,  premier  Aide-Major 
a  1  Ecole  Koyale  Militaire ,  &  chargé  d'en^ 
leigner   la  Tactique  aux  Elevés  de  cette 
iicole. 

TOME    SECOND. 

A    PA  R  I  S. 

jChcz  DES  AI  NT,  Libraire,  rue  du  ïoli} 
Saine  Jacques. 


M.  D.  C  C.  L  X  V  1 1. 

^veQ4ppr9HiÏQn,J/  PnyiUgt  du  KqI^ 


« 


TABLE 

DES  CHAPITRES. 

SECONDE   PARTIE. 

Chapitre  Lyil. /-"'/^/Tzj^   Fête  des 
v-/  Bratskains.  Ma- 

nu/acîure.    Confécratîon  d'un   chevaU 

Difiillation  Chinoifc  de  bUn  &  d'eau.. 

de  vie,  i 

LViil.  Mifom  Chinois.  Salines.  Mines 

de  fer.  Sorcières,  Chûtes.  1 2, 

LIX.  Mines  de  fer.  Rocher  peint.  Climat 

des  côtes  de  la  m£r  glaciale.  Aurores 

horéales,  ^Z. 

LX.  Cornes  de  mammont  ^  dz  narvaL 

Os  &  dents  de  vache  marine,  ^Z 

LXI.  Boujjbus  des  ctiajjeurs  ac  Stbérie. 

Ohfervationsfur  le  froid  Jour  perpétuel. 

Oifeaux,  ^^^ 

LXII.  Mangafea.    foire  Déclinaifon  de 

l^ aiguille  aimantée.  Orages  ^  &c,        3-7 
'LXlli,  Foire  d' lénifeisL  Monumtns  an^ 

tiques  y  mines,  70 

Pour  ce  chapitre  &  les  fuivans,  voyez 
1  Errata. 

LXIV.  Tombeaux  ^  mine  ^  antiquités  y 
forùers*  84 


XX)  Tablé 

IXV.  Tatares.  Sorciers.  Si^pUces.  Fetes 
des   fagcs-fcmmcs.    Autres  coutumes, 

97 

LXVI.  Chanfons  fibérknnes.  Printemps. 
Plantes.  OlfeaKX.  1^5 

LXVII.  Environs  de  Krasnoïark.  Raies. 
Moutons.  Effets  du  tonnerre,  1 1 4 

LXVIIL    F^f^    fntnrp<.    SuppllCiS.  Ef* 

pece  d'alun  nommé  beurre  de  pierre.  Ex- 
périences fur  cet  alun.  124 
LXIX.  Obfervations  dfHiJloire  naturelle. 
Monument  tatare.  Beurre  de  pierre  très  - 
beau.  Expériences  fur  cette  matière. 

14a 

LXX.   Rocher  peint.  Hyène.    Tremble- 

ment  de  terre.  Charlatanerie  Chinoifi. 

LXXI.  Aurore  boréale.  Mines.  Mort  de 
r Impératrice ,  &c.  ^  5  ^ 

LXXIT.  Mal^.rl'iP  dp.t  rhovnuY.  Livres  de 
Médecine.  ï/^ 

LXXIII.  Climat  de  tara.  Pillage  des  Co- 
faques.  î^5 

LXXIV.  Hermaphrodites.  Ville  de  Tiou- 

menne.  ^5^? 

LXXV.  Maladie,  Forts.  Lacs  devenus 

falés  ,  &c.  204 

LXXVl.  Montagne  d'Aimant.  2 1 5 

IXXVll.  Baçhkires,   Lac  Cholkçum, 


DES  Chapitres:  xxîj 
Catherinebourg,  Prophétie ,  &c,    217 

LXXVIII.  Fonderies,  Eau  minérale.  Ne- 
viansh  Anciens  croyans,  225 

LXXIX.  Fonderie.  Idole  yogouUenne, 
Montagne  d'as bejîe»  22S 

LXXX.  Mines  &  fonderies.  Tatares, 
Tourinsk,  2^0 

I.XXXI.  Obfervadons  furla  hauteur  du 
baromètre.  Mercure  prétendu  gelé. 
Solikamskaïa ,  &c.  i^O 

Navigations  &  découvertes  faites  par 
les  Rufjes  dans  la  mer  glaciale  ,  & 
dans  la  partie  feptentrionale  de  la  mer 
dufud.  16^ 


Fin  de  la  Table  des  Chapitres^ 


VOYAGE 


tr^-^'i 


VOYAGE 

E  N 

SIBERIE. 

SECONDE    PARTIE. 


CHAPITRE    LVII. 

Climats  Fête  des  Bratskains»  Maniijac^ 
turc.  Confécration  cCun  cheval.  Diflil^ 
lation  chinoifc  de  bierc  &  d'eau-dc-vie. 

Oui  continuâmes  de  remon- 
ter la  Lena ,  &  nous  vîmes 
au  village  de  Kirenga  une 
petite  braderie  de  brànde- 
vin,  qui  fut  établie  l'automne  dernier 
par  un  exilé.  La  plupart  de  ceux  qu'on 
envoie  en  exil  dans  ce  pays ,  font  des  mar- 
chands ruinés ,  qwi  doivent  beaucoup  au 
Tome  IL  A 


2  Voyage 

gouvernement  :  on  ne  leur  défend  point 
d'y  faire  ufage  de  leur  induftrie  de  leur 
banniffement  leur  eft  fouvent  très-utjle. 
Quand  ils  ont  du  fens  &  de  la  probité , 
ils  trouvent  ici  plus  qu'en  Rullie  des  oc- 
cailons  de  faire  un  gain  conlîdérable ,  ôc 
de  rétablir  leur  fortune. 

En  paffant  au  village  de  Podymachinf- 
4iaïa  5  je  m'entretins  avec  un  homme  de 
quatre-vingt-fept  ans ,  qui  étoit  encore 
plein  de  fanté ,  de  jugement  &  de  vi- 
gueur. Il  avoit  bu  toute  fa  vie  du  bran- 
devin  5  en  buvoit  encore  volontiers ,  5c 
^voit  eu  beaucoup  d'enfans  dont  il  avoic 
vu  un  grand  nombre  de  petits  enfans.  Il 
étoit  né  goitreux ,  ôc  n'avoit  d'ailleurs 
aucun  défaut  corporel.  On  voit  dans  ce 
pays  beaucoup  de  vieillards ,  ainfi  le  cli- 
mat en  eft  fain. 

Nous  remontâmes  la  Lena  jufqu  a  fa 
fource  5  êc  nous  rendîmes  enfuite  par 
terre  a  la  Simovie  lelnikova  ;  tous  les 
environs  étoient  brûlés  j  l'incendie  n'a- 
voit fini  qu'au  mois  de  novembre  der- 
nier (  1757  )  :  la  toiurbe  dont  ce  canton 
étoit  couvert,  l'avoit  entretenu,  &  ren- 
à\i  en  quelque  manière  avantageux ,  car 
les  terres  marécageufes  du  pied  de  la 
montagne  éîoient  parfaitemçiu  deUc^ 
!çhées. 


E  N       s  I  B  E  I^  I  E.  ^ 

La  Simovie  Ouft-ordinskoïe  eft  fur  le 
ruifleau  de  Kouda  qui  s  y  joint  à  celui 
d'Orda  j  ks  eaux  de  l'un  Se  de  l'autre 
ont  la  faveur  &  l'odeur  Ci  défagréables  , 
<lu'on  ne  peut  en  faire  aucun  ufage  ;  cel 
mauvaifes  qualités  vierjn^nt  peut-être  de 
<]uelques  ruilfeaux  falés  qui  s  y  jettent. 

Nous   nous  rendîmes   bientôt  à    Ir- 
koutsk ,  &  quelques  jours  après  nou>^ 
allâmes  voir  célébrer  chez  les  Bratskain* 
la  mcme  fcte  que  nous  avions  vue  l'au- 
tre année  chez  les  Iakoutes ,  celle  de 
l'offrande  faite  aux  dieux  pour  en  obte- 
nir une  année  heureufe.  Deux  mati& 
nous  y  conduifirent,  notre  ciiriofiré ,  ô<: 
l'invitation  de  nos  bons  amis  les  Eratf-^ 
kams.  La  cérémonie  commença  au  lever 
du  fokil  Derrière  un  rang  de  bouleaux , 
environ  de  deux  toifes  de  longueur,  il 
y  avoit  un  peu  fur  la  gauche  deux  autre* 
arbres  de  me^tie  efpece  ,    &  derrière 
ceux-ci  trois  Bratskains ,  dont  l'un  u« 
peu  plus  avancé  étoit  à  genoux.  Il  te* 
noit  une  branche  de  bouleau  horizontl- 
lemeTit  veisle  foleil  levant,  &  parloit 
d  un  ion  élevé  ;  on  me  dit  qu'il  appel- 
ioit  les  dieux.  Les  deux  autres  éroieut 
debout,  &  chacun  d^eux  tenoix  une  taiTe 
cie  bois  remplie  de  lait  de  cavale  aigri  ôc 
a  eau-de-vje  en  parties  égales.  Ils  s'avan^ 

Ay 


^  Voyage 

cerent  bientôt ,  jetterent  leurs  taffes  en 
l'air  5  &  prononcèrent  quelques  mots , 
tandis  que  celui  qui  étoit  à  genoux  con- 
tinuoit  fa  prière.  Après  avoir  répété 
rrois  fois  la  même  cérémonie ,  ils  rem- 
plirent de  nouveau  leurs  taffes  ôc  les  jet- 
terent en  avant.  On  me  dit  que  le  dieu 
principal ,  touché  des  prières  ardentes 
de  fes  miniftres ,  venoiî  d'arriver  fur  ce 
ruifleau  pour  vifiter  fon  peuple  ,  &  que 
pour  lui  témoigner  leur  refped ,  on  avoir 
jette  trois  fois  les  tafTes  en  l'air  j  que  fatif- 
fait  de  cette  offrande  il  s'étoit  retiré  ,  ôc 
que  pour  lui  témoigner  la  joie  que  fa 
préfence  caufoit  au  peuple  bratskain  , 
on  avoit  jetté^les  taffes  vers  lui. 

Cependant  un  homme  placé  fur  la 
gauche  des  arbres  tenoit  un  mouton  qui 
devoir  être  immolé  auî^  dieux.  Pour  le 
rendre  plus  digne  d'eu^  i-cto  lui  verfa  fur 
la  tête  un  peu  de  lait  ce  d'eau-dew-ie  mê- 
lés ;  enfuite  deux  homrties  le  jetterenc 
par  terre  j  un  troifieme  l'égôrgea  en  fai- 
fant  une  incifion  au  diaphragme  &  rom- 
pant l'aorte  :  dans  cette  opération  il  prit 
garde  que  le  fang  ne  cou'ât  pas  ànerre. 
Lorfque  l'animal  tut  refroidi ,  il  en  ôta  les 
inteftins ,  ramafla  foigneufement  le  fang 
dans  un  plat  de'bois ,  ôta  k  peau',  coupa 
dans  l'articulation  le  pied  gauche  de  de^ 


EN     Sibérie.  j 

Vâîir  &:  le  pied  droit  de  derrière  ;  les  deux 
auires  furent  auiîî  coupés.  Il  enleva  du 
llenium  un, petit  morceau  triangulaire, 
recouvert  de  la  peau  ,  ôra  toute  la  chair, 
&  la  mit  dans  un  chaudron  avec  les  in- 
teftins,  qui  furent  auparavant  un  peu  la- 
vés :  les  os  &  le  fang  furent  jettes  dans 
une  folFe,  le  chaudron  mis  iiir  le  feu.  Le 
petit  morceau  du  llernum  fut  grillé  fur 
les  charbons  ;'dc  partagé  entre  les  facrifi- 
cateurs  ôc  deux  autres  des  plus  confidé- 
rables ,  qui  le  mangèrent  avec  délices. 
La  viande  &  les  inteftins  étant  cuits , 
furent  mandés  avec  une  vîtelTe  inimagi- 
nable j  ils  furent  à  peine  tirés  du  chau- 
dron ,  qu'on  ne  vit  plus  que  deux  os 
reil:és  par  hafard  dans  la  viande  :*  on  les 
jetta  dans  la  foiTe ,  on  y  mit  le  feu ,  ôC 
on  la  couvrit  de  bois  pour  brûler  les  os, 
La  peau  de  la  vidime  fut  fufpendue  en 
témoignage  du  facrifice  qu'on  venoit  de 
faire  aux  dieux.  La  fête  fut  achevée  en 
buvant  du  brandevin  dz  du  lait  aigri  : 
les  femmes  en  eurent  leur  part ,  &  je  ne 
vis  point  de  perfonnes  ivres.  Les  hommes 
s'amuferent  à  courir  de  fauter ,  tandis  que 
le  beau  fexe  danfoit  de  chantoit. 

On  compte  en  droiture  quinze  lieues 
depuis  Irkoutsk  jufqu'â  ces  huttes  bratf- 
icaines.  Le  ruiileau  de  Tel  m  a  qui  en  eft 

A  lij 


€  Voyage 

voi/îti  ne  geîe  jamais  en  hiver,  &  par 
conféqiient  eft  le  plus  propre  de  tour  ce 
pays  aux  ouvrages  hydrauliques  :  ainfi 
lorfqu'on  voulut  fondre  en  grand  pour 
l'expédition  de  Kamtchatka ,  la  mine 
que  l'on  travailioit  depuis  long-temps  à 
Bachmakova  dans  de  perits  fourneaux  , 
on  ne  pouvoit  pas  choifir  un  ruiffeau 
plus  avantageux  que  le  Telma  pour  y 
conftruire  une  fonderie.  On  y  bâtit  une 
digue  &:  quelques  maifons  \  mais  quand 
ces  ouvrages  furent  achevés ,  on  trouva 
de  mauvaifes  qualités  au  fer  de  ce  can- 
ton ,  &  celui  de  la  Lena  pasut  meilleur 
&  plus  trai table.  Au  lieu  de  la  fonderie 
on  y  a  conftruit  deux  moulins  qui  dé- 
dommagent prefque  àts  frais  delà  digue 
^  des  bâtimens.  Quatre  Irkoutfains  ima- 
ginèrent de  tirer  de  ce  lieu  des  avanta- 
ges plus  conlidérables.  Ils  fe  rendirent  à 
Mofcou,  &  obtinrent  du  prikas  de  Sibé- 
rie 5  pour  dix  mille  livres ,  la  propriété 
des  bâtimens  faits ,  &  la  permilîîon  d'y 
établir  une  manufacture  de  draps.  Ils 
ont  bien  commencé  leur  entreprife  \  l'ar- 
gent ne  leur  manque  point,  &  cette  ma- 
nufaâiure  pourra  devenir  floriiTante.  On 
y  a  fait  un  troifieme  moulin  ^  on  a  com- 
mencé l'automne  dernier  a  filer  de  la 
iaine  :  à  préfent  on  y  fait  du  drap,  5c  on 


ï  N     Sibérie.  f 

l'y  foule  5  mais  il  y  manque  un  habile 
teinturier.  Il  feroit  à  defirer  que  le  Tel- 
ma  fur  un  ruilTeau  plus  confidérable  j  les 
moulins  ne  font  mis  en  mouvement  que 
par  Teau  qui  tombe  fur  les  roues. 

Les  Bratskaius  nous  avoient  promis 
de  confacrer  un  cheval ,  ahn  de  nous 
faire  voir  encore  cette  cérémonie.  Nous 
ne  pûmes  arriver  à  leurs  huttes  qu'à  cinq 
heures  du  foir ,  &  ils  croyoient  ferme- 
ment que  cette  confécration  n'avoit  de 
vertu  que  lorfqu'elle  étoit  faite  avant 
midi  ;  mais  que  ne  peut  pas  la  foi  fur 
des  âmes  fimples  ?  Le  chaman  leur  dit 
gu'il  n'étoit  pas  midi  ;  auffi-tot  ils  s'af- 
lemblerent  dévotement ,  ôc  ne  révoquè- 
rent plus  en  doute  la  validité  de  la  con- 
fécration. C'étoit  un  cheval  gris  (  car  le 
blanc  a  je  ne  fais  quoi  de  divin  ) ,  c'é-^ 
toit,  dis-je,  un  cheval  gris  qu'un  hom- 
me tenoit,  Ôc  fur  lequel  le  chaman  pro- 
nonça quelques  mots  ;  enfuite  il  lui 
donna  un  coup  de  main  très  léger,  &C 
celui  qui  le  tenoit  le  fît  courir.  Un  che- 
val confacré  de  la  forte  n*eft  jamais  ni 
monté  ,  ni  employé  à  quelque  travail 
que  ce  fbit.  Quand  fon  maître  meurt  > 
il  eft  immolé,  mais  je  ne  fais  fi  c'eft  aux 
dieux  ou  au  diable  :  quoi  qu'il  en  foir, 

A  iv 


8  Voyage 

les  chamans  ôc  les  autres  Bratskains  le 


mangent 


Après  avoir  vu  cette  cérémonie ,  nous 
revînmes  à  Irkoutsk.  Les  marchandifes 
de  Chine  y  font  prefque  à  aufli  bas  prix 
que  fur  la  frontière.  On  m'a  afluré  que 
ces  fleurs  qu'on  nomme  en  Rulfe  fleurs 


de  papier ,  font  faites  avec  la  moele  d' 


papie 


un 


rofeau  de  Chine.  J'y  ai  vu  vendre  du 
taraflbn,  qui  efl  une  boiflbn  fermentée. 
Les  RulTes  le  comparent  au  vin ,  parce 
qu'il  en  a  la  couleur  j  mais  c'efl:  plutôt 
une  efyece  de  bière  ,  car  il  n'y  entre 
point  de  raifln.  Cette  liqueur  enivre , 
quand  on  en  boit  trop ,  &  quelques  ver- 
res feulement  opèrent  cet  effet ,  quand 
on  n'a  pas  la  tcte  forte.  Je  ne  l'ai  pas 
trouvée  agréable,  peut  être  parce  qu'elle 
efl:  faite  en  des  vaifl^eaux  mal- propres  , 
ainfi  que  l'eau -de -vie  de  Chine,  qui 
a  toujours  mauvaife  odeur  ^  mais  le  goût 
ëc  l'odorat  font  différemment  affeclés 
en  difrérens  hommes  :  j'en  ai  vu  qui  l'é- 
toient  agréablement  par  la  faveur  6c  l'o- 
deur du  taraflbn.  Les  Chinois  &  même 
les  Chinoifes  fupportent  des  odeurs  qui 
feroient  fort  défagréables  à  tous  les  hom- 
mes d'Europe,  ôc  feroient  tomber  en 
foibielTe  toutes  les  femmes.  Il  fe  peut 


EN     Sibérie.  5) 

que  l'odeur  caufée  par  la  mal-propreté 
des  vafes  où  l'on  fait  cette  boiiïbn,  leiu: 
plaife  beaucoup  ,  parce  qu'ils  y  font  ac- 
coutumés dès  l'enfance. 

On  fait  le  rarafTon  avec  du  malt  a\.i^<.; 
ou  de  froment  grofïîer ,  ôc  qui  reilemble 
à  du  gruau.  On  en  verfe  dans  une  cuv  e  , 
&:  on  l'humede  feulement  avec  un  peu 
d'eau  chaude  ;  enfuite  le  vafe  eft  cou- 
vert avec  foin.  Quelque  temps  après,  on 
verfe  feulement  un  peu  d'eau  bouillante, 
on  remue  en  écrafant,  afin  qu'il  ne  fe 
forme  aucun  grumeau ,  ôc  on  recouvre 
la  cuve.  On  continue  de  verfer  de  l'eau 
bouillante  &c  de  remuer,  jufqu'à  ce  que 
Teau  ait  pris  alfés  de  malt ,  pour  être 
gluante  ôc  très  colorée ,  à  peu  près  com- 
me l'eft  la  troifieme  cuvée  de  biere. 
Cela  fait,  on  lailTe  tiédir,  enfuite  on 
verfe  dans  un  vafe  étroit ,  qui  eft  enter- 
ré, on  y  met  un  peu  de  houblon  chi- 
nois ,  preiïe  ôc  préparé  en  forme  de  tui- 
les ,  on  recouvre  avec  foin  le  vafe ,  ôc  on 
lailTe  le  tout  en  fermentation.  Le  hou- 
blon préparé  de  la  forte  a  déjà  reçu  l'ad- 
dition néceflaire  à  la  fermentation  :  ii 
n'eft  donc  pas  néceflaire  d'y  joindre  , 
comme  on  fait  en  Europe ,  du  houblon 
bouilli  en  petite  quantité ,  afin  de  ne  pas 
donner  trop  d'amertume,  ôc  d'y  mêler, 

Av 


îû  Voyage 

pour  hâter  i  opération ,  un  peu  de  paia 
blanc  ôc  de  lie  de  bière.  Dès  q[ue  la  fer- 
mentation eft  commencée  >  on  obrerve- 
avec  foin  Ci  elle  ne  ceffe  pas  tout-à-coup  > 
ce  qu'on  reconnou ,  lorfqae  la  matière 
gonflée  commence  à  fe  raifeoir  j  alors  il 
eft  temps  de  la  verfer  dans  un  fac  de  toile 
épaifTe ,  ôc  de  moyenne  grandeur.  Le  fac 
eft  lié ,  mis  fous  une  preffe ,  la  liqueur 
xeçue  dans  un  vafe  qu'on  bouche  bien , 
^  qu'on  porte  dans  le  cellier.  On  voit 
que  cette  boilTbn  eft  une  efpece  de  biere 
qui  étant  préparée  en  des  vaiiïeaux  pro- 
pres ,  peut  être  auili  bonne  que  celle  de 
Suéde  ,  ou  que  la  double  bieie  d'Angle- 
terre qu'on  porte  dans  toute  l'Europe. 
Cependant  je  préférerois  Tune  de  l'autre 
a,u  tarafïon ,  mais  fans  doute  les  Chinois 
ne  feroient  pas  de  mon  goût. 

J'ai  appris  auiîi  comment  les  Chinois 
diftillent  leur  eau-de-vie.  Us  prennent 
du  malt  d'orge  ou  d'avoine  >  ou  des  deux 
enfemble ,  Ôc  regardent  ce  mélange  eom-- 
me  le  meilleur  :  ce  malt  doit  erre  grof- 
fier  comme  pour  faire  le  tarallbn.  Il  eft' 
verfé  dans  une  cuve,  hume6i:é,  remué, 
couvert  avec  foin.  Tandis  qu'il  refroi- 
dit ,  on  fait  bouillir  du  houblon  dans 
peu  d'eau ,  afin  qu'il  devienne  épais  : 
QU  y  met  de  bonne  lie  eu  afles  grande 


E  N      s  I  B"  E  R  I  Ê.  ti 

<juantfré.  Quand  cette  décoction  eft  aufîî 
refroidie  que  le  malt,  on  les  mêle  en- 
femble ,  &:  on  les  verfe  dans  un  vafe  en- 
terre, que  Ton  bouche  &  que  l'on  recou- 
vre aulîi  exactement  qu'il  eft:  pollible. 
On  laiire  le  tout  ainh  difpofé  pendant 
fix  jours  pour  le  moins  ;  plus  la  rr>atiere 
fermente  ,  plus  on  a  de  brandevin.  Ce- 
pendant on  prépare  le  fourneau  qui  doit 
fervir  à  la  diftillation  :  on  y  maçonne  ou 
du  moins  on  y  afFermit  un  chaudron  de 
fer  coulé  ou  forgé.  Lorfqu'on  Juge  que 
la  matière  a  fufEfamment  fermenté  ,  on 
allume  le  fourneau ,  &  on  remplit  d'eau 
le  chaudron.  Y^hs  qu'elle  commence  à 
bouillir ,  on  place  fur  le  chaudron  un 
gril  de  fer,  fur  celui-ci  un  autre  gril 
fait  de  bois  &  fort  ferré  ;  enfin  on  place 
fur  cts  grils  un  cylindre  de  bois ,  a(fés 
étroit  5  eu  égard  a  la  capacité  du  chau- 
dron ,  &  on  le  lutê  avec  les  grils.  On 
met  fur  les  grils  le  malt  fermenté,  non 
tout  à  la  fois,  mais  par  lits  épais  environ 
d'un  pouce  &  demi,  &  n'en  mettant  un 
nouveau  que  lorfque  les  précédens  onr 
été  pénétrés  par  la  vapeur.  Quand  le  cy- 
lindre eft  plein ,  on  y  adapte  un  chapi- 
teau qui  ferme  exaétemenr ,  &  on  lure 
bien  toutes  les  fointures.  Le  chapiteau 
€Ô  garni  d*un  long  bec  de  cuivre ,  qiir 

A  v| 


Il  Voyage 

porte  la  liqueur  en  un  vafe  d'étain^placé 
dans  une  tine  remplie  d'eau  froide ,  où 
quelquefois  on  met  de  la  glace.  On  en- 
tretient le  feu,  de  forte  que  l'eau  bouille 
modérément,  ôc  la  liqueur  coule  con- 
tinuellement comme  d'un  petit  tuyau. 
Lorfqii'il  commence  à  palTer  beaucoup 
de  phlegmes  ,  on  défait  l'appareil ,  on 
remplit  l'alembic  de  nouveau  malt ,  on 
recommence  l'opération  jufqu'à  ce  que 
tout  le  malt  fermenté  foit  diftillé  ,  ôc 
l'on  a  du  brandevin  très  pur,  très  fort  ôc 
très  bon. 


CHAPITRE    LVIII. 

Mifom  chinois.    Salines.    Mine  de  fer. 
Sorcières,  Chûtes, 

• 

LEs  Chinois  ont  encore  une  efpece 
de  liqueur  qu'ils  mêlent  à  leurs  ra- 
goûts ,  &  quelquefois  aux  mers  froids. 
Pour  la  faire,  ils  falent  fortement  une 
efpece  de  chou  bleu  à  feuilles  très  étroi- 
tes, &  le  laifTent  dans  un  pocle  :  il  s'ai- 
grit &  donne  de  l'eau.  On  fait  bouillir 
cette  eau  jufqu'à  ce  qu'elle  devienne 
épailTe  comme  de  la  bière  non  ferxnen-. 


EN    Sibérie.  i-^ 

t^e.  Lorfqu'elle  eft  refroidie ,  on  la  met 
dans  des  flacons ,  que  Ton  expofe  au  fo- 
leil  pendant  l'été  ,  &  à  la  chaleur  du 
pocle  pendant  l'hiver  :  elle  y  devient  de 
plus  en  plus  épaiffe ,  &  plus  elle  l'eft  y 
plus  on  l'eftime.  On  peut  auffi  tirer  cette 
liqueur  du  chou  ordinaire  par  le  même 
procédé  :  notre  chou  d'Europe  croît  à  la 
Chine ,  mais  n'y  pomme  pas ,  &  ce  n'eft 
ni  l'efpece  ni  la  qualité  de  la  phnre  qui 
l'en  empêche ,  c'efl:  le  terrein  ou  la  froi- 
deur du  chmat.  Il  en  eft  de  même  à  Ar- 
kanghel  \  notre  chou  n'y  pomme  pas , 
mais  il  y  croît ,  &  devient  une  petite 
plante  tendre  &  favoureufe ,  dont  la 
graine  femée  fous  un  climat  plus  tem- 
péré, produit  aullî-tot  des  choux  pom- 
més, il  nous  eft  arrivé  à  Iakoutsk ,  pen- 
dant l'automne,  lorfque  cette  plante  eft 
dans  toute  fa  crue ,  de  manger  après  la 
foupe  un  plat  de  foixante-dix  choux  , 
6c  quoique  nous  ne  fuiîions  pas  grands 
mangeurs ,  nous  n'étions  pas  rairaiiés. 

Nous  nous  préparâmes  bientôt  à  quitter 
Irkoutsk,  &  nous  n'eûmes  pas  de  peine 
à  trouver  des  bateliers  :  il  ne  fallut  qu'al- 
ler au  marché,  &  obliger  les  étrangers 
a  montrer  leurs  pafleports  :  oh  en  trouve 
toujours  quelques-uns  qui  n'en  ont  pas , 
6c  il  y  a  dans  tout  l'empire  un  ordre 


14  Voyage 

général  d'arrêter*  tous  ceux  '  qui  n^ont 
point  de  pafTeports ,  &  de  les  renvoyer 
au  lieu  d'où  ils  font  :  ceux  des  provinces 
de  lénifeisk  de  de  Tobolsk  qui  éroienc 
dans  ce  cas  ,  furent  charmés  de  trouvée 
une  occafion  de  revenir  dans  leur  pays> 
fans  faire  les  frais  du  voyage. 

Dans  une  île  de  l'Angare  ,  fituée  au- 
defibus  d'Irkoi^sk ,  il  y  a  deux  falines ,. 
dont  Tune  appartient  à  des  moines  de 
cette  ville.  Se  l'autre  à  la  veuve  Pivova- 
rika  :  elles  fournifTent  toutes  deux  de 
très  bon  kl ,  mais  celle  des  moines  eft 
meilleure,  plus  grande  &  plus  abon- 
dante. On  n'y  connoît  ni  les  feux  gra- 
dués ,  ni  les  autres  procédés  qui  pour- 
roient  doubler  le  produit  5  cependant  on 
y  fait  tant  de  fet ,  que  tout  le  diftridk 
d'Irkoutsk  n'a  pas  befoin  d'en  tirer  d'ail- 
leurs. Dans  toutes  cqs  contrées  la  nacure 
eft  riche  en  fel ,  mais  en  cela  mcme  dé  - 
favorable  aux  habitans  du  pays.  Dans  le 
bras  de  l'Angare  qui  cft  ftu:  la  gauche  ôc 
près  des  falines ,  on  voit  en  quelques 
endroits  des  eaux  falées  fourdre  dans 
celles  de  la  rivière  r  il  y  en  a  fur-tout 
une  remarquable,  en  ce  qu'elle  fort  d'utt 
locher  qui  eft  dans  l'eau. 

J^allai  vifiter  une  mine  de  fer  qui  efl 
i  deux  lieues  dans  les  terres ,  fur  la  gau- 


EN     Sibérie.  15 

cîie  de  l'Angare ,  à  hauteur  de  la  Slobode 
coiacue  qui  eft  fur  la  rive  droite,  de  de^ 
huttes  bratskaines  qui  font  vis-à-vis,  fur 
la  gauche.  On  a  trouvé  du  minerai  dans 
deux  montagnes  qui  font  l'une  près  de 
l'autre ,  mais  on  a  donné  la  préférence  à 

I  une  des  deux  y  parce  que  la  mine  qu'on* 
en  tire  efl:  plus  facile  à  travailler.  J'y 
trouvai  huit  puits ,  dont  quelques-uns 
étoient  profonds  de  dix  toifes.  Il  en  par- 
toit  plufieurs  atteliers  de  douze  â  qua- 
torze toifes.  La  mine  s'y  montre  en 
feuilles  qui  ont  quelcj^uefais  deux  pieds 
éc  demi  en  quarré  :  e\k  eft  brune  mêlée 
de  jaune ,  quelquefois  pleme  de  cavités ,. 
êc  cependant  bonne  :  il  y  en  a  une  autre,, 
fort  tendre ,  prefque  femblable  à  l'ardoi- 
fe,  &  une  troi/îeme  efpece  auiîi  tendre- 
<jue  celle-ci,  mais  qui  a  toute  l'apparence 
d'un  bois  minéralifé.  On  y  travaille  en  au- 
tomne après  la  moiifon ,  &  l'on  defcend" 
les  mineurs  par  les  puits  avec  des  cordes,. 
On  n'y  a  pas  pouffé  les  galeries  plus  loin 
que  quatorze  toifes,  de  peur  que  les 
terres  ne  s'effondrent  :  il  n'y  a  pas  ici 
wn  feul  ouvrier  habile  ôc  qui  fâche  étayer. 

II  eft  vrai  que  jufqu  a  préfent  on  n'en  a 
point  eu  befoin  ;  dans  quelque  endroit 
^ue  l'on  fouille ,  on  trouve  de  bon  mi- 


\(y  Voyage 

nerai.  Dans  le  voiiinage  de  cette  mine, 
on  a  conftruit  une  petite  fonderie ,  où 
Ton  coule  desgueufes  de  quatre-vingts  à 
cent  vingt  livres. 

Lorfque  nous  arrivâmes  aux  huttes 
bratskaines ,  qui  font  au-delTous  du  fort 
•Balagansk  &  de  la  rivière  d'Ouga,  nous 
trouvâmes  cinq  forcieres  qui  nous  acten- 
doient.  Ce  n'étoit  pas  que  nous  eullions 
deiiré  de  voir  leurs  charmes  :  nous  étions 
convaincus  de  leur  pouvoir.  Elles  firent 
devant  nous  tous  leurs  fortileges  dans  la 
manière  accoutumée  :  une  d'elles  fit  le 
tour  du  couteau  avec  beaucoup  de  mala- 
dreiïe ,  mais  les  Bratskains  aveuglés  par 
la  fuperfiiition ,  n'apperçurent  pas  Tarti- 
ûce^  ôc  furent  dans  le  plus  grand  éton- 
nement,  lorfqu'elle  fe  découvrit  pour 
faire  voir  que  la  peau  n'étoit  pas  feule- 
ment entamée.  Ils  fe  fâchèrent  un  peu 
de  ce  que  nous  plaifantions  fur  des  preu- 
ves auflî  évidentes  des  opérations  du 
diable  ,  3c  fe  flattèrent  de  nous  faire 
voir  un  forcier  capable  de  nous  con- 
vaincre. Le  chaman  célèbre  parut  de- 
vant nous ,  &  fit  en  effet  fes  faurs  &  fes 
contorfions  avec  une  adivité  capable  de 
noub  furprendre  &  d'effrayer  dQS  efprits 
difpofés  a  croire.  Je  penfe  que  fi  nos 


EN    Sibérie.  17 

joueurs  de  gobelets  travailipien^  devant 
les  Bratskams  ,  ils  les  croiroient  plus 
habiles  que  les  diables  mciTres. 

Nous  vîmes  ici  la  fête  du  Tailga  : 
mon  interprète  qui  étoit  un  homme  in- 
telligent de  très  verfé  dans  toutes  les  cé- 
rémonies bratskaines ,  me  dit  qu  elle  fe 
célébroit  en  l'honneurides  dieux  de  la 
terre.  Huit  moutons  3c  un  poulain  furent 
égorgés  Se  mangés.  On  but  de  l'eau-de- 
vie  de  lait  &  du  lait  mêlés ,  dont  les 
femmes  eurent  leur  part.  Il  y  eut  â  l'or- 
dinaire des  danfes  5  des  divertifTemens. 
Les  os  des  victimes  ne  furent  pas  jettes 
dans  une  foiVe ,  mais  placés  fur  un  écha- 
faud  de  bois  conftruit  exprès  Se  peu  éle- 
vé :  on  mit  du  bois  au-deffous ,  on  brûla 
réchafaud  Se  les  os,  &  la  fête  fut  ter- 
minée. 

Nous  quittâmes  les  Bratskains ,  Se  nous 
nous  rendîmes  au  village  nommé  Tal- 
kinskaïa ,  du  nom  du  Talkin  ,  ruilTeaii 
qui  fe  jette  dans  TArgare  par  la  rive 
gauche.  Un  peu  au-delTus ,  du  même 
côté,  il  y  a  une  rive  élevée  de  couleur 
rouge  ,  où  l'on  trouve  de  bon  plâtre. 
C'eil:  de-là  qu'on  a  tiré  celui  dont  on  a 
fait  ufage  pour  les  édifices  de  pierre 
conftruits  à  Irkoutsk ,  parce  qu'il  n^y  en 
avoir  point  qui  fût  plus  près. 


1 8  Voyage 

Lorfque  nous  pafsâmes  au  fort  BracA 
koï,  on  y  détenoit  cinquante  Bratskains 
&c  Tongouûes  accufés  d'avoir  voulu  en- 
treprendre fur  ce  fort  &  fur  les  villa- 
ges ruffes  de  l'Angare.  On  n'en  parloit 
qu'en  fecret  ;  on  difoit  qu'on  avoit  trou- 
vé chez  eux  plus  de  fufils  &  de  poudre 
qu'il  ne  leur  étok  permis  d'en  avoir  ;  on 
prétendoit  que  leur  projet  devoir  s'exé- 
cuter en  trois  difFérens  temps  j  c'étoit , 
difoit- on,  un  petit  garc^on  bratskain 
nouvellement  baptifé ,  qui  avoir  décou- 
vert cette  confpiration.  Les  prifonniers 
qui   étoient  les  chefs   de  la  fédition, 
avoient  femé  l'efprit  de  révolte  parmi 
les  Bratskains  d'Oudinsk  &  les  Ton- 
^oufes  d'IIimsk.   Deux  d'entre  eux  fe 
pendirent  dans  la  prifon.  On  difoit  qu'il 
y   avoir  d'autres  mécontens  parmi  les 
Tongoufes  d'IIimsk.  En  1755  ^^  Y  ^^^ 
quelque  rumeur  parmi  les  Bratskains  y 
quelques  -  uns   furent  arrêtés  ,  envoyés 
^ans  les  priions  d'IIimsk ,  &  quelque 
temps  après  mis  en  liberté.  Une  puni- 
tion fi  léeere  a  pu  les  envaser  à  for- 
mer  oe  nouveaux  projets,  dans  1  eipoir 
de  n'efluyer ,  s'ils  étoient  découverts , 
que  quelques  mois  de  prifon.  H  me  fem- 
ble  qu'il  leur  feroit  très  difficile  d'exé- 
cuter leurs  entreprifes  j  ils  peuvent  être 


EN    Sibérie.  i^ 

refTerrés  &  contenus  de  routes  parts» 

Nous  parvînmes  bientôt  à  une  des 
chûtes  de  l'Angare.  Au-deiïus ,  la  rivière 
eft  calme  de  tout-â-fait  femblable  à  un 
lac,  mais  vers  la  chute  elle  eft ,  pendant 
un  demi-quart  de  lieue,  remplie  de  ro- 
chers contre  lefquels  les  eaux  fe  brifent 
avec  tant  d'impétuofité  &  de  bruit ,  que 
le  pilote  ne  pouvant  fe  faire  entendre 
eft  obligé  de  commander  la  manœuvre 
par  des  fîgnaux.  Tant  que  nous  fûmes 
dans  le  courant  le  plus  rapide,  huit  hom~ 
mes  ne  cefTerent  de  ramer,  6c  l'on  dit 
que  cette  précaution  diminue  beaucoup 
le  danger.  Cette  chute  a  de  grofTes  va- 
gues qui  donnent  de  temps  en  temps  au 
bâtiment  des  fecouffes  afïes  fortes  :  la 
rivière  y  eft  extrêmement  rapide ,  mais 
il  eft  impoftible  d'y  appercevoir  une  vé- 
ritable chute. 

Environ  une  lietie  plus  bas ,  on  en 
trouve  une  autre  qui  n'a  pas  plus  d'un: 
quart  de  licne  ;  elle  n'eft  ni  remplie  de 
rochers  comme  la  précédente ,  ni  auffi 
dangereufe  ,  mais  les  vagues  y  font 
plus  groflfes.  Les  Cofaques  de  lénifeislc 
qui  l'ont  paftee  pour  la  première  fois ,. 
trouvèrent  fur  les  bords  de  la  rivière 
une  plante  qui ,  par  {es  feuilles  &  fes 
fleurs  ,   reftembloit  parfaitement  à  la 


io  Voyage 

pulmonaire  ;  ils  en  mirent  les  feuilles 
dans  leur  foupe ,  les  racines  dans  une 
efpece  de  bouillie,  mangèrent  l'une  & 
l'autre ,  Se  s'enivrèrent  complètement  : 
ils  nommèrent  cette  chute  pianoï  porog 
ou  la  chute  ivre ,  Ôc  parce  0ue  le  fracas 
de  la  précédente  fait  mal  à  la  tête ,  ils  la 
nommèrent  pokmelnoï  porog  ,  ou  la 
chute  du  mal  des  cheveux.  Je  cherchai 
cette  plante  qui  enivre ,  3c  je  trouvai 
•*4^  une  belle  efpece  de  jufquiame  qui  n'é- 

toit  pas  encore  connue  par  les  botanif- 
tes  (  i).  Un  verre  de  bière  où  l'on  a  mis 
dss  feuilles  de  cette  plante,  ou  la  racine 
coupée  en  petits  morceaux,  fur-tout  lorf- 
qu'elle  fermente ,  eft  capable  d'enivrer 
un  homme  ,  &:  de  le  rendre  comme 
fou.  Elle  lui  ôte  l'ufage  des  fens  j  il  voit 
les  petits  objets  conlidérablement  aug- 
mentés,  une  paille  grofle  comme  une 
poutre  5  une  goutte  d'eau  grande  comme 
une  mer.  S'il  veut  marcher,  il  lui  femble 
que  des  obftacles  invincibles  fe  préfen- 
tent  à  lui.  Il  fe  fait  les  plus  terribles 
images  d'une  mort  inévitable  qui  le  me- 
nace :  enfia  fon  efprit  eft  égaré  comme 


(i)  HyofciamusfoLiisovatis  ,  integerrimis ^  ca- 
lycihuslnfiatis^/uh^bhojis.  Lin.  fp.  5, p.  iSo. 


ïN     Sibérie.  21 

par  le  plus  violent  délire.  Les  marchands 
ruifes  prétendent  que  la  racine  de  cette 
plante  eft  utile  contre  les  hémorroïdes  ÔC 
le  flux  de  fang. 

Nos  bateaux  pafTerent  eiifuite  la  chute 
nommée  padounne  ,  que  l'on  regarde 
comme  la  plus  conlidérable  de  l'Angare. 
Elle  a  trois  faillies  ou  fauts  ,  de  celui 
du  milieu  eft  le  plus  élevé  ;  fa  longueur 
eft  d'un  demi-quart  de  lieue ,  ôc  fa  hau- 
teur totale  eft  de  deux  toifes  à  deux  toi- 
fes  &  demie.  L  afpecl  en  eft  effrayant, 
parce  qu'elle  eft  prefque  toute  couverte 
d'écume  ;  mais  en  prenant  la  précaution 
de  décharger  les  bateaux  3  elle  n'eft  pas 
dangereufe. 

Avant  ou  après  celle  qu'on  nomme 
Dolgoï  ou  la  longue ,  la  rivière  eft  large 
ÔC  remplie  d'îles  ;  dans  la  chute  elle  eft 
eiroite ,  fans  îles ,  &  bordée  de  rochers 
efcarpés  de  pelés.  Le  courant  y  eft  ra- 
pide, mais  je  n'ai  pu  y  voir  aucun  fauc 
fenfible  :  cependant  on  en  compte  trois, 
c'eft-à-dire  on  regarde  comme  fauts  les 
endroits  oii  la  rapidité  eft  plus  grande. 
Cette  chute  a  environ  deux  lieues  de 
longueur  ^  on  y  voit  ça  &:  là  quelques 
rochers  qui  dépaftent  la  furface  ;  les 
eaux  y  font  beaucoup  de  bruit ,  de  très 
fouvent  de  petits  tpurnans.  On  y  a  de^ 


11  Voyage 

vagues  comme  far  la  mer  quand  il  vttitQ 

frais ,  mais  dans  aucune  chute  elles  ne 

font  aullî  groiïes  que  dans  celle  d'O- 

biemnaïa. 


CHAPITRE    LIX. 

Id'ines  de  fer.  Rocher  pdnu  Climat  des 
côtes  de  la  mer  glaciale.  Aurorts  ho- 
ré  a  le  s» 

ON  fond  a  Katskaïa  des  gueufes  du 
poids  de  quatre-vingts  livres ,  d'une 
très  bonne  mine  de  fer,  qu'on  trouve 
dans  le  ruilTeau  de  Kata  vers  l'embou- 
chure des  ruiffeaux  de  Poléva ,  Mouria 
èc  Kopaieva.  Il  y  a  quelques  endroits  où 
les  eaux  du  Kata  lavent  le  minerai  ;  on 
va  les  chercher  en  canot,  &  lorfqu'on 
les  a  trouvés ,  on  y  conflr uit  des  radeaux 
fur  lefqueis  on  apporte  la  mine  à  Kats- 
kaïa :  elle  eft  en  gros  morceaux  ,  très 
riche-,  bruae,  ôc  fouvenc  jaunâtre  au- 
dehors. 

On  en  trouve  une  autre  à  une  lieue 
6c  demie  au-deffous  du  Slobode  ké- 
chemskaïa  iîtué  à  l'embouchure  du  ruif- 
feau  Bolchaïa  kedima  :  celle-ci  eft  par 


EN     Sibérie.  15 

nids  ôc  en  très  petits  morceaux  bruns 
qui  ne  font  pas  dQS  plus  riches.  Elle  eft 
A  découvert,  &  remplit  rarement  un  ef- 
pace  de  plus  de  deux  toifes  en  quatre. 
Le  lit  qu'elle  forme  ,  a  environ  deux 
pieds  d'épaiffeur ,  &  eft  mêlé  de  beaucoup 
de  petites  pieries. 

Nous  apprîmes  ici  que  Ton  continuoic 
d'arrêter  les  Tongoufes ,  &  de  les  trans- 
férer à  Ilimsk.  Je  ne  puis  pas  croire 
qu'un  peuple  auflî  ruftre  puiue  former 
une  entreprife  contre  le  gouvernement; 
mais  au  cas  que  leur  rébellion  foit  véri- 
table ,  il  eft  aifé  de  les  contenir  par  une 
punition  juridique  &:  févere.  Si  l'on  veut 
toujours  les  inquiéter ,  en  relâcher  quel- 
ques -  uns  5  en  arrêter  d'autres ,  punir 
ceux-ci  fans  que  leur  crime  foit  avéré, 
abfoudre  ceux-là  fans  examiner  à  fon^ 
leur  conduite ,  on  pourra  caufer  la  ruine 
entière  de  ce  peuple  :  on  dit  déjà  que 
les  Tongoufes  d'ilimsk  ne  font  point 
à  beaucoup  près  auiîi  nombreux  qu'ils 
l'ont  été. 

Après  avoir  paffé  plufîeurs  chûtes, 
nous  arrivâmes  au  couvent  de  Kachinsk 
qui  ed  à  une  lieue  a  a  de  (fous  du  ruiifeaa 
de  Chélefnaïa.  Le  principal  bien  de  ce 
lîionallere ,  qui  n'eft  habité  que  par  ua 


24  Voyage 

pieux  économe  &  trois  ou  quatre  moi- 
nes ,  eft  une  mine  de  fer  qui  n'en  efl:  pas 
éloignée.  A  une  lieue  &  demie  au-def- 
fus  de  l'embouchure  de  ce  ruiffeau ,  il 
y  a  un  iar  ou  rivage  élevé  ,  dans  le- 
quel eft  un  lie  épais  de  trois  pieds ,  qui 
eft  prefque  tout  de  mine  de  fer  :  on 
y  trouve  feulement  çà  &  là  beaucoup 
de  grais  ronds.  Cette  mine  eft  de  cou- 
leur brune  mêlée  de  jaune ,  ainfi  que  les 
précédentes  :  elle  eft  quelquefois  très 
dure,  quelquefois  percée  de  petits  trous  ; 
il  y  en  a  qui  reifemblent  fi  parfaitement  à 
du  bois ,  qu'il  faut ,  pour  les  diftinguer , 
les  comparer  &  conlidérer  avec  la  plus 
grande  attention.  Les  morceaux  de  cette 
mine  font  peu  confidérables ,  &c  les  cou- 
ches n'ont  pas  plas  d'un  demi -pied: 
elles  s'étendent  horizontalement  dans  la 
montagne ,  &  ne  s'écartent  nulle  part  de 
cette  fituation. 

Au-delà  de  ce  couvent ,  on  trouve  en- 
core plufieurs  chutes ,  &  Ton  voit  quel- 
ques rochers  çà  &  là  dans  le  lit  de  la 
rivière ,  mais  à  une  lieue  au-defîbus  de 
Siromolotova  5  près  du  rocher  nommé 
pop,  la  rive  droite  de  la  Tongouska 
prend  un  afped  plus  agréable.  Il  fore 
une  fource  falée  d'un  petit  rocher  qui 

eft 


EN     Sibérie.  '25 

eft  près  du  Pop  :  les  payfans  des  envi- 
rons en  font  ufage ,  pour  faler  pluiieurs 
chofes  ,  6c  fur- tout  les  concombres. 

A  une  lieue  Ôc  demie  au-delïous  de 
Klimova ,  on  voit  fur  la  rive  droite  le 
rocher  nommé  Pifannoï ,  où  l'on  a  peint 
i^rodierement  en  couleur  rou^e  deux  ca- 
valiers  à  cheval.  Les  rochers  de  ce  can- 
ton ,  &  ceux  qui  font  au-delTus  du  vil- 
lage de  Tchadobskaïa  étant  compofés 
de  lits  perpendiculaires ,  ont  un  afpecl: 
qui  furprend.  Vis-à-vis  l'embouchure  du 
ruiffeau  de  Biéla  qui  fe  jette  dans  l'An- 
gare  par  la  rive  gauche,  il  y  a  plusieurs 
rochers  en  £otmQ  de  colonnes,  qui  s'é- 
tendent ju/qu'à  demi-lieue. 

Nous  pàfsâmes  enfuite  devant  la  ri- 
vière de  TalTéevo  ,  qui  reçoit  vers  fa 
fource  le  ruilTeau  d'Ouifolka ,  fur  lequel 
il  y  a  deux  falines ,  l'une  à  quinze  lieues 
de  fon  embouchure ,  l'autre  un  peu  plus 
loin.  Avant  d'arriver  à  l'Iénifei ,  nous 
pafsâmes  une  chute  dont  les  vagues  n'é- 
toient  pas  groffes ,  mais  dont  les  bords 
étoient  efcarpés  Se  fauvages.  Cette  ri- 
vière qui  eft  plus  petite  que  la  Ton- 
gouska ,  avant  qu'elles  foient  réunies , 
conferve  cependant  fon  nom  jufqu'à  h 
mer ,  contre  l'ufage  ordinaire  qui  veut 
que  Ton  regarde  la  plus  grande  rivière 
Tome  IL  B    V 


i6  Voyage 

comme  la  principale  ,  &  que  celles  qui 
s'y  jetrent,  s'y  perdent  avec  leur  nom. 
Cet  ufage  eft  fuivi  par  les  peuples  idolâ- 
tres de  Sibérie.  Ils  regardent  comme  une 
feule  rivière  l'Angare  ,  la  Tongouska , 
riénifei ,  &  donnent  à  celle-ci  le  nom 
de  Kem  depuis  fa  fource  jufqu'à  fon  em- 
bouchure dans  la  Tongouska ,  mais  les 
RuflTes  de  Sibérie  ont  un  autre  principe 
de  géographie  ,  ils  donnent  un  troifiéme 
nom  à  deux  rivières  principales  qui  fe 
font  jointes  :  après  leur  réunion  ,  les  ri- 
vières d'Ingode  &  dOnon  prennent  le 
nom  de  Chilka  ,  la  Chilka  èc  TArgoune 
deviennent  l'Amoure  j  l'Angare  &  l'ilim 
forment  la  Tongouska.  Au  contraire  les 
rivières  qui  fuivent  la  même  direction 
depuis  leur  fource  jufqu'à  la  mer  ,  con- 
fervent  leur  nom  :  l'Ob ,  Tlénifei ,  la 
Lena  coulent  toujours  du  fud  au  nord  ; 
ainfi  l'Irtich  &  la  Tongouska ,  quoique 
plus  confidérables ,  l'une  que  l'Ob,  l'au- 
tre que  riénifei ,  fe  perdent  dans  ces 
deux  rivières. 

Dès  que  nous  fumes  entrés  dans  celle" 
ci  j  nous  crûmes  (ortir  d'une  grotte  obf- 
cure  :  nous  découvrîmes  fur  l'une  &: 
l'autre  rive  des  plaines  immtnfes  ,  &: 
-nous  vîmes  bientôt  lénifeisk  :  il  y  avoiç 
quatre  ans  que  nous  m  étions  partis. 


EN       S  I  B  E  a  I  E.  27 

Durant  le  féjour  que  j'y  fis,  je  recher- 
cliai  les  habitans  du  pays,  qui  avoienc 
voyagé  fur  la  balTe  lénifeij  fur-tout  le 
long  des  cotes  de  la  mer  glaciale  j  je 
voulois  acquérir  quekjue  connoifTance 
de  l'hiftoire  naturelle  de  ces  contrées,  de 
j'en  appris  les  particularités  fui  vantes. 

Le  rivage  qui  s'étend  depuis  la  rive 
orientale  de  l'Iénifei ,  le  long  de  la  cô:e 
iouratskaine ,  eft  élevé ,  mais  fans  mon- 
tagnes, &c  prefque  entièrement  compofé 
d'argile  ôc  de  fable.  La  cote  iouratskaine 
eft  comprife  entre  l'Ob  &c  l'Iénifei  :  elle  a 
beaucoup  de  bas  fonds ,  ôc  l'on  y  trouve 
quelquefois  des  dents  de  vache  marine  , 
qui  font  aiTés  grandes  j  on  en  a  vu  deux 
qui  pefoient  enfemble  trente  livres.  Le 
rivage  qui  court  à  l'eft,  eft  montagneux, 
couvert  de  pierres,  &,  comme  je  l'ai  déjà 
dit,  a  beaucoup  de  charbon  de  terre.  Les 
montagnes  de  cette  côte  reffemblent  a 
celles  de  la  Vitim;  on  ditoit  qu'elles  ont 
été  mifes  en  morceaux  ou  plutôt  fen- 
dues :  il  arrive  quelquefois  qu'il  s'en  dé- 
tache des  quartiers  qui  tombent  dans  la 
mer  avec  un  bruit  épouvantable.  A 
l'orient  de  la  Simovie  retchichnoïe ,  le 
long  de  la  mer ,  on  trouve  dan^  le:  mon- 
tagnes beaucoup  de  galaét^teî  qui  pa- 
roiffent  blanches  fur  le  lieu ,  mais  après 

Bi; 


iS  Voyage 

quelque  temps  elles  deviennent  jaunâ- 
tres. Au  fommet  de  cette  chaîne  de 
montagnes  qui  n'eft  pas  fort  élevée ,  on 
voit  par-tout  une  grande  quantité  de  co- 
quillages  de  moules ,  entièrement  vui- 
des ,  parfaitement  confervés ,  quant  à  la 
forme  &  à  la  couleur,  mais  fort  amol- 
lies par  le  foleil  j  cependant  cette  eOpsco 
de  coquillage  ne  fe  trouve  point  dans 
cette  mer.  Les  plus  grandes  ont  un 
pouce  de  large ,  la  plupart  en  ont  moins, 
&  il  y  en  a  beaucoup  qui  font  très  peti- 
tes :  j'en  ai  vu  deux  qui  m  ont  paru  être 
de  l'efpece  qu'on  nomme  buccins. 

Sur  toute  la  côte  iouratskaine ,  ainfî 
que  vers  la  Piafîda ,  la  Tamoure  Se  h 
Katanga ,  on  trouve  de  grands  tas  de 
bois  &  quelquefois  d'arbres  entiers  ;  ce 
font  toujours  dQS  melefes ,  des  cèdres  & 
des  fapins.  Il  y  en  a  beaucoup  qui  font 
encore  verds ,  mais  ceux-là  font  tout 
près  des  eaux  ,  au  lieu  que  les  tas  de 
vieux  bois  fec  &  pourri  font  loin  du 
rivage  Se  des  endroits  que  la  mer  ne 
baigne  plus.  A  l'orient  de  l'embouchure 
de  riénifei ,  Se  à  quatre  lieues  au  nord 
de  la  Simovie  kitachovskoie ,  il  y  a  un 
lieu  remarquable,  en  ce  qu'étant  le  pins 
élevé  de  la  contrée  il  efl  couvert  de  bois 
flotté. 


EN      S  î  B  E  R  I  E.  19 

La  mer  dégelé  ordinairement,  Icrf- 
que  l'iénifei  dégelé  à  fon  embouchure ^ 
c'eft  à-dire  vers  le  1 2  juin  ,  alors  elle 
devient  pure,  quand  il  s'élève  des  vents 
de  terre  qui  chaifent  les  glaces.  Quel- 
ques perfonnes  qui  ont  habité  long- 
temps la  Simovie  retchichnoïe  m  ont 
fait  part  d'une  circonflance  rem.ar- 
quable  :  lorfque  les  vents  de  terre 
ont  ibufflé  durant  quatorze  jours  fans 
relâche.  Se  qu'il  règne  feulement  pen- 
dant vingt- quatre  heures  un  vent  de 
nord  ou  de  nord-oueft ,  quand  même  il 
ne  feroit  pas  des  plus  grands ,  on  revoit 
des  glaces  au  rivage  :  ainfi  l'endroit  où 
elles  fe  forment  n'eft  pas  éloigné  ,  ôc  ce 
doit  être  une  grande  ile  ou  un  conti- 
nent ,  ou  bien  toute  la  mer  efi:  glacée  ; 
cette  dernière  conjedlure  eft  confirmée 
en  quelque  manière  par  les  courfes  fai- 
tes jufqu'au  foixante  &  douzième  degré 
de  latitude  feptentrionale ,  où  les  vaif- 
feaux  ont  été  arrêtés  par  des  glaces  im- 
mobiles. 

Dès  que  la  fin  d'août  approche ,  on  ne 
peut  pas  être  certain  qu'il  fe  pad'era  un 
jour  entier  fans  que  la  mer  gelé.  Un 
froid  médiocre  fuivi  par  un  calme  la 
fait  prendre  en  un  quait-d'heure  ,  ôc 
quand  elle  gelé  aulîi-tôt ,  elle  refte  quei- 

B  lij 


3€  Voyage 

quefois  glacée  durant  tout  l'hiver.  Lorf- 
que  le  froid  commence  ,  la  glace  eft 
mince  j  un  gros  temps  la  brife  facile- 
ment. En  général  cette  mer  ne  gelé  ja- 
mais plus  tard  que  le  premier  odobre, 
&c  fouvent  plutôt. 

Au  printemps  les  pluies  font  peu  or- 
dinaires. Durant  l'été  le  ciel  eft  prefque 
toujours  ferein  ,  le  tonnerre  y  eft  très 
rare  :  on  y  connoîr  à  peine  les  éclairs.  11 
y  règne  en  automne  une  brume  conti- 
nuelle :  fans  cefTe  il  fort  des  murailles 
une  vapeur  humide.  En  hiver  Iqs  tem^ 
pêtes  font  fréquentes.  On  dit  que  lorf- 
que  les  îles  &  les  rochers  efcarpés  pa- 
roiffent  plus  grands  qu'en  un  temps  fe- 
rein ,  c'eft  un  figne  affuré  d'une  tem- 
pête prochaine. 

Vers  le  mois  de  mai  la  chaleur  aug- 
mente ;  on  a  en  juin  les  jours  les  pliis 
chauds .  ôc  quelquefois  aufîi  de  la  neige. 

Le  flux  &  le  reflux  eft  peu  confidéra- 
ble  dans  la  mer  glaciale.  Un  habitant  de 
lénifeisk,  qui  a  demeuré  quelque  temps 
fur  la  Katanga,  m'a  aifuré  qu'il  fe  fai- 
foit  fentir  dans  cette  rivière  deux  fois 
en  vingt -quatre  heures,  que  dans  la 
pleine  lune  &c  dans  la  nouvelle  avant  le 
premier  quartier ,  la  Katanga  croiftoic 
environ  de  deux  pieds ,  mais  que  dans 


È 


EN     Sibérie.  31 

tout  autre  temps  le  iiux  étoit  beaucoup 
moindre. 

Depuis  le  commencement  d'odobre 
jufqu'a  Nocl ,  il  y  a  beaucoup  d'aurores 
boréales  qui  font  de  deux  efpeces  princi- 
pales toujours  uniformes.  Dans  l'une  on 
voit  entre  nord-oucft  èc  oueil  un  arc 
lumineux,  duquel  fortent  pluiieurs  co- 
lomnes  ou  rayons  de  lumière  qui  ne  s'é- 
lèvent pas  très  haut ,  &  ne  s'étendent  ja- 
mais vers  plufîeurs  parties  du  ciel.  Sous 
l'arc  le  ciel  eil  extrêmement  obfcur ,  ce- 
pendant à  travers  cette  noirceur  on  voit 
briller  les  écoiles.  Les  habitans  du  pays 
difent  que  cette  efpece  d'aurore  bo- 
réale eft  un  (igné  de  grandes  tempêtes. 
L'autre  efpece  commence  par  quelques 
rayons  qui  paroiiTent  vers  le  nord,  & 
prefque  en  même  temps ,  il  s'en  élevé 
au  nord-eft  ;  les  uns  &c  les  autres  font 
ifolés.  Ils  augmentent  peu  à  peu  ,  occu- 
pent dans  le  ciel  un  grand  efpace ,  s'é- 
tendent avec  une  vitelfe  incroyable,  3c 
couvrent  enfin  prefque  tout  le  ciel  de- 
puis Ihorifon  jufqu'au  zénith.  On  les  y 
voit  fe  réunir ,  &c  pour  lors  il  femble 
que  le  ciel  foir  couvert  d'un  voile  de 
lumière  parfemé  de  rubis ,  de  faphirs  3c 
d'or.  Rien  n'efl:  plus  beau  que  ce  fpedla- 
cle  y  mais  lorfqu'on  ne  l'a  jamais  vu  ,  il 

B  iy 


31  Voyage 

imprime  quelque  frayeur  :  les  rayons  ne 
fe  déploient  qu'en  pétillant,  fifflant  & 
faifanc  le  bruit  du  plus  grand  feu  d'arti- 
fice. Si  les  habitans  du  pays  pouvoient 
faire    cette    comparaifon ,    ils    feroient 
exempts  de  la  frayeur  que  leur  caufent 
ces  météores   Pour  donner  une  idée  du 
fracas  qu'ils  entendent  alors  ,  ils  difent 
que  la  troupe  furibonde  paffe.  On  voit 
des  animaux  qui  en  font  épouvantés. 
11  arrive  fouvent  à  ceux  qui  chalfent  aux 
renards  blancs  3c  bleus  qu'on  trouve  en 
cette  contrée ,  d'être  furpris  par  ces  au- 
rores boréales  :  leurs  chiens    faifis  alors 
du  plus  grand    effroi   fe  couchent  par 
terre ,  &  il  eft  impoilible  de  les  faire 
bouger ,  avant   que    le  bruit  foit  fini. 
Cette  efpece  d'aurore  boréale  eft  ordi- 
nairement fuivie  par  un  temps  ferein. 


CHAPITRE     LVIII. 

Cornes  de  mammont  ,  de  narval.  Os  & 
dents  de  vache  marine. 


Ai  fait  aufTi  quelques  recherches  con- 
^  cernant  les  os  qu'on  trouve  enterrés 
en  Sibérie,  &  qu'on  nomme  os  de  mam- 
mont. Pierre  le  grand  ordonna  en  i  jii  a 


j 


EN     Sibérie.  y^ 

que  il  l'on  crouvoit  des  cornes  de  main- 
mont,   l'on  cherchât  au  même  endroit 
avec  tout  le  foin  poflible  le  corps  entier 
de  cQt  animal ,  &  qu'on  l'envoyât  a  Pé- 
terboure-  L'année  fuivante  un  flouchivie 
nommé  Spiridon  Portniaghinne  informa 
la  chancellerie  de  Iakoutsk ,  qu'il  écoit 
allé    avec   fon   fils  Ilia  de  la    fimovie 
d'Ouftiank  â  la  mer  glaciale ,  &  que  vis- 
à-vis  le  Sviatoï  nofT  ou  faint  promon- 
toire 5  à  environ  cinquante  lieues  de  la 
mer ,  dans  un  champ  de  tourbe ,  chofe 
fréquente  en  ce  canton ,  il  avoit  trouvé 
une    tête    de   mammont    qui    n'avoic 
qu'une  corne,  &  près  de  là  une  autre 
corne  du  même  animal  ,  qui  pouvoit 
avoir  été  rompue  tandis  qu'il  vivoit.  Il 
ajouta  qu'à  peu  de  diftance  de  cet  en- 
droit ,  il  avoit  déterré  la  tête  d'un  autre 
animal  cornu  qu'il  ne  connoiifoit  pas  : 
elle  reffembloit  à  une  tête  de  bœuf^ 
mais  les  cornes  étoient  fur  le  nez.  Une 
maladie  des  yeux  dont  il  fut  attaqué  , 
l'obligea  de  laifTer  ces  os  où  il  \qs  avoit 
trouvés.  Enfuite  ayant  appris  les  ordres 
de  l'empereur  à  cet  égard ,  il  repréfenta 
qu'on  pourroit  l'envoyer  avec  fon  fils  au 
même  endroit ,  parce  que  l'âge  ayant  af- 
foibli  fa  vue  &  fa  mémoire  ,  il  ne  pou- 
voit pas  fe  flatter  qu'étant  feul  il  pût  le 

Bv 


34  Voyage 

retrouver.  Le  voivode  de  Iakoutsk  les 
y  envoya  l'un  &:  l'autre.  En   172.4,  un 
flouchivie ,  nommé  Ivan  Kiprianov ,  re- 
préfenta  qu'étant  allé  du  fort  de  Sachver- 
skoï  à  la  rivière  d'iélon ,  qui  fe  jette 
dans  rindighirka ,  peu  loin  de  fon  em- 
bouchure ,  il  avoir  trouvé  fur  une  rive 
élevée  une  tête  de  mammont  ,  ôc  qu'il 
l'avoir  déterrée,  afin  de  la  retrouver  plus 
facilement.  Il  demanda  d'y  être  renvoyé 
avec  un  couple  d'hommes  pour  faire  de 
nouvelles  recherches  :  fa  demande  lui 
fut  accordée.  Il  retourna  fur  la  rivière 
d'Iléon  5  retrouva  la  tête  de  mammont, 
&c  la  fit  porter  à  Iakoutsk  ;  mais  quoi- 
qu'il l'eût  annoncée  comme  entière,  elle 
n'avoir  qu'une  demi-corne.  11  fit  fçavoir 
en  même  temps  à  la  chancellerie  ,  qu'il 
avoir  trouvé  fur  la  même  rivière  deux 
cornes  entières  du  même  animal ,  Se  re- 
çut ordre  de  les  faire  apportera  Iakoutsk. 
Sous  le  prérexre  de  chercher  des  os  de 
mammont  ,  les    cofaques  de  Iakoutsk 
entreprirent  de  grands  voyages  :  tandis 
qu'un  feul  cheval  auroir  fufîî  à  chacun 
d'eux,  on  leur  en  donnoit  cinq  ou  fix  , 
qu'i's  chargeoient  de  leurs  marchandi- 
feSy  Cette  facilité  les  encouragea  ;  ils 
vouloient  tous  aller  a  la  recherche  de  ces 
os.  Avant  ce  temps  le  fquélette  du  manv 


EN      S   I   B   I   R    I   E.  35 

mont.  Se  même  ce  qui  en  portoic  le 
nom  ,  étdit  une  chofe  iacrée  que  per- 
fonne  n'eût  ofé  toLicher.  Les  cofaques 
craienoient  de  regarder  de  loin  ces  reftes 
iiniitres.  Dès  que  l'empereur  les  eut 
demandés  j  ils  crurent  qu'ils  feroient 
coupables  du  crime  de  leze  majeflé,  Ci 
pour  quelque  raifon  que  ce  fût,  ils  n'exé- 
cutoient  pas  les  ordres. 

En  1713,  le  commilTaire  Nafar 
Kolechov  fit  apporter  à  îrkoutsk  la  tête 
tl'un  animal  extraordinaire-,  elle  avoir 
trois  pieds  &c  demi  de  long,  deux  pieds 
de  haut ,  deux  cornes ,  &  une  dent  de 
mammont.  Dans  l'année  fuivante  un 
cofaque  remit  aufli  à  la  chancellerie 
d'Irkoutsk  une  corne  de  mammont. 

La  plupart  de  ces  os ,  de  tous  ceux 
qu'on  voit  d  Péterbourg ,  au  cabinet  im- 
périal d'hiftoire  natuelle  ,  fous  la  déno- 
mination d'os  de  mammont  ,  relTem.- 
blent  parfaitement  aux  os  d'éléphant  ; 
(i)  mais  par  ce  qui  vient  d'être  dit,  & 
fur  tout  par  le  récit  de  Spiridon  Port- 
niaghinne  ,  il  paroit  qu'on  trouve  quel- 
quefois   en  Sibérie  des  têtes  qui  par  leur 


(i)    Ceux  qu'on  voit   à    Valence    en  Dna- 
phinc  j  font  peut-être  aufli  des  os  d'élephanr, 

Bvj 


5^  Voyage 

groireur3&  par  la  forme  des  cornes,appâr- 
tiennent  plutôt  au  bœuf  qu  a*l'éléphant. 
J'en  vis  une  à  Iakoutsk  ;  on  l'avoit  ap- 
portée du  fort  d'Anadirsk  ,  &  elle  étoit 
tout-  à-fait  femblable  à  celle  de  Portniag- 
hinne  :  une  autre  qu'on  avoit  déterrée  au 
fort  Ilghinskoijreiïembloit  parfaitement 
aux  précédentes.  Eniin  j'ai  appris  qu'aux 
environs  de  la  Nijnaïa  Tongouska ,  oa 
trouve  non-feulement  de  ces  têtes  ,  mais 
encore  d'autres  os  ,  des  omoplates  , 
des  tibia ,  des  os  facrum  &  inno- 
minés  ,  des  os  des  îles  trop  petits 
pour  appartenir  à  l'éléphant ,  ôc  qui  font 
peut-être  de  cetanimal^  qu'il  faut  nécef- 
îairement  admettre  dans  la  famille  des 
bœufs.  J'en  ai  vu  quelques-uns,  c'étoient 
des  tibia,  &c  des  os  des  iles,  qui  m'ont 
paru  extrêmement  courts  par  rapport  à 
leur  épaiffeur. 

Il  eft  donc  confiant  que  Ton  trouve 
en  Sibérie  des  os  de  deux  efpeces  d'ani- 
maux. On  n'a  recherché  long- temps  qne 
ceux  d'éléphant ,  qui  avoient  donné  lieu 
à  la  fable  du  mammont  j  mais  depuis 
les  ordres  donnés  a  cet  égard  par  l'em- 
pereur ,  on  a  raiïemblé  tous  ceux  qu'on 
a  pu  trouver  3  &  quoique  le  plus  léger 
examen  eu^  pu  faire  appercevoir  qulls 
étoient  très  diiférens  ^  on  les  a  tous  coja- 


ENSiBERrE.  ^7 

fondus.  Isbrand  Ides  rapporte  un  faux 
bruit ,  lorfqail  dit  qu'on  ne  trouve  ces 
os  d'éléphant  que  dans  les  contrées  de 
Mangaféa ,  d'Iakoutsk,  de  les  montagnes 
qui  font  au  nord-efl:  de  la  rivière  de  Ket  j 
il  y  en  a  dans  route  la  Sibérie  ,  foit  dans 
les  cantons  les  plus  méridionaux ,  foie 
-dansceuxduliautdel'Irtich ,  de  laTom, 
ôc  de  la  Lena ,  il  y  en  a  en  Ruiîîe ,  de 
même  en  plufieurs  endroits  d'Allemagne, 
où  de  même  qu'en  beaucoup  d'autres 
pays ,  on  les  connoîr  fous  le  nom  d^ivoire 
foflile.  On  les  nomme  ainiî  avec  raifon  , 
car  ils  font  parfaitement  femblables  aux 
dents  d^'éléphant  apportées  des  Indes ,  de 
celles  qu'on  trouve  en  Sibérie  ,  &  qjj'on 
y  appelle  cornes ,  n'en  diiFerent  en  rien. 
Dans  un  climat  un  peu  chaud  ces  os 
s'amoliflent  (k  fe  décompofent  ,  mais 
dans  ceux  où  la  terre  efl  toujours  gelée, 
vers  les  cotes  de  la  mer  glaciale  ,  &  de  la 
mer  pacifique  ,  ils  fçnt  très-bien  confer- 
vés,  de  en  exagérant  un  peu ,  on  a  dit  en 
avoir  trouve  qui  etoient  encore  langlans. 
Ce  conte  a  été  rapporté  par  Isbrand  Ides, 
&  après  lui  Muller  ,  (i)  &  d'autres  l'ont 


(i)  Voyez  Voyages  au    ncrd  ,  mœurs   des 
ORiakcs^page  3Si"ac  fuiv. 


jS  Voyage 

répété  comme  une  vérité.  Un  récit  fiibu- 
leux  s'accroît  toujours  ^  on  a  ajouté  que 
ces  os  fanglans  étoient  ceux  d'un  animal 
qu'on  a  nommé  mammont  ,  qu'il  vi- 
voit  en  Sibérie  fous  terre  j  qu'il  y  mou- 
roit  quelquefois  enterré  par  des  ébou- 
lemens,  &:  que  c'étoit  par  cette  raifon 
qu'on  en  trouvoit  encore  les  os  fanglans^ 
Le  crédule  Muller  donne  au  mammont 
huit  ou  dix  pieds  de  haut  ,  ôc  environ 
dix-huit  pieds  de  long  ,  la  couleur  grife  ^ 
une  tête  longue  ,  un  front  large  ,  deux 
cornes  placées  au-defTus  des  yeux  ,  Ôc 
qu'il  remue  de  peut  croifer  Tune  fur 
l'autre. Lorfqu'il  marche,  il  s'étend  beau- 
coup 5  3c  peut  auiîi  fe  relTerrer  dans  un 
petit  efpace  ;  (es  pattes  font  groifes  com-^ 
me  celles  de  l'ours.  Isbrand  Ides  avoue 
fincérement  que  perfonne  n'a  pu  lui  dire 
avoir  vu  un  mammont  vivant  :  il  n'y  a 
rien  en  cela  qui  puiiîe  furprendre  ;  il 
faut  mettre  cet  anim.al  au  rang  des  ûre- 
nés,  des  phénix  &  des  griffons. 

Ces  têtes  Se  les  autres  os  qui  relfem- 
blent  parfaitement  a  ceux  d'éléphant  , 
ont  fans  doute  fait  partie  d'an  animai 
de  cette  efpece.  Nous  ne  révoquons 
point  en  doute  un  fait  conftaté  par  une 
médaille  ,  une  ftatue  ,  un  bas  relief,  un 
feul  monument  de  l'antiquité  j  pourquoi 


EN     Sibérie.  59 

refuferions-noiis  toute  croyance  à  une 
aulîî  grande  quantité  d'os  d'éléphant  ? 
Ces  efpeces  de  monumens  font  peut- 
être  beaucoup  plus  anciens ,  plus  certains 
ôc  plus  précieux  que  toutes  les  médailles 
grecques  ôc  romaines.  Leur  dirperfioii 
générale  fur  notre  globe  eft  une  preuve 
inconteftable  des  grands  changemens 
qu'il  a  éprouvés.  Je  conjedure  que  les 
éléphans  fe  font  enfui  des  lieux  qui 
étoient  jadis  leur  patrie,  pour  éviter  leur 
deftrudion.  Quelques-uns  auront  échap- 
pé en  allant  très-loin  ,  mais  ceux  qui  fe 
feront  réfugiés  dans  les  pays  feptentrio- 
naux  ,  feront  tous  morts  de  froid  3c  de 
faim  5  les  autres  mons  de  lallitude  ,  on 
noyés  dans  une  inondation  ,  auront  été 
emportés  au  loin  par  les  eaux.  Théo- 
phrafte ,  Pline ,  Agricola  ,  Libavius  pen- 
foient  que  l'ivoire  foilile  croilToit  dans 
la  terre  y  cette  opinion  efc  oppofée  à  tou- 
tes ks  loix  de  la  nature  ,  &  il  feroit  au(îi 
fenfé  de  dire  que  les  anim.aux  y  croif- 
fent  comme  les  fèves  Ôc  les  pois. 

Ces  dents  font  longues  de  huit  pieds  , 
épaiffes  de  fix  pouces.  Se  les  plus  grolTes 
pefent  de  deux  cents  quarante  à  deux 
cents  quatre-vingtslivres.Cette  grandeur 
ne  doit  point  furprendre  :  quelques-unes 


40  Voyage 

de  celles  qu  on  nçus  apporte  des  Indes  , 
ont  huit  ou  dix  pieds  de  long  de  pefenc 
quelquefois  jufqu'a  deux  cents  livres. 
Le  fquélette  de  foixante  ôc  douze  pieds  , 
trouvé  par  le  peintre  RemefTor  dans  le 
canton  barabin  n'eft  pas  fi  monftrueux 
qu'on  ne  puifTe  affirmer  que  c'eft  un 
fquélette  d'éléphant.  Lorfque  les  dents 
trouvées  en  Sibérie  font  travaillées,  elles 
ne  différent  en  rien  de  l'ivoire.  Quel- 
ques-unes ont  pris  une  couleur  jaunâtre, 
d'autres  font  devenues  brunes  comme 
un  coco  5  d'autres ,  bleu-noirâtre  j  ce- 
pendant il  n'eft  pas  douteux  que  ce  ne 
foient  les  os  du  même  animal.  Ce  qui 
n'étant  pas  gelé  dans  la  terre ,  refte  ex- 
pofé  quelque  temps  a  l'action  de  lair , 
devient  aifément  plus  ou  moins  jaune 
ou  brun ,  &  même  d'une  autre  couleur  ,, 
félon  qu'il  fe  joint  à  l'air  quelque  humi- 
dité. On  coupe  fouvent ,  comme  le  dit 
Srrahlemberg ,  les  parties  noirâtres  des 
dents  moifies  Se  pourries ,  &  l'on  em- 
ploie les  autres  ,  qui  ont  des  couleurs 
particulières,  à  faire  des  couvertures  d'é- 
crin.  Pour  éclaircir  ce  qui  concerne  l'au- 
tre efpece  d'os  que  l'on  Trouve  en  Sibé- 
rie ,  il  feroit  â  fouhaiter  que  l'on  con- 
FiUt  un  animal  à  qui  leur  grandeur  & 


EN     Sibérie.  41 

leur  ftrudture  répondiffent  exadement, 
mais  on  ne  peut  efpérer  d'acquérir  cetre 
connoifTance  que  par  une  exade  compa- 
raifon  de  ces  os ,  &  des  fquéletres  de 
roures  fortes  d'animaux  étrangers  ,  fur- 
tout  de  la  famille  des  bœufs.  Je  recom- 
manderai fur-tout  l'examen  du  bifon 
que  M.  Jérémie  a  vu  entre  la  rivière 
danoife  8c  celle  du  loup  marin  ,  qui 
tombent  l'une  6c  l'autre  dans  la  baie 
dHudfon  :  il  dit  que  cet  animal  eft  plus 
petit  que  le  bœuf  d'Europe  ëc  porte  la 
plus  belle  laine. 

Je  reviens  aux  cornes  de  mammonr. 
En  1 724  ,  Ivan  Tchernéiev  trouva  près 
de  la  (imovie  Ouïandinskoïe  fituée 
fur  rindighirka  ,  une  corne  rorfe  d'un 
animal  inconnu  ,  laquelle  fut  appor- 
tée à  Iakoutsk  j  enfuite  à  Irkoutsk  :  ce- 
pendant on  ne  trouve  aucun  témoi- 
gnage de  ce  fait  dans  les  archives  de  ces 
deux  villes.  Suivant  les  defcripripns  que 
l'on  m'en  a  faites  ,  c'étoit  une  de  ces 
cornes  de  narval  que  l'on  prifoit  tant  au- 
trefois ,  avant  de  favoir  -qu'elles  appar- 
tenoient  à  une  efpece  de  baleine  (  i  ). 

{l)Monodon  ,  art,  Monoceres  (f  ur.icornià 


41  Voyage 

C  croient  des  cornes  de  licorne  ,  animal 
célèbre  dans  les  ouvrages  des  Juifs  ,  6c 
auquel  ils  attribuoient  une  force  extra- 
ordinaire :  Moïfe  dit  de  Dieu  même 
que  (es  forces  font  pareilles  à  celles  de  la 
licorne.  On  ertfaifoit  grand  cas  dans  la 
médecine  ,  on  la  regardoit  comme  un 
fpécifique  contre  tous  les  poifons  & 
toutes  les  maladies  qui  avoient  quelque 
malignité ,  témoin  le  certificat  que  les 
médecins  d'Ausbotirg  en  donnèrent ,  de 
que  Wormius  a  rapporté.  On  l'a  mife 
lone-temps  au  nombre  dts  remèdes  ap- 
prouves  par  les  racuites  de  meaecme  , 
on  l'a  connue  dans  la  matière  médicale 
fous  le  nom  d'unicornu  verum  ,  tous 
les  apothicaires  &  droguiftes  la  deman- 
doient  en  Hollande  fous  ce  nom  ,  &  re- 
ce voient  la  corne  ou  dent  du  narval  ; 
on  dit  même  qu'une  corne  de  falnt  De- 
nis qui  opéroit  autrefois  tant  de  mer- 
veilles en  France  ,  n'étoit  autre  cliofe 
que  la  dent  de  cette  baleine.  En  Ruflie  , 
en  Angleterre  ,  en  Hollande ,  en  Italie  , 
en  Allemagne  cette  dent  paiToit  généra- 


le'ii^.   Narliioal  ,   Worm.   &  Klein,  v.  î.  T. 
Kleinii  Hift.  Pifc.  nac.  prod,  Miii,  II  ,  §  iS  , 

T.  U.C. 


E  N     s   I    B    E    R    I    £.  45 

lement  pour  la  corne  de  la  licorne  (  i  ). 
Il  paroîc  qu'on  la  regarde  en  Sibérie 
comme  la  corne  d'un  animal  extrême- 
ment rare  ,  Se  que  la  baleine  à  qui  elle 
appartient  ne  fe  trouve  point  fur  les  cô- 
tes de  ce  pays.  M.  Ficher ,  membre  de 
l'Académie  des  fciences  de  Péterbourg , 
m'écrivit  en  1 741  qu'on  en  avoit  trouvé 
une  dans  un  marais  auprès  du  fort  Ana- 
dirskoï  :  Cqs  fpires  alloient  de  droite  à 
gauche  j  elle  étoit  longue  de  fix  pieds  ÔC 
pefoit  onze  livres.  11  eil:  plus  facile  d'ex- 
pliquer ce  phénomène  que  celui  des  os 
d'éléphant  trouvés  en  Sibérie.  Quoique 
le  narval  ne  fréquente  pas  les  mers  de 
cette  contrée  ,  quelques-uns  peuvent 
s'être  avancés  jufqu'aux  lieux  qu'arro- 
fent  aujourd'hui  l'Anadir  ôcTIndighir- 
ka,  &  l'on  a  plufieurs  preuves  que  la  mer 
glaciale  s'étendoit  autrefois  beaucoup 
plus  au  fud. 

Tandis  que  j'étois  à  Iakoutsk  ,  j  ap- 
pris qu'il  y  avoit  en  cette  ville  un  cofa- 
que  qui  travailloit  une  certaine  efpece 
d'os  qu'on  lui  apportoit  du  fort  d'Ana- 
dirsk  j  de  en  faiibit  de  petits  coffres.  Je 


(1)   ^oycîj' Recueil   des  voyages  au  nord  ^ 
îom.  I  ,  pag.  ii4. 


44  Voyage 

VIS  la  matière  mife  en  œuvre  ;  elle  ézoït 
affés  blanche  Ôc  comme  marbrée.  L'a- 
nimal à  qui  ces  dents  appartiennent  eft 
nommé  par  les  RufTes  morch,  par  les  Sa- 
moïedes  qui  habitent  à  l'embouchure  de 
rOb  5  auprès  du  golfa  TafTéev  ,  tiouté  j 
par  les  Allemands  WallroiT,  ôc  par  les 
François  vache  marine  (  i  )  :  on  en  trouve 
autour  de  la  nouvelle  Zemble  &  de  tou- 
tes les  îles  qui  font  depuis  le  détroit  de 
Veigats  jurqu'à  l'Ob.  Il  y  en  a  même 
quelques-uns  vers  l'Iénifei ,  &c  l'on  en 
voyoit  autrefois  jufqu'à  la  Piafida.  On 
en  retrouve  enfui  te  en  grand  nombre  à 
la  pointe  de  Chalaghinsk.  Ils  y  font  fî 
grands  que  les  Chourchi  font  avec  les 
groiïes  dents  de  cet  animal  les  femelles 
de  leurs  traîneaux  ;  ils  fe  mettent  les  pe- 
tites dans  les  joues  comme  un  ornement, 
ou  pour  imprimer  plus  de  terreur  ,  lorf- 
ou'ils  vont  à  la  guerre  :  ils  en  font  aufîi 
dis  couteaux  ,  des  haches  ,  &  d'autres 
ultenfiles  de  même  efpece.  Il  eft  vrai- 
femblable  qu'il  y  en  a  depuis  la  pointe 


(  I  )  Phoca  dcniihus  caniràs  exfertis.  Odobe- 
nus,  Linn.  fyft.  nac.  p.  6.  Lipf.  1748.  f^oyei^ 
Recueil  des  voyages  au  nord  ,  tom.  I ,  p.  3^. 
tom.  H  5  p.  16^  j  2.74.  toiïi.  IV  ,  part,  i  ,  p» 


E   N      s    r    B   E   R   I   E.  4- 

cl:  Chàlagliinsk  jufqua  l'Anadir,  puif- 
que  toiues  les  dents  qu'on  vend  à  la- 
|{     koutsk  y  font  apportées  du  fort  Ana- 
dirsk.  On  les  divife  en  différentes  cUf- 
fes  félon  qu'il  en  faut  quatre  ,  cinq  , 
fix  ,  &c.  pour  faire  un  poud  ou  quarante 
livres  :  il  y  en  a  dont  huit  font  le  poud  , 
ôc  l'on  en  trouve    aulfi  de  beaucoup 
plus  petites  ,  mais  on  ne  les  apporte 
point  à  Iakoutsk  ;  elles  ne  dédommage- 
roient  pas  des  frais  du  tranfport.   11  y 
en  a  quelquefois  auiîi  dont  trois  feule- 
ment font  le  poud  ,  &  elles  ne  font  pas 
très  rares  :  quelques  iakoutfains  m'ont 
affuré  en  avoir  vu  une  qui  pefoit  feule 
trente-cinq  livres.  J'en  ai  vu  pîufieurs 
qui  étoient  de  plus  de  deux  pieds  de 
long,  &  une  couple  de  deux  pieds  ëc  de- 
mi Elle  font  ordinairement  plus  laraes 
qu'épailfes.  Celles  qui  ont  la  longueur 
que  je  viens  de  rapporter ,  ont  environ 
deux  pouces   d'épailfeur,  &  font  larges 
de  quatre  pouces  &  plus,  fur-tout  vers 
l'extrémité  infétieure. 

La  partie  marbrée  de  ces  ents  efl 
celle  que  les  Sibériens  ^  les  RuiTes  efti- 
mentîeplus;  eîleeftjaunâtre,très  veinée 
de  blanc,  C'eil  la  feule  qu'on  emploie  à 
faire  les  petites  plaques  avec  lefquelies 
on  recouvre  les  coffres  :  on  la  trouve 


4<^  Voyage 

depuis  la  racine  jufqu'aux  deux  tiers  Ôc 
plus  de  la  denr.  Le  relie  &  tout  l'émail 
extérieur  qui  enveloppe  la  dent  furpaf- 
fent  l'ivoire  en  blancheur  &  en  dureté. 
On  en  fait  ordinairement  en  Ruiîie  des 
jeux  d'échecs  :  en  France ,  en  Angleterre 
&■  en  Allemagne  on  l'emploie  à  caufe  de 
fa  grande  dureté ,  à  faire  dos  dents  arti- 
ficielles. 

Quoiqu'on  apporte  du  fort  d'Ana- 
dirsk  des  dents  de  vache  marine  en  gran- 
de quantité  ,  je  n'ai  pas  entendu  dire 
qu'on  y  fît  la  pêche  de  cet  animal  :  on 
en  trouve  les  dents  fur  les  rivages  bas  de 
la  mer.  Il  fe  peut  qu'il  les  perde  à  un 
certain  âge  ,  &  qu'il  choififle  par  préfé- 
rence certains  endroits  pour  Iqs  y  laifTer , 
ou  qu'il  les  brife  ,  foit  par  hazard  ,  foie 
en  combattant.  On  pourroit  dire  en- 
core que  les  dents  de  tous  les  animaux 
qui  meurent  dans  ce  climat,  fe  déta- 
chent Se  fortent  des  alvéoles.  Les  Cofa- 
ques  iakoutfains  m'ont  dit  qu'en  cer- 
tains endroits  de  la  côte  des  Tchoukt- 
chis  ,  on  trouvoit  une  fi  grande  quantité 
de  ces  dents  ,  q^outre  l'ufage  que  j'ai 
dit  en  être  fait  ^r  ce  peuple ,  il  a  enco- 
re coutume  de  les  offrir  par  tas  à  fes 
dieux  ou  à  fes  démons. 

Quelques   amateuis  d'hiiloire  natu- 


i 


EN    Sibérie.  47 

relie  m'ont  demandé  11  je  ne  regardois 
pas  la  vache  marine  d'Anadirsk  comme 
une  efpece  très  différente  de  celle  de  la 
mer   du  nord  ,  Se  de  l'entrée  occiden- 
tale de  la  mer  glaciale.  Puifqu'on  n'en  a 
jamais  vu  depuis  la  Piafîda  le  long  de  la 
côte  nord-orientale ,  aux  environs  des 
rivières  deTamoura  5  Katanga,  Olenek , 
Lena  ,  Kara-Ourak  5  lana  ,  Indighirka 
jufqu'à  la  Kolima ,  il  paroît  que  celles 
du  Grpen-land  (  ou  pays  verd  )  ,  &  de 
l'entrée  occidentale  de  la  mer  glaciale  , 
n'ont  aucune  communication  avec  cel- 
les qui  font  à  l'orient  de  la  Kolvma  , 
vers  le  Cliala^hinskoï  &  l'Anadirsk.  Il 
n'y  a  donc  pas  apparence  qu'elles  foient 
de  même  efpece  ,  mais  on  n'a  aucune 
raifon  folide  de  croire   qu'elles  foient 
d'efpece    différente.   En  général    il  efi: 
certain  que  la  plupart  des  vaches  mari- 
nes qu'on  voit  en  Allemagne  dans  les 
cabinets  d'hiftoire  naturelle  ,  Se  qui  font 
prefque  toutes    du  Groen  land  ,     font 
beaucoup  plus  petites  que  celles  de  l'A- 
nadirsk :  il  en  efl:  ainfi  de  celles  qu'on 
apporte  d'Arcanghel ,   Se  qu'on  prend 
vers  la  Kola  ,  fur  la  côte  de  la  Laponîe 
ruffe  ,  Se  ces  dernières  font  femhlables 
a  celles  que  les  lourakes  Se  \qs  Samoïe- 
des  prennent  vers  l'emjDouchure  de  l'OS. 


4Î^  Voyage 

Autant  que  j'ai  puleconjedurer  d'après 
les  relations  orales  ,  les  vaches  marines 
d'Anadirsk  ne  différent  ni  pour  la  for- 
me ni  pour  la  grandeur  des  vaches  mari- 
nes de  l'occident  de  la  mer  glaciale  , 
que  ceux  qui  ont  voyagé  dans  ces  para- 
ges nomment  fouvent  éléphans  de  mer. 
11   paroît  aulîî  que  les    dents   de  ces 
-animaux ,  qui  font  apportées  en   Eu- 
rope 5    ne  différent  que  très  peu  encre 
elles.  Elles  viennent  du  canton  d^Ana- 
dirsk  ,  ou  du  Groen-land  ;  quelques- 
unes  en  petit  nombre  font  tirées  des  en- 
virons de  rOb  &  de  la  Kola  ,  mais  on 
n'en  trouve  des  amas  que  vers  Anadirsk, 
&  celles  que  nous  avons  d'ailleurs  ,  font 
des  vaches  marines  tuées.  Lorfque  leurs 
dents  deviennent  grofTes  ôc  commencent 
a  s'ébranler,  ces  animaux  iroient-ils  en 
certains  cantons ,  jufqu'à  ce  qu'elles  fe 
détachent ,  ou  qu'ils  puilTent  eux-mêmes 
les  faire  tomber  ?  Et  lorfqu'étant  reve- 
nues, elles  peuvent  réfifter  davantage  &c 
féconder  plus  parfaitement  la  volonté  de 
l'animaljreviendroit-il  aux  endroits  qu'il 
a  quittés  ?  On  pourroit  penfer  alors  que 
les  dents  arrachées  à  ceux  de  ces  ani- 
maux que  l'on  tue ,  n'étant  pas  encore 
parvenues  à  toute  leur  grandeur  ,  font 
toujours  plus  petites  que  celles  qui  tom- 
bent 


I 


EN    Sibérie.  4^ 

bent  naturellement ,  font  aufîî  grandes 
qu'elles  peuvent  l'être.  On  pourroic  ob- 

jeder  qu'en  ce  cas  on  devroit  trouver 
des  amas  de  ces  dents  fur  les  côtes  du 
Groen-land  ,  &  vers  le  détroit  de  Vey- 
gats  &c  la  Kola^  mais  il  fe  peut  qu'il  yen 
ait  &  qu'on  y  en  découvre  dans  la  fuite, 
comme  on  en  a  trouvé  à  l'ile  Cherry 
(  I  )  :  d'ailleurs  combien  n'y  a-t-il  pas 
encore  en  ces  mers  d'îles  inconnues. 


CHAPITRE     LXL 

BûuJJoles  des  chaffeurs  de  Sibérie.  Obfer-^^ 
y  allons  fur  le  froid.  Jour  perpétueL 
O  if  eaux* 

LE  s  Sibériens  qui  vont  à  la  chalfe 
des  renés  &  des  renards  blancs  6c 
bleus  s'écartent  quelquefois  jufqu'à  vingt- 
cinq  lieues  de  leur  habitation  ,  &:  cette 
chafle  fe  faifant  fur  tout  en  hiver ,  ils 
font  quelquefois  furpris  par  de  fi  grandes 
tempêtes  qu'ils  ne  voient  plus  rien  au- 
tour d'eux ,  &  font  obligés  de  refter  au 
même  endroit  jufqu'à  ce  que  la  tempête 

(i)  A^oyfj Recueil  des  voyages  au  nord  ,  tom. 
II.  Voyag.  de  Wood  &  Mariens. 
Tome  IL  Q 


5  0  Voyage 

foit  paiïee.  Ils  portent  donc  une  tente  ôc 
des  provifions  pour  eux  Se  leur  chien ,  ôc 
peuvent  en  cas  de  nécelîité  fupporterune 
tempête  durant  un  ou  deux  jours  ,  même 
plus  longtemps  ,     lorfqu'ils   épargnent 
leurs  provifions  en  faifant  les  parts  plus 
petites.    J'appris  cette  particularité  de 
ceux  que  j'interrogeai  au  fujet  des  con- 
trées feptentrionales ,   &  je  leur  deman- 
dai comment  ils  retrouvoient  leur  che- 
min ^   lorfque  la  tempête  étoit  paflée  : 
ils  me  dirent  qu'aucun  d'eux  n'alloit  à  la 
chafTe  fans  fe  munir  d'une  boufTole ,  & 
le  chafTeur  à  qui  je  parîois ,  m'en  fit  voir 
une  à  l'inftant  5c  m'en  expliqua  l'ufage. 
Elle  étoit  de  bois  ,    &  l'aiguille  très 
bien  aimantée.  On  voit  fur  cette  bouf- 
fole  une  rofe  qui   marque  huit  vents 
principaux    :    les  noms  dé  ces  vents  y 
îbnt  écrits  ;  quant  aux  autres  ,  ils  n'ont 
pas  de  nom.  Ceux  qui  tiennent  le  milieu 
entre  les  principaux  font  défîgnés  chacun 
par  une  ligne ,  Se  pour  en  nommer  un  > 
on  dit  la  ligne  entre  tel  Se  tel  vent; 
par  exemple  ,  pour  exprimer  celui  que 
nous  appelions  nord-nord-eft  ,    on  dit 
la  ligne  entre  nord  Se  nord-eft  :  ceux  qui 
font  entre  les^  vents  principaux  &  les 
mitoyens  font  exprimés  par  un  point; 
ai.nfi  le  point  d'eft  à  fud-eft  fignifie  eft- 


EN     Sibérie.  51 

quart  de  fud-eft  ,  &  ainfî  des  autres. 
Le  froid  extraordinaire  que  nous  éprou- 
vâmes â  lénifeisk  à  la  fin  de  ^  7  3  45m'infpî- 
râle  defîr  de  rechercher  s'il  étoit  toujours 
auiîî  vif.  Les  obfervations  m'apprirent 
qu'en  Sibérie  ,  ainfî  que  partout  ailleurs, 
les  hivers  font  différens.  Le  2 1  oélobre  , 
à  minuit  ,  le  thermomètre  de  Deliile 
étoit  à  1 90  degrés ,  le  jour  fuivant  vers 
neuf  heures  à  197  t.  Le  3  décembre  dans 
lanuit,ilmarquoiti9j5le4, 105  &  202; 
le  31  dans  la  nuit,  199.  Depuis  le  com- 
mencement de  janvier  jufqu'au  2  (j  du  mê- 
me mois ,  il  fut  entre  1 90  &  2  f  5  ,  Se 
les  deux  derniers  jours  de  ce  mois  X 
198.  Depuis  ce  temps  il  n'y  eut  plus 
de  froid ,  ôc  le  printemps  vint  beaucoup 
plutôt  qu'on  ne  pouvoit  le  croire  de  ce 
climat.  Il  y  eut  en  mars  beaucoup 
de  catarres ,  quelques  fièvres  chaudes, 
points  de  côté  5  fièvres  éphémères  &c  rou- 
geoles. 

Nous  né  nous  étions  encore  trouvés 
au  printemps  dans  aucune  contrée  un 
peu  voifine  du  nord  ;  nous  réfolûmes 
donc  d'aller  à  Mangaféa  qui  eft  la  ville 
de  Sibérie  la  plus  feptentrionale.  L'Ié- 
riifei  dégela  le  huitième  avril ,  ôc  dès 
lé  douze  du  même  mois  on  n'y  voyoic 
plus  de  glace.  Nous  eûmes  durant  près 


5^  Voyage 

d'un  mois  les  plus  beaux  jours  de  prin- 
temps ;  dans  l'efpace  de  trois  femaines 
la  campagne  reprit  fa  verdure ,  la  plu- 
part des  plantes  fleurirent  ;  nous  efpé- 
rions  trouver  aufîi  le  printemps  à  Man- 
gaféa. 

Vers  la  Slobode  Douptches  kaïa  ou 
Vorogova ,  qui  eft  fur  la  rive  gauche 
de  la  DouptchelT,  les  vagues  de  Tlénifei 
commencent  à  devenir  fi  grolTes  qu'elles 
ont  un  effet  fenfible  fur  les  plus  grands 
bâtimens.  Nous  payâmes  un  peu  plus  loin 
une  chute  peu  confîdérable  j  &  nous 
vîmes  fur  la  droite  une  chaîne  de  mon- 
tagnes 5  qui  s'étend  au  loin  dans  le  pays 
Sç  le  divife  en  deux  contrées.  On  dit 
que  depuis  trente  ans  on  n  a  pas  éprouvé 
de  fièvres  chaudes  au  delà  de  ces  monta- 
gnes 5  6<:  que  lorfqu'on  en  eft  attaqué  en 
deçà,  ilfufht  5  pour  s'en  guérir  ,  de  pafTer 
au-delà:  c'eft  peut-être  un  effet  de  l'air  qui 
de  ce  côté  des  montagnes  eft  refferré  par 
les  bois  5  3c  de  l'autre  eft  vague  Se  libre. 
Ces  alpes  ont  environ  une  lieue  de  large: 
la  rivière,  en  les  traverfanr ,  devient  fort 
étroite  ,  &  l'on  y  voit  beaucoup  de  tour- 
nans  affés  confidérables  pour  que  les  ba- 
teaux qui  s'en  approchent,  fentent  qu'ils 
font  attirés.  On  s'en  éloigne  en  ramant 
&c  gouvernant  avec  attention,  de  l'on 
évite  ainfi  tout  danger» 


IN     S  I  B  -E*  R  I  r.  5  ^ 

Au  delà  de  ce  détroit  on  trouve  la 
Tongouska  Podkammenaïa  ;  c'eft  une 
habitation  tongoufe ,  auiïî  célèbre  pour 
îa  chaffe  des  zibelines  que  la  Nijnaïa 
Tongouska.  Près  de  la  ville  de  Man- 
gaféa  ou  de  Touroachansk  ,  Hcnifei 
Forme  fur  fa  gauche  plufieurs  canaux 
qui  portent  différens  noms.  L'afpect 
de  cette  ville  a  quelque  chofe  d'extra- 
ordinaire ^  elle  eft  cornpofée  d'une  cen- 
taine de  maifons  féparées  les  unes  des 
autres  ,  &  ntuées  au  nord  de  la  rivière  en 
partie  le  long  du  canal  Nikolskoï  &  en 
partie  dansles  terres.  Le  fort  eft  vers  le  mi- 
lieu de  la  ville  &  près  du  canal  j  il  n'a 
guère'de  fort  que  le  nom  ,  mais  on  n'y  a 
par  bonheur  aucun  ennemi  à  craindre.  On 
y  envoie  d'îénifeisk  un  commiiTaire  t:ré 
derordredesdvoriœninsoudiéti-boïares, 
pour  y  rendre  la  juftice.  Cette  ville  n'a 
point  encore  eu  de  voivode  ,  &  il  y  feroit 
aujourd'hui  m^oins  néceffaire  que  jamais», 
parce  qu'elle  a  perdu  fon  ancien  éc'ar , 
de  que  le  nombre  de  fes  habitans  eft 
conftdérablement  diminué.  Ce  n'eft  pas 
que  le  terroir  foit  devenu  moins  fertile , 
mais  les  circonftances  ont  changé.  La 
plupart  des  man^aféens  étoient  autre- 
fois des  cofaques  envoyés  dans  ce  can- 
'  ton ,   foit  pour  fubjuguer  ,    foit  pour 

C  iij 


54  Voyage 

contenir  4€sXongoufes  &  les  SamoïadeSj 
il  n'eft  pas  néce  (Taire  aafGurd'hui  d'y  ©n 
envoyer  en  auflî  grand  nombre  ^  on  ne 
peut  les  y  employer  que  pour  faire  des 
corvées ,  d^s  écritures ,  de  recevoir  le 
tribut.  On  n'a  donc  point  remplacé 
ceux  qui  font  m.orts  :  on  a  congédié  les 
autres ,  qui  devenoient  inutiles  ,  &  ils 
font  allés  s'établir  plus  bas  fur  l'Iénifei  ; 
car  ce  canton  ,  malgré  fes  glaces ,  e(l 
un  des  plus  habités  :  il  a  plu  à  la  nature  de 
lui  accorder  beaucoup  d'avantages. 

On  voit  à  Mangaféa  tant  au  dedans 
qu'au  dehors  plufîeurs  bâtimens  publics, 
comme  un  magafin  du  tribut,  un  magafin 
à  poudre ,  des  églifes ,  des  cabarets.  J'ai 
parlé  des  beaux  jours  que  nous  avions 
eus  avant  notre  départ  d'Iénifeisk  :  lorf- 
que  nous  arrivâmes  ici ,   nous  crûmes 
pafler  de  l'été  à    l'hiver  j     cependant 
c'étoit  le  dixième  de  juin  :  il  eft  vrai 
que  nous  étions  déjà  à    58   degrés  16 
minutes  de  latitude  feprentrionale.  La 
terre  étoit  couverte  de  neige ,  &  il  en 
tomboit    encore   :   la   el^ce  avoir   une 
épaiîTeur  conddérable  ,  Ôc  ne  dégeloit 
point  pendant  le  jour.  Ce  trifte  temps  cef- 
fa  bientôt  :  nous  ne  fûmes  pas  peu  fur- 
pris  du  changement  fubit  qui  fe  fit  pref- 
que  fous  nos  yeux.  Dès  que  l'air  eut  pris 


IN     Sibérie.  15 

quelque  chaleur  il  la  conferva  :  les  va- 
peurs &  les  nuages  dont  le  ciel  écoit  obf- 
curci  ,  difparurent  tout- à- coup.  Nous 
pûmes  dès  le  12  nous  pafTer  de  feu  : 
ie  lendemain  nous  vîmes  des  hirondel- 
les. La  chaleur  du  foleil  augmentoit  ;  le 
14,  on  ne  vit  plus  de  neige.  L'herbe 
croilToit  à  vue  d'œil  y  fi  quelqu'un  en  a 
vu  croître  5  c'eft  peut-ctre  à  Mangaféa. 
Je  vis  le  1 5  en  pleine  fleur  l'efpece  de 
violette  à  fleur  jaune  (  i  )  qui  ne  vient 
en  Europe  que  dans  les  hautes  monta- 
gnes 5  &:  fur-rout  dans  celles  de  Suifle  : 
elle  croît  ici  très  ferrée  ,  dans  les  en- 
droits bas  3  entre  les  buiflbns.  Vers  la 
fcre  de  faint  Pierre  ,  l'herbe  étoit  haute 
environ  d'un  pied  &  demi.  Depuis  le  i  r 
de  ce  mois ,  il  n'y  avoit  aucune  différen- 
ce feniibie  entre  le  jour  &  la  nuit  :  on 
pouvoit  lire  à  minuit  avec  autant  de  fa- 
cilité qu'on  lit  a  midi  dans  les  pays  plus 
méridionaux  ,  Icrfque  le  ciel  efl:  cou- 
vert de  nua2:es  :  le  foleil  étoit  conri- 
juisllement  au-deflTus  de  l'horifon.ll 
efl:  vrai  que  vers  minuit ,  lorfqu'cn  étoit 
dans  un  lieu  bas ,  on  perçoit  de  vue  une 

(i)  f^ioLa  ccuLe  bijiofO  ,foiis  rer.ijjrmLbus 
Jcrraùs,  Linn.Sp  16  ,  psg.  ç,^^,  f^ioiaùlfina  ^ 
rouindifoua^lucea.  B.  lun.  1^9 

C  iv 


5o  Voyage 

partie  du  dircjue ,  mais  on  le  voyoit  en 
entier  du  haut  d'une  tour  peu  élevée. 
Nous  pouvions  alors  le  fixer  fans  être 
éblouis  5  de  fans  y  appercevoir  les 
moindres  rayons ,  mais  après  une  demi- 
heure  ils  devenoient  très  fenfibîes.  Nous 
confacrâmes  une  nuit  à  la  vue  de  ce  beau 
fpedtacle ,  que  nous  n'avions  point  en- 
core vu  dans  une  faifon  auffi  avancée ,  & 
dont  nous  jouiilîons  peut-être  pour  la 
dernière  fois. 

Dans  aucun  endroit  du  monde  ,  je 
n*ai  vu  autant  d'oifeaux  d'eau  que  dans 
celui-ci.  On  y  trouve  des  bandes  in- 
nombrables d'oies  Ôc  de  canards  de  dif- 
féienres  efpeces  ,  de  poules  d'eau  ,  d'hi- 
rondelles de  mer,  &  même  de  celles- que 
Martens  nomme  ftronr-ïagher ,  de  bé- 
caiTines  ,  de  faucheurs  ,  de  grues  ,  de 
cigognes,  de  plongeons,  ôcc.Vqïs  la  fête 
de  faint  Pierre  la  Hore  mangaféenne  ou- 
vrit fes  tréfors  :  les  champs  étoient  cou- 
verts de  fleurs ,  mais  d'efpeces  peu  va- 
riées ;  cependant  1  herborifation  étoit 
agréable  ;  tous  les  oifeaux  dont  la  cam- 
pagne étoit  remplie  y  chantoient  fans 
ceffe ,  tantôt  feuls  de  tantôt  enfemblQj 
leursfons  quelquefois  harmonieux,  quel- 
quefois mêlés  de  difcordances  flatcoienc 
agréablement  l'oreille  :  quoique  j'aime 


E   N     s    I    B    E    R    I   E.  57 

la  mufique  ,  ce  concert  de  la  nature 
avoit  pour  moi  plus  de  charmes  que 
l'harmonie  de  nos  indrumens. 

CHAPITRE    LXIL 

Manoafia,  Foire,    'Déciinaifon  de  Vai- 
guillc  atmantce.  Orages  y  &c, 

AUembouchure  de  la  Tas ,  qui  fe 
jette  dans  la  mer  glaciale  à  l'occi- 
dent de  riénifei ,  il  y  avoit  autrefois 
une  petite  ville  appelîée  Mangaféa.  La 
mer  y  forme  un  grand  golphe  ,  qui  vers 
la  terre  eft  divifee  en  deux  parties  ,  lef- 
quelles  s'étendent  au  fud  prefque  ]uf- 
qu'àfoixame-huit  degrés.  La  Tas  fe  jette 
dans  la  partie  orientale  ,  &  l'Ob  dans 
Toccidentale.  Les  rivières  de  Touro  ikan 
&:  de  lélagoui  font  voifines  de  la  Tas  : 
il  eft  donc  facile  d'aller  par  celle-ci ,  de 
même  que  par  l'Ob  ,  à  lénifei.  Les  ha- 
bitans  de  cette  petite  ville  ,  ayant  trou- 
vé le  climat  trop  rigoureux  ,  fe  rranf- 
porterent  un  peu  plus  haut,  &:  y  bâtirent 
une  ville  qu'ils  nommèrent  îa  nouvelle 
Mangaféa.  On  dit  qu'il  fe  faifoit  autre- 
fois un  affés  grand  commerce  ,  d'Ar- 
kanghel  par  Pouft-Ofersk  ,  petite  ville 
fituée  à  l'embouchure  de  la  Petchora  ,. 
qui  fe  jette  dans  la  mer  du  nord  par  le 

C  V 


5^  Voyage 

fort  d'Obdorskoï  6c  Tancienne  Manga- 
féa.  Les  Mangaféens  efpéroienc  de  ne 
pas  le  perdre ,  quand  même  ils  fe  fe- 
roient  retirés  un  peu  plus  à  l'eft.  Leur 
nouvelle  ville  eft  plus  connue  en  Sibérie 
fous  le  nom  de  Touroukansk  que  fous 
celui  de  Mangaféa. 

On  y  tient  tous  les  ans  une  foire  ,  où 
l'on  vend  des  pelleteries  de  toute  efpece^ 
Les  peuples  idolâtres  des  environs  chaf- 
fent  durant  tout  Thiver  le  long  de  la 
Nijnaïa  Tongouska  ,  de  la  baUe  léni- 
fei ,  de  la  Koureika ,  Kantaïka ,  Dou- 
dina ,  Ôc  autres  ruiffeaux  &  rivières  > 
comme  la  Katanga  ,  la  Tas ,  l'Ob ,  &c. 
Quelques-uns  de  ces  chalTeurs  apportent 
leurs  pelleteries  eux-mêmes  à  la  foire 
de  Touroukansk  ,  mais  la  plupart  les 
trafiquent  avec  les  Ruifes  qu'ils  con- 
noiffent  :  ils  craignent  de  rencontrer  des 
acheteurs  trop  au-deffus  d'eux  _,  ôc  d'être 
forcés  à  livrer  leurs  marchandifes  pour 
un  trop  bas  prix.  Cependant  il  y  a  tou- 
jours en  cette  ville  quelques  hom- 
mes d^s  nations  voifines  >  parce  qu'on  a 
coutume  d'en  exiger  des  amanati ,  ou 
otages  qu'on  ne  laifTe  en  liberté  que 
lorsqu'ils  font  remplacés  par  d'autres. 
Les  chaiïeurs  de  Kantaïka  étoient  arrivés; 
avant  nous  :  ceux  de  la  Katanga  avoient 


E   K     s   î    B   E   R    I   E.  59 

coniié  leurs  marchandif  es  à  leur  prèrre. 
Quelques  marchands  ruiTes  ôz  torigoufes 
s'y  éroient  rendus  de  liniieisk  &  difpo- 
foient    déjà    leurs    boutiques.  Lorlque 
tous  les  chaifeurs  ,  les  orages  ,  les  mar- 
cliands ,  les  receveurs  du  tribut  furent 
raflemblés ,   le  commerce  commença  , 
mais  fecrétement  Se  com.mc  à  la  déro- 
bée ,  foit  afin  que  les  marchands  rufés 
puffent  mettre  à  proiit  la  ftupidité  des 
autres ,  foin  de  crainte  que  l'un  d'eux 
connoifîani-  la  richefle  d'un  autre  n'en- 
treprit de  rafTafliner.  Prefque  routes  les 
marchandiles  que    l'on    mit  en    vente 
étoient  des  peaux  de  zibeline  ,   de  re- 
nard blanc  5  de  renard  bleu ,  de  renard 
noir  5  gris,  ôcc.  de  goulu  ,  de  loup  blanc, 
•il'ours  la  plupart  blanc  :  parmi  ces  der- 
nières il  y  a  des  peaux  d  ourfon   de  la 
Nijnaïa  Tongouska  ,  qui  ont  prefque  le 
blanc  de  l'argent.  On  apoorte  aufli  d'A- 
vam  des  peaux  megiilees  de  jeune  rene^ 
qui  font  de  la  plus  grande  foupleiTe.  Ces- 
pelleteries  de  l'Iénifei  font  beaucoup  plus 
eftiiîiées  que  celles  de  TOb  ôc  de  la  Lena,, 
-parce  qu'elles  les  furpafTenten  grandeur; 
on  dit  auffi  que  le  poil  en  eft  meilleur 
èc  plus  épais  :  ricnifei  eft  dore  la  rivière 
fur  laquelle  les  Ru  {Tes  font  le  plus  d  c- 
îabliflemens.  Depuis  Maneaféa  jufqu*à 

C  vi 


6o  Voyage 

la  mer  ,  delà  le  long  du  rivage  iLifqu  â 
la  Karanga  &  le  long  de  cette  rivière  on 
trouve  par-tout  des  habitations  ruffes  : 
quelques-uns  en  changent  da  temps  en 
temps ,  d'autres  y  pafTent  leur  vie.  Ceux 
qui  n'ont  aucun  bien  ,  y  courent  en 
foule  y.  car  la  chaffe  des  animaux  que  je 
viens  de  nommer  ,  eft  extrêmement 
avanrageufe.  Un  jeune  homme  qui 
vient  dans  ce  pays  ,  fut-il  dépourvu 
de  tout ,  Se  3.  demi  nud  ,  y  trouve  un 
mairre  qui  le  prend  ,  l'habille  ,  lui  doua- 
ne des  gages  confidérables  ou  une  part 
de  la  chalTe ,  &  lorfqu^il  a'eft  pas  prodi- 
gue ,  il  peut  faire  en  quelques  années 
une  efpece  de  fortune.  On  ne  peut  chaf- 
fer  qu'aux  renés  durant  tout  l'été ,  mais 
alors  on  s'occupe  de  la  pêche ,  &c  quoi-- 
que  l'Iénifei  ne  foit  pas  aulTi  poifTon- 
neufe  que  d'autres  rivières  ,  telles  ,  par 
exemple  ,  que  l'Ob ,  un  homme  peut 
y  prendre  afîés  de  poifTon  pour  fournir 
prefque  entièrement  à  la  nourriture  de 
fa  famille.  Pourroit-on  croire  qu'à 
foixante  &  dix  lieues  au-delTous  de  Man- 
gaféa,il  y  ait  une  paroifTe  rulTe?  on  la  nom- 
me Kantaiskoipogoft,  ou  paroifTe  deKan- 
taïskî  elle  eft  fi  tuée  à  (?  8  degrés  de  latitude 
feprentrionale,&  compofée  d'une  églife, 
d'un  presbytère  ôc  d'un  petit  nombre  de 
maifons   de  payfans  ,    dont  quelques-' 


EN       S  I  B  E   R  î  E.  (!>r 

unes  font  vuides;  irrais  les  environs  font 
remplis  d'habirations  de  chaffeurs  ;  ce 
font  ordinairement  des  maifons  éloi- 
gnées les  unes  des  autres ,  afin  que  les 
chadeurs  ne  piiifTent  pas  fe  nuire  entre- 
eux  :  on  les  appelle  fimovies* 

Je  traçai  le  i  %  juin  une  méridienne , 
afin  d'avoir  la  déclinaifon  de  l'aiguille 
aimantée  :  fe  l'obfervai  le  même  jour 
à  différentes  heures ,  &  je  la  trouvai  de 
8  degrés  vers  l'eft.  Le  j  9  ,  elle  étoit  la 
même  par  un  vent  d'efl  aiTés  fort.  Ce  fat 
pour  moi  un  phénomène  ,  car  dans  tous 
les  endroits  de  Sibérie  où  je  l'avois  ob- 
fervée  ,  je  n'avois  pas  apperçu  la  moin- 
dre déclinaifon.  Nous  eûmes  depuis  le  lo 
quelques  tonnerres  aiTés  forts.  Plus  on 
approche  de  la  mer  glaciale ,  plus  ils 
font  rares  :  il  faut ,  pour  les  y  entendre , 
écouter  attentivement  ,  ôc  l'on  diroit 
que  c'eil  un  bruit  fouterrein.  Quant  à  l'é- 
clair on  le  voit  diftinârement  du  rivage. 

J'allai  voir  les  tournans  qui  font  dans 
la  Nijnaïa  Tongouska  ,  a  une  lieue  ÔC 
demie  au-defTus  de  fon  embouchure.  II 
y  en  a  beaucoup  en  cet  endroit  le  long 
des  deux  rives ,  &  lorfque  les  eaux  font 
hautes  ,  on  ne  trouve  entre  ces  courans 
qu'un  paffage  large  de  llx  toifes.  Si  le 
bateau  va  fur  l'un  des  cotés  ^,  il  eft  quel- 


(yi  Voyage 

quefois  tourné  circulairement  pendant 
Tefpace  de  foixante  toifes ,  &  ce  n'éft 
qu'à  force  de  rames ,  &  avec  un  travail 
extraordinaire   qu'on   peut  le  remettre 
dans  le  courant.  Les  arbres  que  la  ri- 
vière  entraîne   ,   font  attirés  dans  ces 
gouffres ,  qui ,  après  un  quart-d'keure  , 
Iqs  rejettent  brifés  en  une  infinité  de  pe- 
tits morceaux.  Quelques  pécheurs  vou- 
lurent fonder  le  plus  grand  de  ces  tour- 
nans.  Ils  y  jetterent  une  groffe  pierre  at- 
tachée à  une  corde,  elle  tomba  fur  quel- 
que chof  Se  s'arrêta;  mais  ils  ne  l'eurent 
pas  plutôt  ébranlée  de  nouveau  qu'elle 
continua  de  defcendre.  Ils  filèrent   la 
corde  jufqu'à  quatre-vingt-dix  toifes  ^, 
ôc  n'en  ayant  plus  ,  ils  ne  purent  pas 
poufTct  plus  loin  lexpérience.  Dans  cet 
endroit    le  mouvement    circulaire  des 
eaux  efl:  confidérable ,  de  reffemble  à  ce- 
lui de  l'eau  que  l'on  verfe  dans  un  v^ife. 
Un  petit  canot  que  j'y  fis  conduire  fut 
tourné  durant  quelque  temps  êc  enfuite 
emporté  plus  bas  par  le  courant  de  la  ri- 
vière. Cette  épreuve  m'infpira  de  l'afTa- 
rance  ,  de  j^efpérai  pouvoir  pafîer  un  de 
ces  tournans  fans  y  erre  précipité  ;  d'ail- 
leurs les  bateliers  m'affuroient  qu  il  n'y 
av(  it  aucun   danger.  3'y  aî^ai  dans  un 
eanQt  ;  durant  tout  le   temps  que  je  £iï9- 


E  K     Sibérie.  '^5 

fur  le  tournant ,  je  fentis  que  le  bateau 
trembloit  fortement  :  les  bateliers  ra- 
moient  fans  relâche  ;  ils  prétendent  que 
ce  mouvement  empêche  les  eaux  de 
faire  tourner  le  bateau.  Les  deux  rives 
dans  cet  endroit  font  compofées  de  roc 
&  de  pierres ,  &  le  lit  y  a  fans  doute  une 
forme  finguliere. 

o  

Je  visenfuitele  monaftere  de  Troïts- 
koï  qui  n'efl  plus  habité  que  par  quel- 
ques moines  que  l'âge  a  rendu  prefque 
aveugles.  Il  avoir  autrefois  des  revenus 
confidérables  :  tous  ceux  qui  remon- 
toient  ou  defcendoient  Tlénifei .  y  fai- 
foient  dire  quelques  prières  pour  1  heu- 
reux fuccès  de  leur  voyage  ,  ôc  les  moi- 
nes leur  didribuoient  du  pain.  Cette 
libéralité  apparente  rapportoit  beaucoup 
au  monaftere  ,  car  ce  pain  donné  par 
de  faints  hommes  avoit  un  prix  infini , 
ôc  engageoit  les  voyageurs  à  une  plus 
grande  géncrofité  envers  les  pieux  cé- 
nobites. Lts  chaflfeurs  y  faifoient  auiîi 
prier  pour  le  fuccès  de  leur  chafTe ,  ou 
remercier  le  tout-puiff^^t  de  leur  en  avoir 
accordé  dheureufes  :  les  rei  gieux  leur 
dounoient  pareillement  à  manger  &  a 
boire,  Ôc  en  étoient  récompenfés  par 
d'amples  préfens.  Les  dons  cks  laïques 
ont  celfé  avec  la  Ubéralué  des  moines  î 


^4  Voyage 

de  plus  il  femble  que  leurs  prières  font 
defirées  avec  moins  d'ardeur.  Ce  monas- 
tère avoir  autrefois  un  fainr  que  Ton  ré- 
véroit  fous  le  nom  de  Bafile  de  Tourou- 
kansk.  Vers  Tannée  1720  un  archevê- 
que de  Tobolsk  imagina  d'exammer  les 
preuves  de  la  fainteté  de  ce  Bafile,  ôc  ne 
les  trouvant  pas  fuififantes ,  il  le  fit  en- 
terrer. Depuis  ce  temps  le  couvent  a  per- 
du beaucoup  de  fon  renom  ,  de  les  moi- 
nes voudroient  bien  encore  avoir  leur 
fâint ,  à  qui  l'on  venoit ,  même  de  Ia- 
koutsk ,  faire  des  offrandes  ;  mais  l'Ar- 
che vêque  prit  la  précaution  de  le  faire 
enterrer  fecrétement ,  de  forte  que  les 
religieux  ne  favenc  pas  le  lieu  de  fafepul- 
ture  :  il  n^y  a  que  certaines  âmes  faintes 
ëc  privilégiées ,  qui  fe  flattent  de  le  con- 
noître.  Les  habitans  de  la  Lena  préten- 
dent qu'un  Jour  on  verra  la  pierre  de  la 
tombe  s'élever  &  le  faint  apparoître. 

Onm'avoit  dit  qu'à  l'embouchure  du 
iruiiïeau  de  Pakonlika  ,  on  trouvoir 
beaucoup  de  pierres  figurées.  Je  m'y  ren- 
dis avec  cinq  hommes  ,  ôc  malgré  lesj 
recherches  les  plus  exadles,  je  ne  trouvai 
que  quelques  cailloux.  Je  vis  alors  que 
Iqs  gens  qui  m'avoient  indiqué  ce  lieu  , 
nommoient  pierres  figurées  des  cailloux 
de  difSérentes  formes.  On  m'affura  qu'il 


enSiberie.  6'5 

y  en  avoir  en  eftet  fur  ia  pointe  de  Kan- 
gatou  :  j'y  allai  avec  vingt  hommes  ,  &: 
nous  y  trouvâmes  quatre  bélemnites ,  un 
corail  ,  une  mine  de  fer  très  riche  ,  pe- 
fante,  rouge  au  dehors,  brune  au  dedans, 
qui  fe  montroit  fous  diftérentes  formes. 
Elle  étoit  en  morceaux  arrondis  qui 
avoient  depuis  dix  huit  jufqu'â  trente 
lignes  de  diamètre  ;  d'autres  refifem- 
bloient  auhériiTon  de  mer  nommé  fpa- 
tagus  5  Ôc  leur  furface  inférieure  écoit 
large  de  deux  pouces.  Quelques-uns 
croient  comme  des  boutons  groffiers  , 
un  peu  relevés  par-delfous  j  il  y  en  avoir 
qui  n'affedloient  aucune  figure  régulière, 
ô<  qui  pefoient  depuis  quatre  onces  juf- 
qu'à  quatre  livres  :  on  en  vovoit  parmi 
ce  dernier  qui  avoient  la  forme  d'une 
queue  d'écrevifiTe,  d'autres  étoient  ovale- 
allongé.  J'en  trouvai  qui  étoient  mêlés 
de  (gravier  &  de  cailloux  ;  quelques-uns 
»  reirem.bloient  à  une  hématite  par  le  poli 
êc  la  dureté  :  d'autres  étoient  comme  du 
bois  pétrifié.  Je  trouvai  une  autre  mine 
de  fer ,  feuilletée  ,  jaune ,  tenant  ochre , 
qui  tantôt  avoir  la  figure  d'un  pot  de 
terre,  compofé  de  plufieurs  couches  min- 
ces ,  Mnrôt  relfembloit  à  un  amas  de 
petits  tuyaux  creux,  courbes,  droits  & 
de  différentes  formes ,    qui  naifloient 


f^6  Voyage 

tous  de  minces  branches  de  bois  autour 
defquelles  une  ochre  s'étoit  dépofée. 
Cette  mine  a  voit  auili  quelquefois  juf- 
qu'à  fon  milieu  les  écailles  minces  dont 
îa  bélemnite  eft  formée ,  de  forte  qu'on 
ne  pouvoit  y  voir  aucune  cavité.  Nous 
y  vîmes  auffi  un  talc  noir ,  brillant ,  dans 
une  pierre  noirâtre  fembkble  à  l'ardoife 
êc  parfemée  de  veines  déliées  de  foufre 
crud  : 

Plufîeurs  variétés  d*une  pierre  très 
dure  5  rayée  de  gris  &  de  noir  ,  qui 
donne  du  feu  Se  pefe  depuis  un  quarte- 
ron jufqu'à  une  livre  &  demie.  Quel- 
ques-unes font  moins  dures,  d'autres  ont 
les  raies  blanches  ôc  violettes  j  il  y  en  a 
qui  les  ont  d'une  même  couleur,  ou 
dans  lefquelles  on  en  voit  de  très  fiRQs  , 
grifes  ou  blanches,  parmi  les  noirâtres 
qui  font  larges  : 

Une  pierre  d'un  rouge  tirant  fur  le 
violet,  dure  à  peu  près  comme  une 
marne  :  un  caillou  verd  ôc  brillant  au 
dehors  ,  brun  au  dedans  :  des  pierres 
d'un  bleu  pale ,  dures  comme  un  marbre  : 
des  pierres  blanches  &  jaunâtres  ,  tranf- 
parentes  ôc  de  la  dureté  de  l'agate  :  une 
pierre  calcaire  fibreufe ,    (i)   des  fluors 

(i)  Jl/urmor  fixum  ^filamenùs  ^^rpendltu* 


î  K     s  I   B  E   R  I  I.  ^y 

de  toutes  couleurs  :  un  grais  groiîîer, 
rouge  d'un  côté ,  &  noirâtre  de  l'autre 
comme  s'il  eut  été  brûlé  ;  il  eft  ordinaire 
aux  coraux  de  changer  aind  de  couleur , 
lorfqu'ils  ont  été  quelque  temps  dans 
la  terre  : 

Une  pierre  compofée  de  gros  fable  & 
de  petits  cailloux  (  i  )  j  une  pierre  longue, 
un  peu  applatie  ,  arrondie  &  jaunâtre 
aux  deux  extrémités ,  parfemée  de  petits 
points  5  &  n  molle  qu'elle  paroilfoit 
formée  d'une  glaife  durcie  depuis  peu 
de  temps  :  un  ambre  noir  ,  en  petits 
morceaux  ,  friable  ,  couvert  d'excref- 
cences  :  un  morceau  d'os  dont  la  ftruc- 
tiire  intérieure  approchoit  de  celle  d'une 
vertèbre  de  baleine  ;  un  autre  mor- 
ceau d'os  creux  ,.  long  de  douze  pouces 
&  large  de  trois  Se  demi  : 

Des  pierres  de  toutes  fortes  de  formes, 
de  couleur  cendrée  ,  femblable  ,  quant 


larlhuspizrallcïis.  Linn.Syft.  Nac.  Stoekh.^'jjf^, 
Ce  marbre  eft  compofé  de  lames  horizontales  , 
don:  les  fibres  font  perpendiculaires  ,  blan- 
ches ,  contiguës  ,  parallèles  ,  &  ne  font  poin: 
cfFervefcencc  avec  l'eau  forte.  Linn.  ibid, 

(i)  Saxum  jtetrofim  artnacfo  JîUceiim,  Val- 
ler.   Mineralog.  pag.  153,  fpec.  164.  Stoçkh, 


6S  Voyage 

à  la  ftrudure  &  à  la  dureté  aux  pierres 
qui  3  dans  quelques  rivières ,  fe  forment 
de  la  vafe  qui  s'y   dépofe.   Quelques- 
unes  étoient  fphériques  ,    d'autres  len- 
ticulaires 5    &  larges  de  neuf  lignes  à 
deux  pouces  &  demi  :  parmi  ces  der- 
nières 5  les  unes  étoient  entourées  d'un 
bord    que'quefois    d'égale  largeur   en 
toutes  {qs  parties  ,  &  quelquefois  inégal  ; 
d'autres  étoient  comme    écailleufes    à 
leur  fuperficie  :   des   amas    de   petites 
pierres  rondes ,  jointes  enfemble  ,  donc 
l'inférieure  étoic  la  plus  groife,  de  les 
autres  diminuoient  de  grolTeur  en  s'éle- 
vant  vers  le  fommet  ;  elles  étoient  atta- 
chées  fur  les  cotés   com.me  de   petits 
globes  :  quelques-unes  étoient  folitai- 
res  5  rondes  d'un  coté ,   plates  de  l'autre  ; 
il  y  en  avoit  qui  étoient  creufées  en  leur- 
milieu.   On  en  trouvoit  ça  &  là  trois  ou 
.  quatre  jointes  enfemble ,   dont  l'infé- 
rieure étoir  plate  ,    Ôc  la  fupérieure , 
arrondie.  J'en  vis  une  formée  de  fable 
jaune,  pur  ,  ôc  une  autre  de  même  ma- 
tière ,  qui  étoit  adhérente  a  une  pierre 
noirâtre  :  \ 

Plufieurs  pierres  en  forme  de  rein ,  dej 
bélemnite,  de  cloud  de  girofle,  de  fla- 
con 5   de  racine  ;  quelques-unes  de  ceî 
dernières  avoient  la  furface  rude  ;  deî 


1  N^     S  r  B  E  R  t  e:  ^^' 

télemnites  demi-tranfparentes,  &  bi- 
furquées  a  la  pointe  ;  dans  les  plus  peti- 
tes on  avoit  peine  à  voir  la  bifurcation  : 

Un  champignon  de  mer  :  j'en  ai 
trouvé  plufieurs  qui  m'ont  paru  être  de 
la  même  efpecQ,  mais  un  feul  m'a  femblé 
être  certainement  une  produdion  ma- 
rine ,  &  je  ne  cite  que  celui-là,  parce 
que  je  crois  qu'en  pareil  cas  il  faut  aban- 
donner ce  qui  efl;  douteux  : 

Plufieurs  petits  rameaux  de  bois  ; 
environ  de  la  grofTeur  du  doiat ,  que 
l'eau  avoir  polis  &  formés  ainfi  que  de 
vraies  bélemnites  :  une  de  leurs  extrémi- 
tés étoit  comme  fi  on  les  eut  rompues  en 
deux  morceaux,  &  ils  étoient  rayés  depuis 
l'origine  jufqu'au  milieu.  Puifqu  on  a 
ofé  dire  que  les  bélemnites  n'étoient 
autre  chofe  que  des  dents  Se  des  racines 
on  pourroit  avec  autant  de  raifon  cher- 
cher leur  origine  dans  les  rameaux 
d'arbres ,  mais  il  me  femble  que  ces 
deux  opinions  trouveront  peu  de  par- 
tifans.  ^ 


7»  Voyage 

CHAPITRE  LXIII. 

Foire  de  lénifelsk ,  Monument  antiques» 
Mines, 

NOus  quittâmes  bientôt  Mangaféa 
pour  revenir  à  lénifeisk.  Notre 
navigation  fut  afTés  prompte ,  malgré 
les  bancs  de  fable  que  l'on  trouve  fré- 
quemment dans  riénifei.  Je  remarquai 
dans  ce  voyage  que  le  ruifîeau  nommé 
Knia  dans  les  cartes  rufTes  eft  nommé 
Kii  par  les  habitans  du  pays. 

Il  y  a  tous  les  ans  une  foire  à  lénifeisk 
au  commencement  du  mois  d'août. 
Les  marchands  rufTes  qui  reviennent  de 
la  frontière  par  eau ,  arrivent  ordinaire- 
ment affés  tôt ,  pour  vendre  quelques- 
unes  de  leurs  marcliandifes  chinoifes  , 
avec  ce  qui  leur  refte  de  marchandifes 
ruffes  5  éc  revenir  avec  des  pelleteries 
mangaféennes  :  ils  apportent  donc  à  la 
foire  des  marchandifes  de  Chine,  de 
Mangaféa  &  quelquefois  de  Rulîie. 
D'autres  marchands  rufles  &:  tatares 
viennent  de  Tobolsk  ,  par  Tlrtifch , 
rOb,  laKet  &  le  trajet  par  terre  qui 


EN     Sibérie:  71' 

féparela  Ker  de  l'Iénifei.  Ils  arrivent  or- 
dinairement dans  les  premiers  jours 
d'août  j  leurs  marchandifes  font  prefque 
toutes  ruffes  ;  elles  confiftent  en  cuirs  , 
draps  ,  toiles  ,  bas  foulés  ,  tabac  de  Cir- 
caiîîe  5  couteaux  ,  fourchettes,  fouiiers  , 
miel  5  vins  ,  étoffes ,  uftenfiles  &  den- 
rées de  toutes  les  fortes.  Quelques  mar- 
chands de  Krafnoïark  apportent  des  zi- 
belines très  médiocres.  Il  y  vient  audi  de 
toutes  parts  des  promichlenies  &c  la 
foire  eft  confidérable. 

Nous  nous  embarquâmes  de  nouveau 
fur  riénifei.  Les  chutes  aiTés  fréquen- 
tes ,  les  bancs  de  fable  ,  langues  de  terre 
qui  femblables  à  des  digues  s'étendent 
prefque  d'une  rive  a  Tautre  ,  les  finuo- 
fités  de  la  rivière  rendirent  la  naviga- 
tion difficile  Se  pénible.  Dans  une  val- 
lée étroite  qui  eft  à  quelque  diftance  du 
village  de  Dodonova ,  je  trouvai  de  la 
fanguine  &  de  la  terre  d'ombre.  Après 
avoir  remonté  l'Iénifei ,  environ  l'ef- 
pace  de  foixante  &  quatre  lieues  ,  nous 
nous  rendîmes  par  terre  à  Krafnoïark. 
Au-delà  d'un  ruilTeau  qui  tombe  dans 
le  Borfia  qui  fe  jette  dans  l'Ouïous  , 
lions  traverfàmes  un  défert  couvert  de 
plantes  rares  &  très  belles  :  les  plus 
communes  étoient  celles  que  nous  con- 


7Î.  Voyage 

noiflbns  fous  le  nom  de  croix  de  Jcrufa- 
lem(i)  delà  plante  qu'on  nomme  en 
Allemagne  violette  de  la  pentecôte.  (2) 
Les  déferts  qu'on  trouve  au-delà  du  ruif- 
feau  de  Sokfi ,  font  aulîi  remplis  de  très 
belles  plantes.  Après  en  avoir  palfé 
plusieurs  autres ,  nous  parvinmes  au 
lac  falé  5  nommé  Outchour  :  il  a  environ 
demi-lieue  de  long,  trente  toifes  de 
large ,  &  donne  de  très  bon  fel.  Près 
de  ce  lac  eft  une  montagne  qui  porte  le 
iTîème  nom  •  quoique  nous  fuffions  alors 
à  la  fin  d'août ,  j'y  trouvai  de  rares  &c 
belles  plantes ,  6c  j'y  fis  cinq  ou  fix  her- 
borifations. 

Près  du  chemin  qui  efl:  entre  le  lac  de 
la  rivière  d'Outchour ,  il  y  avoit  plu- 
fieurs  tombeaux  qui  font  peut-être  des 
monumens  des  anciens  Tarâtes  :  ils  font 
entourés  de  grandes  pierres  pofées  de- 
bout à  quelque  diftance  les  unes  des 
autres ,  &  qui  forment  un  quarré  long. 
Le  terrein  renferme  par  ces  pierres  eft 


(i)  TrihuLusfoliis fexjugatis  ^  fuhaquallhus, 
Linn.  fp.  3  ,  pag.  ^'67- 

(i)  Je  ne  fçais  (i  c'eft  une  efpece  d'Orchis 
<jne  l'on  nomme  Pentecôte  en  que^ues  provin- 
ççs  de  France. 

tantQl 


E    N      s    I    B    E    R  I    E.  75 

tantôt  plar,  rantot  élevé.  Au  uc-hors  du 
quarré  ,  a  la  diilance  de  trois  ou  qnarre 
toiies ,  il  y  a  quelquefois  une  grande 
pierre  ,  drefTée  vis-à-vis  le  milieu  du 
quarré  ,  &:  un  peu  penchée  vers  le  tom- 
beau ,  c  eft-à-dire  vers  le  fud-ell:  :  lel 
tombeaux  font  aulli  diric^és  vers  cerre 
partie  du  ciel.  Apres  le  iac  falé  dont 
je  viens  de  parler  ,  nous  en  trouvâmes 
un  autre  plus  petit.  Nous  paflâme^ 
enfuite  devant  quelques  lacs  d'eau  douce 
&:  nous  parvinmes  au  Kara-Ious  :  les 
environs  de  ce  ruilTèau  font  favorables  a 
un  naturalifte  ;  on  trouve  dans  la  mon- 
tagne voifme  plufieurs  plantes  rares. 

Peu  loin  de  cet  endroit  il  y  a  ime 
cébbre  ftarue  de  pierre  ,  oui  eft  fans 
doute  un  monument  des  anciens  tarares, 
habitans  de  ce  pays  :  on  la  connoît  fou§ 
le  nom  tatare  Kosaïn-Kiif.  Elle  ell  près 
du  chemin  dans  le  défère ,  à  demi-lieue 
de  la  rivière  ;  c'eil:  une  efpece  de  gaine 
qui  a  les  trois  quarts  de  la  grandeur 
naturelle  de  l'homme  ,  le  vifagelong  & 
plat,  le  nez  plat,  une  mouitache ,  ë<: 
fur  la  tête  quelque  chofe  qui  relTemble 
à  un  bonnet.  Le  front  en  eil  très  reculé  ; 
la  tète  peut  être  féparée  du  corps.  On 
y  voit  une  ceinture  de  travail  bratskam , 
fiK  le  côté  gauche  un  fabre  ,  fur  le  droit 
Tome  IL  D 


74  Voyage 

une  boiirfe  qui  eft  paut-êrre  une  boiiris 
à  tabac  ,  deux  mains  donc  la  gauche  eft 
appuyée  fur  la  poignée  du  fabre  ,  l'autre 
tient  une  efpece  de  petit  pot.  Le  travail 
en  eft  extrêmement  grolîîer,  ^l'on  ne 
trouveroit  pas  en  Europe  un  feul  fta- 
maire ,  qui  n'eut  honte  d'avoir  fait  un 
pareil  ouvrage. 

Il  y  a  fur  le  ruifteau  nommé  Tfagan- 
louiT,  ou  rious^  blanc ,  beaucoup  de 
tatares,  dont  les  uns  font  du  diftridt  de 
Krasnoïark  ,  6c  ont  beaucoup  de  mou- 
tons ;  les  autres  qui  font  du  diftricb  de 
Tomsk  n'en  ont  pas  un  feul  :  ceux-ci 
prétendent  que  leurs  chiens  font  trop 
féroces  ,  &c  qu'au  lieu  de  garder  les 
moutons  ils  les  attaquent  &  les  mettent 
en  pièces.  Nous  trouvâmes  enfuite  deux 
lacs  falés  dont  l'un  nommé  en  tatare 
Touftou-Kil  a  beaucoup  de  fel.  Il  a  en 
long  plus  d'une  derni-lieue  ,  mais  il  eft 
fort  étroit  &  de  fcure  très  irré^uliere. 
Le  fel  ne  s'y  forme  point  en  cryftaux  ;  il 
fe  précipite  comme  du  falpêcre.  Nous 
n'en  vîmes  que  fur  le  rivage  parce  que 
les  pluies  abondantes  avoient  empêché 
qu'il  ne  s'en  dépofat  au  rond.  Il  y  a  tout 
près  du  bord  du  lac  une  fontaine  qui 
paroît  être  minérale. 

A  quelque  diftance  de  ce  lac ,   il  y 


EN    Sibérie.  7ç 

en  a  un  autre  plus  grand  ,  fur  les  bords 
duquel  je  trouvai  du  kali  d'une  beauté 
extraordinaire.  Nous  pafllmes  enfuite 
le  ruilTeau  de  Toioum  ,/ur  le  bord  du- 
quel on  voit  une  grande  meule  de 
moulin  appuyée  contre  un  arbre  ;  les 
Tataresde  ce  canton  la  regardent  comme 
un  monument  des  anciens  Tarares  qui 
habicoient  cette  contrée.  Enfuite  après 
avoir  paffé  devant  le  lac  Elkoune,  ôc 
quelques  autres  qui  font  plus  petits,  nous 
parvînmes  au  Karich  ,  dont  les  bords 
font  couverts  de  bois.  Nous  nous  ren- 
dîmes au  lac  ighir  ,  qui  eft  fur  une 
montagne  affés  élevée  :  le  chemin  traver- 
foit  une  forêt  de  melefes  ;  les  arbres 
couchés  Se  les  inégalités  du  terrein  , 
qui  font  ordinaires  dans  les  endroits 
marécageux  ,  le  rendoient  fort  difficiles. 
Les  Tarares  ne  fe  rappellent  que  le  feul 
Melferfchmid  qui  ait  fait  cette  route 
avant  nous.  Arrivés  au  bord  de  la  Byr , 
nous  fîmes  faire  du  thé  ,  &  lorfque 
nous  l'eûmes  pris ,  nos  taffes  gelèrent 
dans  les  foucoupes.  Le  lendemain  au 
matin  (  4  feptembre  1739),  il  tomba 
beaucoup  de  verglas.  Nous  pafTâmes  le 
Ouibat ,  le  Bé  ,  &  à  quatre  lieues  au- 
delà  du  ruiffeau  de  Nine ,  nous  trou- 
vâmes les  tatares  de  Koufnetsk  ,   qui 


-jG  Voyage 

fe  nomment  Sagaï ,  ôc  ont  des  trou- 
peaux de  chèvres  :  fur  ce  chemin  qui 
traverfe  des  plaines  défertes ,  il  y  a  un 
grand  nombre  d'anciens  tombeaux. 
Avant  que  d'arriver  au  Nina ,  nous  trou- 
vâmes un  dieu  de  pierre  ,  qui  avoit 
environ  deux  pieds  de  hauteur  :  ce  dieu 
étoit  un  ours  affis  fur  les  pieds  de  der- 
rière. On  l'avoir  placé  dans  une  efpece 
de  niche  faite  exprès  pour  lui  ;  cette  ftatue 
étoit  travaillée  dans  le  goût  du  Ko- 
fam  Kis. 

Sur  le  ruiflTeau  nommé  Kitchi  Syr ,  ou 
le  petit  Syr  5  il  y  a  quelques  maifons  ha- 
bitées gar  des  mineurs  ,  6c  entourées  de 
chevaux  de  frife.  On  tire  la  mine  aux 
environs  de  cts  maifons  j  elle  eft  verte 
&  couleur  d'azui^dans  une  gangue  molle: 
quelques  morceaux  font  bleu-foncé  ,  &: 
ftriés  comme  l'antimoine.  On  trouve 
cà  &  là  du  minerai  bleu  très  riche  ;  ce- 
pendant on  efpere  peu  de  l'exploitation 
de  cette  mine  :  quoiqu'elle  ait  paru 
d'abord  très  étendue  &  de  riche  teneur  , 
on  l'a  trouvée  bientôt  beaucoup  plus 
étroite  &  moins  riche  \  on  la  nomme 
Sirinskoï  roudnik  ouminadeSirinsk, 

Nous  allâmes  voir  enfuite  la  mine 
de  Bafmsk  qui  eft  dans  les  montagnes 
voifines  ;  on  n'y  avoit  encore  couvert 
qiie  deux  puips  ^  une  efpece  de  gallerie 


EH       S    I    S    E    R    I    E.  77 

longue  environ  de  deux  toifes.  Les 
filons  vont  au  fud  ouefi: ,  3c  ont  près 
d'une  toife  &  demie  de  largeur.  La 
mine  eft  verte,  Se  fe  montre  parmi 
un  beau  quarts  blanc,  regardé  par  les 
mineurs  comme  un  ligne  favorable. 

Nous  fuivîmes  le  ruilfeau  de  Boufîa 
jufqu'â  celui  d'Askich,   où  nous  trou- 
vâmes des   huttes  tatares.    Nous  y  ap- 
prîmes qu'il  y  avoit  dans  les  environs 
une  antiquité  tatare.   A  deux  lieues  de 
la  rivière  d'Askich  ,    dans  une  vallée  , 
il  y  a  un  roc  arrondi ,   allongé  ,    long 
de  quelque    toifes  ,    qui    eft    comme 
creufé  du  côté  de  la  rivière  ;  on  voit 
dans  cette  cavité  une  efpece  de  gypfe 
blanc   ou  alabaftrite  ,  dont  les  enton- 
cemens  &  les  élévations  font  difpofées 
de  manière  qu'une  imagination  prévenue 
y  découvre  la  figure  d'une  vieille  temme. 
Auprès  de    cette  pierre  il  y  en  a  une 
plus  petite  ,    &  de  même  efpece  ,    qui 
palfe  pour   l'enfant  de  l'autre.      On  a 
placé  devant  elles  un  grand  nombre  de 
pierres  de  rivière  quiparoiffent  avoir  été 
choifîes,  parce  qu'elles  ont  à  peu  près  la 
forme  de  la  grande  alabaftrite.  Elles  font 
routes  vers  le  fud  Ôc  entourées  de  brof- 
failles  ,  où  les  crédules  tatares,  qui  n'ont 
prefque  aucune    idée  de  la    divinité, 

Diij 


jS  Voyage 

viennent  en  témoignage  de  leur  dé- 
votion attacher  routes  fortes  de  hail- 
lons ,  fans  qu'ils  puiffent  fe  repré- 
fenter  même  par  les  idées  les  plus  obf- 
cures  s'il  leur  en  reviendra  du  bien  ou 
du  mal. 

Nous  traverfames  enfulte  un  défère 

couvert  de  régliire,(5<:  pafTâmes  le  ruilTeaa 

d'Oès  qui  fe  jette    dans  le   Tiè.    Les 

bords  de  celui-ci  font  habités  par  les 

Tarares  Beltiriens.  De  tous  les  tatares 

du  diftrid  de  Koufnetsk  ,  les  Beltiriens 

font  les  feulsque  les  Kalmouckes  obligent 

à   leur   payer  un  tribut.     Il  n'eft    pas 

confidérable  ôc  confîfte  ordinairement 

en  fer  ou  en  cuir  ;  lorfqu'ils  refufenc 

de  le  payer ,  les  Kalmouckes  leur  ferrent 

la  tète  entre  deux  bâtons  jufqu'à    ce 

qu'ils  aient  obtenu  ce  qu'ils  demandent. 

Cette  efpeçe  de  torture  efl:  ufitée  dans 

les  forts  qui  font  au-delà  de  Iakoutsk  , 

foit  pour  faire  avouer  des  crimes ,  ou 

donner  ce  que  l'on  délire.  Dans  l'année 

1738  les  Tatares  Sagaïens  prirent  les 

receveurs  kalmouckes.  Se  les  envoyèrent 

prifonniers  à  Abakansk  :  ils  y  furent 

détenus  quelque  temps ,  &  mis  enfuite 

en  liberté. 

Nous  trouvâmes  le  long  de  TAbakan 
un  grand  nombre  d'anciens  tombeaux. 


T    M     s    I    B    E    R    I    E.  79 

Il  y  avoir  fur  l'un  d>ux  une  tète  en 
bas  relief,  &  ça  &  là  de  grandes  pierres 
longues  déplus  d'une  toife  fur  lefquelles 
on  avoit  gravé  des  infcriptions  ,  des 
croix  5  des  cercles  ,  des  chevaux  ,  des 
uftenfiles  :  routes  ces  choks  étoienr 
groflierement  faites ,  &  quelques-unes 
fi  mal  qu'on  ne  pouvoit  pas  découvrir 
ce  qu'elles  dévoient  repréfenter.  A 
deux  lieues  de  cet  endroir  près  de  la 
rivière  ,  nous  vîmes  encore  des  tom- 
beaux ,  far  Tun  defquels  étoit  un  bufte 
de  femme  ,  coeffé  d'un  bonnet  très 
élevé.Tous  lesTatares  qui  paiTenr  témoi- 
gnent a  ce  bufte  leur  vénération  ,  leur 
amour  &c  leur  crainte  refpecliueufe,  en 
lui  couvrant  les  lèvres  de  graille. 

Nous  eûmes  le  7  &  le ^8  feptembre 
(  1 7  5  9  )  une  chaleur  très  coniiderable  ôc 
prefque  aulîî  forte  qu'en  été.  Nous  nous 
rendîmes  aux  cavernes  fituces  a  quel- 
que diftance  de  la  mine  de  Bafinsk  ;  elles 
font  très  fpacieufes ,  &  l'on  voit  dans  la 
plus  grande,  ainfi  qu'aux  environs  des 
deux  autres  plufieurs  pieds  ou  fupporrs  de 
meubles  Ôc  d'uftenfiles:  on  en  trouve  auili 
dans  une  grande  caverne,  qui  eft  fur  un 
des  cinq  bras  du  ruiileau  de  Koxa  ,  3c 
dans  laquelle  il  faut  fe  faire  defcendre 

perpendiculairement  pendant  Tefpace  de 

D  iv 


So  Voyage 

cinq  toifes.  Ces  débris  de  meubles,  Sc 
des  coques  d'œuï  qu'on  y  voit  aulîî  , 
prouvent  que  ces  cavernes  ont  eu  quel- 
ques habitans. 

Plus  loin  eft  le  ruiffeau  de  Kal  qui  fe 
perd  dans  la  terre  à  peu  de  diftance  de 
î'Abakan.  Nons  vîmes  enfuite  la  mine 
de  Maskoï  :  elle  efl  fur  la  rive  occiden- 
tale de  riénifei ,  ôc  dans  la  montagne 
la  plus  élevée  des  environs.  La  mine  eft 
tendre ,  verte ,  mêlée  de  gravier ,  qui 
reifemble  à  la  mine  d'or  de  Hongrie  , 
nommée  mine  de  foie.  On  y  trouve 
aufli  une  efpece  de  mine  remarquable 
en  ce  qu'étant  pareille  à  la  malachite  , 
elle  eil:  aulîi  fragile  que  des  fcories  ,  &c 
auiîî  polie  par  endroits.  II  y  en  a  une 
autre  efpece ,  femblable  a  cette  dernière, 
mais  elle  eft  rougeâtre  &c  reifemble  dans 
le  filon  à  la  mine  d'argent  nommée 
rou^e-dorée  (i).  On  a  ellayé  ces  deux 
mines  en  petit ,  6c  elles  ont  donné  par 
quintal  ,  depuis  quarante- huit  juf^u'à 
foixante  livres  de  cuivre  pur. 

On  a  bâci  des  fonderies ,  &  conftruit 
une  digue  auprès  du  ruilîèau  de  Lou- 
-kafTe  à  deux  lieues  de  fon  embouchure 
dans  riénifei,  afin  d'exploiter  les  mines 

(!  ;  Linn.77  5./>û^.  1S3.    Vailer.  yjp.  i8t. 


É  N     s  I  B  E  R  I  E.  ^I 

dont  ce  canton  eft  rempli.  On  y  a  une 
grande  quantité  de  bêtes  à  cornes  ,  de 
forte  que  la  livre  de  bœuf  y  coûte  à  peine 
un  fou  'y  mais ,  quoiqu'il  y  ait  afifés  de 
terreins  qu'on  pourroit  enfemencer  , 
on  ne  trouve  point  de  payfans  qui  vculenr 
les  cultiver  ,  &c  Ton  y  manque  de  farine. 
11  fera  facile  de  remédier  à  cet  incon- 
vénient &  à  plufieurs  autres  ,  lorfqu'on 
voudra  fincèrement  achever  cette  entre- 
prife  &  faire  le  bien  public. 

Aux  environs  de  ces  fonderies  on 
trouve  ea  Se  là  dans  la  foret  un  grand 
nombre  de  trous  faits  en  terre  ,  qui 
ont  environ  une  toife  en  quatre  Ôc 
quelquefois  moins  :  on  voit  ordinaire- 
ment des  pierres  auprès  des  plus  grands  , 
&  l'on  croit  que  ce  font  les  relies  des 
fourneaux  dont  les  anciens  habitans  du 
pays  faifoient  ufage.  Nous  eûmes  la 
curiofité  de  faire  découvrir  Se  nettoyer 
un  de  ces  trous.  11  étoit  de  forme  allon- 
gée, &  revêtu  ide  pierres  qui  pouvoient 
avoir  deux  pieds  d'épailfeur  Se  autant  de 
large  ,  fur  un  pied  Se  demi  de  longueur. 
Les  jointures étoient  remplies  déterre  Se 
de  fable,  &  ces  fourneaux  n'avoientfans 
doute  été  conftruits  dans  la  terre  ^  que 
pour  les  appuyer  extérieurement  Se  les 
rendre  plus  foUdes ,   au  défaut  d'argille 

Dv 


^1  Voyage 

&  de  ciment.  On  trouve  aux  environs 
plufieurs  amas  de  fcories  ,  dont  la 
plupart  font  de  fer  ,  Ôc  quelques-unes 
de  cuivre  :  on  ii'a  point  elTayé  fi  elles 
contiennent  encore  un  peu  de  métal. 
Entre  les  pierres  dont  ces  fourneaux  ont 
été  conftruits ,  on  voit  de  groffes  racines 
de  pin  ,  qui  prouvent  qu'un  long  temps 
s'eft  écoulé  ,  depuis  qu'on  y  a  fondu  de 
la  mine. 

Lorfque  nous  vînmes  aux  mines  de 
fer  &  de  cuivre  de  l'Irba,  tous  les  prépa- 
ratifs néceiîaires  pour  les  exploiter  n'é* 
toient  point  encore  achevés  :  on  y  cont 
truifoit  un  haut  fourneau  ,  des  marti- 
nets 5  un  moulin  à  fcier  ,  une  digue 
haute  de  trois  toifes,  large  de  neuf, 
longue  de  cent  foixante-dix.  On  avoic 
commencé  les  fouilles  au  fommet  de  la 
montagne ,  mais  on,s'apperçut  bientôt 
qu'elle  étoit  prefque  toute  de  mine  ,  ÔC 
comme  elle  eft  haute  de  efcarpée,  on 
commença  des  galleries  beaucoup  plus 
bas.  On  voit  encore  ça  &  là  dans  cette 
montagne  ,  plusieurs  endroits  creufés 
peut-être  par  ceux  qui  h^bitoient  ce  can- 
ton dans  la  plus  haute  antiquité.  La  mi- 
ne de  cuivre  eft  dans  une  montagne 
fîtuée  fur  la  gauche  de  l'Irba  vis-à- 
vis  la  digue.  Dans  un  petit  puits  fait 


ïK     Sibérie  S5 

au  fommec ,  pour  fuivre  un  rameau  qui 
s'éroit  montré  à  la  fuperticie  ,  on  voyoic 
des  fleurs  de  cuivre  vertes  dans  une 
pierre  brune  &  dure  ,  mais  ces  fleurs 
s'étoient  promptement  perdues  :  elles 
alloient  dans  la  montagne  vers  le  fud- 
fud-eft.  On  avoir  retrouvé  plus  bas  de 
pareilles  fleurs  qui  s'étoient  auflî  per- 
dues. Le  bois  efl:  rare  dans  ce  canton  ,  ôc 
doit  être  tout  confommé  ,  il  l'on  a  fait 
travailler  cinq  ans  de  fuite  le  haut  four- 
neau Gonftruit  pour  la  mine.  On  s'efl 
peut-être  un  peu  tropprefTé  d'établir  des 
fonderies  foit  ici  foit  au  ruifleau  de  Lou- 
cafla  ;  il  falloir  auparavant  s'affurer  de 
la  richefle  de  la  mine  :  que  fervent  les 
plus  belles  apparences ,  quand  le  fond 
n'y  répond  pas  ? 

Nous  fuivîmes  enfuite  un  chemin 
montagneux  ,  difficile  ,  coupé  d'un 
grand  nombre  de  ruifTeaux,  fur  lefquels 
il  y  a  de  très  mauvais  ponts.  On  me  die 
,que  les  Tarâtes  du  canton  cueilloient 
au  printemps  une  racine  qu'ils  faifoient 
féchcr  &  mêloient  a  leur  bouillie  :  c'eft 
la  racine  de  l'érithronium  ou  denr  de 
chien.  Cette  plante  croît  en  abondance 
chez  les  Tatares  Sagai,  &c  fur  le  ruifleati 
de  BelT  qui  fe  jette  dans  l'Amouî  ,  un 
des  premiers  ruifleaux  qui  joianent  leurs 


S^  Voyage 

eaux  au  Touba.  BefTell  le  nom  tatare 

de  l'érithronium.  (  i } 


CHAPITRE     LXL 

Tombeaux»  Mine,  Antiquités,  Sorciers» 

ON  voit  un  grand  nombre  d'anciens 
tombeaux  fur  la  rivière  de  Telf, 
qui,  de  mcme  qas  celle  de  Bira  ,  fe 
perd  dans  la  terre ,  avant  que  d'arriver 
à  riénifei.  Quelques-uns  de  ces  tom- 
beaux ont  beaucoup  d'apparence  ,  6r 
font  nommés  maïakes  ou  monumens» 
Ils  font  entourés  degroffes  pierres  équar- 
ries  &  longues,  leur  circuit eft  confidéra- 
ble.  Entre  l'enceinte  Ôc  le  milieu  ,  on 
voit  beaucoup  de  pierres  jettées  les 
imes  fur  les  autres.  Au  milieu  eft  le 
tombeau  ,  entouré  de  pierres  pofées  de- 
bout. Il  n'a  prefque  jamais  qu'une  toife 
de  profondeur.  On  y  trouve  rarement' 
tous  les  os  du  fquélette  :  ceux  de  la  jam- 
be &  des  îles  font  ordinairement  le 
mieux  confervés  ôc  de  la  grandeur  com- 


(i)  V.  Fl.  Sibir.  Tom,  I  ,  pag,  3^ ,  40 ,  41 
Tab.  7. 


E    N      s    I    B    E    R    I    E.  8f 

miine  ,  mais  on  y  en  voit  auiîi  qin  font 
extrêmement  grands.  Dans  plufieurs  de 
ces  tombeaux  outre  le  fquélette  ,  on 
trouve  à  chaque  angle  un  autre  corps 
ou  Tes  cendres.  Quelques-uns  prétendent 
qu'il  y  en  a  le  long  defquels  on  dé- 
terre d'autres  corps  entiers  ou  brûlés. 
Un  habitant  du  pays  ma  dit  avoir  trou- 
vé tout  près  d'une  pierre  fépulcrale  deux 
morceaux  de  cuivre  qui  avoient  la  forme 
d'aile,  ôc  fur  lefquels  on  voyoit  des  li- 
gures d'ours.  On  tire  de  ces  tombeaux 
des  vafes  ,  des  ceintures  ,  des  pendans 
d'oreilles  &  bralfelets  d'or  ou  d'argent  : 
il  y  a  fouvent  une  grolTe  perle  jointe  aux 
pendans  d'oreilles.  Les  ceintures  font 
quelquefois  de  velours  verd  doublé  de 
cuir  ,  ôc  orné  de  plaques  quarrées.  Les 
petits  pots  d'argent  ronds  ,  avec  ou  fans 
couvercle  ,  font  les  vafes  les  plus  com- 
muns ,  les  plus  rares  font  les  plats.  La 
plupart  font  unis  ,  cependant  quelques- 
uns  ont  des  ornemens.  11  y  en  a  qui 
font  dorés  ,  &  d'autres  d'or  pur  ;  on 
les  trouve  toujours  auprès  de  la  tète  du 
fquélette.  On  en  tire  aulli  des  pots  de 
terre  dont  quelques-uns  refifemblenta 
des  creufets  ,  mais  font  plats  par  delTous; 
d'autres  fonr  pareils  aux  grands  pots  de 
Chine  5  qui  ont  le  cou  étroit.  Ces  dec- 


S^  Voyage 

niers  font  d'une  terre  très  dure  Se  trè« 
tonne  ,  &  quelquefois  vernifTés.  On  y  a 
même  trouvé  des  porcelaines  de  i'efpece 
de  celles  que  nous  vîmes  a  Sempalac. 
Près  de  la  tête  du  fquélette  ,  il  y  a  quel- 
quefois fur  la  droite  une  tête  de  cheval 
dont  le  mufeau  efl  planté  en  terre ,  ôc 
qui  a  fouvent  dans  la  bouche  une  bride 
à  branches ,  pareille  à  peu-près  aux  bri- 
des allemandes  ôc  ornée  de  boffettes 
d'argent.  Au  lieu  de  la  tête  de  cheval , 
c'eft  quelquefois  celle  d'un  mouton,  qui 
ell  couverte  d'une  feuille  d'or  très  min- 
ce. On  y  trouve  des  étriers  qui  font  tou- 
jours de  fer  ,  ôc  faits  à  peu  près  comme 
ceux  des  allemands  :  quelques-uns  font 
recouverts  de  feuilles  cpaiiTes  d'argent 
qui  paroifTent  n'avoir  été  que  maftiquées» 
Un  de  ceux  qui  fouillent  ces  tombeaux, 
m'ajGlura  que  parmi  beaucoup  d'autres  ri- 
cheflfes,  il  avoir  trouvé  dans  l'un  d'eux  un 
couteau  de  forme  chinoife  ,  fur  la  lame 
duquel  étoit  foudée  une  anguille  d'or. 
Excepté  les  vafes  &  les  têres  d'animaux  , 
tous  les  uftenfîles  font  placés  au  pied 
du  fquélette  &  du  côté  gauche.  Lorfque 
le  corps  a  été  brûlé  ,  on  trouve  fouvent 
parmi  les  cendres  de  l'or  en  petits  barons, 
mais  quelquefois  il  eft:  jette  vers  le  côté 
gauche  ou  oriental  du  tombeau* 


E  N     s    I    B    E    R    I    E.  §7 

II  y  a  encore  une  autre  efpece  de  tom- 
beaux qu'on  nomme  flantfi  :  ce  mot 
rufTe  /îgnifîe  une  pierre  compofée  de 
couches  minces.  Ils  font  couverts  de 
grandes  pierres  couchées  horifontale- 
ment  :  on  n'en  voit  pas  une  feule  qui 
foit  dreiïée.  Sous  cqs  pierres  il  y  a  un  lit 
de  terre ,  épais  environ  d'un  demi  pied , 
qui  recouvre  quelques  tombeaux  entou- 
rés de  pierres  dreiîées  ôc  hautes  d'un 
pied  &  demi.  Ceux-ci  renferment  ordi- 
nairement des  os  brûlés,  cependant  on 
y  trouve  quelquefois  des  fquélettes  en- 
tiers. Le  félenga  ou  foiToyeur"  qui  m'ac- 
compagnoit,  s'étoit  plus  attaché  aces 
tombeaux  qu'à  tous  les  autres  ,  parce 
qu'il  y  rrouvoit  plus  d'or  &  d'argent  en 
petits  bâtons  coulés ,  &  qu'il  y  prenoic 
moins  de  peine.  On  y  trouve  aulTi .  mais 
rarement  ,  des  vafes  ôc  des  pots  de 
terre  ;  les  étriers  y  font  plus  com- 
muns. Il  efl  de  la  plus  grande  rareté 
d'y  trouver  les  os  brûlés  ralfemblés  dans 
un  mauvais  pot. 

La  troifiéme  efpece  de  tombeaux  eft 
nommée  femhanie  kourganie,  ou  tom- 
beaux de  terre.  Ceux-ci  font  au  milieu 
d'une  grande  enceinte  de  pierres  très 
i^autes  y  de  recouverts  quelquefois  d'une 


S8  Voyagé 

ou  deux  meules  de  moulin.  Ils  ont  ordi- 
nairement depuis  deux  jufqu'à  quatre 
toifes  de  profondeur  ,  ôc  1  on  en  a  trou- 
vé quelques-uns  profonds  de  douze  toi- 
fes. Ceux  qui  ouvrent  ces  tombeaux , 
prétendent  que  lorfqu'ils  ont  été  faits , 
il  y  avoit  à  chaque  angle  un  poteau  de 
bois  ,  que  ces  poteaux  étoient  joints 
par  des  traverfes  qui  foutenoient  des 
écorces  de  bouleau  ,  ôc  que  la  terre  étoit 
mife  fur  cqs  écorces  :  ils  aflurent  avoir 
vu  des  traces  évidentes  de  cette  ftruâ:u- 
re.  Les  corps  y  font  quelquefois  dans 
des  bières  de  bois  de  melefe ,  mais  on 
ne  trouve  jamais  d'argent  ni  au  dedans 
ni  autour  de  ces  bières.  Plufieurs  feuil- 
les d'or  quarrées ,  plus  épai (Tes  que  du 
clinquant  ,  font  répandues  autour  du 
fquélette  ôc  la  tête  en  eil  quelquefois 
couverte.  On  y  trouve  auiïî  des  mou- 
tons de  bronze  ou  de  cuivre  doré  ,  des 
chandeliers  de  cuivpe  ,  des  plaques  de 
laiton  pareilles  a  celles  dont  les  îorciers 
de  Sibérie  ornent  leurs  habits  magiques , 
de  de  petits  morceaux  d'éroffes  de  foie. 
Il  y  a  une  quatrième  efpece  de 
tombeaux  appelle  tvorilnie  kourgani, 
C'eft  un  terrein  de  quatre  ou  cinq  toifes 
quarrées  ,    entouré  de  grandes  pierres 


E  N      s  I  B  E  R  I  E.  S^ 

enfoncées  d'une  toile  en  terre  ,  de  forte 
qu'on  en  voit  à  peine  l'extrémité  au- 
delTiis  de  la  furface.  Au  milieu  de  cette 
enceinte  eft  le  tomberai ,  dont  Je  fond 
t(ï  à  peu  près  de  niveau  avec  le  bas  des 
pierres  qui  l'entourent  :  il  eft  quelque- 
fois couvert  de  pierres.  Ces  tombeaux 
font  très  communs  fur  l'Abakan  auprès 
de  Taftip ,  &:  très  méprifés  par  les  habi- 
tons du  pays  ,  parce  qu'on  n'y  trouve 
gueres  que  des  lances  Se  maffes  d'armes 
de  cuivre  ,  &  de  petits  pots  de  terre 
faits  comme  des  creufers.  La  tète  eft 
quelquefois  entourée  de  petites  lames 
d'or,  mais  elles  font  trop  minces  pour 
dédommager  de  la  peine  de  les  dé- 
terrer. 

Une  cinquième  efpece  eft  appellée 
Kirghiskie  moghili,  peut-être  parce  que 
Ton  croit  que  ce  font  des  tombeaux  de 
Kirghiftens  que  l'on  regarde  comme  une 
forte  de  cofaques.  Dans  ceux-ci  le 
corps  eft  couvert  de  pierres  jufqu'à  la 
furface  du  terrein.  On  y  trouve  des 
bottes  &:  des  flèches.  Quant  à  la  po/I- 
tion  de  tous  ces  tombeaux  ,  on  oeutob- 
ierver  que  ceux  des  pauvres  font  près 
des  bois  5  ceux  des  riches  ,  dans  les 
plaines  découvertes,  &  fur-tout  vers  les 


^îj  Voyage 

rivières  :  plus  l'Abakan  s'approche  de 
riénifei ,  plus  ceux  qu'on  a  enterrés  fur 
fes  rives  éroient  riches. 

Nous    nous    rendîmes    enfuire    aux 
mines  de  cuivre  qui  font  entre  deux 
bras  du  Koxa  :  nous  y  vîmes  les  plus 
belles  fleurs  de  cuivre  ,  tant  vertes  que 
bleues  ,  dans  une   gangue  brun-foncé  , 
très  dure  _,  mais  qui  efl:  en  petits  mor- 
ceaux ôc  par  conféquent  facile  à  tirer. 
Un  des  filons  que  l'on  fuit ,  eft  large  de 
quatre  pieds  à  la  furface  ,    3c  prefque 
perpendiculaire.  Il  s'incline  feulement 
un  peu  du  nord  au  fud  ,  ôc  diminue 
beaucoup  d'épaifleur  ,  ce  qui  confirme 
ce  que  j'ai  déjà  dit,  que  dans  cette  con- 
trée les  minéraux  font  à  la  furface  de  la 
terre ,  8c  ne  s'y  enfoncenrque  très  peu. 
11  ne  faut ,  pour  les  tirer  ,  ni  conftruire 
des  machines  difpendieufes,  ni  expofer 
fa  vie  dans  des  galleries  fouterreines. 
Cependant   il    feroit    bon  de  réfléchir 
mûrement  ,    avant    que   d'établir    de 
grands    bâtimens   pour  une  fonderie  , 
fur-tout  dans  les  endroits  où  il  n'y  a  pas 
beaucoup  de  bois  :  on  n'en  voit  point 
auprès  de  la  mine  dont  je  parle  -,  de  plus 
elle  eft  dans  un  terrein  qui  n'eft  pas 
beaucoup  plus  élevé  que  ceux  des  ea- 


i 


E    N      s    I    B   E    R    I    E.  ^1 

virons  *,  on  ne  pourroit  donc  pas  y  pra- 
tiquer une    galerie  pour   l'écoulement 
des  eaux  ,  ce  qui  feroit  d'autant  plus  fâ- 
cheux que  le  filon  eft  perpendiculaire. 
J'appris  ici   que  du  côté  méridional 
des  montagnes    de  Saïan  ,    on   voyoit 
quelques  monumens  antiques.  Le  Bar- 
ga  eft  un  ruilTeau  qui  coule  au  pied  de 
CQS  montagnes  fi  près  d'un  autre  ruif- 
feau  5  qu'ils   paroifient  fe  confondre   k 
leur  embouchure  dans  Tlénifei.   Dans 
l'efpace  qui  efl:  entre  eux  ,  on  voir  deux 
ftatues   d'homme  ,   l'une  vis-à-vis   de 
l'autre  ;  toutes  deux  font  coefiées  d'un 
chapeau  rond  de  chine  ,  ont  une  mouf- 
rache  noire  ,  les  lèvres  rouges  ^  3c  tien- 
nent un  livre  à  la  main.  Aux  pieds  de 
chacune  eft  un  grand  lion  qui  lui  frappe 
le  dos  avec  fa  queue  ,  de    près  de  cet 
animal    il    y  a   encore    un  petit   lion. 
Au-defTus  de  l'embouchure  du  Barga , 
il  y  a  dans  une  montagne  appellée  On- 
gon-Kaïa  ,  un  rocher  efcarpé  dans  le- 
quel on  a  creufé  une  efpece  de  caver- 
ne :  on  y  voit   aflis  fur  une   table  de 
pierre   un  Tchar  ou   kan  au  pied  du- 
quel il  y   a  un  coffre  de  pierre  plein 
de  manufcrits.  A  côté   du  Tchar   il  y 
a  un  homme  qui  tient  un  fabre  nud 
à  la  main  ,  &  de  chaque  côté  de  l'en- 


f  1  Voyage 

née  il  y  a  audi  un  homme  dont  Vw\ 
tient  une  lance  ,  &  l'autre  un  fabre.  (  i  ) 
Nous  trouvâmes  au  fort  d'Abakansk 
un  chamane  de  larinsk ,  qui  voulut  que 
nous  fuiîions  témoins  de  fes  fortileges  : 
nous  eûmes  pour  lui  cette  complaifance, 
&  il  nous  parut  n'avoir  ni  plus  d'efprit 
ôc  de  jugement ,  ni  moins  de  hardielfe 
que  tous  fes  confrères.  Nous  vîmes 
encore  un  de  ces  forciers  3c  une  forcicre 
aux  huttes  de  Kaftints.  Le  père  du  cha- 
man  étoit  de  la  même  profefîîon  ainfiî 
que  la  grand-mere  de  la  chamane.  Ils 
écoient  très  fiers  de  leur  naiifance  ,  de 
voulurent  nous  prouver  leur  forcellerie 
de  père  en  fils  jufqu'à  la  feptieme 
génération.  Parmi  ces  peuples  igno- 
lans  5  c'eft  un  emploi  très  confidérable 
qui  ne  peut  être  rempli  que  par  les 
efprits  les  plus  fublimes  ,  &  le  fang 
qui  pafTe  de  forcier  en  forcier  hs  rend 
d'autant  plus  capables  d'exercer  leur  art. 
Le  bonnet  du  chaman  étoit  couronné 
de  plumes  ,  8c  celui  de  la  chamane , 
d'un  grand  nombre  de  fils  fi  longs,  que 
lorfqu'ils  tomboient  par  devant,  ils  lui 

(i)  C.  F.  Muller^  comment,  dcfcriptb  tan." 
guticisin  Sibiria  repcrtis  ^  tom.  lo  comment^ 
tctropolit.  /'tf^.  4J4^4JI. 


IN     Sibérie.  515 

couvroient  le  vifage.  Les  bas  de  cuir 
de  la  femme  étoit  couverts  par  devant, 
d'une  étoffe  de  laine  rouge  ,  &  crarnis 
de  crins  le  long  de  l'étoffe.  Ceux  de 
l'homme  avoient  le  même  ornement, 
miis  en  forme  de  croix.  Ces  bas  de  cuir 
qui  font  partie  de  l'habillement  myfté- 
rieux,  ne  fervent  jamais  fans  Phabit. 
Le  tambour  de  la  forciere  éroit  le  plus 
petit,  mais  l'un  &  l'autre  étoient  plus 
grands^qu'à  l'ordinaire ,  &  on  les  avuic 
ornés  à  l'extrémité  fupérieure  ,  d'un 
grand  nombre  de  petits  anneaux  de  fer  , 
qui  fervoient  a  augmenter  le  bruir 
de  la  ferraille  des  habits.  Leur  manière 
d'opérer  fut  un  peu  différente  de  cqUq 
des  chamans  que  nous  avions  vus.  Ils 
travaillèrent  l'un  après  l'autre  ;  tous 
deux  s'afîirentà  terre  à  la  manière  des 
tatares  Se  diredement  vis-à-vis  la  porte. 
Ils  placèrent  leur  tambour  droit  devant 
eux  ôc  jouèrent  d'abord  doucement  , 
en  accompagnant  ce  bruit  d'un  mur- 
mure fourd  ,  qu'ils  augmentèrent  par 
degrés  amfi  que  le  fon  du  tambour  : 
iorfqu«  l'un  ôc  l'autre  fut  aifés  fort  , 
la  grande  fureur  commença.  Ils  fe 
levèrent  tout-d-coup,  refterent  debouc 
au  même  endroit  où  ils  étoient  ailis  , 
jouant  fans  celfe  du  tambour,  de  criant. 


5^4  Voyage 

iaurant ,  fifflant ,  mugifîant.  Enfuite  ils 
fautèrent  vers  la  porte  &  à  l'entour  de 
la  hutte,  &c  ce  bruit  ,  ces  cris  ,  ces 
fauts  croient  des  mignardifes  &  cajole- 
ries faites  à  defTein  d'attirer  le  diable. 
Le  plus  grand  tumulte  étoit  vers  la  porte  : 
tout  à  coup  ceux  qui  le  faifoient  re- 
gardèrent le  trou  par  où  pafToit  la  fumée, 
comme  Ci  les  diables  dévoient  entrer 
par  ce  trou.  Les  tatares  fpectateurs  jet- 
terent  quelques  cuillerées  d'eau  vers- 
la  porte,  pour  régaler,  dirent-ils,  les 
diables,  &  les  engager  de  plus  en  plus 
à  entretenir  leur  bon  ami  le  chamane. 
Les  fauts  recommencèrent ,  Se  il  fembla 
que  les  fauteurs  chantoient  :  ceci  étoit 
l'entretien  du  forcier  Se  de  la  forciere 
avec  les  démons.  Le  chamane  imitoit 
fouvent  le  cri  du  coucou ,  Se  quelques 
tatares  lui  répondoient  de  loin  le  mê- 
me cri.  Quelquefois  un  tatare  le  lui 
crioit  dans  l'oreille  de  toutes  {es  forces, 
&  il  y  répondoit  auflitôt ,  mais  fi  ex- 
traordinairement  qu'on  auroit  dit  qu'en 
eftet  un  diable  rendoit  ces  fons.  Il  forrit 
enfuite  de  la  hutte  ,  fans  être  accom- 
pagné ,  y  rentra  bientôt,  répéta  les 
mêmes  fingeries,  ôc  répondit  à  ce  qu'on 
lui  avoit  demandé.  La  forciere  fortic 
ôc  rentra  plufieurs  fois ,  &  chanta  ga- 
lamment à  l'alTemblée  qu'elle  continue- 


EN      SiBERiB.  9Î 

toit  fes  fortileges  ,  tant  qu'ils  pour- 
roient  kii-ètre  agréables.  Elle  jetta  dans 
le  feu  une  efpece  d'abfinrhe  ,  dont  la 
bonne  odeur  parut  aux  fpectateurs  être 
d'un  augure  favorable  j  elle  but  fepc 
taiïes  de  Peau  qui  refte  après  la  diftil- 
lation  du  lait ,  fortit  fept  fois  de  la 
hutte  5  fuma  fept  pipes  de  ganfa  ou 
tabac  chinois ,  fortit  autant  de  fois  , 
parut  enfuite  tomber  en  foiblelfe  ,  fut 
foutenue  Se  revint  promptement.  Elle 
fe  plaignit  qu'on  lui  avoit  pris  fa  pipe  , 
&z  voulut  découvrir  avec  fon  tambour  11 
ce  n'étoitpas  quelqu'un  des  fpectateurs  3 
mais  ne  l'ayant  pu  trouver  ,  elle  dit 
que  c'étoient  les  diables  qui  lui  avoienc 
fait  ce  tour ,  le  leur  reprocha  tendre- 
ment ,  ôc  la  retrouva  dans  fon  tam- 
bour où  ils  l'avoient  rapportée  :  cet  évé- 
nement a  dû  mériter  à  la  pipe  une  cer- 
taine vénération  de  la  part  des  tatares. 
Enfuite  la  fcrciere  avala  fept  petits 
copeaux  de  bois  allumé  ,  mit  fon  tam- 
bour à  terre  ,  fauta  en  le  roulant  autour 
de  la  hutte  ,  &î  chantant  qu'elle  vouloit 
être  gaie  cette  nuit  avec  la  permillion 
de  l'ailemblée.  Elle  pria  un  tatare  de 
danfer  avec  elle  ;  il  vint  fe  placer  à  la 
droite  vis-à-vis  3c  près  de  la  danfeufe. 
Tous  deux  levèrent  les  mains,    fe  les 


9S  .         .    r 

donnèrent ,   pafTerenr  trois  fois  fous  les 

bras  l'un  de  l'autre,  comme  on  fiir  dans 
les  allemandes  j  enfuite  le  danfeur  fît 
trois  fois  le  tour  de  la  chamane  &  fe 
retira.  Elle  danfa  de  cette  manière  a.vec 
Ç\\  autres  hommes ,  &:  avec  fept  femmes: 
il  n'y  en  avoit  pas  autant  dans  l'afTem- 
blée  mais  elle  danfa  deux  fois  avec  quel- 
ques unes ,  afin  qu'il  y  eut  fept  danfes. 
Quelques-uns  de  ces  danfeurs  &  dan- 
feufes  étant  fort  malhabiles,  la  chamane 
un  peu  déconcertée  cacha  fon  embarras 
par  des  (ingeries  affés  amufantes ,  car 
la  nouveauté  des  farces  afiatiques  pour- 
roit  dérider  le  plus  grave  européen.  A- 
près  ces  danfes,  elle  jettade  l'abfinthe 
dans  le  feu ,  préfenta  fon  tambour  &: 
ks  habits  a  la  fumée,  fauta,  chanta  , 
prophétifa  \  mais  enfin  voyant  que  fon 
jeu  commençoit  à  nous  fati'guer,  elle 
quirafes  habits  magiques.  Quoiqu'elle 
eut  été  durant  quatre  heures  dans  un 
mouvement  continuel ,  on  n'apperce- 
voit  en  elle  aucune  lafîirude.  Nous 
vîmes  quelque  temps  après  un  autre 
forciere  kaibalienne ,  qui  chanta  devant 
nous  en  langue  tatare  en  jouant  du 
tambour  :  fes  chanfons  étoient  des  in- 
vitations faites  aux  diables  ,  mais  ils 
ne  voiilurent  pas  cette  fois  lui  obéir. 


ï  N     Sibérie.  97 

d:  nous  n*en  fûmes  pas  fâchés.  NoiiS 
continuâmes  notre  route  ôc  arrivâmes 
bientôt  â  Krafnoïark  ,  après  avoir  fait 
depuis  le  fort  Kirenskoi  environ 
1310  lieues. 


CHAPITRE   LXIIÏ. 

Tatares.  Sorciers.    Supplices,  Fêtes  des 
fages  femmes,  j^utres  coutumes, 

AU  printemps  de  1759  nous  vîmes 
un  grand  nombre  de  Tatares.  Leur 
figure  en  général  ne  peut  pas  déplaire 
aux  européens  :  ils  n'ont  ni  Us  yeux 
enfoncés ,  ni  le  nez  applati ,  ni  le  vifage 
plat  &  large,  mais  ils  reiïemblent 
beaucoup  aux  hommes  d'Europe.  Leur 
taille  eft  afles  belle  ;  il  eft  rare  à'^a 
trouver  qui  foient  boiteux  ou  très  gros  : 
la  plupart  font  maigres  ,  vifs  ,  labo- 
rieux ,  affables  ,  liants  ,  aflfés  grands 
parleurs  ,  cependant  vrais  &  finceres. 
Il  faut  s'en  délier  dans  le  commerce  • 
la  tromperie  en  ce  genre  eft  pour  eux 
fimple  finefTe  :  ils  difent  que  ceux  qui 
n'entendent  pas  un  commerce  ne  doivent 
pas  Je  faire  ,  que  lorfqu'ils  croient 
Tome  IL  £ 


98  Voyage 

l'entendre  >  ils  ont  des  yeux  comme 
ceux  avec  lefquels  ils  traitent,  &c  qu'a- 
lors il  faut  être  imbécille  pour  être 
dupé.  D'ailleurs  tout  vol  ,  ôc  toute 
violence  font  parmi  eux  des  crimes 
inouis.  Le  libertinage  8c  l'ivrognerie 
n'y  font  pas  communs ,  cependant  ils 
ne  font  pas  exempts  de  ces  deux  vices. 
Ils  ont  beaucoup  de  chevaux  ,  diftillent 
du  lait  de  cavalle ,  3c  ne  peuvent  pas 
^'empêcher  d'en  boire  plus  qu'il  ne  fau- 
droit.  Lorfqu'ils  viennent  dans  les 
villes  ou  villages  rudes ,  ils  fréquentent 
hs  cabarets  ou  les  maifons  de  leurs 
amis  qui  ont  de  la  bière  de  de  l'eau- 
de-vie.  Cependant  on  peut  dire  en 
général  qu'ils  ne  font  pas  intempérans. 
Les  hommes  3c  Iqs  femmes  tarares 
aiment  beaucoup  à  fumer  du  tabac  ,  3c 
commencent  à  prendre  cette  coutume 
dès  leur  dixième  ou  douzième  année. 
Le  tabac  chinois  eft  pour  eux  le  plus 
agréable  ^  il  n'y  a  que  les  pauvres  qui 
falfent  ufage  de  celui  de  Circaffie  :  ils 
y  mêlent  de  petits  copeaux  très  minces 
d'écorce  de  bouleau  ,  tant  par  épargne 
que  pour  en  diminuer  la  force.  Les 
morrs  &  furrout  leurs  compatriotes 
ibnt  à  leurs  yeux  des  objets  d'une  fainte 
vénération.   Quoi<|u'iis  fâchent    qu'on 


E    N      s  I    B    E    R    I    E.  99 

a  trouvé  beaucoup  de  richefTes  dans  les 
tombeaux  de  leurs  ancêtres,  de  qu'ils 
demeurent,  pour  ainfi  dire,  parmi  ces 
tombeaux  ,  aucun  d'entre  eux  n'a  tente 
de  s'enrichir  par  cette  voie.  Quelques- 
uns  ont  quatre  femmes  ,  les  pauvres  , 
une  feule.  Ils  font  peu  de  cas  de  la 
propreté  ;  cette  négligence  diminue 
Tagrément  de  leur  figure  :  les  femmes 
qui  palTent  pour  les  plus  belles ,  ref- 
femblent  beaucoup  à  nos  paftourelles 
en  habits  des  dimanches',  les  hommes 
aux  valets  de  nos  payfans. 

Aucune  religion  n'a  pu  pénétrer 
parmi  eux  ;  ils  n'ont  voulu  recevoir 
ni  les  dogmes  chrétiens  ,  ni  les  rêves  de 
Mahomet ,  ni  les  fuperftitions  mongo- 
liennes. Lorfqu'on  les  entretient  de  ces 
matières ,  ils  montrent  les  tombeaux 
de  leurs  ancêtres ,  en  difant  qu'on  a 
vu  par  les  richelTes  qu'on  en  a  tirées, 
qu'ils  abondoient  en  biens  temporels, 
qu'ils  en  ont  joui  dans  cette  croyance 
qu'ils  leur  ont  tranfmife  ,  Se  que  Ton 
voudroit  changer  :  que  les  tatares  d'au- 
jourd'hui ne  poiïedent  pas  les  mêmes 
biens  ,  parce  qu'ils  n'ont  pas  confervé 
îigoureufement  leurs  anciennes  mœurs, 
mais  qu'ils  courroientà  une  ruine  totale, 

E.j 


lop  Voyage 

s'ils    entreprenoient    des    changemens 

^LifTi  confiaérables. 

On  nous  amena  dans  cette  ville  un 
forcier  ^   une  forciere  de  Katchinsk. 
Ils  nous  donnèrent  rendez-vous  dans  une 
hutte,  où  nous  trouvâmes  une  grande 
atTemblée  tatare.  La  chamane  étoit  afTés 
âgée ,  ôc  pour  cette  raifon  très  refpedtée 
du  chaman  ;  il  lui  céda  les  honneurs 
du  pas.    Elle  ôta  ùs  habits  ordinaires  , 
ne  laifTant ,    pour  ne  pas  bleffer  la-  pu^ 
deur  ,     qu  un    vieille   chemife  &  fes 
culottes,    ôc  prit  hs  habits  m.agiques. 
C*étoit  un  corps    de    jupe    de  kitaïca 
bleu,   bordé  de  kitaïca  rouge.    Sur  les 
épaules  étoicnt  attachés  quelques  longs 
fils  de  couleur ,   auxquels  pendoient  de 
petites  coquillages  de  porcelaine.    Elle 
mit  une  efpece  de  ceinture  de  cuir  qui 
n'eft  portée  parmi  les  tarares  que  par  ïqs 
hommes  ôc  les  fervanres ,   Ôc  des  bot- 
tines de  cuir  teintes  en  rouge  avec  de 
récorce  d'aune  ,  ^ans  talons  ôc  fans  or- 
nemens.  Son  bonnet  étoit  rond ,  pointu 
par  le  haut  ,    fait  de   peau  de    linx  , 
garni  de  zibeline  ,  6:  terminé  par  une 
touffe  de   plumes  de  hibou.    Le  tam- 
bour étoit  fait  a  l'ordinaire  ,  Ôc  la  ba- 
<^uc-tce,  recçuverte  de  peau  de  caftov, 


EN    Sibérie.  lot 

Elle  ht  fes  fortileges  comme  tous  les 
ibrciers  &  forcieres  que    nous    avions 
vus.  Tandis  qu'elle  chantoit,  un  chiea 
entra  dans  la  tente  ,   die  ordonna  de 
le  chaiTer  _,  parce  que  le  fortilege  ,   ou 
pour  m'exprimer  comme  eux ,    l'œuvTe 
lainte  feroit  profanée.   11  eft  alTés  dif- 
ficile de  connoicre  les  idées  qu'ils  fe  font 
de  tous  ces  objets  :  ils  paroiffent  faire 
peu  de  cas  de  l'être  fuprême  de  croire 
xju'il  a  donné  aux  diables  le  pouvoir  de 
faire  aux  hommes  toutes  forres  de  bien*; 
&  de  maux.    Ils  difent  aux  étrangers 
que  leurs  offrandes  &  leurs  facriàces 
font  faits  en  l'honneur  dç  Dieu,   mais 
Je  foupçonne  que  c'efl  en  l'honiieur  des 
démons ,    ôc  qu'ils  ne  tiennent  ce  lan- 
gage que  pour  ne  pas  donner  d'eux  ra.u 
RuiTés  &  aux  étrangers  une  idée  défa- 
vantageufe.   ils   fe  font  peut-être    des 
méchans  efprits  une  idée  aufîi  grands 
que  celle  qu'ils  ont  des  bon^  ,    &  le 
fortilege  alors  eft  pour  eux  une  œuvre 
fainte.     Les   enfans    taures; qui    font 
préfens  aux  forcelleries ,  ne  témoignent 
point  de  frayeur  y  ils  font  accoutumés 
dès  leur  enfance  à  refpeâ:er  les  démons. 
J'ai  vu  un  enfant  de  trois  ans  regarder 
CQS  opérations    magiques  avec    autant 
d'attention  que  fi  c'eut  été  le  fpeclacle 

E  iij 


101  Voyage 

le  plus  amufanr ,  &  fans  être  épou- 
vanté par  le  bruit  du  tambour  &  des 
ferrailles. 

Le  14  novembre  (1735))  une  femme 
convaincue  d'avoir  afTaflîné  fon  mari 
fut  enterrée  vive  jufqu'au  cou.  La  terre 
fut  peu  foulée  autour  d'elle  ,  parce 
qu^on  efpéroit  qu'elle  recévroit  fa  grâce. 
Elle  étoit  depuis  douze  ans  en  prifon  , 
Ôc  avoit  eu  des  protégions  alTés  puif- 
fantes  pour  faire  différer  aufli  longtemps 
fon  jugement;  mais  enfin  elle  le  fubit 
&  fut  condamnée  à  la  peine  portée 
par  les  loix  rufles.  Pierre  le  grand 
Tavoit  étendue  aux  femmes  qui  tuoient 
leurs  enfans  ,  ôc  peu  de  temps  avant 
fa  mort  il  y  e^î^-eut  un  exemple.  Je 
n'avois  jamais  vu  cette  efpece  de  fup- 
plice  :  j'allai  de  temps  en  temps  obfer- 
ver  letat  de  cette  femme.  On  y  avoit 
mis  un  fentinelle  qui  devoit  empê- 
cher furtout  qu'on  ne  lui  donnât  ni  à 
manger  ni  à  boire  ,  mais  je  m'ap- 
perçus  plufîeurs  fois  que  des  âmes 
charitables  lui  apportoient  quelques 
rafles  de  brandevin  &c  de  bière  _,  Se 
même  quelques  alimens.  Cependant 
{es  forces  diminuèrent ,  &  je  foupconne 
que  ces  fecours ,  loin  de  rendre  {qs 
douleurs  plus  fupportables  ,    ne  firenc 


EN    Sibérie.  105 

que  les  prolonger.  Quelques  jours  avani 
fa  fin  ,  elle  devine  infenfible  ,  &  â 
fa  more  qui  arriva  le  treizième  jour, 
ilfembla  qu'elle  s'endormoir. 

J'appris  quelque  temps  après  qu'une 
femme  avoir  bu  tant  d'eau -de -vie 
qu'elle  en  étoit  morte  fubîremenr. 
J'avois  entendu  parler  en  piuileurs  en- 
droits de  ce  genre  de  mort  ,  &  j'en 
avois  même  été  témoin.  On  dit  qu'il 
eft  alTés  commun  en  Pologne  ,  ôc  un 
écrivain  polonois  prétend  qu'avant  la  fin 
de  ceux  qui  fe  font  enivrés  avec  cet 
excès  5  il  fort  de  leur  bouche  une  flamme 
bleue  qui  dure  encore  quelque  temps 
après  leur  mort.  On  me  l'avoit  aulli  a  duré 
en  Ruilie  ôc  en  Sibérie ,  mais  quelque 
peine  que  j'aie  prife,  quelque  attention 
que  j'aie  apportée  en  obfcrvant  ceux 
qui  m.ouroient  ainfi  ,  je  n'ai  point  vu 
la  flamme  bleue.  Ce  feroit  en  effet 
une  chofe  extraordinaire  que  l'inflam- 
mation d'une  eau-ae-vie  auflî  foible 
que  celle  qui  efl:  en  ufage  parmi  le  peuple 
rufle.  Si  elle  étoit  occafionnce  par  un 
feu  électrique ,  il  faudroit  qu'il  fut  d'une 
grande  force  ,  ou  qu-'il  y  eut  dans  les 
vifceres  une  chaleur  incroyable. 

Le  lendemain  de  Ncicl  ,  toutes  les 
fages-femmss  de  la  ville  &:  des  envi- 

E  iv 


104  V    O    Y    A    G    1 

rons  affillient  à  lofEce  divin  dans  une 
églife  de  Krafnoïark ,  ôc  fe  réjouilTenc 
enfuite.  Elles  difent  que  ce  jour  doit 
erre  en  effet  pour  elles  un  jour  de  fête, 
paifque  c*eft  la  veille  que  le  Sauveur 
du  monde  a  pris  naifïànce ,  Se  que  les 
fages- femmes  de  fon  temps  ont  fait 
l'opération  la  plus  importante.  Elles 
célèbrent  donc  l'heureux  fuccès  de  leurs 
devancières  de  Bethléem ,  ôc  rentrent 
chez  elles  le  foir  palTablement  ivres. 

Depuis  la  fête  de  Noël  jufqu  a  celle 
des  Rois ,  jour  auquel  l'églife  grecque 
renouvelle  foiemnellement  le  baptême 
dans  le  Jourdain  ,  il  y  a  ,  tant  pour  les 
hommes  que  pour  les  femmes  de  Kraf- 
noïark ,  des  divertilfemens  continuels , 
de  grandes  alTemblées  ,  des  chants  , 
des  promenades  foit  a  pied ,  foit  en  traî- 
neau. Mais  la  veille  du  jour  des  Rois , 
au  foir  ôc  de  nuit ,  il  fe  paffe  entre 
les  filles  ôc  les  garçons  une  cérémonie 
qu'on  nomme  en  ruflfe  flouchit  ,  ou 
récoute.  Les  filles  vont  ,  deux  ou 
trois  enfemble  ,  aux  carrefours  ou  dans 
un  lieu  obfcur  ,  comme  un  grenier  ou 
une  cave  •,  la ,  elles  prêtent  atteniive- 
ment  l'oreille,  pour  entendre  quelque 
chofe  de  leur  deftinée  :  elles  croient 
fans  doute  que  celle  de  chaque  homme. 


EN       SiBERIH.  IC5 

^  iurtout  des  liiles  ôc  des  garçons ,  ib 
déclare  en  certe  nuit.  Celles  qui  veu- 
lent paffer  pour  pudiques,  vonc  feules 
à  l'écoute  5  mais  lorrque  les  jeunes 
gens  peuvent  favoir  l'endroit  où  elles 
ont  réfolu  d'aller  ,  ils  s'y  cachent  , 
leur  font  peur  ôc  badinent  avec  elles  : 
celles  qui  font  moins  fcrupuleufès  con- 
viennent avec  ceux  qu'elles  connoifîent 
de  l'endroit  où  elles  iront.  Les  filles 
&  les  garçons  ont  aulTi  une  efpece  de 
divination  ufitée  dans  plufieurs  endroits 
d'Allemagne.  La  nuit  de  Noël  ou  des 
Rois,  ils  verfent  de  l'érain  dans  de  l'eau 
&  par  les  différentes  ligures  &  couleurs 
qu'il  y  prend  ,  ils  conjecturent  qui  fera 
celui  ou  celle  qu'ils  épouferont  :  ils 
devinent  aulîi  de  même  la  durée  de  la 
vie  des  hommes. 


CHAPITRE    LXIV. 

Chanfons  fibérîenncs.    Printemps > 
Fiantes,  Oifeaux, 

LEs    peuples    de    Sibérie    ont    des 
chanfons  d'un  goût   tout  particu- 
lier :  elles  doivent  êcre  en  forme  d'é- 

Ev 


io6  Voyage 

rigme ,  Se  font  par  conféquent  difficiles 
a  entendre. 
ChanfonBratskaine  (v.  la  mufîque) 

Kemnikhé  (t)  borgofllné  nakolkadfi  bâinetfc  ; 
Kallebakhem  béemméné  arikhin  dogalfaba. 
Dallanaïen  adon  doni  tfara  ferdi  bélélé  : 
Abé,  tcené  baritché  j  Koargxtchiné  mordonaï. 
Ourtou    tsakai  rermédené    epfinoulam   Kou- 

iagbé  , 
Edche  ,    tœne  baritché  j  Koa:g:etchiné  mor- 
donaï. 
Barjon  tala  cllotoné  tsercnfibé  bélélé  , 
Abé  ton€  gargaidché  ,  Kosgactchiné  mordonaï. 

Sur  la  rivière  des  branches  fe 
meuvent  ça  &  là  j  je  fuis  un  jeune 
homme  ivre  de  brandevin.  Parmi  cent 
cinquante  chevaux  il  y  a  un  ambleur  cou- 
leur de  renard  :  mon  père ,  prends  celui- 
là  j  le  fils  y  monte.  Dans  le  coin  de  de- 
vant 5  derrière  le  treillis ,  il  y  a  parmi  les 
draps  iine  ceinture  rouge  j  ma  mère  , 
prends  |celle-là  j  le  iils  monte  à  cheval. 


(i)  La  fîllabc  khe  doit  fe  prononcer  à  peu 
près  comme  le  ch  dur  des  icalieos. 


il 


EN     Sibérie.  107 

Près  de  la  porte  ,  dans  le  coffre  ,  il 
y  a  foixance  floches  de  bataille  ;  mou 
père  ,  attire  -  les  ,  le  hls  monte  à 
cheval,   (i) 

Chanfon  Katchinfienne. 

Koulghc  tichkea  Koghing,  di  der ,  oi ,  Tc- 
nem  Tchcnargouch. 

Kœroub  atcr  merghing,  di  der,  oi ,  fcncru 
Tchcnargouch  5 

Tchinnaimnanx]  Kalbafiiban  ,  oi  ,  fenctn 
Tchenargoach. 

Tchévalirghé  barbafugban  ,  oi,  fencm  Tchc^ 
nargouch  : 

Kanténrghé  oauh:Jerbem  ,  oi  j  feacm  Tchc- 
nargouch , 

Kartagouclî  tourchci  derben  5  oi  feuem 
TchcnaTgoach. 

(  Dans  cette  chanfon  une  veuve  dé- 
plore la  mort  de  fon  mari  nommé 
Tcheiiargouch  ) 

Un  canard  s'efl  repofé  fur  le  lac ,  je  te 


(i)  Cette  chanfon  peut  être  cclîe  d'un  jeune 
homme  qui  va  au  combac, 

Evi 


i 


io8  Voyage 

le  dis  ,  mon  cher  Tchenargouch.  Si  je 
TeuiTe  vu,  je  laurois  tiré  &  non  manqué, 
je  te  le  dis  ,  &  toi ,  cher  Tchenargouch. 
Mon  amour  eft  toujours  le  même  j  toi, 
mon  cher  Tchenargouch.  Je  n'époufe 
point  un  autre  homme ,  un  homme  mé- 
prifable.  Je  volerois  au  ciel ,  fi  je  pou- 
vois  voler  comme  un  autour  j  toi  mon 
cher  Tchenargouch. 

Chanfon  Sagaïenne. 
Agatcm  tchilne  bercliou  tchak  ,  tfonaï  dou. 
Agar  la  fouga  falkiften  ,  tfonaï  dou. 
Ol  ber  falna  kefT  béfem  ,  tfonaï  dou. 
Bachcm  og  bargaï  koUoatchen  ,  tfonaï  iou» 
'Attek  la  béné  tingnct  keng ,  tfonaï  doa. 
Al  kem  neng  da  kotchire  ,  tfonaï  dou. 
Agaber  tongma  detbetken ,  tfonaï  dou* 
Al  bot  bengneng  échégé  ,   tfonaï  dou, 

(  Dans  cette  chanfon  ,  une  jeune 
fille  fe  rappelle  un  rendez-vous  qu'elle 
avoir  donné  fur  le  bord  d'un  ruifleau 
où  il  croît  du  kali  :  elle  avoit  conftruit 
un  radeau  pour  pafTer  à  l'autre  bord  où 
fon  amant  l'attendoit  ,  tandis  que 
ks  deux  frères  ctoient  allés  chez  le 
Yoivode.  ) 


EN  Sibérie.  io^ 
Le  cheval  blanc  à  une  grolTe  crinière, 
tfonai  don  (i)  ,  un  ruiiïeau  coule  ici, 
je  veux  faire  un  radeau  y  tfonaï  dou. 
Si  je  ne  peux  faire  ce  radeau  ,  je  me 
précipiterai  dans  l'efclavage.  L^éralon 
Se  la  jument  ont  apporté  du  kali  de 
ce  ruifîeau  j  tfonai  dou.  Le  grand  &  le 
petit  frère ,  tfonai  dou  ,  font  a  la  porte 
du  voivode,  tfonai  dou. 

ChanfoTî  Tchaskalne. 

Ai  Oéfœl  ,  Ocfœl  ,  Oéfccl  ,  cmmc  ccfTalkari 

Koufi  mêlé 
Koufîmbilé   ankachemné  da  Oéfoké  gcaldci 

dcQ, 
Kouchoun  outichcr  ouché  KaJa  tona  toucher 

touchaka. 
Crous  borat  tchia  a  feda  oï  gakiré  tchctchcder. 
Oi  nechbolgan  cchian  amna  da  ibga  Icb  nan« 

fandak. 

(  Un  amant  nommé  OefToké  ,  ou 
Corneille  ,  entretient  de  fa  palîion  une 
jeune  fille  dont  le  nom  fignifie  grue  : 
le  père  de    cette  fille  nommé  OelTel 

(  i  )  Cri  de  joyc. 


110  Voyage 

n'approuve  pas  leur  amour.  ) 

Prêtez  1  oreille  à  mon  chanr.  OefCxl , 
Oefïxl  ,  Oe^Hel ,  je  veille  fur  lui  at- 
tentivement. Corneille  t'a  donné  (es 
yeux  ôc  fes  fourcils  :  la  corneille  volera 
au  loin  ,  pour  voir  fi  la  grue  ne  tombe 
pas  dans  le  filet,  il  y  a  guerre  entre  les 
Rufies  Se  les-  Bourœtes  j  ils  fe  percent 
là  bas  dans  la  vallée  :  je  badinerois  avec 
toi  5  fi  tu  venois  fans  délai  dans  la  hutte, 
ôc  je  m'enfuirois  enfiiite  vers  la  mienne. 

Dès  que  le  mois  de  mars  commença , 
la  neige  qui  couvroit  la  terre,  fondit 
promptement ,  Se  donna  tant  d'humidité 
aux  femences  Se  aux  racines  des  plantes 
qu'elles  germèrent  en  peu  de  temps.  Se 
pouffèrent  des  tiges  Se  des  feuilles.  On 
voit  avec  plaifir  en  ce  pays  l'accroifie- 
ment  rapide  des  plances.  La  chaleur  pé- 
nétre aifément  le  terroir  fablonneux  ; 
dès  le  commencement  d'avril  les  plan- 
tes font  en  pleine  fleur,  Se  les  graines 
murifient  dans  le  mîme  mois.  Les  ge- 
lées leur  nuifent  peu  ,  parce  que  le  vent 
les  dépouille  de  l'humidité  fuperflue  ,  Se 
la  neige  qui  pourroit  s'amafTer  autour 
d'elles  n'y  relie  pas  long-temps  lorfque  le 
terrein  eft  en  pente.  On  a  éprouvé  que 
le  plus  grand  foin  ne  peut  faire  réulîir 
ces  plantes  dans  nos  jardins,  parce  qu'eU 


EN  Sibérie.  m 
les  y  manquent  des  avantages  que  la  na- 
ture leur  donne  au  lieu  de  leur  naiiTance. 
J'ai  trouvé  en  Sibérie  dans  plufieurs  can- 
tons une  efpece  d'androface  (i,  donc 
j'ai  porté  les  graines  mures  à  Pécer- 
bourg  &  en  x\Uemagne  :  on  les  y  a  femces 
fans  iUccès  en  différens  temps.  Lorf- 
qu'elle  ell  venue  en  automne  ,  elle  a 
gelé  pendant  1  hiver.  Au  printemps  les 
gelées  5  les  pluies  ou  les  neiges  l'ont  fait 
périr ,  ou  bien  une  chaleur  un  peu  forte 
en  a  delîéché  les  racines  tendres ,  bc 
l'on  s'eft  eftimé  fort  heureux ,  lorfque 
parmi  cinquante  pieds  un  feul  a  donné 
iQS  fleurs  &  fes  fruits.  Il  eft  moins 
difficile  d'élever  cette  plante  fur  couche 
ou  dans  des  pots  ,  cependant  elle  y 
réulîit  rarement  aufli  bien  que  dans  fon 
pays  natal  en  pleine  terre. 

Je  vis  à  Krafnoiark  l'oifeau  que  les 
Rufles  nomment  moineau  d'eau  :  c'eft 
celui  que  nous  connoiiTons  fous  le  nom 
de  hochequeue  ou  lavandière (2). Un  ta- 


(l)  An  a-drojace  Perlant kiu  inaxlmis  ? 
Linn.  fp    i  p.    14:. 

(1)  ivieruLa  aquatica  Gefrer  JonHon.  Wil. 
Rai.  fyn.  '>f.  n.  7.  Motacilia  petlort  atho  , 
corport  ni^rô.  Linn.  Faun.  Suec.  p.  f  i  n  \i6  , 
lurdus  a^uaiicust  Klein  ptodiom  hiit.  av.  f . 
^8. 


112  Voyage 

tare  anntfien  me  dit  que  les  plumes  de 
cec  oifeau  attachées  aux  filets  procu- 
roient  d'heureufes  chartes.  Il  ajouta  que 
pendant  l'été  il  devenoit  bleu  de  ciel. 
Ce  pourtoit  être  en  ce  cas  le  cyanos , 
ou  oifeau  bleu  de  Bellon  ,  ou  le  merle 
rouge  à  tète  bleue  de  Frifch.  Je  ferois 
porté  à  le  croire  ,   car  ce  dernier  auteur 
lui  attribue  la  même  forme  &  grolTeur  , 
la  même  nouriture  ,  &  dit  qu'il  change 
en   hiver.    Les  RufTes  êc    les  Tarâtes 
donnent  au  martin  -  pêcheur  le  même 
nom  qu'à  cette  efpece  de  lavandière  : 
cependant  ils  font  fi  différens  qu'il  eft 
impoflible  de  les  rapporter  au  même 
genre.  On  trouve  des  martin- pêcheurs 
dans  toute  la  Sibérie  ,   Se  les  plumes  de 
cet  oifeau  font  employées  par  les  tatares 
&  les  oftiaques  à  plufieurs  ufages  fu- 
perftitieux.   Ceux-là  les  arrachent,  les 
jettent  dans  l'eau ,  confervent  avec  foin 
celles  qui  furnagent ,  &  prétendent  que 
lorfqu'ils   touchent   avec   une   de    ces 
plumes  LMie  femme  ou  feulement  (es  ha- 
bits, ils  deviennent  amoureux  d'elle.  Les 
oftiaques  ôtent  la  j>eau  ,  le  bec ,  les  pat- 
tes de  cet  oifeau ,  &  les  renferment  dans 
une  bourfe  :  tant  qu'ils  ont  cette  efpece 
d'amulette,  ils  n'ont  aucun  malheur  à 
craindre.   Celui  qui  m'apprit  ce  moyen 


.  IN      SiBERiH.  Jij 

de  vivre  heureux  ,  ne  put  le  faire  fans 
verfer  des  larmes  ,    &  ,1   me  dit   que 
la  perte      d'une     pareille    peau    qu'il 
polîedoit  ,    lui  avoir  fait  perdre  au/ïï 
fa  femme  &  fes  biens.    Je  lui  repré- 
lentai  que  cet  oifeau  ne  devoir  pas  être 
une  chofe  fi  rare  ,     pHifquun  de  fes 
compatriotes    m'en    avoit   apporté   un 
avec  fa  peau  &  fes  ph.mes.    Il  en  fut 
très  étonné ,   &  dit  que  s'il  avoit  le  bon- 
heur d'en  trouver  un  ,    il  ne  le  don- 
neroit  à  perfonne. 

Ceci  me  rappelle  le  récit  que  les 
i  ongoufes  de  la  Nijnaia  Tongouska  me 
hrent  de  la  vertu  du  pivert  cendré.  Ils 
font  rôtir  cet  oifeau  ,  le  pilent  ,  y 
mêlent  de  la  grailTe  quelle  qu'elle  foir, 
excepte  celle  d'ours  ,  parce  qu'elle  fe 
corrompt  facilement,  &  enduifent  avec 
ce  mélange  les  flèches  dont  ils  font 
ufage  a  la  chafle  :  un  animal  frappé 
d  une  de  ces  flèches  tombe  toujours 
lous  le  coup. 


^ 

."^» 


114  Voyage 


^ 


CHAPITRE     LXV. 

Environs  de  Krafnoïark.  Raies  ,    Mou- 
tons* Effets  du  tonnerre, 

JE  partis  de  Ki'afnoïark   pour   aller 
voir  quelques  fores  àts  environs ,  6c 
je  fus    tourmenté  dans  ce  voyage  par 
les  mouches ,    &  alTailU  \q   i6  février 
par  une  tempête  accompagnée  ^^  ton- 
nerre.     Entre     les     raifleaux    d'Ouïar 
&  de  Balai  je    vis  plufîeurs   endroits 
couverts  de  bouleaux  ,  qui  formulent 
un  bouquet  de  bois  rond,   au  milieu 
duquel     étoit  ordinairement  un    beau 
lofier.    Après  avoir  traverfé  de  grands 
bois   &  éprouvé  en  juin   d'afTés  vives 
chaleurs  ,  j'arrivai  au  fort  de  Kansk. 
Les  campagnes    qu'on    trouve    audelà 
font    prefque     entièrement     couvertes 
de    martagons.    Les    bois    y   font  de 
fapins  5   de   bouleaux    &    de   melefes. 
On  y   voit  rarement  àes  pins  :    cette 
efpece  ne  croît  bien  que  dans  les  can- 
tons plus  élevés.  J'y  vis  un  melefe  de 
trois  pieds  de  diamètre  &  haut  de  dix 
toifes  ,  qui  avoir  été  frappé  du  tonnerre. 


IN     Sibérie.  IT5 

Il  étoit  encore  fur  pied  ,  mais  le  feu 
en  avoir  enlevé  un  morceau  en  fei*pen- 
rant  ,  deforte  que  le  tronc  étoit  percé 
de  part  en  part  en  quelques  endroits: 
ce  morceau  détaché  étoit  près  de  l'arbre 
&  entouré  d'un  grand  nombre  de  petits 
copeaux. 

Près  de  la  fontaine  d'Oulpatan  qui 
coule  dans  le  Tanai ,  on  voit  un  fofïé 
fec  5  couvert  çà  de  là  de  petits  fapins 
&  dirigé  aulîi  vers  le  Tanaï .  Les  af- 
faniens  prétendent  que  fous  ce  foiTé  il 
y  a  un  ruilfeau  fouterrein  ,  ôc  qu'on 
trouve  dans  leur  canton  plufieurs  ruif- 
feaux  de  cette  efpece.  On  y  voit 
auiii  beaucoup  de  râles  :  lorfqu'on  les 
pourfuit,  ils  ne  prennent  point  le  vol, 
ôc  ne  cherchent  à  fe  dérober  que  par 
la  courfe.  Je  demandai  aux  tatares  com- 
ment cer  oifeau  ne  pouvant  voler  fe  reti- 
roit  en  hiver  :  ils  me  dirent  que  tous 
les  tatares  &  les  afTaniens  favoient  bien 
qu'il  ne  pouvoir  par  lui-même  pafTer 
dans  un  autre  pays,  mais  que  lorfque 
les  grues  fe  rerirent  en  automne,  chacune 
pren  i  un  raie  fur  fon  dos  de  le  porte  en 
un  pays  plus  chaud. 

L'eau  du  ruilTjau  d'Ouffolka  gela 
en  hivir  prefque  jufqu'au  fond  ,  &  le 
peu    qui    refte   fluide  j    prend    un   iî 


ïi^  Voyage 

mauvais  goût ,  qu  on  ne  peut  la  fcôlre  i 
elle  rend  le  bétail  malade  &  lui  caufe 
quelquefois  la  mort.  Les  environs  font 
agréables  5  la  terre  y  eft  grafTe ,  propre 
à  la  culture  ;  le  feigle  y  réuiîit  ,  mais 
le  froment  ôc  l'orge  nV  viennent  que 
médiocrement  :  les  pâturages  y  font 
excellens  ^  les  beftiaux  de  toute  efpece 
y  vivent  très  bien.  Les  moutons  kal- 
moukes  (  î  )  y  multiplient  abondam- 
ment &  ne  dégénèrent  point.  Leur 
laine  eil  plus  groiîiere  que  celle  des 
moutons  de  Rulîie  qui  eft  elle-même 
airés  dure ,  mais  ceux-U  font  beaucoup 
plus  gros ,  ont  la  chair  plus  favoureufe, 
de  font  plus  utiles  aux  propriétaires.  Les 
payfans  des  autres  cantons  de  Sibérie 
ont  efTayé  d'élever  cette  efpece ,  &  n*y 
ont  jamais  réuffi  :  ils  dégénèrent  ou 
meurent  ,  &  Ion  a  lieu  de  penfer 
qu'ils  ne  peuvent  vivre  en  un  pays  plus 
découvert  ou  Supporter  un  plus  haut 
degré  de  chaleur.  Leur  abatardififemenc 
pourroit  être  caufé  par  leur  mélange 
avec  l'efpece  ordinaire ,  car  les  payfans 
de  Sibérie  n'y  font  pas  attention  j  mais 


(i)  Ovis  lati-caiidai  Kaj,  Syn.  anlm,  f//<r- 
drup.  p,  74.      M 


1 


E  N    s  I  B  E  R  I  E.  rr/ 

un  habitant  de  Tobolsk  m'a  afïïiré  qu'il 
en  avoir  élevé  en  Rnffie  ,  qu'il  avoir 
pris  les  plus  grands  foins ,  afin  qu'ils 
ne  fe  mèlafTent  pas  avec  les  mourons 
communs ,  &  qu'il  avoir  vu  peu  à  peu 
leur  corps  diminuer  &  leur  queue  de- 
venir plus  mince.  La  différence  du 
terroir ,  des  plantes  qu'il  produit,  de  la 
fituation  des  lieux  &  de  la  chaleur ,  peut 
caufer  ces  variétés  dans  hs  animaux. 
Les  vaches  de  Suilfe  &  d'Allemagne 
fonr  de  la  même  efpece  :  cependant 
on  a  éprouvé  que  celles  qu'on  amené  de 
Suilfe  en  Allemagne  ,  dégénèrent  après* 
quelques  portées,  3c  deviennent  enfin 
pareilles  à  celles  du  pays. 

Je  vis  auprès  du  bourg  de  Kochdefvenf- 
koie  cinq  arbres  frappés  de  la  foudre  , 
d'une  manière  extraordinaire.  L'un  qui 
étoit  un  gros  bouleau,  avoitété  coupé 
en  deux  â  deux  roifes  de  la  racine  • 
environ  les  deux  tiers  de  la  partie  in- 
férieure du  tronc  étoient  hériiïes  de 
grands  éclats.  Cette  partie  avoit  été 
dépouillée  de  fon  écorce  ,  qui  étoit  ré- 
pandue en  une  infinité  de  petits  mor- 
ceaux à  quatre  toifes  autour  de  l'arbre 
A  peu  de  diftancevers  le  fud-oueft' 
un  autre  bouleau  un  peu  plus  élevé  que 
le  précèdent  avoit  été  frappé  au  tronc 


îlS  V  O   Y    A    G    E 

&  comme  applani  jufqu*â  la  racine  ;  le 
tronc  étoir  un  peu  penché  vers  le  fud 
&  fendu  au.  milieu  ,  de  forte  qu'on 
voyoit  le  jour  à  travers.  A  l'extrémité 
fupérieure  de  la  partie  endommagée 
récorce  avoir  été  emportée  ,  &:  plu- 
fieurs  petits  copeaux  y  étoient  encore 
comme  plantés  dans  le  bois.  Ces  deux 
arbres  étoient  tombés  vers  l'endroit 
d'où  le  tonnerre  étoit  venu.  Un  peu 
plus  loin  vers  le  fud  ,  deux  autres 
avoient  été  frappés  plus  haut  ôc  coupés 
en  deux  ,  un  troifieme  plus  éloigné 
avoit  eu  feulement  une  branche  coupée 
à  peu  près  à  même  hauteur  que  celui 
du  milieu.  Ces  bouleaux  occupoient  un 
efpace  d'environ  vingt  toifes.  Lorfque 
le  tonnerre  tomba ,  quelques  payfans  la- 
bouroient  aux  environs  j  ils  ont  dit  qu'il 
étoit  venu  du  fud ,  que  ces  cinq  arbres 
avoient  été  frappés  d'un  feul  coup  ,  & 
prétendent  que  ce  dernier  a  été  plus 
endommagé  ,  parce  que  le  tonnerre  fait 
toujours  fon  plus  grand  effort  à  l'endroit 
où  il  finit.  Ils  efperent  aufli  trouver 
après  trois  ans  la  flèche  du  tonnerre , 
laquelle  ,  par  fa  vertu  propre  ,  ou  pat 
celle  de  la  terre  qui  ne  peut  fouffrir 
dans  fon  fein  cet  étrange  inRrument; 
doit  en  fortir  dans  cet  efpace  de  temps. 


EN     Sibérie.  îi^ 

Cette  opinion  des  Haches  de  tonnerre 
eft  répandue  en  Ruffie  parmi  ie  peu- 
ple comme  elle  l'efl:  en  Sibérie.  On 
m'en  a  fait  voir  quelques-unes  :  ce  font 
des  pierres  taillées  en  forme  de  flèches , 
dont  les  anciens  habitans  de  Sibérie  fe 
fervoienc  fans  doute  à  la  guerre  au  défaut 
de  celles  de  fer.  Les  Sibériens  font  cas 
de  ces  pierres ,  ôc  les  gardent  foigneu- 
fement ,  parce  qu'ils  les  regardent  com- 
me un  fpécifique  contre  le  point  de 
coté  :  on  met  la  pierre  infufer  pendant 
quelque  temps  dans  l'eau-de-vie  ,  on 
boit  cette  eau,  de  l'on  guérit,  quand 
on  a  de  la  foi.  Dans  ce  canton  maré- 
cageux le  tonnerre  eft  fréquent  de  fort. 
Il  y  a  peu  de  temps  qu'il  y  tomba  une 
grêle  dont  les  grains  étoient  auiîi  gros 
qu'un  jaune  d'oeuf. 

Ceux  qui  habitoient  autrefois  aux  en- 
virons du  fort  Taîféevskoi ,  étoient  ex- 
pofés  au  pillage  des  tarares  errans;  mais 
l'établilTement  de  ce  fort  les  mit  en 
fureté  ,  &  je  ne  crois  pas  que  défor- 
mais on  y  faffe  ufage  des  deux  ca- 
nons de  fer  ôc  des  moufquets  qu'on  y 
voit  :  les  tatares  ôc  les  tongoufes  de- 
viennent de  jour  en  jour  plus'  traitabies. 
Ils  regardoient  autrefois  comme  leur 
ennemi  tout  homme  qui  n'étoic  pas  leur 


110  V    O    Y    A    G    B 

compatriote ,  &  cuoyoient  en  le  volant 
fuivre  la  loi  naturelle. 

Le  27  mai  1759,  après  midi  ,  Ton 
vit  deux  nuages  qui  paroiflbient  chargés 
de  pluie  ;  l'un  venoit  du  midi ,  l'autre 
du  couchant.  Dès  qu'ils  furent  réunis 
il  s*en  éleva  une  efpece  de  colonne  ex- 
trêmement obfcure  aux  deux  cotés,  de 
tranfparente  en  fon  milieu  comme  une 
feuille  de  talc.  Bientôt  après  s'éleva 
une  tempête  épouvantable  accompagnée 
de  bruilTement  &  de  fifîlemens.  L'air 
fut  5  tant  qu  elle  dura  ,  fi  plein  de  pouf- 
fîere  ,  qu'on  ne  voyoit  rien.  Après  un 
demi-quart  d'heure  elle  celTa  ,  &  l'on 
en  vit  alors  les  ravages  :  le  bois  avoit 
été  renverfé  dans  l'efpace  d'environ  cent 
toifes  'j  tous  les  arbres  grands  &  petits 
avoient  été  arrachés  ,  les  uns  jettes  à  un 
quart  de  lieue  ,  d'autres  plus  loin,  quel- 
ques-uns emportés  a  une  fi  grande  dif- 
tance  qu'on  ne  les  a  point  retrouvés. 
C'étoient  des  mêle fes  ,  efpece  d'arbre 
dont  le  bois  eft  de  la  plus  grande  dureté  ; 
cependant  ils  étoient  coupés  en  plufieurs 
morceaux.  Un  champ  de  feigle  de  deux 
journaux  fut  tout  couvert  d'arbres.  Quel- 
ques foibles  arb^iiïeaux  qui  étoient  au 
milieu  des  autres  furent  confervés.  Tous 
les  payfans  s'éroienc  retirés  dans  leurs 

demeures , 


EK    Sibérie.  m 

demeures ,  &  cachés  dans  leurs  celliers 
ou  caves.    Pludeurs  entendirent  que  la 
tempête  endommageoit  leurs  maifons  ; 
elle  en  renverfa  quelques-unes ,  en  brifa 
Iqs  poutres  ,  emporta'  les  toits  fi  loin 
qu'on  n'en  a  rien  retrouvé.   Huit  maga- 
fms  qui  contenoient  environ  neuf  mille 
livres  de  grain,  &c  quatre  m.ille  de  farine, 
avec  des  laines  ôc  des  peaux  de  rené  & 
de  mouron,  furent  enlevés.   Quelques 
poutres  furent  tranfportées  au  de-Ià  de 
rOuifolka  à  la  diftance  d'un  quart  de 
lieue  ,  &c  des  habits  qui  étoient  dans  ua 
coffre  furent  trouvés  à  la  même  diftance 
en  petits  morceaux. Le  tourbillon  arracha 
une  haie  de  cinquante  toifes  de  long. 
Unfoliveau  frappa  une  femme  à  la  tçte, 
ôc  le  vent  enleva  toute  fa  coefFure&: 
même  fes  boucles  d'oreille.   Des  trou- 
peaux entiers  de  moutons  ôc  de  cochons 
Furent  exterminés ,  quelques-uns  de  ces 
animaux  coupés  ,    deux  bœufs  tués  , 
toutes  les  poules  emportées  ,    excepté 
trois  que  l'on  retrouva.    Un  veau  que 
le  tourbillon  emporta  dans  l'Ouirolka» 
en  fut  retiré  vivant.    Un  jeune  homme 
qui  étoit  à  cheval  ,    fut  enlevé  ôc  porté 
a  plus  de  vingt  toifes  :  il  auroir  peut- 
être  été  rranfporté  plus  loin  ,  s'il  n'avoir 
pas  fiifi  tes  branches  d'un  arbre  ;  dès 
Tome  II,  Ir 


12.1  Voyage 

qu'il  fut  en  repos  ,  le  fang  jaillit  par 
la  bouche  ,  le  nez  ,  les  oreilles  ôc  les 
)\eux  :  le  cheval  fut  aulîi  porté  afTés  loin. 
L'effet  de  cette  tempête  fe  fit  fentir  à  demi- 
lieue  avant  qu'elle  atteignit  le  fort  :  elle 
alla  du  fud-oueft  au  nord-eft  &  eft-nord- 
eft ,  Se  riQ  s'étendit  point  au-de  la  du 
ruiffeau  de  Choumika  ,  parce  que  le 
pays  y  eft  uni  &  découvert. 

Les  environs  du  fort  TafTéevskoï  font 
des  campagnes  fertiles  ,  mais  les  ha- 
bitans  les  cultivent  peu  :  une  feule  année 
de  difette  leur  fait  abandonner  l'agri- 
culture pour  la  chaffe  ,  &  une  année 
de  chaffe  malheureufe  leur  fait  repren- 
dre l'agriculture.  Ceux  des  Tongoufes 
de  rOna  Se  de  la  Tongouska  ,  qui 
font  les  plus  pauvres  ,  viennent  fervir 
les  Tafféevskains  :  eeux-ci  les  nourrif- 
fent  y  les  habillent ,  Se  payent  pour  eux  le 
tribut.  * 

En  defcendant  l'Ouffolka ,  on  trouve 
une  faline,  &  à  demi-quart  de  lieue  plus 
bas  le  monaftere  de  Spaskoï ,  où  l'on 
ne  fait  pas  la  bière  avec  du  houblon, 
mais  avec  une  autre  plante ,  nommée 
d;ins  ce  pays  chafta  :  cette  bière  a  le 
même  goût  que  la  nôtre,  mais  elle  eft 
plus  fpirirueufe.  La  plante  que  Ton  fubf- 
titue  au  houblon  eft-  le  likhen  pulmo-  J 


1 


IN      SiBIRIH.  12^5 

tiaîre  (  I  )  que  l'on  trouve  dans  pref- 
que  toute  la  Sibérie  fur  les  fapins  , 
&  dans  la  plus  grande  partie  de  l'Europe 
fur  les  chênes  Ôc  les  hêtres  :  cette  plante 
eft  fort  amere. 

Les  Tongoufes  de  l'Ona  parlent  pres- 
que tous  la  langue  rulfe  :  ils  portent 
auiîi  lliabit  rulfe  ,  mais  il  eft  aifé  de 
les  diftinguer  par  leur  taille  ôc  par  les 
figures  qu'ils  fc  tracent  fur  le  vifage  Leurs 
habits  font  des  plus  fnnples  ;  ils  ne  fe" 
lavent  jamais ,  &c  lorfqu'ils  vont  au  ca- 
baret 5  ils  font  obligés  d'y  porter  leurs 
verres  ;  on  ne  leur  en  donneroit  pas. 
Outre  les  marques  par  lefquelles  on  les 
diftingue  des  Rulfes ,  il  eft  encore  très 
facile  de  les  reconnoître  à  l'odeur. 


(i) Lichen  foliaccus  laciniatusobtufus  glabec 
fuprà  lacunatus ,  toraenrofus.  Linn.jp.  3z. 
p*2,«-.  1 145.  Lichencïdes  pulmoneum  reticulatum 
vulgare  ,  marginibus  pelriferis.  DilUn,  Al^Jc, 
zii.  r,  1^  /.  1 15.  A.  B.C.  n,  13, 


124  V    O  Y  A    G    E 


CHAPITRE    LXVL 

Fêtes   tatans.    Supplice,    Efpece   d'alun 

nommé  beurre  de  pierre.  Expériences 

fur  cet  alun, 

JE  revins  a  Krafnoïark  ,.  &:  peu  après 
je  fus  invité  à  une  fête  nommée  ou- 
ris  que  les  tatares  de  Katchinsk  dévoient 
célébrer  deux  jours  après.  Je  me  rendis 
à  Tachtouk-œfen ,  c'eft-à-dire  ,  la  val- 
lée plate ,  où  étoit  pour  lors  une  habi- 
tation de  ces  tatares.  Au  lever  du  foleil 
tous  les  hommes  conduits  par  le  forcier 
vinrent  au  feu  que  j'avois  fait  allumer 
devant  ma  tente ,  &:  fe  placèrent  à  l'en- 
tour.    Le  forcier  jetta  un  peu  de  tabac 
chinois    autour    du    foyer   &   dans    le 
feu  j  c'étoit  pour  gagner  la  bienveillance 
des  efprits  qui  dévoient  fe  trouver  à  la 
fête.    Il  étoit  en  habits  de  cérémonie 
qui  conliftoient  en  un  jupon  de  kitaïca 
blanc  ,   bordé  de  rouge  ,  6c  un  bonnet 
garni  de  plumes  de  hibou, 

Quand  le  foleil  fut  un  peu  au-defTiis 
de  l'horizon  ,  les  tatares  s'éloignèrent 
du  feu  :   trois   d'entre   eux   portoient 


EN     Sibérie.  115 

chacun  un  vafe  rempli  de  lait  de  cavalle 
aigri.  Ils  allèrent  fur  un  bord  élevé 
de  riénifei  :  les  trois  hommes  qui  por- 
toient  le  lait ,  fe  placèrent  à  la  gauche 
du  forcier ,  3c  tous  les  autres ,  derrière 
eux  ^  ils  avoienttousle  vifage  tourné  vers 
la  rivière.  Alors  le  chamane  ayant  en 
main  trois  morceaux  de  kitaica  de  dif- 
férentes couleurs  de  de  trois  quarts  d'aune 
de  long  5  fit  vers  Teft  quelques  révé- 
rences ,  prit  une  talTe  de  bois  pleine 
de  lait ,  de  en  jetta  vers  l'orient  quel- 
ques cuillerées  à  différentes  reprifes  : 
enfuite  il  fe  tourna  vers  le  midi ,  le  cou- 
chant 5  le  nord ,  &  jettant  encore  du 
lait  vers  l'orient  ,  il  demanda  pour  fon 
peuple  des  grâces,  des  faveurs ,  des  bé- 
nédiclions  en  reconnoilfance  des  offran- 
des qu'il  alioit  faire.  La  première  fut 
préfentée  au  foleil  &  à  la  lune  ,  les 
autres  à  tous  les  endroits  remarquables 
des  environs  ,  au  ruiffeau  de  Chech  _, 
au  ruiifeau  de  Selle  ,  à  la  montao;ne  de 
tokvak  5  au  ruilTeau  d'Efir  ,  à  la  rivière 
de  Kern  katoun  ou  d'Iénifei,  Enfuite 
le  forcier  ayant  murmuré  des  paroles 
inyftérieufes  jetta  en  l'air  beaucoup  de 
lait  &  recommanda  aux  démons  expref- 
fément  &  â  haute  voix  d'être  favorables 
a  fon  peuple  ,  ajoutant  qu'ils  pouvoienc 

Fiij 


ii6  Voyage 

boire  tant  qu'ils  voudroieiit  ,  Se  que 
-  le  lait  de  cavalle  ne  leur  manqueroit  pas. 
Enfuite  il  fie  les  contorfîons  ôc  mima.ces 
ordinaires ,  fit  femblant  de  s'entretenir 
avec  les  diables ,  jetta  en  l'air  une  taiTe 
pleine  de  lait ,  afin  d'augurer  de  la  ma- 
nière dont  elle  tomberoit  fi  les  offran- 
des étoient  agréées.  Le  refle  de  la  fête 
fe  palfa  comme  je  l'ai  déjà  dit  en  dé- 
crivant des  cérémonies  à  peu  près  fem- 
biables. 

Je  vis  quelques  jours  après  punir  de 
mort  une  Tatare  convertie  âgée  de  vingt 
cinq  ans,  qui  étant  jaloufe  de  Ton  mari 
lui  avoit  coupé  la  tète  j  elle  fut  enterrée 
vive  5  &  ne  vécut  que  cinq  jours.  Les 
Tarâtes  difoient  que  leurs  démons  l'a- 
voient  excitée  à  ce  crime  ,  afin  qu'elle 
fut  punie  d'avoir  renoncé  à  la  religion 
de  fes  pères.  Cette  malheureufe  fem- 
me devint  en  même  temps  jaloufe  Se 
chrétienne  ,  car  cette  efpece  de  dé- 
mence n'eft  pas  connue  dans  les  pays  oà 
la  polygamie  eft  permife. 

Vers  le  lo  de  juillet  Kr;^fnoïark  fut 
rempli  de  Tatares  qui  venoient  paver 
le  tribut.  En  vertu  d'un  ancien  ufage 
on  les  régale  alors  avec  du  bran  devin 
ou  de  la  bière  ,  Se  on  leur  donne  un 
cheval.  Dès  qu'il  leur  fut  livré,  l'un  d'eux 


F    N      s   I    B    E    R    I    E.  IZ7 

laura  dclTus  ,    &  fut  fuivi  de  près  par 
unaucre.  Ils  galopperenr  en  tournant  lur 
la  place  du  fort ,  àuffi  vite  que  le  cheval 
pouvoir    courir.    Il  n'éroit   pas    befoin 
d  éperons  pour  l'exciter,   &   d'ailleurs 
les  Sibériens  nen  connoiiTent  pas  l'u- 
%e  :  plufieurs  Tarares  armés  de  bâtons 
frappoient  de  toutes  leurs  forces  ce  pau- 
vre animal  ,   fur- tout  fur  la  tête.   Les 
deux  cavaliers  tombèrent  les  premiers , 
le  cheval  manquant  de    forces    tomba 
peu  après  &  les  Tarares  l'achevèrent; 
cinq  Tatares  fe  jetterent  fur  lui  pour 
le  contenir,   afin  que  fes  derniers  mou- 
vemens  n'empèchalfent  point  de  le  dé- 
pecer :  il  fut  décapité  ,  écorché  ,  mis  en 
morceaux.  Alors  toute  la  bande  tomba 
delTus,   &  ce  que  chacun   put  faifir  Se 
emporter,  flit  a  lui.  Dès  qu'ils  eurent  tous 
leur  part,   ils  coururent  où  ils  pouvoient 
la  faire  cuire ,   ôc  la  mangèrent.   Il  n'y 
eut  pas  plus  d'une  dem.i-heiire  entre  la 
mort  du  cheval  &  la  fin  du  repas. 

Aux  environs  du  ruiifeau  de  Malaïa- 
klndi,  un  peu  au-defTous  du  Titri,  fur 
la  rive  droite  de  la  Mana  s'élève  une 
haute  montagne  qui  s'étend  environ  à 
demi-lieue  le  long  d'un  détour  de  h 
rivière  ;  on  la  nomme  le  rocher  maf- 
lenskoï.  Elle^eft  compofée  d'une  ardoife 

i  iv 


iiS  Voyage 

alumineufe  entre  les  fentes  de  laquelle 
il  fe  forme  un  alun  jaune ,  gras  &  mou , 
en  forme  de  Italadlite  ,  qui  devient  à 
l'air  dur  &  blanc  après  quelques  jours. 
Le  peuple  le  nomme  beurre  de  pierre 
{  I  j  5  lui  fuppofe  des  vertus  médici- 
nales ,  &  en  fait  ufage  fur-tout  contre 
le  cours  de  ventre.  Il  y  a  dans  cette  mon- 
tagne une  efpece  de  cavité  en  forme  de 
four  où  il  fe  raiTemble  une  grande  quan- 
tité de  cette  efpece  d'alun  ,  parce  qu'il 
y  eft  à  l'abri  des  plui^  ôc  de  la  cha- 
leur du  foleil.  11  ne  faut  pas  beaucoup 
de  temps  pour  en  ramaiTer  une  mefure 
de  quarante  livres.  Si  l'on  comparoitv 
ce  que  je  dis  de  cet  alun  avec  ce  que 
le  Baron  de  Strahlemberg  en  rapporte 
en  le  nommant  kamina  mefla ,  on  croi- 
roit  que  nous  parlons  de  deux  chofes 
différentes  ^  car  il  fait  mention  d'un 
compofé  artificiel  ,  de  moi  d'un  com- 
pofé  naturel.  Il  a  fans  doute  mal  en- 
tendu le  récit  qu'on  lui  en  a  fait  ,  Se 
a  critiqué  mal-à-propos  l'auteur  de  la 
J^iiffic  changé€.  On  trouve  cette  efpece 
d'alun  dans  plufieurs  montagnes  de  Si- 
bérie 5  comme  celles  d'Oural ,  d'Altaï  , 

(i)  Kamcnnoit  maflo. 


B  N     Sibérie.  129 

d'Iénifei ,  de  Baikal  ^  de  Bargoufin  ,  de 
Lena  ,  &c. 

J'en  fis  ramaffer  fur  la  Mana  une  affés 
grande  quantité  ,  à  deffein  d'en  recher- 
cher la  nature  par  diverfes  expériences* 
J'en  délayai  une  once  dans  huit  onces 
d'eau  diftillée  j  le  mélange  paifé  au  pa- 
pier gris  étoit  clair  ,    &  d'un  blanc  rou- 
geâtre,  L'efprit  de  vitriol  le  rendit  tout- 
â-fait  blême  :   celui  de  falpetre  eut  le 
même  effet ,  mais  moins  promptement  j 
par  l'efprit  de  fel  il  devint  &  refta  citron . 
Le  vitriol  martial  diifous  ne  le  changea 
point,  mais  celui  de  Chypre  le  rendit 
verdde  pré,  &  ]1  ne  fe  dépofa  d'abord 
aucune  matière,  cependant  il  devint  verd 
de  mer  ,  &  il  y  eut  un  peu  de  précipité. 
Le  vitriol  blanc  diffous  ne  parut  y  caufer 
aucun  changement;  quelque  temps  après 
il  fe  dépofa  une  vapeur  orangée.   Mê- 
lé à  l'alun  ordinaire  diffous  ,   il   refta 
d'abord   le  même  :   après  vingt  quatre 
heures ,  il  devint  trouble  ,  &  il  fe  pré- 
cipita peu-à-peu  une  poudre  jaune  fi  Hne 
qu'une  partie  refta  fufpendue   dans  la 
liqueur.  Le^fucre  de  faturne  épaifîit  le 
mélange,  &  lui  donna  un  blanc  rouge 
de  vermillon  :  quelque  temps  après  il  fe 
p  récipita  une  poudre  blanche;  la  liqueur 
toit  blanc  rougeâcre.  L'argent  diiifous 


'h' 
ïv 


150  Voyage 

le  blanchit  &  donna  -un  précipité  fous 
la  forme  de  petites  pointes ,  ou  àefperma 
mcrcurii.  Le  fublime  diffous  ne  l'altéra 
pas  d'abord  :  après  quelques  heures  ,  il 
îe  dépofa  une  fubftance  jaune  ,  &  la 
liqueur  devint  plus  claire  ;  le  fer  diffous 
par  un  fel  lixiviel  félon  la  méthode  de 
Stahl  fit  avec  le  mélange  une  forte  effer- 
vefcenceiil  fe  dépofa  enfuite  une  matière 
jaune-brun  mêlée  de  noir.  Parle  fer  dif- 
fous dans  l'efprir  de  falpêtre  il  devint 
rrouble  &  enfuite  clair  :  parle  foufre  dif- 
fous avec  le  fel  de  tartre  il  devint  noi- 
râtre 5  oC  répandit  une  odeur  prefque  in- 
fupportable.  Les  fcories  dilToutes  de  ré- 
gule d'antimoine  donnèrent  un  précipité 
brun,  femblabieà  du  caillé  ,  fans  odeur. 
La  réfme  diffoute  avec  le  fel  de  tartre 
&  mêlée  à  l'eau  le  rendit  brun-clair  , 
&  il  fe  dépofa  quelques  vapeurs.  La 
liqueur  avoir  l'odeur  de  réfine.  Après 
<}uelque  temps  le  précipité  devint  jau- 
ne,  &  la  liqueur  rouge  de  vermillon* 
Avec  le  fel  de  tartre  tombé  en  déîiquef- 
cence  il  y  eut  ébullition ,  &  un  préci- 
pité gluant  &  rougeâtre ,  qui  conferva 
fa  couleur ,  mais  qui  devint  granulé.  Le 
nirre  fixe  diiîous  eut  à  peu  près  le  même 
effet;  le  précipité  fut  feulement  un  peu 
plus  haut  en  couleur ,    6c  comme  du 


EN     Sibérie.'         j^-£ 
lait  caillé.  L'efpric  de  fel  ammoniac  iu- 
blime  avec  le  fel  ck  tartre  donna  aullliot 
un  précipité  d'un  verd  défagréable  :  l'eau 
qiu  furnageoit  devint  roiigeatre   tirant 
iur  le  jaune.  Je  n'obtins  d'abord  aucun 
changement  par  l'étam  diflous  dans  l'ef- 
pnt  de  ftl ,   mais  la  liqueur  devint  peu- 
a-peu  laiteufe   de  dépofa  une    matière 
blanche.    Le  mélange  rendit  la  teinture 
violette  ,    noirâcre ,    l'infufion  de  noix 
de  galle,  noire  comme  l'encre ,  la  tein- 
ture de  laque  ,  rouge-foncé.  L'eau  de 
chaux  n'éprouva  d'abord  aucun  change- 
ment :  après  un  quart-d'heure  la  mix- 
tion devint  trouble,  6c  de  couleur  oran- 
gée  •     dans   vingt -quatre  heures  il  y 
eut  un  précipité  de  la  même  couleur. 

Après  avoir  mélangé  de  ce  beurre 
de  pierre,  &  de  l'eau  en  même  quan- 
tité que  ci-deilus,  ôc  paiTé  le  mêlanc^e 
^upapier  gris,  je  fis  fécher  la  matie?e 
reliée  fur  le  papier  ;  elle  paroilToir  com- 
pose de  petits  morceaux  d'ardoife ,  & 
pefoit  une  dragme  ^  vingt-quatre  grains. 
Je  mis  le  mélange  au  bain  de  fable  dans 
un  vafe  de  verre  fur  un  feu  doux. 
J'attendois  une  pellicule  ,  mais  après 
une  longue  évaporation  il  ne  s'en  for- 
ma aucune.  Je  mis  donc  fur  une  fenêtre 
ce  qui  leiloit  dans  le  vafe;  l'évapora- 

Fvj 


132.  Voyage 

tion  fe  fit  lentement  ,  ôc  il  refta  nne 
matière  gonflée  ,  un  peu  on6tueufe , 
blanche  ,  molle  ,  difpofée  par  écailles 
extrêmement  petites ,  blanches  5c  bril- 
lantes. Ce  qui  étoit  le  plus  expofé  à 
l'adion  de  l'air  extérieur  étoit  jaunâtre  9 
êc  ce  qui  toucboit  le  fonds  du  vafe  , 
tiroir  un  peu  fur  le  verd.  Je  pris  cinq 
dragmes  &:  demie  de  cette  matière ,  je 
la  délayai  dans  l'eau,  ûs  évaporer.  Se 
répétai  cette  opération  jufqu'à  douze 
fois  ,  dans  l'efpérance  d'obtenir  un  felm 
A  la  troifieme  difTolution  il  fe  dépofa 
ôu  milieu  du  vafe  des  flocons  jaune-brun, 
îls  fe  divifoient  parfaitement  ,  ôc  la 
inatiere  au  lieu  de  donner  un  fel  deve- 
noit  de  plus  en  plus  ondueufe.  Je  perdis 
donc  l'eipérance  d'obtenir  un  {qI  par 
cette  voie  ;  plus  je  répétois  le  procédé  , 
plus  la  matière  diminuoit ,  s'épaifliffoit 
Se  peut-être  étoit  privée  de  fon  kl  y 
qui  eft  plus  volatil  que  lafubftance  onc- 
teufe. 

Je  pris  dix  onces  de  beurre  de  pierre 
que  je  fis  diffoudre  dans  de  l'eau  dif- 
tillée  félon  la  proportion  que  j'ai  déjà 
dite  j  &  je  pafTai  au  papier  gris  cette  eau 
farurée.  L'ardoife  &  Ja  terre  jaime 
qui  refra  dans  le  Rltre  étant  bien  féchés 
pefoient  une  once  ôc  demie.  Le  mélange 


EN     Sibérie.  i^^ 

éroit  clair  &  pur,  &  dun  beau  rouge 
foncé  ;  je  fis  évaporer  lentement  à  très 
petit  feu  dans  un  vafe  de  verre  ,  Se 
j  appercus  enfin  une  pellicule  ,  je  retirai 
le  vaifleau  Se  le  plaçai  dans  un.lieu  frais, 
afin  qu'il  n'y  eut  aucun  obitacle  à  la 
cryftallifation 5  û  elle  devoit  avoir  lieu, 
mais  il  ne  fe  dépofa  au  fond  qu'une 
matière  jaune  très  fine  ,  &  celle  qui 
s'attacha  aux  cotés  du  vafe  étoit  en  bulles. 
Je  mis  le  tout  dans  une  retorte  ,  de  j'en 
tirai  la  partie  aqueufe  ,  fans  attendre 
que  le  vafe  fut  entièrement  rouge ,  le 
fond  feul  l'étoit  :  il  pafTa  quatre  onces 
de  phlegmes  moins  une  demi-dragme. 
Cette  liqueur  fit  ébullition  avec  le  fel 
de  tartre  en  déliquefcence.  Avec  le 
mercure  diffous  dans  l'eau  régale ,  elle 
devint  blanclie  dans  un  inftant  5  avec 
le  fucre  de  faturne  dilTous  elle  donna 
un  précipiré  blanc ,  changea  la  teinture 
violette  en  rouge  pourpre  ,  ne  fut  point 
altérée  par  l'étain  diffous ,  rendit  trou- 
ble le  mélange  d'eau  avec  le  foufre  6c 
le  fel  de  tartre  diffous  ,  &  répandit  une 
mauvaife  odeur  :  elle  troubla  aufîi  la 
diffoîution  de  chaux  &  de  foufre  étendue 
dans  l'eau,  &  lui  donna  la  couleur  jaune, 
mais  aucune  odeur.  Ces  expériences 
faifant  connoître  fufiifamment  la  nature 


1^4  Voyage 

de  cette  liqueur  phiegmatique  ,  je  crus 
qu'il  feroit  inutile  d'en  faire  de  nou- 
velles. La  matière  reftée  dans  la  retorte 
ëtoit  fort  gonflée ,  élevée  vers  le  milieu 
environ  d'un  pouce,  trouée  &  fendue 
ça  &  là ,  &  brillante  comme  fi  on  l'eu]: 
couverte  d'eau  fucrée  ;  le  fond  étoic 
brun-rouge-pâle  ,  le  delTus  gris- blanc  : 
elle  péfoit  quatre  onces  fîx  dragmes.  Je 
la  brifai  ,  èc  la  mis  dans  une  retorte 
de  terre  qui  refta  fur  le  feu  durant 
vingt-quatre  heures.  Sur  la  fin  je  la  fis 
couvrir  de  charbon  ,  Ôc  donnai  un  feu  iî 
violent  que  le  cou  en  étoit  rouge.  Les 
vapeurs  blanches  qui  montèrent,  dès  que 
le  feu  fut  augmenté ,  ôc  continuèrent 
durant  quinze  heures,  ceflerent  enfin; 
un  plus  haut  degré  de  feu  éleva  quel- 
ques gouttes  brunes ,  qui  ne  purent  être 
augmentées  par  le  plus  haut  degré  que 
je  pus  donner.  Ne  pouvant  poufifer  l'opé- 
ration, je  l'abandonnai.  La  liqueur  phieg- 
matique fortie  au  commencement  étoit 
douceâtre ,  mais  elle  devint  bien-tôt 
aigre  :  elle  péfoit  fept  dragmes.  L'huile 
oul'efprit  pefant  quele  feu  le  plus  violent 
avoit  fait  monter,  étoit  du  poids  de  deux 
dragmes:  la  tête  morte  péfoit  deux  onces; 
elle  étoit  rouge  de  tuile  ôc  d'un  afles 
grand  volume.  J'eflayai  d'en  tirer  du 


i 


EN    Sibérie.  155 

fel  en  la  lelîîvant  >  mais  je  n'apperçus 
dans  l'eau  chaude  qu'un  p<;U  de  terre 
blanche  ,  douce  au  toucher  j  cependant 
il  me  parut  qu'outre  cette  rtrre  la  tcte 
morte  avoit  perdu  quelque  chofe.  Lorf- 
que  je  l'eus  fait  fécher ,  il  me  fembla 
que  le  poids  étoit  pli^s  diminué  qu'il 
ne  devoir  l'être  par  l'extradion  de  la 
petite  quantité  de  terre  blanche  que  l'eau 
en  avoit  féparée. 

Afin  de  connoître  la  nature  des  efprits 
qui  s'étoient  élevés ,  je  verfai  l'eau  pafTée 
tant  dans  la  première  que  dans  la  der- 
nière diftillation  fur  l'efprir  de  la  der- 
nière; je  paffai  le  mélange  au  papier 
gris ,  &  le  faturai  avec  deux  dragmes 
&:  deux  fcrupules  de  fel  cle  tartre  bien 
purifié  ;  je  l'étendis  avec  de  l'eaii  diftil- 
lée  5  le  palTai  de  nouveau ,  le  mis  au  bain 
de  fable  ,  de  fis  évaporer  à  fcu  doux. 
Dès  que  la  pell'icule  parut ,  je  portai 
le  vaifleau  dans  un  lieu  frais  ^  &c  j'eus 
des  cryitaux  très  ap'prochans  du  fel  de 
Glauber  par  leur  fubftance  foliée^  de  h 
facilité  qu'ils  avoient  d'entrer  en  [ufion: 
cependant  ils  ne  fondoient  pas  audî 
promptement  que  le  fel  admirable  :  ils 
pefcientdeux  dragmes  vingt-fepr  grains. 
Je  Rs  évaporer  l'eau  qui  rcftoit  ,  ôc 
j'eus  encore  de  cryftaux  pefùns  vingt-» 


'i$6  Voyagé 

huit  grains.  Les  premiers  vus  au  microf^ 
cope  étoient  allongés  ,  hexagones  , 
émouffes  3c  comme  coupés  aux  deux 
bouts,  tranfparens  &  un  peu  jaunâtres. 
Dans  les  derniers  on  n'appercevoit  dif- 
tindement  aucun  angle  :  on  n'y  voyoit 
que  de  petites  feuilles  rondes  dont  ils 
paroilToient  compofés  ,  de  quelquefois 
des  quarrés  longs. 

Je  palTai  encore  la  lefîive  de  la  tête 
morte  ,  pour  la  purifier  davantage  ,  ôc 
fur-tout  la  dégager  de  la  terre  blanche 
qui  y  furnageoit  ,  &  j'y  mêlai  diffé- 
rentes fiibftances ,  afin  de  découvrir  par 
les  changemens  qu'elle  éprouveroit  ,  la 
nature  de  la  matière  lefiivée  ;  le  fucre 
de  faturne  la  rendit  épaiflfe  de  blanche  : 
il  y  eut  en  peu  de  temps  un  précipité 
blanc  fait  en  forme  de  bouillie.  L'ar- 
gent difTous  n'eut  d'abord  aucun  effet, 
mais  après  une  demie-heure  on  apperçuc 
au  fonds  du  vafe  de  petits  cryftaux 
pointus.  Par  le  moyen  du  mercure  dif- 
fous  dans  l'eau  régale  il  fe  précipita  une 
poudre  blanche.  Au  lieu  de  la  lefïive 
je  mêlai  au  mercure  de  l'alun  difïbus, 
&  j'eus  lem^me  effet,  mais  il  fe  dé- 
pofa  bien- tôt  des  cryflaux  à  pointe  al- 
lon  gée ,  comme  ceux  du  falpêtre ,  l'efpric 
de  ïel ne  produifit  rien,  ni  avec  la  lef=^ 


InSiBERIE.  j.y 

five   ni  avec  l'alun.    Le    fel  de  tartre 
en  deliquefcence  rendit  la  leffive  tout- 
a-fait  blanche ,  &  il  y  eut  un  précipité 
blanc  fous  la  forfne  de  flocons.  Le  fou- 
fre  diifous  dans  le   fel  de  tartre  ,    & 
étendu   dans   l'eau    fut   précipité  auffi- 
tot ,  ôc  donna  une  odeur  forte  &  défa- 
gréable.     Avec  le    foufre    dilîous  par 
la  chaux  &  étendu  dans  l'eau  je  n'eus 
d'abord  aucun  changement  :  peu  après 
il  fe  forma  une  pellicule   a  la  furface, 
quelque  matière  fedépofa   &  il  y  eut 
une  forte  odeur  j  l'alun  eut  les  mêmes 
effets ,  mais  plus  promptement.  11  n'y  eut 
d'abord    avec    l'eau    de    chaux   aucune 
altération  :  enfuite  il  fe  précipita  peu 
à-peu  quelques  Hocons  blancs.  La  kiTivQ 
lie  changea  ni  la  teinture  violette ,  ni 
Tinfiiiion  de  noix  de  galle. 

Je  voulus  tenter  de  découvrir  dans  le 
beurre  de  pierre  le  fer  dont  j'avois  trouvé 
tant  d'mdices  :  j'en  fis  griller  une  partie  ; 
il  ne  jetta  aucune  fumée  ,   ni  ne  s'ao-- 
gîutma  ;  feulement  il  prit  une  couleur 
rouge.    J'en  pris  un  quintal  poids  d'é- 
preuve,  &   le  mêlai  à  deux  quintaux 
du  flux  fuivant  ;  tartre  blanc  ôc  falpêtre , 
de  chacun  deux  dra^mes,  flel  de  verre 
une  dragme&  demie,  verre  blanc  de 
chaux  vive,   de  chacun  quarante  cinq 
granis,  fable  &  charbon  de  chacun  une 


13S  Voyage 

dragme.  J'eifayai  la  fulion  dans  un 
fourneau  à  verre  félon  la  méthode  de 
Kunkel,  parce  que  je  pouvois  y  donner 
le  feu  à  volonté.  La  matieie  entra  par- 
faitement en  fufion  ,  mais  le  creufet 
étant  refroidi  ôc  brifé ,  je  ne  vis  pas  la 
moindre  trace  de  bouton.  Je  compofai 
un  autre  flux  de  deux  dragmes  de  bo- 
rax  5  une  de  charbon  pilé ,  deux  de  po- 
tafTe  5  &  j'en  mêlai  deux  quintaux  a 
un  quintal  de  beurre  de  pierre.  Le  mê- 
lante mis  au  même    fourneau  ne  fon- 

o      , 

dit  point  auflî  bien  que  le  premier  ,  Ôc 
ne  donna  point  de  bouton. 

Le  beurre  de  pie'-re  m'a  paru  contenir 
non  pas  un  véritable  acide  vitrioiique 
pur ,  mais  plutôt  un  acide  de  fel ,  ou  un 
acide  vitrioiique  émouffépar  l'acide  lixi- 
viel  minéral.  Je  crois  donc  qu'il  tient  un 
peu  de  fer  dilTous  ôc  uni  à  une  matière 
graffe  dont  à  la  vérité  l'efpece  m'eft  incon- 
nue ,  mais  qui  vraifemblablement  em.pê- 
che  que  l'acide  &  le  fer  du  beurre  de 
pierre  ne  forment  du  vitriol.  Quoique  les 
expériences  que  j'ai  faites  pour  y  dé- 
couvrir du  fer  ne  m'aient  pas  réuiîi,  je 
ne  peux  pas  me  perfuader  qu'il  n'en 
tienne  point  :  ceux  qui  font  exercés  à 
ces  épreuves,  favént  qu'elles  font  très 
difficiles  à  faire  en  petit  avec  les  mines 
riches,  3c  ne  peuvent  pas  prouver  fabr 


EN    Sibérie.  155 

fence  totale  du  fer.  J'ai  diiTous  dans 
l'eau  pure  deux  onces  de  beurre  de  pierre  j 
j'y  ai  mclé  une  once  de  limaille  de  fer, 
3c  laifTé  le  mélange  durant  dix  jours 
à  une  chaleur  douce.  Enfuite  ayant  dé- 
canté l'eau j  &  fait  fécher  la  limaille, 
je  l'ai  trouvée  du  même  poids,  &  n'ai 
point  apperçu  qu*il  y  en  ait  eu  la  moin- 
dre partie  qui  ait  été  difToute  :  c'eft  donc 
lafubftancegratre  qui  enveloppant  1  acide 
du  beurre  de  pierre  l'empêche  de  dif- 
foudre  le  fer.  Je  lis  évaporer  à  feu  doux 
la  diirolution  dans  un  vaiiTeau  de  verre  , 
&  j'eus  une  lubftance  grafTe  qui  ref^ 
fembloit  à  du  miel ,  croit  blanc- ver- 
dârre  &  ne  donna  aucuns  cryftaux.  J'ef- 
fayai  de  la  réduire  avec  l'efprit  de  vi- 
triol :  j'en  mêlai  une  once  à  deux  onces 
de  beurre  de  pierre ,  àc  j'expofai  le  tout 
durant  quelques  jours  à  une  chaleur  dou- 
ce. L'acide  virriolique  me  parut  n'avoir 
fait  que  détacher  un  peu  de  fel  lixiviel 
minéral  ;  la  matière  étoit  comme  bul- 
beufe  aux  côtés  du  verre,  la  fuperficie 
couverte  de  bulles  ,  de  même  que  le 
beurre  de  pierre  expofé  feul  a  l'évapo- 
ration  ,  &  l'on  y  voyoit  à  l'ordinaire 
comme  des  paquets  de  petites  aiguilles: 
enfin  toute  la  fubftance  paroifToit  encore 
plus  gralTe  qu'auparavant. 


k^b  Voyage 


CHAPITRE    LXVII. 

Obfervations  d'hiftoire  naturelle*  Monu^^ 

ment  Tatare,   Beurre  de  pierre  très  beau» 

Expériences  fur  cette  matière, 

LEs  rives  de  la  Maiia  font  bordées 
de  hautes  montagnes  dont  l'une  eft 
nommé  fméï  kamen  ou  la  montagne 
bleue.  Elle  eft  toute  compofée  d'un  flux 
métallique  verd  &  fort  tendre  :  on  en 
trouve  un  pareil  de  couleur  blanche , 
répandu  çà  &  là  dans  lardoife  alumi- 
îieufe  dont  j'ai  parlé,  mais  il  eft  beau- 
coup plus  dur. 

La  rivière  de  Mana  eft  très  finueufe: 
le  plus  fameux  de  fes  détours  eft  le  béré- 
tien  ;  il  a  trois  lieues  d'étendue ,  &  la 
trajet  en  droiture  eft  d'une  demi-lieue. 
Sur  la  rive  occidentale ,  entre  le  ruif- 
feau  de  Bolchaïa  béret  ôc  l'extrémité 
fupérieure  du  détour  bérétien  on  voit  la 
fiminnie  gori  ou  montagne  aux  cerfs. 
Quoiqu'il  rombe  en  ce  canton  durant 
l'hiver  des  neiges  abondantes  ,  il  y  en 
a  très  peu  fur  cette  montagne  ;  les  plan- 
tes du  printemps  y  pouffent  &  fleurif- 


EN     Sibérie.  141 

feht  plutôt  que  dans  tous  les  environs 
&  l'on  y  trouve  alors  une  quantité  pro- 
digieule  de  cerfs  ;  j'en  apperçus  vers  la 
cime  des  marques  certaines  :  ilsy  avoient 
mangé  beaucoup  de  terre ,  &  on  y  voyoic 
d^s  enfoncemens  afTés  profonds  ;  la  terre 
y  eft  d'un  goût  falé  qui  plaît  beaucoup 
à  ces  ammaux,  ainh  qu'à  plufieurs  autres, 
A  quelque  diftance  du  bas  de  cette 
montagne,  on  trouve  encore  une  ar- 
doife  alumineufe  ,  femblable  à  la  pré- 
cédente, mais  qui  ne  tient  pas  un  aufîi 
grand  efpace  j  elle  produitauiTi  du  beurre 
de  pierre. 

A  un  quart  de  lieue  au-deflus  du  ruif- 
feau  de  ilok-ioul  on  voit  fur  un  rocher 
efcarpé  qui  borde  la  rivière,  un  tam- 
bour magique  tarare  peint  en  rouge. 
Le  rocher  eft  une  pierre  noirâtre  très 
dure,  mêlée  de  fines  feuilles  de  fpath. 
11  paroît  que  l'endroit  où  l'on  a  peint , 
a  été  couvert  d'une. couche  mince  de 
ciment  blanc,  fur  laquelle  on  a  étendu 
la  couleur  rouge  qui  maintenant  eft  fore 
pale.  Il  y  a  dans  cet  endroit  une  petite 
chute  de  cinquante  toifes  de  longueur  : 
le  côté  du  nord  eft  plein  de  r'ochers 
contre  lefquels  les  eaux  fe  brifenc 
avec  un  bruit  confidérable.  Cette  mê- 
me rive  eft  un  roc  efcarpé,  très  riche 


I4t  VoYA(5B^ 

en  beurre  de  pierre  ]  celui-ci  eft  beau- 
coup plus  beau  ,  &  plus  blanc  que  le 
précédent;  il  eft  tel  que  certains  natu- 
raliftes  décrivent  l'alun  natif  qu'ils  nom- 
ment alun  de  plume  :  cependant  fa  ma- 
trice eft  aulTi  une  ardoife  noire  alumi- 
neufe.  Je  foupçonnai  que  ce  beurre  de 
pierre  étoit  moins  gras  que  l'autre ,  ôc 
je  voulus  le  foumettre  aux  mêmes  ex- 
périences. J'en  mis  une  once  dans  huit 
onces  d'eau  diftillée ,  mais  tout  ne  fut 
pas  diffous-.ilv  refta  de  petits  mor- 
ceaux d'ardoife' noire.  La  diffolution 
étoit  brun-jaunâtre ,  aftringente  &  un 
peu  douce.  L'efprit  de  vitriol  la  rendit 
blanchâtre,  &  après  deux  jours  il  fe  dé- 
pofa  une  poudre  blanche  qui  vue  au 
microfcope  me  parut  être  des  cryftaux. 
Avec  l'efprit  de  falpêtre  elle  devint  de 
même  blanchâtre,  enfuite  un  peu  jaune; 
il  n'y  eut  point  de  précipité.  L'efprit 
de  fel  eut  le  même  effet  que  celui  de 
vitriol  ;  avec  le  vitriol  martial  diffous  > 
il  ne  parut  aucun  changement ,  mais 
la  diiïblution  devint  enfuite  plus  obf- 
cure.  Le  fer  diifous  dans  l'eau  régale  a 
rendit  trouble  ',  quelque  temps  après  elle 
s  eclaircit  entièrement.  Par  le  vitriol 
de  Chypre  diffous ,  elle  prit  la  couleur 
de  verd  de  pré.    Le  vitriol  blanc  dil- 


i 


E   N     s  I    B   E   R    I  E.'  14  5 

fous  Se  l'alun  difTous  n'eurent  aucun  ef- 
i-et ,  le  fucre  de  farurne  diiïbus  la  rendic 
blanc-fale  ,   &  rouge  à   la  furface  :  la 
précipitation  fe  fit  lentement  fous  la  for- 
me d'une  pou  ire  blanche  ,   ôc  l'eau  de- 
vint rouge  de  carmin.   L'argent  dilTous 
lui  donna  une  couleur  grife ,   &  préci- 
pita promptement  quelque  matière  fous 
la  forme  de  petits  grams ,   au-deiïus  def- 
quels  on  voyoit  une  couleur  noirâtre  5 
après  quelque  temps  ce  noir  difparut  , 
&  l'on  n'y  voyoit  plus  qu'une  couleur 
blanche ,    mais  l'eau  étoit  claire  &  pure. 
Le  mercure  diffous  dans  l'eau    régale 
blanchit  a  l'inftant  la  dilfolution  ôc  don- 
na un  précipité  grofiier  :  l'eau  étoit  jau- 
ne-rougeâtre.   Le  fublime  ditfous  dans 
l'eau  ne  produifit  rien.    Le  fer  diifous 
dans  un  fel  lixiviel  félon  la  méthode 
de  Stahl  fit  ébullition  ,  &  donna  un  pré- 
cipité rouge  brun.  Le  foufre  diflous  dans 
l'eau  avec  le  fel  de  tartre  brunit  la  dif- 
folution  ,  &  répandit  une  forte  odeur  :  il 
s'enfuivit  un  préciplré  femblable  à   du 
caillé  ,   qui  ,  de  noirâtre  qu'il  étoit  d'a- 
bord ,  devint  jaunâtre  après  vingt-quatre 
heures.   Les  fcories  diiîbutes  de  régule 
d'antimoine  furent  précipitées  aufii  ïbus 
la  fornie  de  caillé  noir  fans  donner  de 
nauvaife  odeur.  La  réfine  dilfoute  dans 


ï44  Voyage 

Teau  avec  le  fei  de  tartre  fe  précipita 
de  même  en  caillé  brun.  Le  fel  de  tartre 
en  déliquefcence  fit  une  forte  ébullition, 
ôc  il  fe  précipita  une  poudre  groiîîere 
d'un  jaune  rougeâtre.  Le  falpêtre  fixe 
diffous  fut  précipité  fous  la  forme  d'une 
poudre  noire ,  Ôc  la  liqueur  qui  furna- 
geoit  devint  orangée.  Avec  le  fel  am- 
moniac commun  il  fe  dépofa  une  ma- 
tière de  couleur  orangée  ,  qui  devint 
d'un  jaune  défagréable  :  l'eau  qui  fur- 
nageoit ,  étoit  d'un  brun  obfcur.  La  dif- 
folution  d'étain  par  le  falpêtre  &  Tefprit 
de  fel  laquelle  paroifloit  jaune  ,  ne 
caufa  d'abord  aucun  changement  :  en- 
fuite  le  mélange  devint  laiteux ,  Se  il 
y  eut  un  précipité.  La  teinture  de  violette 
devint  très  obfcure  ,  &  bleuâtre  ,  l'infu- 
fion  de  noix  de  galle,  noire  comme  l'en- 
cre. La  difibiution  de  fleurs  de  grenadier 
rendit  la  liqueur  noire  ,  &  donna  un 
précipité  fous  la  forme  de  caillé.  Avec 
l'eau  de  chaux  il  fe  dépofa  une  matière 
jaunâtre  qui  devint  peu-â-peu  plus  obf- 
cure de  fe  changea  en  orangé.  ; 
Je  fis  diffoudre  une  once  de  beurra  ' 
de  pierre  dans  une  quantité  fuffifante 
d'eau  diftillée  ;  je  palTai  la  diffolution 
&  la  fis  évaporer  fur  un  feu  doux.  Il 
leila  de  petits  morceaux  d'ardoife   in- 

diflolublo^ 


IN      S  I    B    E    R    I    H.  j^f 

diiToliibles  qui  pefoienc  quatre -vinac 
grains.  L'évaporation  étant  faite  pres- 
que jufqu'à  ficcitc  ,  le  réfidu  pefoit  fept 
dragmesj  il  étoit  de  couleur  blanche, 
verdatre  par  endroits ,  graine  à  la  fur- 
face  en  forme  de  grappe  de  raiiin.  La 
fubftance  en  étoit  molle  :  on  y  vovoic 
ça  &  là  de  petits  cryftaux,  &  quelque- 
fois des  rouelles  minces  comme  dans 
le  fperma  mercurii.  Cette  matière  fut 
diiïbute  dans  huit  onces  d'eau  diftiUée, 
pafTée  au  papier  gris ,  de  il  ne  refta  ri  eu 
dans  le  papier.  Je  farurai  la  dilfolution 
avec  fix  dragmes  de  (d  de  tartre  ,  je  la 
gaffai,  fe  évaporer,  mis  crylbllifer  au 
frais.  Se  j'eus  une  efpece  de  fel  admira- 
ble ,  pareil  à  celui  que  m'avoit  donné 
le  premier  beurre  de  pierre.  La  féconde 
crydallifation  donna  beaucoup  moins 
que^ celle  du  premier  beurre  jaunâtre; 
je  n'en  retirai  que  quinze  grains  de  fei. 
Il  étoit  dioicile  de  dii^inguer  la  h;xure 
des  cryRaux.  On  y  voyoït  des  feutiles 
minces  de  plufieurs  angles  :  autant  que 
je  le  pus  voir,  ils  étoient  plats  &  octo- 
gones.  Ils  furent  d'abord  très  clairs  ; 
pais  un  peu  jaunâtres  ,  ôc  apris  quel- 
que temps,  humides  de  d'un  jaune  plus 
foncé. 

Je  fis  diifoudre  dix  onces  de  beurrt 
Tome  IL  Q 


i4<>  Voyage 

de  pierre  en  qiianriré   fuffifante  d'eau 
diftiilée  ^   il   refta   trois   onces  &  deux 
fcrupuîes  d'ardoif^  noire indiifoluble.  La 
diirolution  fut  mife  à  évaporer  far  un 
feu   doux  :  il  fe   dépofa  d'abord   une 
matière  blanchâtre  ;  enfuite  le  tout  prit 
la  forme  de  miel  en  grains  ,   &c  la  li- 
queur qui  furnageoit ,  ctoit  grafTe  3c  de 
couleur  bruner  Le  tout  étant  refroidi 
s'épaiiîit  ;  je  le  mis  dans  une  retorte  de 
j'en  tirai  trois  onces  iix   dragmes ,    6c 
quinze  grains  de  liqueur  :  elle  fit  effer- 
vefcence  avec  le  fel  de  tartre  en  déli- 
quium.    Avec  le  mercure  diffous  dans 
l'eau  forte  elle  devint  blanchâtre  de  trou- 
ble. Le  fucre  de  faturne  dilfous  eut  le 
même  effet,  ôc  donna  de  plus  un  pré- 
cipité  blanc  ôc  épais.    Elle  rendit  de 
couleur  pourpre  le  fuc  de  violette  >  ne 
changea  point  l'étain  diffous  ,   troubla 
la  diilolution  de  foufre  par  Teau  &c  le 
fel  de  tartre  en  répandant  une  odeur  fœti- 
de  ,  épailîit  le  foufre  ôc  la  chaux  dif- 
fous dans  l'eau ,  ôc  répandit  la  même 
odeur. 

La  matière  reftée  dans  la  retorte  pefoit 
quatre  onces  j  elle  éroit  rougeâtre  au  bas, 
fafranée  au-deiTus,  blanchâtre  vers  le 
haut  5  trouée  comme  une  pierre  ponce  , 
^  plus  volumineufe  d'un  demi  -  pouce 


* 


t    N       î>    1    B     E    R    I    E.  ,4^ 

que  loifqu  elle    avoir  été  mife  au  feu. 
Je  la  pulvérifai,  k  mis  dans  un  letorte 
de  terre  ,  l'expofai  durant  vingt-quatra 
heures  a  un  grand  feu.  Vers  la  fin  je  cou- 
vns  de  feu  la   retorte  ,  de  foite  que 
le  cou  devnit  rouge.    Il  pafla  d'abord 
encore  un  peu  d'eau  que  |e  misa  part 
&  confervai.  Le  Csn  étant  augmenté  fit 
élever  des  vapeurs  blanchâtres  qui  n-on- 
terent  durant  quatorze  heures  :  pendant 
les  fix  dernières  elles  diminuèrent  con- 
tinuellement ;   une  nouvelle  au^men- 
tation  de  feu  fit  pnlTer  quelques  g'outtes 
lin  peu  colorées.  Je  fis  éteindre  le  feu 
&  il  me  fembla  qu'il  s'écoit  élevé  une 
efpece  de  fublimé.  L'eau  paflee  au  corn- 
mencement   étoit   claire  &  pefoit  ûx 
dragmes   dix  grains.    L'argent   difTous 
donna   avec  elle  un  précipité  fous  la 
forme  de  cadlé,  duquel  une  patrie  fut 
dilioute  de  nouveau  par  la  liqueur  mê- 
me.   Les  gouttes  colorées  palTées  vers 
la^fin  pefoient  deux   dragmes.    Je  les 
mêlai  aux  liqueurs  des  deux  diftijkrions 
je  faturai  le  mélange  avec  fept  fcrupules 
de  lel  de  tartre  purifié  ,  je  palTai  le  tout , 
fis  évaporer   &  mis   cryftallifer  :  mais 
contre  mon  attente  je  n'eus  pas  d'autres 
cryftaux  que  ceux  du  beurre  de  pierre 
tout  brute.    L'efpece    de  fublimé  qui 

Gif 


14S  Voyage 

s'étoit  attaché  &  comme  fondu  au  cou 
de  la  retorce  n'éroic  difToluble  ni  par 
l'eau  ni  par  le  fel  lixiviel.  Je  verfai 
defliis  un  peu  de  vitriol  de  cuivre  dif- 
fous,  &  je  ne  pus  y  appercevoir  le  plus 
léeer  changement.  La  tête  morte  étoit 
gonflée ,  rouge  de  tuile ,  &  pefoit  unç 
once  &:  dernie.  Je  la  leiîivai  dans  l'eau, 
didillée  ,  la  fis  fécher  ,  la  pefai  ,  bç 
je  ne  trouvai  dans  le  poids  aucun  dé- 
chet 5  quoique  j'eus  remarqué  dans  ma 
leilive  quelque  chofe  de  blanc  femblable 
à  une  terre  molle ,  qui  furnageoit  d'a- 
bord &  fe  dépoia  enfuite  j  il  y  en  avoir 
très  peu ,  &  c'étoir  peut-être  la  même 
matière  qui  étant  légère  avoir  été  éle- 
vée par  le  feu  le  plus  violent ,  &  s'é:oit 
attachée  ai;  cpu  de  la  retorte.  Je  me 
convainquis  que  la  leffive  de  la  tête  morte 
ne  contenoit  rien  ou  prefque  rien ,  en 
y  mêlant  du  fel  de  tartre  en  déliquef- 
çence  ,  de  l'efprit'  de  fel  ,  de  l'argent 
diff^us  ,  du  mercure  dilfous  par  1  eau 
forte  5  du  foufre  difTous  ayec  l'eau  &: 
la  chaux.  ÇLts  différentes  matières  n'y 
cauferent  pas  le  plu^  léger  changement: 
cependant  le  fucre  de  faturne  rendit  la 
iePiive  uu  peu  trouble  &  donna  un  pré- 
cipité fous  la  forme  d'une  poudre  bïan-r 
che  :  ce  phénomène  fijt  caufé  fans  dout©. 


I 


|>ar^  le  peu  de  cerre  blanchârre  que  la 
ie/îivecontenoit.  Jelans  évaporer  leare^ 
ment ,  Se  la  mis  cryflallifer  dans  un  lieu 
^rais  ,  mais  inutilement.  Je  fis  donc 
cvaporer  en  entier,  &  il  reda  une  ter- 
re molle  &  blanche  qui  pefoit  quatre 
grains. 

J'efTayai  de  tirer  du  fer  delà  tête  mor- 
te. Deux  cents  vingt  livres  poids  d'e/Tai 
furent  grillées  dans  un  pot  en  remuant 
toujours.    Je  ne  vis  aucune  fum.ée  s'en 
élever  j  la  matière  demeura  auffi  gonflée 
qu'auparavant  ;   elle  devint  feulement 
un  peu  plus  rouge,    ôc  je  la  trouvai 
.  diminuée  de  fept  livres.  Je  fis  un  flux  de 
trois  parties  deflux  blanc oufel de  Dref- 
de,  d'une  partie  de  verre  pilé  ,&  de  fiel 
de  verre  ôc  de  charbon  pilé  ,   de  cha- 
cun demi -partie.   Je  mêlai  trois  cents 
de  ce  flux  à  la  tête  morte  grillée.    La 
matière  entra  parfaitement  en  fufion  , 
mais  je  n'eus  aucun  grain  de  fer.  J'cfl 
%ai  d'en  tirer  du  beurre  de  pierre  tout 
brute,   par  le  même  procédé  dont  je 
m'étois  fervi  avec  le  premier  :  je  n'eus 
pas  un  fuccès  plus  heureux.  Je  repérai 
les  mêmes  expériences  avec  la  limaille 
de  fer  &  Tacide  virrioiique  ,    &  j'eus  les 
mêmes  réfultats.    Sur  une  once  de  ce 
dernier  beurre  de  pierre  je  verfai  fis 

G  iij 


î  50  V    O    Y    A    G    E 

ciragmes  dliiule  de  vitriol.  J'expofai 
le  tout  durant  deux  jours  à  une  chaleur 
douce  5  je  fis  évaporer  un  peu  le  mé- 
lange ôc  le  mis  fur  une  fenêtre.  Il  fe 
forma  des  bulles  aux  côtés  du  vafe  ôc 
à  la  fuperficie  ,  Se  Von  voyoit  ça  &  la 
de  petits  paquets  de  courtes  aiguilles, 
femblables  à  de  petites  parties  de  fer 
attachées  à  un  aimant.  Je  verfai  la  dilfo- 
lution  de  beurre  de  pierre  expoféeà  une 
chaleur  modérée  avec  la  limaille  de  fer , 
3c  je  n'y  apperçus  pas  le  moindre  chan- 
gement, 

îl  y  avoit  autrefois  beaucoup  de  caf- 
tors  dans  les  environs  de  la  Mana ,  Sc 
l'on  en  trouvoit  même  dans  toute  la 
Sibérie,  mais  comme  il  étoit  aifé  de 
découvrir  leurs  habitations ,  on  les  a  ex- 
terminés. Les  habitans  des  bords  de 
rOlecma  Sc  de  la  Kirenga  difent  qu'ils 
n'en  ont  pas  vu  dans  leur  canton  depuis 
environ  cinquante  ans  j  on  n'en  trouve 
que  dans  les  contrées  fupérieures  de 
riénifei  Se  de  l'Ob,  Mais  au  contraire 
les  bêtes  féroces 5  les  oifeaux  de  proie, 
les  ours  ,  les  loups  fe  trouvent  par- tout 
en  grand  nombre ,  parce  que  leur  vie 
fauvage  empêche  qu'on  ne  découvre 
leurs  repaires  avec  autant  de  facilité 
que    les  habitations    des .  caftors.    Les 


EN  Sibérie.  15  r 

Sibériens  prérendent  que  ces  animaux- 
ci  fe  rafTemblent  au  printemps ,  &  vont 
deux  à  deux  à  la  chaire  d'autres  caftors. 
Lorfqu'ils  en  trouvent  un  ,  ils  ne  hii 
font  point  de  mal ,  mais  ils  lamenenc 
à  leur  demeure ,  &  l'emploient  comme 
un  efclave  à  toutes  fortes  de  travaux. 


CHAPITRE  LXVIII. 

Rocher  peint.    Hyène,    Tremhlemens  de 
tem,    Charlataneric  Chinoifc. 

SU  R  la  rive  méridionale  de  la  Ma- 
na  5  à  demi -lieue  au-deilous  du  ruif- 
feau  de  Sofnovka ,  on  trouve  un  rocher 
fur  lequel  il  y  avoit  autrefois  quelques 
peintures  ;  mais  le  temps  les  a  rendues 
méconnoilTables ,  &  Ion  n'y  diflingue 
plus  que  àti  cercles ,  ^  \q,s,  contours  in- 
formes de  quelques  arbres. 

Vers  Tile  de  Bobrovie  mes  bateliers 
virent  un  animal  qui  alloit  lentement 
dans  la  forêt  :  les  uns  difoient  ,  c'eft 
un  ours,  &  d'autres ,  c'eft  une  hyène. 
(  I  )  Us  allèrent  droit  à  l'animal  qui  ne 


f  1}  Canis  pilis  cervicis  ti%€C\^  longioribus. 

G  iv 


n^i  Voyage 

Mta  point  fon  pas ,  lui  jetterent  au- 
tour ^u  cou  une  couple  de  cordes  fortes 
&  l'amenèrent  vivant  :  c'étoit  en  effet 
une  hyène  ,  qui  fans  doute  éroit  ma- 
lade :  lorfqu'on  me  l'amena  ,  il  me  pa- 
rut qu'il  lui  reftoit  peu  de  vie,  ôc  je 
la  Rs  tuer.  Cet  animal  féroce  ne  vit 
que  de  proie.  De  même  que  le  lynx  , 
il  fe  cache  fur  les  arbres  entre  les  bran- 
ches, &  lorfqu'il  paffe  un  cerf,  un  élan, 
un  chevreuil ,  un  lièvre  ,  il  fe  lance 
fur  lui ,  &  le  mord  au  milieu  du  corps 
jufqua  ce  qu'il  lui  ait  ôté  la  vie  :  alors  il 
le  dévore  à  fon  aife.  Il  n'attaque  guères 
que  les  cerfs  d'un  an  ,  mais  il  aim« 
fur-tout  les  renés  Se  les  mufcs.  Les 
lièvres ,  les  écureuils  ,  les  renards  de 
routes  couleurs  ,  les  perdrix  ,  les  coqs 
de  bruyère  ,  les  poules  d'eau  font  une 
partie  de  fa  nourriture  ,  mais  il  attaque 
plus  volontiers  les  gros  animaux  ,  foie 
comme  je  l'ai  dit,  foit  dans  leurs  tanières, 
lorfqu  ils  dorment.  Quand  il  veut  pren- 
dre les  renards ,  les  lièvres  Se  lesoifeaux, 
il  ne  va  pas  droit  à  leur  gîte  ,  mais 
il  fait  à  l'entour   d'eux  plufîeurs  tours 


T,inn.  fyjî.  nat.  p.  ^.  Hya:na  feutaxus  porciaus. 


EN    Sibérie.  1^5 

en  rampant ,  jufqu'a  ce  qu'il  foit  bien 
aifuré  qu'ils  font  endormis.  Il  tourne 
plulieurs  fois  autour  des  renés  qu'il 
veut  attaquer,  afin  de  les  étourdir.  Il 
vifite  les  trapes  des  chaiTeurs ,  ôc  s'il  y 
voit  quelque  animal  pris  il  le  tire  en 
entier ,  ou  s'il  ne  le  peut  faire  ,  il  man- 
ge la  partie  du  corps  que  la  trape  ne 
couvre  pas.  Ceux  qui  chaffent  aux  re- 
nards blancs  &  bleus  des  environs  de 
la  mer  glaciale  ,  fe  plaignent  que  les 
hyènes  leur  font  beaucoup  de  tort.  Il 
eft  rare  qu  elles  aillent  a  des  trapes  qui 
ne  foient  pas  détendues.  Cet  animai 
vit  ainfi  que  l'homme  ,  fous  la  licrne 
ôc  fous  le  pôle  :  il  va  du  fud  au  nord 
&  du  nord  au  fud.  Le  froid  fortifie  f^s 
fibres,  Ôc  le  fait  digérer  plus  facilement  : 
la  chaleur  donne  à  {qs  humeurs  plus  de 
viteffe  ;  il  peut  en  peu  de  temps  en 
fournir  une  plus  grande  quantité  pour 
la  diffolution  des  alimens.  Les  peuples 
feptenrrionaux  l'ont  nommé  goulu  avec 
raifon  ;  il  mange  une  quantité  d'alimens 
prefque  incroyable.  On  a  dit  qu'il  fe 
met  quelquefois  entre  deux  arbres  pour 
fe  ferrer  ôc  vuider  le  ventre ,  afin  de 
faire  place  à  de  nouvelle  nourimre;  mais 
j'ai  queftionné  à  cet  égard  plufieurs  chaf- 
feurs  qui  paflent  leur  vie  dans  les  bois  ^ 

Gv 


154  Voyage 

Se  aucun  n'a  pu  me  dire  avoir  vu  ce? 

fait. 

En  arrivant  à  Krafnoïark ,  je  reçus 
des  lettres  d'Irkoutsk,  qui  conrenoient 
la  relation  d'un  tremblement  de  terre 
arrivé  au  pays  des  Kouriles  &  dans  les 
Iles  voifines.  Plufîeurs  rochers  très  éle- 
vés ,  fitués  fur  les  bords  de  la  mer  avoienc 
été  fendus  Se  précipités  dans  les  eaux. 
Le  tremblement  fe  fit  fentir  fur  la  mer 
même  ;  on  y  vit  beaucoup  de  feux  qui 
s'étendoient  au  loin  :  la  mer  fut  foulevée 
d'une  manière  terrible  ,  elle  monta 
trente  toifes  plus  haut  qu'à  l'ordinaire, 
emporta  tous  les  magafins  du  rivage  , 
brifa  toutes  les  barques  ôc  jetta  fur  Ces 
bords  des  blocs  de  pierre  ,  du  poids 
de  mille  livres  Se  plus. 

La  Sibérie  eft  peu  fujette  à  ces  triftes 
accidens.  L'endroit  le  plus  occidental 
où  j'aie  entendu  dire  que  l'on  ait  fenti 
un  tremblement  de  terre,  eft  Krasnoïark: 
les  jeunes  gens  de  cette  ville  ne  s'en 
rappellent  aucun  ,  Se  ceux  dont  les  vieil- 
lards fe  relTouviennent,  ne  pouvoient 
pas  caufer  d'effroi.  Les  plus  violens  de 
tous  ceux  dont  on  m'a  parlé  en  Sibé- 
rjie  fe  font  fait  fentir  à  Irkoutsk  :  ils 
y  renverfent  fouvent  les  cheminées ,  Se 
font  fonner  les  cloches.  Dans  tous  les 


enSiberie.  155 

cantons  qui  font  enrre  Irkoutsk  de  Kraf- 
noïark  ,   tels  que  Bargoufinsk  ,  Sélen- 
ghinsk  ,  Nerrchinsk ,  Argounsk  &  les 
environs  du  lac  Baïkal  ,    on  a  des  fe- 
coufTes  alTés  fortes  pour  répandre  l'eau 
qui  e(ï  dans  les  vafes.    Elles    arrivent 
indifféremment  dans  tous  les  temps  de 
l'année ,  excepté  celles  du  tremblement 
de  terre  que  j'ai  dit  être  particulière  a 
la  province  d'Argoune  Ôc  que  les  Sibé- 
riens diftinguent  de  tous  les  autres.  Ils 
font  extrêmement  rares  fur  la  Lena  Se 
la  Nijnâïa  Tongouska ,  cependant  quel- 
ques-uns fe  font  fentir  au  fîobode  de 
Vitimsk,  ^r  même  plus  bas,   jufques 
à  Tchetchouisk.    Un  ancien  habitant  de 
Vitimsk  m'a  dit  qu'on  y  en  fentit  trois 
il  y  a  environ  cinquante  ans,  6c  un  au- 
tre ,  il  y  a  cinq  ans  ;  mais  le  plus  con- 
fidérable  ne  dura  pas  dix  mmutes  ,  Ôc 
ne  renverfa   point  de  cheminées  j    k 
feule  trace  que  laiffa  l'un  d'eux  ,  qui 
arriva  au  mois  de  Mars ,  fut  la  rupture 
de  la  glace  qui  couvroit  la  rivière. 

Il  femble  que  lorigine  de  tous  les 
tremblemens  de  terre  de  Sibérie  ,  eft 
fous  le  lac  Baikai  Ôc  les  environs.  On 
ne  les  fent  que  dans  les  endroits  qui 
en  font  voifins ,  &  plus  on  eft  éloiV^ 
né  du  rivage ,  plus  ils  font  foibles,  ify 

Gvj 


1^6  Voyage 

a  aux  environs  de  ce  lac  ,    des  fou-* 
taines  fulphureufes  :  on  en  trouve  au- 
près du  fort  Bargoufîn  ,  au  ruifleau  de 
Kabania ,  ôc  dans  le  lac  même  auprès 
du  ruifleau  de  Tierka  ,  dans  un  endroit 
où  les  eaux  font  chaudes.  Le  lac  jette 
auffi  en  grande  quantité,  aux  environs 
de  la  rivière  de  Bargoufin  ,  une  efpece 
de  bitume  nommé  Makha  (  i  )  >  que 
les  habitans   du  pays  brûlent  dans  les 
lampes.   Il  eft  en  morceaux  de  la  grof- 
feur  d'une  tête  d'homme ,  &  toujours 
mêlé  avec  une  matière  blanche  qui  ref- 
femble  extérieurement  au  champignon 
des  melefes.  On  l'en  fépare  aifément , 
€n  mettant  le  bitume  dans  une  poêle 
fur  un  feu  doux.  Cette  matière  blanche 
furnage  comme  une  écume  ,  &  on  l'ote 
avec   une  cuillier.    Isbrand-Ides    rap- 
porte qu'il  y  a  dans  une  plaine  au-defTus 
d'Irkoutsk  vers  l'orient,  près  du  cou- 
vent qui  eft  vis-à-vis  l'embouchure  de 
l'Irkout ,  une  grande  crevafTe  d'où  il  for- 
toit  autrefois  du  feu.  Il  remarque  que  de 
fon  temps  ,  lorfqu'on  en  remuoit  les 
cendres  avec  un  bâton,  on  fentoit  en- 
core un  peu  de  chaleur.  Quelques  perqui- 


_^^(  I  )  Bitumen  tenax  nigruni.  Lhn,  Syji^  na- 
ra,  p.  i6£. 


enSiberiê.  157 

fittons  que  j'aie  pu  faire  au  fujet  de  cette 
crevaiTe  ,  je  n'ai  pu  la  voir.  Ceux  que 
j'ai  queftionnés  à  cet  égard,  m  ont  dit  en 
avoir  entendu  parler.  M.  Langhé  gou- 
verneur dlrkoutsk  m'a  dit  qu'on  la  lui 
fit  voir  en  17 17  ,  mais  qu'alors  on  y 
diftinguoit  à  peine  un  enfoncement  » 
Se  qu'on  n'y  fentoit  aucune  chaleur.  On 
m'a  d'ailleurs  afTuré  que  les  circonftances 
rapportées  par  Isbrand  -  Ides  avoienc 
exifté. 

A  Iakoutsk  Se  depuis  cette  ville  ^  jnf- 
qu'à  l'Océan  oriental ,  de  même  que 
dans  la  partie  de  la  Sibérie  qui  eft  à  l'oc- 
cident de  l'îénifei ,  on  ne  connoît  pas 
les  tremblemens  de  terre;  mais  on  en 
éprouve  de  très  violens  dans  le  Kamt- 
chatka qui  a  de  grands  volcans.  11  eu. 
vraifemblable  que  tout  le  pays  qui  eft 
entre  cette prefqu'ÎIe  &  le  Japon,  eft  fou- 
vent  expofé  à  de  fortes  fecoulFes ,  car 
il  y  a  plufîeurs  volcans  dans  la  chaine 
d'iles  qui  borde  ces  côtes. 

Celui  qui  m'envoya  la  relation  dont 
Je  viens  de  parler  ,  y  joignit  un  mé- 
moire d'un  charlatan  chinois  dans  le- 
quel étoient  fpéciiîées  toutes  les  vertus 
du  bezoar  de  Goa  ,  nommé  en  chinois 
Boo  Sin-Chi ,  c'eft-à-dire  ,  pierre  cor- 
diale. Lorfqu'on  veut  en  faire  uiage , 


15^  Voyage 

il  faut  en  râper  un  peu  dans  de  l'eau  ou  du 
tarafon.  Il  guérit  toutes  les  efpeces  de 
fièvres  chaudes  &  froides ,  emporte  les 
foibleffes  ôc  palpitations ,  chaife  la  mé- 
lancolie ,  divife  le  venin  de  la  petite 
vérole ,  guérit  toutes  les  maladies  qui 
ont  de  la  malignité,  ou  qui  proviennent 
d'épuifement ,  purifie  les  eaux ,  arrête 
le  vomilTement ,  eft  utile  contre  le  cours 
de  ventre ,  chafTe  de  leftomac  les  aci- 
des fuperflus  5  rétablit  les  forces  ,  guérit 
les  maladies  vénériennes;  les  femmes 
ne  doivent  pas  en  faire  ufage  avant  cin- 
quante ans,  &c.  On  voir  qu'il  n'y  a  au- 
cune différence  entre  le  flile  des  char- 
latans chinois ,  &  celui  des  européens. 


CHAPJTRE    LXIX. 

Aurore  Boréale.  Mines»  Mort  de 
V Impératrice ,  &c. 

JE  partis  bientôt  de  Krasnoïark  pour 
aller  voir  quelques  endroits  qui  font 
entre  cette  ville  éc  Tomsk.  Le  5?  fep- 
tembre  à  onze  heures  &  demie  du  foir  , 
je  vis  un  nuage  clair,  au  nord  ,  près  de 
rhorifon  qui  étoit  obfcur,  &  quoique 
peu  auparavant  le  ciel  fut  ferein  ,  il  fuc 


EN    Sibérie.        3  55? 

bientôt  couvert  de  nuages  noirs.  Le  nua- 
ge clair  qui  étoit  encore  petit ,  devine 
couleur  de  feu  :  peu  après  il  fe  changea 
en  une  efpece  d'amas  de  petites  nuées 
lumineufes ,  s'étendit  vers  l'eft  ôc  de- 
vint pâle  3  mais  il  refta  au  nord  une 
clarté  qu'on  auroit  pu  prendre  pour  celle 
de  la  lune.  Enfuite  le  ciel  fe  couvrit  de 
nuages ,  Se  il  s'éleva  une  grande  tempête 
qui  dura  deux  heures.  J'allai  vifîter  une 
mine  qui  eft  une  des  plus  anciennes  de 
Sibérie  ,  3c  qui  fut  long-temps  regardée 
comme  une  mine  d'argent  ;  j'y  fis  faire 
quelques  fouilles  ,  &  continuer  celles 
qui  étoient  commencées»  On  y  trouve 
d'abord  une  couche  d'une  marne  gralTe  , 
rouge  5  jaune,  quelquefois  brune  de  ver- 
dâtre  ,  en  gros  &  petits  morceaux  ,  la 
plupart  informes,  prefque  toujours  mol- 
le ,  quelquefois  dure  de  femblable  à 
de  l'ardoife  ;  cette  couche  ,a  environ 
deux  pieds  d'épaiffeur.  Au-deiTous  efl: 
une  glaife  jaunâtre  qui  compofe  toute 
la  montagne.  On  voit  au  pied  deux 
rochers  de  pierre  calcaire  très  dure  ,  ôc 
l'on  y  trouve  auiîi  quelques  fpaths.  On 
peut  tirer  la  mine  avec  le  hoyau  feule- 
ment. M.  Martini  &  moi  nous  l'effayâ- 
mes  ,  &  n'y  trouvâmes  que  du  plomb. 
Je  vis  fur  le  ruifïeau  de  Kochouk- 


iiSo  Voyagé 

une  habitation  tatare  d'une ,  ftrudure 
particulière  y  c'étoit  une  petite  baraque 
couverte  de  foin  :  une  famille  entière  y 
logeoit  5  âc  il  y  avoit  jour  ôc  nuit  un 
feu  devant  la  porte.  Les  RuiTes  appel- 
lent ces  baraques  chelach  ,  ôc  en  font 
ufage  à  la  chaffe  des  zibelines ,  même 
dans  les  hivers  les  plus  rigoureux  y  Ôc 
dans  les  lieux  les  plus  fauvages. 

Sur  la  rive  orientale  du  Kochouk , 
je  vis  une  colline  qui  paroififoit  verte  de 
loin  5  ôc  dont  les  lits  épais  d'environ 
deux  pieds  ,  étoient  mêlés  l'un  dans 
l'autre  y  quelques-uns  font  horifontaux , 
d'autres  perpendiculaires  ou  obliques  à 
l'orient.  Cette  colline  eft  haute  de  dix 
a  douze  toifes  ,  &  longue  de  cinquante 
ou  foixante.  A  la  diflanee  d'un  quart  de 
lieue  en  remontant  le  Kochouk  ^  on 
trouve  l'ouffoun  -  tach  ou  la  haute  mon- 
tagne. La  colline  verte  eft  d'une  pierre 
dure  ôc  noire,  mêlée  d'un  fpath  rouge  , 
êc  de  petites  veines  pyriteufes  qui  ont 
la  couleur  du  mispickel  (  i  ) .  On  voit 
fur  cette  pierre  de  entre  les  lits  des  fleurs 
vertes  de  cuivre ,  pareilles  au  verd  de 
montagne  ,  de  qui  font  peut-être  une 

(i)  Arfenicum  album  fragmentis  planis» 
'ifinn*  ^yji,  nat,  p,  170. 


EN    Sibérie.  kji 

^rodudlon  des  veines  pyriteufes.  Il  eft 
donc  vraifemblable  que  le  minerai 
ne  contient  pas  beaucoup  de  cuivre ,  ëc 
je  crois  que  le  cent  n'en  rendroit  pas 
une  demi-livre.  Je  vifitai  les  fouilles 
commencées,  je  détachai  de  la  mine  en 
plufieurs  endroits  ,  Se  je  vis  qu'elle 
étoit  par-tout  également  pauvre. 

Je  m'arrêtai  dans  un  gros  bourg  nom- 
mé Nikolskoïé-Selo  qui  pofTede  une  cé- 
lèbre image  de  Saint  Nicolas.  Tous  les 
ans,  au  printemps,  le  clergé  de  Tomsk  , 
les  principaux  des  habitans  &z  les  âmes 
dévotes  viennent  la  chercher ,  &  la  por- 
tent en  proceiîion  dans  leur  ville  :  ceux 
qui  ont  le  phis  de  zèle  &  de  refped, 
vont  à  pied  du  village  à  Tomsk.  Lorf- 
que  chacun  a  farîsfair  à  fa  dévotion  , 
rimage  eft  reportée  en  fon  domicile  or- 
dinaire avec  les  mêmes  cérémonies.  Il  y 
avoir  peu  de  temps  que  j'étois  en  ceiZQ 
ville  lorfqu'on  y  apprit  que  la  princeiTe 
de  Braunfchweig  Lunebourg  ,  nièce  de 
fa  majefté  impériale ,  étoit  accouchée 
d'un  prince  nommé  Jvan  ,  ôc  déclaré 
prince  héréditaire  ,  auquel  il  étoit 
ordonné  de  faire  rendre  hommage 
par  tous  les  habitans  de  l'empire  ru(Te, 
Environ  vingt  jours  après ,  on  reçut  la 
trille  nouvelle  de  la  mort  de  l'impéi^- 


1(^1  Voyagé 

trice  Anne  Joannovna  de  lavenemenc 
au  trône  du  nouvel  empereur  Jvan 
Fédérovitch  ,  &  de  la  nomination  du 
duc  de  Courlande  ,  comme  régent  du 
royaume  pendant  la  minorité.  Il  fallut 
de  nouveau  prêter  ferment  de  fidélité  : 
on  voyoit  fur  les  vifages  que  ces  difpo- 
fitions  ne  plaifoient  pas  ;  cependant  les 
murmures  étoient  fecrets  ,  &c  tout  fe 
paiTa  fans  contradiction  publique.  Vingt 
jours  après  on  fut  que  le  duc  de  Cour- 
lande  étoit  dépolîedé  de  la  régence  ,  de 
envoyé  en  Sibérie.  Dès  que  cette  nou- 
velle eut  été  publiée  dans  l'églife  ,  les 
habitans  tomskains  reprirent  leur  féré- 
nité  accoutumée  ,  Se  les  murmures  ceC- 
ferent.  J'accompagnai  le  voivode  de 
cette  ville  en  la  tournée  qu'il  fit  aux 
environs  dans  les  villages  ruiles  ,  3c  les 
habitations  tatares  de  fon  diftrict  :  cqs 
Tataresfont  mahométans.  Celles  de  leurs 
maifons  où  j'entrai  ,  étoient  extrême- 
ment propres.  11  y  avoir  toujours  dans 
la  cheminée  un  feu  grand  de  clair  :  ils 
Tentretenoient  ainfi  jufqu'à  ce  qu'on 
leur  dit  qu'on  vouloit  fe  coucher  ;  alors 
ils  ceffbient  d'y  mettre  du  bois  ,  de 
laifToient  brûler  jufqu'à  ce  qu'on  n'y 
vit  plus  aucune  flamme  bleue  ;  alors  ils 
bouchoient  la  cheminée  avec  un  gros 


xnSibirïi.  lé'^ 

fac  de  laine  qu'ils  y  eiifonçoient  à  force 
de  bras  :  ainfî  toute  la  chaleur  reltoit 
dans  la  chambre,  de  Ton  n'y  fentoic  au- 
cun froid. 

Durant  cet  hiver  il  y  eut  au  moins 
dans  la  ville  de  Tomsk  fix  incendies  , 
dans  iun  defquels  une  églife  ,  la  mai- 
fon  marchande  ,  trois  cabarets  publics , 
deux  magafins  de  fel ,  un  bain  public  , 
ôc  deux  cents  quarante  maifons  furent 
confumées. 

Le  huit  mai ,  l'image  de  Saint  Nico- 
las fut  apportée  du  village  de  Nicolsko'ie 
dans  la  cathédrale  j  elle  écoit  accom- 
pagnée d'un  grand  nombre  de  perfonnes 
qui  félon  le  degré  de  la  dévotion  qui 
les  animoit ,  étoient  allées  la  recevoir  à 
plus  ou  moins  de  diftanc*^  :  quelques- 
unes  s'eftimoient  heureufes  de  la  porter 
quelque  temps  ,  &c  s'approchoient  le 
plus  qu'il  leur  étoit  polîible  ,  des  princi- 
paux du  clergé  afin  d'en  obtenir  cette 
grâce.  Elle  refta  long-temps  dans  la 
ville  5  &  ceux  qui  fe  croyoient  plus 
importans  qu'elle,  ou  qui  étoient  mala- 
des 5  fe  la  faifoient  apporter  dans  leurs 
maifons  ,  foit  pour  la  fandiher ,  foit 
afin  d'en  recevoir  quelque  foulagemenc 
à  leurs  maux. 

Le  printemps  fut  extrêmement  beau. 


'I  ^4  Voyagé 

Dès  le  milieu  d'avril  l'air  étoit  fec  ^ 
ehaiid  &  agréable  ;  mais  il  changea 
tout-à-coup  vers  le  quinze  de  Mai  : 
nous  eûmes  des  neiges  ,  des  pluies  ^ 
du  verglas ,  Se  un  jour  de  froid  inoui 
dans  cette  iaifon.  Il  y  eut  encore  une 
allarme  pour  le  feu  :  on  croyoit  qu'il 
étoit  dans  un  couvent  ,  parce  qu'on  y 
voyoit  une  grande  clarté  ,  mais  on  ap- 
prit bientôt  qu'on  y  braflbit  de  la  bierre, 
&c  qu'on  avoir  allumé  un  grand  feu 
pour  faire  rougir  des  pierres  que  l'on 
jettoit  dans  l'eau  verfée  fur  le  malt , 
afin  de  la  faire  bouillir  ôc  de  la  rendre? 
plus  propre  à  fe  charger  de  malt  :  cette 
méthode  efl  une  des  plus  u&ées  dans 
toute  la  Sibérie  ,  aux  endroits  où  il  n'eft 
pas  nécelTaire  d'épargner  le  bois.  Quel- 
ques-uns fe  fervent  de  boulets  au  lieu 
de  pierres  ,  &  prétendent  que  le  fer 
rend  la  liqueur  plus  faine. 

Après  le  froid  dont  j'ai  parlé  ,  le  beau 
temps  revint^  &c  la  campagne  fe  cou- 
vrit de  fleurs.  Je  partis  pour  vificer  le 
grand  pays  nommé  Baraba  ,  qui  efl  en- 
tre rOb  &  rirtich  ,  depuis  Tara  juf- 
qu'au  fort  Tchanskoï.  Je  paflai  auprès 
dl'un  grand  bois  nommé  Ik  Karagaï  :  les 
Tatares  difent  qu'on  y  faifoit  autrefois 
de  grandes  chafTes  à  l'élan  ,  ôc  qu'on  le 


J 


IN     Sibérie»  i(j$ 

ïîommoic  alors  Kik  Kara^aï:  le  mot  ta- 
tare  Kik  fignifie  élan. 

Après  avoir  traverfé  un  autre  grand 
bois  nommé  or  Karagaï  ,  nous  trouvâ- 
mes Or-Aoui  ou  Orkie  lourti  qui  eft 
Le  long  du  bord  oriental  de  la  rivière 
d'Ob  :  c'eft  un  village  tatare  très  confî- 
dérable  ,  compofé  de  trente  familles 
brarskaines  ,  èc  de  quinze  barabines  : 
celles-ci  payent  le  tribut  ;  douze  des 
autres  font  à  la  {olde  du  gouvernement. 
Leur  mofquée  eft  au  milieu  du  village, 
&:  leur  cimetière  ou  mafaret  ,  loin  du 
village,  au  m.ilieu  de  l'Or  Karagaï  (i). 
Ces  Tarares  prennent  dans  POb  beau- 
coup d'érurgeons  :  ils  s'en  nourrifTent , 
&c  en  vendent  aux  habitans  du  fort 
Tchanskoï  :  le  prix  d'un  éturgeon  Ions 
de  quarre  pieds ,  &c  qui  fouyent  a  trois 
livres  d'œufs  ,  eft  de  cinq  ou  fix  fous. 

Depuis  le  gué  de  l'Ob  jufqu'à  celui 
de  la  rivière  d'Ouïenne  ,  les  terres  font 
fi  baffes  qu'elles  font  ordinairement 
inondées  tous  les  printemps  :  il  faut 
<»       .  ■■     ■  ■  '         *    w      ■ 

(  I  )  A  cec  égard  les  Tartsres  agilTenc  en 
Kommes  civilifi^s  ,  &  parmi  iious ,  ceux  qui 
syant  en  main  l'autoriré  ,  laiiTtnt  nos  villes  Ce 
remplir  de  cimetières  ,  &  pour  fuivre  des  vues 
jnitreiTees,  négligent  défaire  à  cet  égard  lew 
«k-vpir'ôc  le  bien  public,  font  desbarbarcs. 


i(j(>  Voyage 

cependant  excepter  les  bois  de  fapin , 
ie  village  tatare  ôc  laSimovie  Abalcans- 
koïé.  Mais  ces  terres  font  très  utiles 
aux  Tatares  j  lorfque  les  eaux  fe  font 
retirées ,  ils  y  fement  toutes  fortes  de 
bleds  5  qui  y  viennent  promptement  de 
très  bien. 

Nous  vînmes  enfuite  à  un  endroit 
nommé  Pifannaïa  Béréfa.  Lorfque  les 
cofaques  voleurs  infeftoient  ce  canton  , 
on  envoyoic  du  fort  Tchanskoï  ,  toutes 
les  femaines ,  trois  cofaques  pour  avoir 
avis  de  leur  marche  ,  3c  afin  d'être  af- 
furé  que  ces  ruffes  faifoient  leur  devoir  , 
ôc  alloient  jufqu'à  l'endroit  où  il  leuc 
étoit  prefcrit  d'aller  ,  ils  étoient  obligés  ' 
de  mettre  dans  le  creux  d'un  bouleau  un 
certain  écrit,  que  ceux  qui  venoient  en- 
fuite,  prenoient&  remplaçoient  par  un 
autre  :  c'eft  de  cette  circonftance  que 
cet  endroit  a  tiré  fon  nom.  J'y  fus 
étrangement  tourmenté  par  une  armée 
innombrable  de  confins  :  ce  font  des 
ennemis  plus  redoutables  que  la  horde 
cofaque  j  on  peut  fe  défendre  contre 
celle-ci ,  mais  il  n'y  a  contre  l'autre  au- 
cune efpece  de  défenfe  :  on  en  tue  mille  ^ 
&c  cent  mille ,  Se  il  ne  paroît  pas  que  ; 
Tarmée  foit  afFoiblie. 

Nous  parvînmes  au  ruifTeau  de  Tchou- 


tN     Sibérie.  i(;y 

Jime  5  qui  ell:  h  plein  de  poiiTons  ,  nom- 
mées Tchébaki(i)  que  nos  voituriersen 
prirent  beaucoup  en  fe  fervant,  au  lieu  de 
filets  5  des  capotes  qu'ils  portoient  pour 
fe  garantir  des  couiins.  Le  palTOubins- 
koï  qui  ell  une  efpece  de  fort ,  efl  à 
vingt  lieues  du  Tchoulime,  &  à  cin- 
quante du  fort  Tchanskoï  :  c'eft  un 
endroit  de  figure  ronde ,  &  de  quatre- 
vingt-trois  toifes  de  circuit ,  qui  eft  en- 
touré d'un  petit  folTé  peu  profond ,  au 
delà  duquel  il  y  a  un  nadolobi ,  &  des 
chevaux  de  frife.  En  dedans  du  folfe 
eft  un  fort  quatre  dont  le  rempart  fait 
de  foiiveaux  très  minces ,  eft  de  la  hau- 
teur d'un  homme:  on  y  tient  une  gar- 
nifon  de  quinze  hommes,  partie  ruires 
&  partie  ratares.  Ce  pafT  eil  dépen- 
dant de  celui  de  Kaïnskoï ,  il  eft  iî. 
tué  dans  une  plaine  très  découverte  , 
où  l'on  n'a  que  de  l'eau  de  puits  qui  eft 
un  peu  falée  &  fulphureufe  ,  &  du  bois 
de  bouleau  qu'il  y  faut  apporter  de' 
deux  lieues.  Les  Cofaques  ont  deman- 
dé la  permilfion  d'établir  ce  fort  fur  la 
rivière  de  Margat  où  ils  auroient  eu 
bois  &  àQ%  vivres  en  abondance  ,  mais 

(  I  )  Cyprinus  quincuncialis  pinnarum  ofîi- 
culorum  viginti.  Artid.Jp.  p.  17  ,  n.  7. 


î(î3  Voyage 

on  n'a  point  encore  répondu  a  leur  pro- 
poiition.  Ils  vivent  ici  depuis  fîx  ans 
loin  de  leurs  femmes  ,  de  leurs  enfans , 
ôc  de  leurs  troupeaux ,  fe  nourrijGTant  en 
été  de  leur  pêche  ,  ôc  en  hiver  de  leur 
chafTe.  Je  crois  que  le  nom  de  pafT  vient 
de  ce  qu'il  faut  pafTer  par  les  forts  pour 
aller  dans  le  Baraba  :  ils  font  établis 
pour  alTurer  contre  les  Cofaques  voleurs 
les  cberains  de  ce  canton  ,  Ôc  les  villa- 
ges  Gcaés  fur  la  rive    occidentale  de 

A  demi-lieue  plus  loin ,  on  trouve 
les  Tatares  du  Voloft  ou  diftrid  bara- 
bin  5  qui  ont   le  bonheur  d'avoir  u!l 
Kam    ou  forcier  :  c'eft   un   homme  à 
cheveux  gris,  dont  le  temps  a,  pour  ainfl 
dire  ,  confumé  tout  le  \ïùge.  Il  a  trois 
diables  principaux  qu'il  nomme  Prodaï. 
Alting-Kan  ,    8c   Akinek  :  il  les  con- 
fuite  fur  fes  affaires  Se  celles  de  fes  com-* 
patriotes ,  &  fe  vante  de  les  faire  veniif 
quand  il  veut  ,    quelque    nombre   de 
croix  qu'il  y  ait  dans  le  voiiinage.  LorC 
qu'il  veut    les  attirer ,  il   les  appelle 
leur  parle ,  leur  fait  de  profondes  rév( 
rences  ,   paffe  les  pieds   nuds   fur  d 
charbons  allumés^  Se  dit  que  cela  réjouii 
fes  diables. 

Ce  forcier  avoit  de  fon  métier  îei 

mênia- 


E    N     s    I    B    E    R    I    E.  1(^^' 

mimes  idées  que  tous  ceux  dont  j'ai 
fait  mention  ,  mais  il  avoit  aufii  fes 
opinions  particulières.  Il  croyoit  que  les 
diables  venoient  de  toutes  les  parties  du 
monde  ,  &c  non  pas  de  l'occident  feul  , 
qu'ils  fe  montroient  fous  la  forme  d  hom- 
me ,  de  quadrupède  ou  d'oifeau  ,  mais 
qu'ils  avoienr  le  corps  tout  couvert  de 
poil,  quoiqu'ils  apparuiTent  en  hommes. 

Les  environs  du  pafT  Kainskoï  font 
fertiles  ,  découverts  ,  Ôc  l'afpect  en 
eft  agréable.  On  y  a  beaucoup  de  bois^ 
mais  ce  ne  font  que  des  bouleaux,  &  les 
habitans  prétendent  qu'ils  pourrilTent 
promiptement ,  quoique  le  bois  en  foit 
plus  dur  que  celui  des  bouleaux  ordi- 
naires :  ce  défaut  paroît  contraire  aux 
loix  de  la  nature ,  mais  je  n'ai  pas  pii 
éprouver  s*il  ne  viendroit  pas  de  ce  qu'ils 
le  coupent  dans  un  temps  qui  n'eft  pas 
propre  à  cet  ouvrage.  C'eft  le  feul  in- 
convénient que  les  peuplades  pourroient 
trouver  dans  le  canton  barabin  ,  &  il 
n'eft  peut-être  pas  impolîible  d'y  reir.é- 
dier.  D'ailleurs  on  y  trouve  aiTez  de 
tourbes  pour  compenfer  le  manque  de 
bois.  Le  terroir  eft  propre  à  l'agricultu- 
re :  ce  qu'on  ne  cultiveroit  point ,  pour- 
roit  être  mis  en  prairie  ,  on  y  auroit  de 
très  beaux  troupeaux ,  de  l'on  n'y  man- 

Tome  IL  H 


170  V    O     Y    A    G    E 

qaeroit  d'aucune  d^s  choies  néceflaires  à 
la  vie.  On  y  rrouveroit  beaucoup  de 
lacs  abondans  en  poiiTon  ,  excepté  celui 
d'Ouloukrou  ,  dans  lequel  on  en  pour- 
roit  mettre  à  peu  de  frais.  Il  eft  vrai 
qu'on  n'en  auroit  pas  beaucoup  d'efpeces 
différentes  :  on  n'y  trouve  gueres  qu'une 
efpece  de  carpe  nommée  en  Allemagne 
karauche  (  i  ) .  Les  tatares  en  font  fécher 
pendant  l'été  ,  &  lorfque  durant  l'hiver  , 
leur  chalTe  ne  fuffit  pas  pour  les  nourrir , 
ils  y  fuppléent  par  ce  poifTon.  Vers  la 
fource  des  ruiiîeaux  ,  on  y  trouve  des 
clans  &  des  daims  en  affés  grande 
quantité  :  enfin  ce  défert  eft  plein  de 
renards ,  mais  tous  ces  animaux  y  fe^ 
roient  en  un  moindre  nombre  ,  fi  le 
pays  étoit  plus  ha1>ité. 

Je  vis  chez  les  tatares  barabins ,  un 
devin  iakoure  qui  faifoit  fes  divinations 
par  le  moyen  d'un  arc.  Je  lui  demandai 
il  la  horde  çofaque  viendroit  en  ce 
canton  dans  l'automne  prochain  :  aulîi-? 
tôt  il  prit  la  corde  de  l'arc  avec  le  pouce 
de  le  doigt  fuivant  ,  la  tint  près  de  lui 
&  donna  du  mouvement  à  l'arc  :  lorf- 
qu'après  avoir  balancé  quelque  temps 
de  côré  Se  d'autre  ,   il  revient  vers  le. 

(i)  Caraflius.  Lir^n.  Syji,  naC,  p.  4^« 


EN     S  I  B  E  Pv  î  E.  ïyt 

prophète  ,  c'efl  un  figne  heureux ,  mais 
s'il  ne  fe  meur  que  vers  le  coté ,  ou  s'il 
relie  fans  mouvement ,  l'augure  eft  dé- 
favorable. Il  fe  meut  ordinairement 
commue  celui  qui  a  fait  la  queftion  le 
defire  ,  mais  quelquefois  auiTi  d'un  fens 
contraire  à  fa  volonté.  S'il  avoir  toujours 
ie  même  mouvement ,  le  devin  perdroit 
fon  crédit.  Les  forciers  peuvent  exercer 
la  divination  par  l'arc ,  mais  ils  regar- 
dent prefque  tous  cet  art  comme  in- 
digne d'eux  :  ils  difent  qu'un  co^nmerce 
intune  avec  les  diables  eft  bien  plus 
puiffant  pour  découvrir  les  chofes  ca- 
chées, qu'une  vertu  occulte  ,  qu'un  la- 
kourerêtre  met  en  ufage ,  fans  favoir 
précifément  jufqu'oii  elle  peur  s'étendre. 
Les  Tarares  barabins  font  un  peuple 
errant ,  comme  tous  les  Sibériens  ido- 
lâtres :  ils  n'habitent  point  durant  l'été 
les  mêmes  endroits  qu'ils  ont  habité 
l'hiver  :  cependant  ils  font  dans  l'ufage 
de  revenir  aux  lieux  où  ils  ont  pafiTé  l'éré 
ou  l'hiver  précédent.  Ils  ont  des  trou- 
peaux de  bœufs  &  de  chevaux  qui  ne 
font  pas  très  nombreux  :  leurs  alimens 
font  le  lait ,  le  poilTon  qu'ils  prennent 
dans  les  lacs  du  défert  Baraba  ,  le  gibier, 
6c  fur-tout  les  canards  &  les  plongeons 
qui  abondent   en    ce  canton.    On  dit 

Hij 


jyz  Voyage 

qu'ils  fe  convertiirent  peu  à  peu  a  la  reli- 
gion mahoiTiéraiie  par  les  foi'^s  de  leurs 
voiiins ,  les  Tatares  ,  qui  leur  envoienç 
en  fecret  des  prêtres. 

Au  printemps  de  1740  il  vint  fur  la 
rivière  d'icliime  une  bande  de  voleurs 
cofaques  5  qui  emmena  beaucoup  de 
beftiaux  ,  ôc  environ  vingt  hommes. 
On  envoya  contre  ces  brigands  une  trou- 
pe de  fepc  cents  hommes  j  mais  pendanc 
le  féjour  que  je  lis  à  Tara  ,  on  n'eut  au- 
cune nouvelle  de  leur  expédition. 

Le  voivode  de  cette  ville  incommo- 
dé par  ma  préfence  m'envoyoit  tous  les 
jours  différentes  perfonnes  me  dire  que 
la  maladie  ordinaire  dans  ce  canton 
commençoit  a  s'y  répandre  ,  ^  qu'elle 
attaquoit  plus  vivement  les  étrangers 
que  les  naturels  du  pays.  H  eft  vrai  qu'il 
y  âvoit  une  maladie  parmi  les  chevaux  , 
mais  elle  n'attaquoit  point  encore  les 
hommes. 

Aux  mois  de  juin  &  de  juillet ,  tous 
les  habirans  de  ce  pays  fans  diftindlion 
de  fexQ  ni  d'âge  ,  font  fujets  à  un  mal 
qui  commence  par  une  tache  de  trois 
lignes  de  large  ;  elle  paroit  indiftindbe- 
ment  fur  toutes  les  parties  du  corps,  &  eft 
de  couleur  blanchâtre  i  quelques-uns  di^^ 
fçat  l'avoir  vue  rouge ,  cj'^a^cre?  prêtent 


£N      Sibérie.        iy^ 
dent  avoir  apperçu  au  milieu  un  petit 
point  noir.  Elle  eft  dure,  infeniible, 
peu  élevée  ,  croît  promptement,  ôc  de- 
vient en  quatre   ou  cinq    jours   groffé 
comme  le  poing  ,   fans  que  la  douleur 
ou  la  dureté  varie.  Dès  qu'elle  croît ,  le 
malade  relient  une  grande  laffitude  ÔC 
une  foif extraordinaire;  il  perd  l'appé- 
tit ,  eft  fort  affoupi  ,   fujet  aux  tour- 
noiemens  de  tête  ,   dès    qu'il    veut  fe 
lever ,    &  a  la  poitrine  opprelTée.   La 
refpiration  devient  difficile  ,   l'haleine 
puante  ,  le  teint  blcme  ;  le  malade  ref- 
lent  de  vives  douleurs  intérieures  qui 
ne  lui  permettent  pas  de  relier  long- 
temps dans  la  même  fîruation  ;  la  folf 
augmente  toujours   :  enfin  une    fueur 
abondante  annonce  la  mort.  Elle  arrive 
dans  Iqs  fujets  forts  le  dixième  ou  l'on- 
zieme  jour  ,  &  plutôt  dans    Iqs  fujets 
foibles.  Les  malades  fe  plaignent  fur- tout 
de  mal  de  tête;  la  langue  n'enfle  point  , 
la  couleur  ne  devient  poiat  mauvaife, 
la  falivation   &  les  autres  écoulemens 
paroilfent  naturels  ,  8c  l'on  ne  remar- 
que dans  l'efprit  aucun  afîoiblilTement. 
Telle  étoit  cette  maladie  ,  lorfque  k 
caufe  &  le  remède  en  étoient  encore  peu 
connus  ,   mais  il  eft  aujourd'hui    fans 
exemple  qu'elle  faiFe  des  progrès  aui5 

liiij" 


ir74  V  o  y  A    g  s 

rapiaes.  Elle  règne  à  Tara ,  dans  tous 
les  forts  de  l'Irtich  ,  dans  la  Kalmoa- 
Jcie  ,  (Se  dans  les  provinces  de  Tobolsk 
&z  d'Ifisk  :  comme  elle  ed  épidémique, 
on  lui  a  donné  en  RulTie  le  nom  de  tu- 
meur peftilentielle.  Cependant  elle  efl 
fort  différente  de  la  peile  ,  &  le  traite- 
ment en  eft  une  preuve.  Dès  qu'on  ap- 
perçoit  fur  fon  corps  la  tache  blanchâtre, 
on  a  recours  au  chirurgien  qui  eft  ordi- 
nairement un  cofaque  ou  un  maréchal, 
il  mord  la  tache  ou  la  tumeur  tout  autour 
|ufqu'au  fang  ,  ou  il  y  enfonce  une  ai- 
guille au  milieu  ,  ôc  de  côté  dans  qua- 
tre endroits  également  diftans  entre  eux, 
•jufquà  ce  que  le  malade  en  fente  la 
pointe  :  alors  il  mord  tour-au-tour,  mais 
non  pas  aulîi  profandément  qu'il  auroic 
fliit,  s'il  n'eut  pas  fait  ufage  delaiguille. 
Enfin  il  mâche  un  peu  de  tabac  de  cir- 
caffie,  le  faupoudre  de  fel  ammoniac, 
retend  fur  la  plaie  ôc  le  recouvre  d'un 
emplâtre  ,  lorsqu'il  en  a.  Cet  appareil 
eft  renouvelle  deux  ou  trois  fois  dans 
vingt-quatre  heures  ,  &  félon  que  le 
mal  eft  grand ,  il  faut  depuis  deux  jours 
jufqu'â  fept ,  pour  que  la  tumeur  &  la 
dureté  foient  diiîipées.  11  n'y  a  point  à 
craindre  que  la  malfe  totale  des  hu- 
meurs en  foit  infedée  :  ta  plaie  fe  gué 


À 


EN  Sibérie.  17^ 
rît ,  &  la  partie  malade  reprend  fa  cou- 
leur naturelle.  Le  malade  doit  s'abfle- 
nir  de  boire  autant  qu'il  eft  pollible  , 
&c  il  ne  faut  lui  donner  ,  pour  calmer  un 
peu  la  foif ,  que  du  quouas  tiédi  :  l'eau 
crue  5  le  thé  ,  le  brandevin  lui  feroienc 
nuifibles.  Il  ne  faut  manger  ni  fruit  lé- 
gumineux  ,  ni  lait ,  ni  pâte  fans  levain  : 
on  permet  feulement  du  pain  trempé 
dans  le  quouas  ,  ou  dans  le  bouilloa 
de  coq  ou  de  karauclie  ,  3c  le  raifort 
rouge.  Toute  viande,  excepté  la  chair  de 
coq ,  feroit  nuifible  ;  le  brochet  feroic 
fur-tout  dangereux  ,  mais  la  karauche 
féchée  &  mandée  féche  ou  cuite  eft  falu- 
taire.  Les  chirurgiens  que  j'ai  interroges, 
m'ont  dit  que  la  chair  infeniible  étoit 
bleuâtre  ,  &  à  peu  près  comme  la  vian- 
de deiréchéeà  l'air.  En  Ruflie  comme  en 
Sibérie ,  il  eft  plus  ordinaire  de  fécher 
la  viande  a  l'air  qu'à  la  fumée.  Lors- 
qu'elle n'eft  pas  trop  vieille  ,  elle  n'a 
point  mauvais  goût ,  mais  après  deux 
mois  feulement  elle  devient  rance  & 
infupportable  a  ceux  qui  font  habitués  à 
la  viande  fumée  ,  &  celle-ci  préparée  a 
notre  manière  déplaît  au  peuple  rulTe , 
à  eau  fa  du  fel  auquel  il  n'eft  pas  accou- 
tumé, 

H  iv 


'ijC  V  o  y  A  G  1 

CHAPITRE     LXX. 

Maladie  des  chevaux.  Livres  de  médecine. 

DAns  les  mêmes  mois  les  chevaux 
font  fujets  à  une  épidémie  à  peu 
près  femblabie.  Elle  commence  par  une 
tumeur  qui  eft  rarement  moins  grofîe 
que  le  poing  ,    mais  beaucoup    moins 
dure  que  celle  des  hommes.  Cette  tu- 
meur croît  très  vite  :  dans  une  ou  deux 
fois  ving^-quan-e  heures  ,  elle  devient 
plus  g''oîr3  qi'jn^  tète  de  mouton  :  ra- 
nima! a  la  tète  ba'Te ,  p.^.roît  rrifla  &  ne 
jnang?  plus.  S'il  eft  en  liberté  ,  il  court 
a  l'eau  &  boit  beaucoup  :  quelques-uns 
s  Y  jettent  à  la  nage,  &  fe  noient  afles 
fouvent , peut-être  par  défaut  de  forces. 
Lorfque  Tabcès  a  m'iri ,  ce  qui  arrive 
dans  une  ou  deux  fols  vingt-quatre  heu- 
res, il  eft  un  psu  plus  mou,  mais  n'a- 
boutit point  de  lui  même  ,  &  le  cheval 
meurt  ordinairement ,  quoiqu'on  perce 
l'abcès  avant  la  mort.  On  a  efTayé  pîu- 
fieurs  traitemens.  Quelquefois   on  fait 
dans  la  tumeur  ,  qui  eft  infenfible  com- 
me dans  les  hommes ,  une  incifîon  avec 


.à 


EN  Sibérie.  177 
un  couteau  ,  &  l'on  y  enfonce  un  fer 
rouge  jufqu'au  vif  ^  ou  bien  on  enfonce 
dans  l'abcès  un  fer  pointu  jufqu'à  ce  que 
l'animal  le  fente.  On  palTe  auiîi  à  travers 
la  tumeur  un  fil  par  le  moyen  d'une 
groiïe  aiguille  ,  on  l'y  laiffe  _,  &  on  le 
tire  de  temps  en  temps  d'un  côté  à  l'au- 
tre ,  jufqu'â  ce  que  l'animal  meure  ou 
guérilTe,  La  tumeur  eil  quelquefois  il 
groiTe  5  qu'il  faut  enfoncer  le  fer  d'un 
demi  pied  pour  atteindre  le  vif.  L'in- 
térieur en  ell  jaunâtre  de  tout  femblable 
à  du  lard.  La  poitrine  &  les  parties  font 
dans  les  chevaux  plusfujettesàcet  abcès, 
ëc  celui  de  la  poitrine  eft  moins  dange- 
reux. Durant  le  traitement  on  tient  le 
cheval  dans  une  écurie  obfcure  ,  on  ne 
lui  donne  point  d'eau  ,  mais  feulement 
quelquefois  du  qucuas  ,  &  autant  de 
foin  qu'il  eil  nécelfaire  pour  qu'il  ne 
meure  pas  de  faim.  On  guérit  ainll  beau- 
coup de  chevaux  ,  ôc  même  prefque 
tous  ceux  que  l'on  traite  alfés  à  temps. 
Mais  comme  on  ne  prend  pas  la  peine  de 
renfermer  ces  ammaux  ,  plulieurs  meu- 
rent au  pâturage  ,  avant  qu'on  ait  eu 
connoiflTance  de  leur  maladie  ,  ou  l'on 
s'en  apperçoit  fi  tard  que  le  remède  na 
aucun  effet.  Dès  qu'un  cheval  eu  atta- 
qué ^  ou  le  fépare  du  troupeau  ,  ôc  i  on 

Hv 


lyS  V   O    Y    A    G  1 

en  fait  de  même  à  Tégard  des  hommes 
affligés  de  ce  mal.  Depuis  le  temps  ou 
il  parut  en  Sibérie  pour  la  première  fois, 
on  y  a  toujours  penfé  qu'il  étoit  épidémi- 
que;  mais  cette  opinion  n'a  pas  de  fonde- 
ment afTés  folide ,  pour  qu'il  foit  infenfé 
<l'en  douter.  Il  y  a  encore  dans  cette  ma- 
ladie une  particularité  qui  mérite  quel- 
que attention,  fi  elle  eft  véritable  :  on  pré- 
tend que  dans  les  deux  mois  où  cette  ma- 
ladie règne,  tous  les  jours  ne  font  pas  éga- 
lement dangereux  ;  il  y  en  a  deux  ou  trois 
qui  emportent  beaucoup  de  chevaux  ; 
dans  ceux  qui  fuivent ,  il  en  meurt  peu  : 
ainfi  le  mal  eft  lent  ou  vif  alternative- 
ment ,  comme  fi  l'air  avoir  la  fièvre  , 
&  de  bons  ou  de  mauvais  jours.  Dans 
les  jours  où  le  mal  s'anima  ,  les  habi- 
tans  prennent  plus  de  foin  de  leurs  che- 
vaux j  quelques-uns  prétendent  qu'il  eft 
plus  ardent,  quand  la  chaleur  eft  plus 
grande  :  ainfî  le  degré  de  chaleur  peut 
€tre  la  caufe  de  l'alrernative  dont  j'ai 
parlé  ,  &:  l'on  trouve  en  effet  qu'il  l'eâ 
en  d'autres  climats. 

Les  bêtes  à  cornes  font  peu  fujerres  a 
cette  maladie ,  &  les  moutons  le  font 
moins  que  les  vaches  :  cependant  ils  en 
font  quelquefois  attaqués  ,  Se  la  laine 
empêchant  que  l'on  ne  voie  la  tumeur 


EN  Sibérie.  î-;^ 
allés  promptemenc ,  ils  meurent  avant 
que  l'on  s'apperçoive  qu'ils  font  mala- 
des. On  diftingue  avec  raifon  dans  ce 
pays  les  autres  maladies  des  vaches  de 
des  moutons  qui  différent  de  celle- 
ci ,  &  ne  paroiffent  qu'en  automne  ôc 
durant  l'été.  11  y  règne  fouvent  des  épi- 
démies qui  n'attaquent  pas  un  feul  che- 
val, ôc  ne  fe  déclarent  par  aucune  tu- 
meur. Les  animaux  paroiifent  triftes  , 
font  conftipés  ,  ôc  quelques  momens 
avant  de  mourir  font  couverts  de  fueur  : 
on  n'y  a  point  encore  trouvé  de  remède. 
Les  Tongoufes  Ôc  Bourœtes  qui  habi- 
tent au  delà  du  lac  Baikal ,  peuvent  feuls 
fe  vanter  que  leurs  troupeaux  n'éprou- 
vent jamais  d'épidémies.  Quant  à  la 
pefte  5  elle  eft  inconnue  en  Rulîîe  ôc  en 
Sibérie. 

J 'a vois  entendu  les  tatares  parler  fou- 
vent  dun  livre  de  médecine  intitulé 
Jofeph.  C'étoit  le  nom  de  l'auteur  ,  6c 
il  en  eft  parlé  dans  l'Alcoran.  J'en  reçus 
un  exemplaire  à  Tara  :  il  avoit  appar- 
#tenu  à  un  kan  ierkéniféen  de  la  petite 
Boukarie  j  on  voyoit  fon  cachet  au  com- 
mencement &  vers  le  milieu  du  volu- 
me :  lors  de  la  conquête  de  ce  pays  les 
Kalmoukes  l'avoient  pris  de  l'a  voient 
porté  à  TobolsJ^  Je  le  fis  voir  à  un  des 

Hvj 


î  Sô  Voyage 

plus  célèbres  mulla  ou  prêtres  mahomé- 
tans  du  pays.  Il  en  parut  furpris  &c  me 
dit  qu'il  ne  pouvoir  pas  le  traduire  , 
parce  qu'il  étoit  prefque  tout  en  lan- 
gue perfe.  J'afTemblai  donc  le  clergé 
mahométan  de  Tara  ,  &c  j'en  tirai  tous 
les  éclairciiïemens  nécefTaires. 

Le  volume  eft  un  gros  in-8°.  de  for- 
me longue.  L'ouvrage  contient  diftérens 
livres  :  le  premier  eft  en  langue  perfe  , 
écrit  entre  des  lignes  bleues  ôc  d'or  ,  &c 
de  quarante-deux  feuilles.  Il  y  a  en  tête 
un  cartouche  peint  en  rouge  ,  bleu  ÔC 
or  :  l'auteur  eft  le  philofophe  Abil ,  fils 
il'Abdullérif.  Le  fécond  livre  eft  de  fep- 
tante-fix  feuilles.  Il  a  été  compofé  par 
le  médecin  Jofeph  ûk  de  Mahomet  ûh 
de  Jofeph.  Ce  livre  eft  aulîî  en  perfan  , 
mais  il  n'eft  ni  écrit  entre  des  lignes  ni 
aufli  beau  que  le  précédent.  Les  carac- 
tères font  noirs,  entremêlés  de_qnelques 
carndleres  rouges.  On  y  a  [oint  onze 
feuilles  que  Jofeph  donna  lui-m.ême  à 
un  mulla  chaban.  Ces  deux  livres  font 
fuivis  de  deux  feuilles  où  chacun  eft:'* 
exhorté  à  les  lire  &  à  mériter  de  cette 
manière  la  grâce  de  Dieu.  On  trouve 
enfuite  un  phai  écrit  en  langue  perfe  , 
qui  remplit  trois  feuilles.  Un  phd/  eft 
une  efpece  de  roue  de  fortune,  quiferj 


EN      S  I  B  É  R  I  E'  ï?î 

à  découvrir  l'avenir.  On  y  voit  en  eftec 
des  roues ,  telles  que  dans  nos  livres  de 
cette  efpece  ,  fur  lefquelles  il  y  a  quel- 
que choie  d'écrit.  Chacun  ne  fait  pas 
faire  ufage  de  ces  roues  de  fortune.  Le 
clergé  que  je  confultois,  m  afTura  que  le 
fecret  en  étoit  réfervé,  à  un  akoune  très- 
fa  vant. 

Nous  trouvâmes  enfuite  fix  feuilles 
en  perfe  &  en  arabe  qui  contenoient  un 
fouhait  pour  obtenir  de  Dieu  la  grâce 
de  devenir  puilTant  en  biens  &  en  auto^ 
rites  5  avec  l'aiTurance  que  lorfqu'on 
auroit  lu  ce  fouhait  mille  quatre-vingts 
fois  5  il  feroit  accompli  :  une  feuille 
collée  5  de  format  plus  petit  que  le  livre, 
avec  les  noms  perfans  de  quelques  dro- 
gues de  ce  pays,  ôc  une  autre  feuille 
contenant  l'éloge  de  celui  qui  a  écrit 
ces  noms. 

Cheikhouliflam  ,  ou  Thermite  aa 
peuple.  Dans  cet  ouvrage  un  faint  her* 
mite  inftruic  ceux  qui  viennent  à  lui  , 
&  leur  apprend  des  remèdes  :  je  vais  en 
dire  quelques-uns. 

Pour  la  morfure  d'un  chien  ,  brûlez 

des  cheveux    d'homme  ,   prenez-en  la 

cendre  5  &  répandez-la  fur  la  blelîure. 

Dans  toutes  les  blefTures  ,   quelque 

anciennes  qu'elles  foient ,  de  quelque 


i8i  Voyage 

nom  qu'elles  aient ,  ces  cendres  mêlées 
avec  du  vinaigre  font  faluraires.  Ellejs 
font  bonnes  aulîî  contre  la  morfure  des 
chiens  faite  aux  beftiaux. 

Les  mêmes  cendres  mêlées  au  vinai- 
gre adouciflent  la  douleur  des  dents. 

Un  maniaque  recouvre  le  jugement 
en  buvant  du  lait  de  femme  mêlé  à  de 
l'urine  d'homme. 

Lesafcarides  féchés,  mis  en  poudre 
ôc  foufïlés  dans  l'oeil ,  diffipent  la  cat^ 
rade. 

Plufîeurs  autres  remèdes  de  cette  ef- 
pece  ,  font  dus  au  fage  Boukerat  fur- 
nommé  Mahamer  fils  de  Zacharie  ,  de 
d'autres  encore  au  fage  Tchalinous. 

Il  fuit  une  prière  nuptiale  en  langue 
perfe  mêlée  d'arabe  ,  des  remèdes  e« 
perfe  ôc  en  turc  ,  dont  l'un  eft  le  fang 
de  grenouille  contre  les  taies  des  yeux, 
&  le  fuc  de  fumier  de  cheval  contre  la 
furdité  j  un  phall  en  langue  perfe  pour 
favoir  s'il  tombera  de  la  pluie  ou  de 
la  neige ,  ou  fi  le  ciel  fera  clair  ;  une 
prière  perfanne  ,  &  un  mot  que  Maho- 
met a  prononcé ,  un  éloge  de  l'auteur 
qui  étoit  un  fage  ,  ôc  qui  a  prouvé  fa 
fagefTe  par  plusieurs  écrits  philofophir 
ques. 

On  trouve  enfuite  un  écrit  de  Mat 


EN    Sibérie.  i^S 

hamet  fils  de  Zacharie  cité  Gi-defTuS' 
Il  y  compte  fept  maladies  de  la  tête  ,  ôc 
traite  aulîî  de  celles  du  nez,  des  oreilles , 
des  yeux  ,  des  dents  ,  de  la  bouche  ,  du 
cou  ,  de  la  poitrine  ,  du  ventre  ,  &  en 
particulier  de  ceMes  qui  viennent  d'un 
excès  de  chaud  ou  de  froid. 

Une  feuille  en  langue  perie,  qui  con- 
tient quels  jours  font  bons  ou  mauvais  , 
&  ceux  où  il  faut  voyager.  Dans  un  au- 
tre livre  écrit  en  tatare  ^  le  mardi  ôc 
le  famedi  font  décriés  :  une  féconde 
feuille  qui  indique  les  mauvaifes  heu- 
res j  une  troifiéme  qui  inlbuit  du  jour 
où  il  eft  bon  de  tailler  un  habit  ôc  de 
le  mettre  pour  la  première  fois  :  un  phal 
pour  favoir  fi  l'on  mourra  d'une  mala- 
die 5  quelle  elle  ed  de  quelle  aumône 
il  faut  faire  pour  recouvrer  lafantér 
esifin  deux  recettes  ,  qui  peuvent  guérir 
la  galle  la  plus  invétérjée. 

Ce  livre  rempli  des  fuperftitions  de 
l'antiquité  ne  hâtera  point  les  progrès  de 
la  médecine  :  il  peut  fervir  tout  au  plus 
à  flatter  la  curiolité  des  Arabes  &  des 
Perfes  qui  font  aujourd'hui  plus  igno- 
rans  qu'ils  ne  l'ont  jamais  été.  Les  Ta- 
tares  mahomérans  qui  ne  font  pas  plus 
éclairés ,  embralTent  toutes  leurs  fuperf- 
titions de  y  joignent  les  leurs.  J'ai  trouvé 


î  §4  Voyagé 

un  petit  livre  tartare  où  étoient  les  re- 
mèdes ci -joints. 

Ce  qui  eft  coupé  du  nombril  d'un 
enfant,  étant  féché 5  mis  en  poudre  &c 
répandu  fur  une  bleffure,  la  guérit,  mais 
il  faut  que  l'enfant  foit  né  d'une  vierge. 

Lorfqu'un  homme  eft  malade  depuis 
long- temps  fans  être  en  danger  ,  &  que 
fon  mal  eft  inconnu,  prenez  une  tranche 
de  raifort ,  percez-la  ,  mettez  dans  le 
trou  fepr  grains  de  poivre ,  &  une  poig- 
née de  Karni  arik  (  épicerie  chinoife  )  ; 
recouvrez  cette  tranche  avec  le  refte  du 
raifort  ,  mettez  le  tout  dans  un  pot 
rempli  de  fumier  de  cheval ,  verfez-y 
un  peu  d'eau ,  ôc  obfervez  bien  l'inftant 
où  quelques  vapeurs  commenceront  à 
s'élever.  Dès  que  vous  les  appercevrez  , 
introduifez- les  par  le  bas  dans  le  corps 
du  malade  de  forte  qu'il  ne  s'en  échappe 
lien  j  alors  il  guérira. 


lEtf     S  I  B  E  R  I  I.  1J5' 

L  J 

CHAPITRE    LXXI. 

Climat  de  Tara.   Pillage  des  Cofaquesi 

LEs  premiers  fours  d'aoûr  (  1741  ) 
furent  très  fereins  3c  très  chauds. 
Je  vis  dans  la  nuit  du  deux  au  trois  une 
aurore  boréale  qui  ne  fut  fuivie  d'aucun 
changement  de  temps.  L'année  fut  très 
abondante  en  foins  &  en  grains  de 
route  efpece.  Vers  le  milieu  de  ce  mois 
toutes  les  herbes  de  la  campagne  éroienc 
defTéchées.  Une  fî  ^rande  chaleur  aus- 
menta  dans  la  ville  &  dans  les  villages 
des  environs  la  violence  de  la  maladie 
dont  j'ai  parlé  ci-defTus* 

Les  habitans  de  Tara  aiment  beau- 
coup le  brandevin  ,  &  quoiqu'il  ne 
leur  foit  pas  permis  d'en  diftiUer  ,  le 
gouverneur  le  permet  en  fecret ,  parce 
qu'il  en  retire  quelque  avantage.  Ceux 
qui  lui  font  àts  préfens  diftillent  tant 
qu'ils  veulent ,  mais  il  fe  fâche  &:  févic 
contre  ceux  qui  prétendent  diftiller  & 
ne  rien  donner.  Il  y  a  dans  cette  ville 
un  alFés  grand  nombre  de  maifons  com- 
modes qui  font  prefque  toutes  neuves  , 


1^6  Voyage 

parce  qu'on  y  éprouve  fouvent  des  incen- 
dies. On  n'y  fait  prefqae  point  de  com- 
merce j  il  n'y  a  que  les  habitans  riches  , 
qui  puilFent  y  faire  venir  des  marchandi- 
{qs  étrangères ,  de  ils  les  vendent  au  prix 
qu'ils  veulent  ,  parce  qu'ils  font  tou- 
jours d'accord  entre  eux  ,  de  que  le  prix 
de  tous  eft  le  même.  Ils  font  leur  plus 
grand  commerce  au  fort  lamicheve  &c  à 
la  foire  d'Irbit  :  ils  y  échangent  d^s 
marchandifes  ru  (Tes  contre  celles  des 
Kalmoukes  qui  s'y  rendent  en  été.  En 
partant  de  Tara  pour  me  rendre  auprès 
de  M.  Muller  qui  étoit  malade  à  Cathe- 
rineboura  ,  éz  avoir  befoin  de  mon 
fecours ,  je  paflai  par  les  villages  de 
Soudilova  &  de  Tchernoloutskaïa ,  ôc 
je  les  trouvai  déferts.  Un  détachement 
de  la  horde  cofaque  y  avoir  pillé ,  brûlé 
Ôc  emmené  tous  les  habitans  qu'il  n'a- 
voit  pas  maffacrés.  Ceux  qui  s'étoient 
oppofés  à  leur  violence  avoient  été  tués, 
ou  brûlés  :  un  petit  nombre  échappé  à 
leur  fureur  apporta  la  nouvelle  de  leur 
irruption  ,  ôc  s'établit  enfuite  plus  bas 
fur  l'Aiev.  Suivant  les  relations,  ces  bri- 
gands tuèrent  trois  hommes ,  un  petit 
garçon  ôc  une  femme  :  ils  brûlèrent 
trois  hommes  ,  huit  petits  garçons ,  huit 
femmes ,  ôc  neuf  filles,  ôc  emmenèrent 


IN    Sibérie.  iJ?/ 

lin  îiomme  quatre  petits  garçons ,  trois 
femmes ,  trois  filles  &  cinq  petites  filles 
avec  quatre-vingt-dix  chevaux  5c  cent 
foixante-trois  bêtes  à  corne.  Un  vieillard 
s'écoit  caché  fous  le  plancher  de  facham^ 
bre  y  ils  le  cherchèrent  long -temps  , 
mais  enfin  ayant  mis  le  plancher  en 
pièces,  ils  le  traînèrent  dehors,  &  lui 
déchiquetèrent  les  mains  ôc  les  pieds  de 
telle  forte  qu'il  perdit  tout  fon  fang  ôc 
la  vie.  Un  détachement  d'environ  cent 
dragons  &  trois  cens  foixanre-dix  cofa- 
ques  vipifnie  les  pourfuivit.  Il  trouva 
dans  le  défert  trente-cinq  bêtes  à  corne 
qu'ils  avoient  abandonnés  ,  6c  ayant 
rencontré  la  bande  même  près  d'un  lac 
au  pied  d'une  montagne ,  dans  le  canton 
de  Saraï-bor ,  il  lattaqua ,  mais  le  pofle 
étoit  fi  avantageux  qu'on  ne  put  les  y 
forcer.  Cinq  hommes  Se  quinze  che- 
vaux furent  tués,  dix-huit  hommes  3c  dix 
chevaux  blefies  :  on  n'a  point  fu  la  perte 
des  ennemis  :  ils  abandonnèrent  quatre 
cents  vingt-fept  chevaux  Se  dix  rulTes  pri- 
fonniers.  On  dit  qu'ils  n'avoient  aucune 
connoiiTance  de  la  marche  des  Rufies  , 
qu'ils  furent  complètement  furpris ,  êc 
qu'on  auroit  eu  le  temps  de  s'emparer 
de  leurs  armes ,  mais  qu'on  arriva  fur 
eux  avec  un  tel  bruit  qu'ils  fe  réveille- 


îS8  Voyage 

renr  Ôc  fe  mirent  en  défenfe.  Ils  font 
armés  d'une  efpece  de  carabines  nom-* 
mées  Tourki ,  qui  portent  environ  trois 
fois  plus  loin  que  les  fufils  rufifes.  Lorf- 
qu'ils  furent  attaqués,  ils  envoyèrent  la 
plupart  de  leurs  prifonniers  dans  la  mon- 
tagne fous  efcorte  ,  &  après  s'être  oppo- 
{és  au  premier  effort  des  rulTes  ^  ils  fe 
retirèrent.  Plufieurs  cofaques  demandè- 
rent à  les  pourfuivre  ,  parce  qu'il  y  avoit 
apparence  qu'ils  étoient  prefque  tous  à 
pied;  mais  le  commandant  ne  le  voulut 
pas  :  il  craignit  qu'il  n'y  eut  dans  la 
montagne  un  plus  grand  nombre  de  ces 
brigands  ,  ôc  qu'ils  n'exterminafTent 
ceux  qu'il  enverroit  à  leur  pourfuite.  H 
revint  donc  avec  tout  fon  détachement 
le  long  de  la  rivière  d'Ichim  au  village 
de  Korkine. 

Depuis  1718  les  frontières  de  Ruffie 
ont  beaucoup  foufFert  des  incurfions  de 
ces  voleurs.  Le  canton  barabin ,  les  vil- 
lages de  rirtich  au-defTus  de  Tara ,  ceux 
de  rOch ,  de  l'Aïev  ,  de  la  Vagai ,  de 
riamourtla  ,  de  la  haute  Tobol  onf  tous 
cté  dévaftés ,  ôc  fi  l'on  vouloit  fe  donner 
la  peine  de  compter  les  troupeaux  &  les 
biens  enlevés  ,  les  perfonnes  de  l'un  ÔC 
de  l'autre  fexe  tuées  ou  emmenées  pri- 
fcnnieJ^s,  on  en  feroit  étonné.  On  fait 


EN     Sibérie.         i8^ 
3es  traités  avec  ces  brigands ,  mais  il  y 
en  a  plufiears    bandes    fous    difFérens 
chefs  ,  fans  qu'il  y  ait  entre  elles  aucune 
différence.    Lorfqu'on    fe  plaint  à  fun 
de  ces  chefs ,  il  dit  que  ce  n'efl:  pas  lui 
qui  a  commis  le  défoidre  dont  on  lac- 
cufe ,  mais  que  c'eft  fans  doute  une  au- 
tre horde  fur  laquelle  il  n'a  aucun  pou- 
voir. Ainfî  ni  les  traités  ni  les  ôcaees  ne 
peuvent  arrêter  leurs  violences,  de  l'on 
ne  pourra  les  réprimer  que  par  la  vigi- 
lance 5   &  par  le  fupplice  de  ceux  que 
l'on  prendra  au  pillage.  Il  eft  à  craindre 
que  ce  mal  n'augmente,  fi  on  n'y  ap- 
porte pas  un  prompt  remède.  Parmi  le 
grand  nombre  de  ruffes  que  ces  brigands 
«nt  emmenés  prifonniers ,  il  y  en  a  qui 
fe  font  faits  voleurs ,  &:  ne  fe  font  au- 
cun fcrupule  de  piller  ieu' s  concitoyens. 
Autrefois  les  villages  dont  je  viens  de 
parler  n'étoient  jamais  attaqués  \  il  eil 
vraifemblable    que  quelque    ruffe   v  a 
conduit  la  bande  dont  il  étoit  :  fi  l'on 
en  croit  les  prifonniers  qui  fe  font  échap- 
pés ,  ces  voleurs  ont  pour  guide  un  ta- 
rare tributaire  qui  s'eft  enroUé  parmi 
eux.   On  dit  aulÏÏ  que  plufieurs  tatares 
barabins  fe  font  joints  à  eux  ,  &   que 
chaque  horde  a  des  guides  ruiïes. 

A  quelque  diilançe  du  fore  l^louto^ 


i-po  Voyage 

rouskoï  ,  je  rencontrai  M.  Muller  quî 
étoic  en  meilleure  fanté,  ôc  nous  nous 
rendîmes  enfemble  a  ce  fort  :  on  y  tra- 
vailioit  a  un  ouvrage  confidérable.  Le 
bras  principal  de  la  Tobol  pafToit  autre- 
fois auprès  du  village ,  mais  depuis  le 
printemps  de  1741 ,  les  eaux  y  avoient 
beaucoup  baifTé  j  elles  étoient  croupif- 
fantes ,  on  y  pouvoir  pafTer  à  pied  en 
plufieurs  endroits  ,  de  les  habitans  du 
îbrt  étoient  obligés  d  aller  chercher  l'eau 
a  un  quart  de  lieue.  On  avoit  entrepris 
de  ramener  la  rivière  à  Ton  ancien  lit , 
ôc  Ton  conftruifoit  une  digue  à  cet  effet; 
mais  ceux  qui  conduifoient  cet  ouvrage 
ne  purent  jamais  la  fermer,  &  il  fallut 
envoyer  chercher  des  ouvriers  plus  habi-' 
les. 

Je  vis  le  2 1  feptembre  vers  dix  heu- 
res du  foir  une  aurore  boréale  fous  la 
forme  de  quelques  colonnes  de  feu  im- 
mobiles. Une  heure  après  on  apperçut 
au  riord-oueft  une  colonne  très  rou^e  , 
ôc  toutes  etoienr  vers  mmuit  ciaires  «Se 
fans  rouge.  Peu  auparavant  une  par- 
tie obfcure  de  l'horifon  étoit  devenue 
claire.  Lorfque  l'aurore  boréale  avoit  le 
plus  grand  éclat ,  le  ciel  fe  couvrir  rout- 
à  coup  au  fud  ôc  à  l'oueft  de  nuages 
épais  :  mais  il  s'éleva  prefque  en  même 


EN    Sibérie.  i^r 

tarnps  un  vent  doueft  aflez  vicient , 
qui  diiîîpa  ces  nuages.  Plus  le  ciel  deve- 
noitclair,  plus  l'aurore  boréale  paroif- 
foit  pale  y  cependant  on  apperçut  juC- 
quà  la  pointe  du  jour  quelques  coloii^ 
nés  blanchâtres.  Le  temps  du  jour  fui- 
vant  fut  mauvais ,  le  vent ,  fud  -  ouell 
ôc  médiocre. 

Les  environs  du  fort  laloutorovskoï 
font  agréables  :  ils  font  compofés  de 
quelques  bois  &  de  grandes  plaines  qui 
s'étendent  le  long  de  la  Tobol ,  &  fer^ 
vent  de  pâturages  à  un  grand  nombre  de 
chevaux.  Les  fréquentes  inondations 
que  ces  campagnes  éprouvent ,  empê- 
chent qu'on  ne  les  cultive  :  mais  on  trou- 
ve affés  de  terres  labourables  à  l'occi- 
dent &  au  nord  du  village.  Les  habitans 
de  ce  canton  font  riches  en  chevaux  , 
cependant  il  eft  rare  qu'il  s'écoule  une 
feule  année ,  fans  qu'une  maladie  a-peu- 
près  femblable  à  celle  qui  règne  vers 
rirtich  ,  n'emporte  une  partie  des  trou- 
peaux. Le  bled  y  réulîit  affés  bien  ;  un 
poud  ou  quarante  livres  de  farine  ne 
coûte  ordinairement  que  de  fix  à  dix 
fous.  On  y  a  des  bètes  à  corne  en 
aifés  grand  nombre  ,  mais  les  moutons 
y  font  iujets  à  des  épidémies  fi  rapides 
<ju'elles  enlèvent  quelquefois  un  trou^ 


icfi  Voyage 

peau  entier.  La  tête  &  les  parties  en- 
flent ,  3c  l'animal  meurt  en  moins  d  une 
demi-heure. 

Il  n'y  a  pas  un  feul  endroit  de  Sibérie, 
où  le  vol  foit  aufîi  commun.  Durant  les 
premiers  cinq  ou  fix  jours  que  j'ai  pafTés 
dans  ce  village  ,  on  y  a  volé  toutes  Iqs 
nuits.  Les  jours  fuivans  on  prit  plus  de 
précautions,  &  l'on  fit  pendant  la  nuit 
une  patrouille  :  le  mal  diminua ,  mais 
ne  cefla  pas.  On  amena  auffi  au  villa- 
ge pendant  le  jour  plufieurs  voleurs  qui 
avoient  dérobé  dans  les  environs.  Voici 
la  caufe  de  cette  efpece  de  pillage.  La 
plupart  des  habitans  ont  des  habitations 
d'été  où  ils  demeurent  jufqu'à  ce  que  la 
moilTon  foit  faire  ,  quelques-uns  mê- 
me y  reftenr  jufques  vers  nocl  ,  3c  les 
voleurs  profitent  de  cette  abfence.  D'ail- 
leurs ce  diftridb  eft  plein  de  gens  oififs 
qui  ne  vivent  que  de  rapines  ,  3c  tous 
les  fripons  qui  parragent  avec  les  com- 
mandans  Se  gouverneurs  font  alfurés  de 
leur  protedtion. 

Le  diftridi:  du  fort  laloutorovskoï  re- 
levé ainfi  que  celui  d'Ichim  de  la  chan- 
cellerie de  Tobolsk  :  le  fort  a  fous  lui 
onze  bourgs  dont  chacun  eft  comme  la 
capitale  d'un  affés  grand  nombre  de  vil- 
lages. Tous  les  commiffaires  des  bourgs 

OU 


d 


EN    Sibérie.  15)^ 

^u  flobodes  font  fubordonnés  au  com- 
mandant. Ce  canton  a  beaucoup  fouf- 
fert  des  incursions  des  Bachkires  &  de  la 
horde  cofaque  ,  mais  depuis  quelques 
années  ils  n'y  ont  fait  que  des  vois  peu 
coniidérables. 


CHAPITRE    LXXIL 

Hermaphrodites,    Ville  de    Tloumenne» 

NOus  apprîmes  qu'il  y  avoit  deux 
hermaphrodites  au  fort  Ifetskoi, 
&  deux  autres  encore  en  un  village  voi- 
fin  :  nous  voulûmes  les  voir.  Ils  étoienc 
encore    enfans  ,    &:  l'on  diflinguoit  à 
peine  à  quel  fexe  ils  appartenoient  :  on 
auroit  volontiers  penfé  que  c'étoit  une 
efpece  d'homme  particulière.  Le  prèrre 
du  lieu  les  avoit  mis  au  rang  des  hommes, 
ôcleur  avoit  donné  des  noms  mafculins. 
J'en  fis  la  defcription  aulîi  exactement 
qu'il  me  fut  polîible  ,  je  Taccompagnaî 
de  deflfeins  ,  &:  l'envoyai  a  l'académie 
des  fciences    de  Péterbourg.  Le  fénac 
impérial  ordonna  qu'ils  fuflent  amenés 
dans  cette  ville.  Lorfque  je  les  vis  au  fore 
Ifetskoï  5  ils  me  parurent  être  des  fem- 
mes manquées.  Quand  ils  arrivèrent  à 
Tome  IL  \ 


194  Voyage 

f*aint  Pérerbourg,  M.  Veicbrekt  de  Vil- 
de  penferent  que  c'étoient  des  hommes , 
&  ies  obfervations  exades  de  M.  Kaav- 
Boerhave  anatomifte  ont  prouvé  d'une 
manière  inconteftable  que  c'étoient  en 
effet  des  hommes. 

Nous  nous  rendîmes  à  Tioumenne , 
ville  (ituée  fur  la  rive  méridionale  de  la 
Toure  dans  une  plaine  agréable,  élevée 
environ  de  dix  toifes  au-defTus  du  lie 
de  la  rivière.  Elle  eft  traverfée  par  un 
ruilTeau  nommé  Tioumenka ,  dont  les 
bords  font  très  élevés.  On  y  voit  des 
couvents,  des  églifes,  un  fort ,  une  mai- 
fon  de  ville  &  plufieurs  autres  bâtimens 
publics.  En  remontant  le  Tioumenka  , 
on  trouve  un  bourg  nommé  Imskaïa 
qui  a  deux  cents  quarante  maifons  ,  & 
des  habitans  de  tous  les  états.  Sur  la 
rive  feptentrionale  de  la  Toure,  vis-à-vis 
la  ville,  il  y  a  une  efpece  de  fauxbourg  ha- 
bité par  des  RuiTes ,  des  Boukares  &  des 
Tatares  mahométans  :  les  Ruffes  y  ont 
cent  quinze  maifons  &  une  églife  j  les 
autres  ,  vingt-fept  maifons  &  une  mof- 
quée  :  mais  cette  rive  eft  baffe  &  fujette 
à  de  fréquentes  inondations.  On  voie 
encore  fur  le  Tioumenka  des  reftes 
d'une  ancienne  fortereife  tatare,  &  un 
des  points  les  plus  connus  <Sc  les  plus 


EN     Sibérie.  i^^ 

inconteftables  de  l'hiftoire  de  Sibérie  , 
c'eft  qu'il  y  a  eu  dans  le  canton  de  Tiou- 
menne  une  ville  tatare. 

Nous  arrivâmes  bientôt  â  Tobolsk ,  Se 
le  i8  décembre  (1741),  y  fut  un  jour 
de  grande  réjouifTance.  On  entendit  plu- 
sieurs décharges  d'artillerie ,  &  le  bruit 
de  toutes  les  cloches  de  la  ville.  Nous 
fûmes  invités  par  le  gouverneur  à  nous 
rendre  a  l'églife ,  &  nous  y  apprîmes 
que  l'impératrice  Elifabeth  étoit  montée 
fur  le  trône.  Le  peuple  prêta  hommao-e 
a  fa  nouvelle  fouveraine  avec  une  joie 
qui  préfageoit  la  douceur  de  fon  gou- 
vernement,  &cepréfage  a  été  pleine- 
ment accompli  :  c'eft  ^[q  qui  a  voulu 
qu'aucun  criminel  ne  perdit  la  vie  fous 
fon  règne  ;  c'eft  elle  qui  a  donné  ce 
glorieux  exemple  a  tous  les  princes  :  fa 
mémoire  vivra  fans  doute  éternellement 
chez  tous  les  peuples  affés  heureux  pour 
connoîrre  le  prix  de  cette  loi  ,  la  plus 
humaine  ,  la  plus  fage  &  la  plus  belle 
des  loix. 

M.  Muller  eut  occafîon  de  voir  à 
Tobolsk  l'enterrement  d'un  boukare. 
Il  voulut  aller  i  la  maifon  du  mort ,  afin 
d'être  témoin  de  toute  la  cérémonie  ; 
mais  il  fut  prié  de  n'en  rien  faire  , 
arce  que  cette  maifon  étoit  remplie  de 


ic)d  Voyage 

femmes  qui  pleuroient  le  mort ,  &c  aii- 
roient  été  fcandalifées  par  fa  préfence  , 
que  de  plus  il  lui  falloir  la  permilîîon  de 
la  fociété  kalm^uke.  Il  fut  donc  obligé 
d'attendre  dans  la  mofquée  tatare,  où 
l'akoune  6c  fon  clergé  y  ôc    un  grand 
nombre   de    Boukares    &  de    Tarares 
étoient  raffemblés.  On  y  apporta  le  corps 
vers  dix  heures  du  matin  ;  il  étoit  enfe- 
veli  en  deux  pièces  de  drap  de  tchaldar  , 
dont  le  premier  étoit  blanc ,  &  celui  de 
deflus  étoit  jaune.  Il  faut  que  ces  draps 
aient  été  apprêtés  par  des  mufulmans  , 
pour  être  dignes  d'entourer  ceux  qui  ont 
vécu  dans  la  loi  mahométane.  On  met 
de  plus  fur  le  drap  de  deflbus ,  un  pe- 
tit morceau  de  tchaldar  blanc  plus  fin  , 
long  environ  de  fix  pieds  ,  ôc  percé  au 
milieu  d'un  trou  dans  lequel  on  paife  la 
tête  du  mort.  Cçt  appareil  eft  parfumé 
durant  la  prière  avec  de  l'eau  camphrée 
ëc  d'autres  odeurs  fortes  ,  enfuite  coufu 
comme  un  fac ,  ôc  lié  aux  deux  extré- 
mités 5  de  fcirte  qu'il  relTemble  à  un' 
porte-manteau  :  il  eft  auiïî  lié  vers  le 
milieu.  On  y  avoir  attaché  une  demi- 
feuille  de  papier  fur  laquelle  une  prière 
tatare  étoit  écrite  :  elle  l'eft  ordinaire- 
ment fur  le  drap  de  tchaldar  jaune ,  mais 
les  prêtres  s'étoient  fervi  de  papier  pour 


E  N     s  I  E  E  H  ï  ï.  Ï5;7 

plus  de  commodité.  Avant  que  d'enle- 
velir  le  corps ,  on  le  lave  :  les  femmes 
&c  les  hommes  rendent  ce  devoir  aux 
perfonnes   de  leur.  fexe.   On  l'apporte 
dans  une  bière  à  l'entrée  de  la  mofquée 
feulement,  car  elle  feroit  profanée  par  la 
préfence  d'un  cadavre.  La  bière  eil  faite 
de  planches  jointes  enfemble  avec  de 
l'écorce  &c  couverte  d'un  tapis.  L  akou- 
ne,  {qs  prêtres  &  les  afîîftans  dirent  quel- 
ques prières  à  la  porte  de  la  mofquée  : 
en  fuite  on  mit  la  bière  fur  un  traineau  , 
ôc  on  la  tranfporta  au  cimetière  à  une 
lieue  de  Tobolsk.  La  foffe  ne  doit  point 
être  faite  a  prix  d'argent  ;  c'eft  une  œu« 
tre  pie  a  laquelle  tous  les  alîîltans  doi- 
vent travailler.  Elle eft longue,  quarrée, 
ëc  dirigée  vers  la  Mecque  ,  comme  le 
font  aufli  hs  mofquées ,  5c  allés  profon- 
de pour  qu'un  homme  étant  aftis  ,  fa 
tête  ne  dépalTe  point  la  furface  de  la 
terre.  Avant  qu'on  mit  le  corps  dans  la 
foffe,  tous  ceux  qui  l'accompagnoienr , 
prirent  un  peu  de  terre  remuée  ,  prièrent 
à  très  baffe   voix  ,     foufflerent    delfus 
légèrement ,  3c  un  homme  ayant  reçu 
ces  petits  morceaux  de  terre  dans  le  pan 
de  fa  robe  les  mit  dans  la  folfe  aux  pieds 
du  mort  :  cette  cérémonie  efl  inftituée 
pour  obtenir  le  pardon  des  péchés.  Le 

iiij 


ÎCfS  V    O    Y    A    G    I 

corps  fut  apporté  au  bord  de  la  fôffe  5 
on  ôta  le  tapis  qui  couvroit  la  bière  ,  o» 
coupa  Técorce  qui  tenoit  les  planches 
jointes  enfemble  ,  &  deux  hommes 
ayant  pris  le  drap  ,  chacun  par  une  ex- 
trémité ,  defcendirent  le  corps  en  terre  , 
la  tête  vers  la  Mecque.  Alors  on  délia  les 
draps  mortuaires,  Ôc  l'on  découvrit  le 
vifage  du  mort.  Un  moulla ,  (  car  l'a- 
koune  à  caufe  de  fon  grand  âge  ,  étoit 
refté  dans  la  ville  )  avoit  écrit  une  prière 
fur  une  feuille  8°  :  on  la  mit  au  bout 
d'un  bâton  fendu  que  l'on  planta  dans 
la  fofTe  à  la  droite  du  corps  ,  près  de  la 
poitrine ,  comme  fî  le  mort  avoit  du  la 
lire ,  Se  on  lui  tourna  aufîî  la  tête  vers 
cette  feuille.  En  effet  c'eftfon  paffeport , 
ou  plutôt  une  prière  qu'il  doit  lire ,  aa 
moment  qu'il  eft  réveillé  pour  fubir  fon 
jugement.  On  mit  dans  la  foffe  d^s  ar- 
bres coupés  exprès  ,  puis  les  planches 
dont  la  bière  avoit  été  faite  ,  fur  ces 
planches  quelques  braCTées  de  foin  ,  ôc 
toute  la  terre  tirée  de  la  foffe.  Enfuite 
avec  un  arroibir  on  jetta  par  trois  fois 
de  l'eau  pure  fur  la  tombe  ,  en  commen- 
çant par  le  côté  droit ,  continuant  par 
le  gauche ,  &  puis  fur  la  foffe  même , 
de  travers,  en  allant  de  la  tête  aux  pieds  : 
enfin  tous  les  affiftans  affis  prierenjt  â 


ï 


EN    Sibérie.  i^^ 

baffe  voix  ,  &  la  cérémonie  fut  faite. 
Je  ne  fais  pas  ce  que  lignifie  l'arrofemenr, 
mais  j'ai  appris  qu'on  ne  couvre  le  corps 
fi  foigneufement  avec  les  planches  &  le 
foin  5  que  pour  empêcher  la  terre  de 
pénétrer  entre  les  arbres ,  8c  de  couvrir 
immédiatement  le  corps.  Les  Tatares 
croient  que  lorfque  ceux  qui  ont  ac- 
compagné le  convoi  ,  font  environ  a 
quarante  pas  du  tombeau ,  deux  anges 
y  defcendent ,  éveillent  le  mort ,  l'in- 
terrogent fur  fa  foi ,  fa  vie  5c  fes  mœurs  , 
&  lui  déclarent  fon  jugement.  Ilsdifent 
que  le  mort  fe  levé  &c  s'alîied  durant 
cet  interrogatoire  :  c'efi:  pourquoi  la 
foffe  eft  affez  profonde  pour  qu'un  hom- 
me y  foit  alîis.  Ils  ajoutent  qu'il  efc  or- 
donné dans  leurs  écritures  de  faire  une 
foffe  perpendiculaire  ,  de  de  creufer  en- 
fuite  en  un  des  côtés  un  efpace  affés  con- 
fidérable  pour  contenir  le  corps  ,  de  l'y 
placer  ,  d'en  fermer  l'entrée  avec  des 
triques  &  de  remplir  le  refte  de  terre. 
Cette  manière  eft  employée  en  Bouka- 
rie  011  la  terre  eft  ferme,  mais  elle  ne 
Teft  point  affes  en  Sibérie  ,  de  dans  le 
diftridt  de  Cafan  où  elle  i'eft  erK:ore 
moins ,  on  eft  obligé  d'étayer  avec  dts 
planches  les  quatre  cotés  de  la  foffe^ 
Nous  quittâmes  peu  après  ToboJsk  3 

liv 


loo  Voyagé 

êc  continuâmes  notre  voyage.  Depuis  le 
zi  février  (  1742  )  jufqu'au  trois  de 
mars ,  nous  vîmes  une  comète  qui  pa- 
roilToit  ordinairemen:  depuis  onze  heu- 
res du  foir  jufqu'au  matin.  Nous  palTâ- 
mes  au  bourg  Kamenskoié ,  célèbre  pour 
le  commerce  du  linge  de  table  &  du 
iavon.  Outre  le  favon  commun  on  y  en 
fait  une  autre  efpece  nommée  maflen- 
noïé-milo  ,  ou  favon  de  beurre ,  parce 
qu'il  n'y  entre  aucune  autre  fubftance 
graffeque  le  beurre.  On  le  regarde  com- 
me meilleur  que  le  favon  commun  , 
pour  blanchir  le  linge  fin,  &  on  le  vend 
un  peu  plus  cher.  Dans  toute  la  Sibérie , 
3c  même  en  Rulîîe  dans  quelques  en- 
droits le  favon  de  Tioumenne  eft  re- 
nommé 5  mais  il  faut  entendre  par-là 
celui  du  bourg  Kamenskoïé. 

Nous  nous  rendîmes  enfuite  a  Tou- 
rinsk  ,  ville  fituée  fur  la  Toura  :  on  la 
nomme  plus  communément  dans  ce 
pays  lépantchin  ,  parce  qu'au  temps  de 
la  conquête  un  petit  prince  nommé  lé- 
pantcha  y  faifoit  fa  réfîdence.  Dans 
Tannée  1 704  ,  cette  ville  fut  réduite  en 
cendres  par  un  incendie  :  on  n'y  compte 
aujourdhui  que  trois  cents  trente  neuf 
maifons.  En  1740  le  quartier  des  voi- 
turiefs  fut  brûlé  de  nouveau.  Plufieurs 


EN     Sibérie.  ici 

Tourinskins  ruinés  par  ces  accidens  fe 
font  répandus  dans  les  villages  voi- 
fîns  ,  èc  ailleurs  ,  de  forte  que  cette 
ville  a  moins  dnabicans  que  par  le 
palfé. 

Je  réfolus  ici  de  vifiter  la  province 
d'Ifetsk  j  ainfi  que  toutes  les  mines  ôc 
fonderies  impériales  du  diftricl:  de  Cathe- 
rinebourg,  Se  toutes  celles  de  Dcmidov. 
Je  me  mis  donc  en  route  Se  paffai  Kras- 
noflobotsk  ,  ou  je  mangeai  beaucoup 
d'afperges  :  elles  y  font  abondantes ,  ôc 
longues  environ  de  trois  Quarts  d'aune  ; 
il  eft  vrai  que  leur  groffeur  ne  furpaflfe 
pas  celle  du  petit  doigt ,  mais  la  faveur 
en  efl:  douce  ,  èc  le  goût  exquis.  Les 
habitans  de  cet  endroit  me  virent  manger 
ce  mets  fans  envie  :  ils  s'étonnoienr  mê- 
me que  je  vouluife  me  nourrir  de  la  tige 
dQS  baies  de  grue  ,  (  c'efl  ainfi  qu'ils 
nomment  cette  plante  )  ,  &  difoient 
qu'il  n'y  avoit  que  les  vaches  qui  puf- 
fent  s'en  accommoder. 

Je  me  rendis  enfui  te  au  monaftere 
Dalmarovskoi  Ouspenskoï  :  il  eft  iirué 
fur  la  rive  feptentrionale  de  llfet  dans 
unel  plaine  très  agréable.  Quelques 
RuiTes  s'établirent  autrefois  dans  cet 
endroit ,  y  bâtirent  une  chapelle  ^  mais 
leur  habitation  étant  fans  défenfe ,  les 

I  V 


loi  V    O    Y    A    G   t 

Tatares  l'attaquèrent  ôc  la  bruletenr.  On 
retrouva  dans  les  cendres  une  image  de 
la  Vierge  qu'un  moine  nommé  Dàlmat 
avoit  peint  fur  bois  *,  elle  étoit  feule- 
ment brûlée  par  un  coin  :  c'en  fut  affez 
pour  confacrer  à  Dieu  cet  endroit ,  &  y 
bâtir  un  monaftere.  Les  commence- 
mens  en  furent  petits  j  comme  ceu^  de 
tous  les  établiffemens  monaftiques.  Un 
peu  au-deiïus  de  l'endroit  où  le  couvent 
eft  aujourd'hui ,  le  moine  Dàlmat  fe  fit 
une  caverne  ,  où  il  habita  quelques 
années  avec  deux  autres  moines.  Enfin 
il  obtint  la  permiflîon  de  bâtir  un  mo- 
naftere ,  Se:  de  le  fortifier ,  parce  que  le 
lieu  étoit  peu  fur.  Le  couvent  &  les 
remparts  furent  promptement  élevés  , 
mais  pour  lors  en  bois  feulement.  Les 
environs  étoient  fertiles  ,  les  vivres 
abondans ,  la  dévotion  des  voifins  étoit 
ardente  ;  le  nombre  dés  moines  aug- 
menta rapidement  ;  les  revenus  de- 
vinrent confidérables ,  on  y  cultiva  les 
champs  d'alentour ,  on  y  eut  des  trou- 
peaux nombreux  ,  on  établit  aux  envi- 
rons plufieurs  villages  :  on  y  jouifToit 
de  tous  les  biens  &  de  toutes  les  profpé- 
rités  5  lorfqu'un  incendie  réduifit  fubi- 
tement  le  couvent  en  cendres.  Mais  la 
caiffe  étoit  remplie  >  3c  l'on  y  rebâtit 


i 


EN    Sibérie.  i^^ 

^ans  peu  une  maifon  magnifique  ,  qui 
ne  le  cède  à  aucun  monaftere  de  Sibérie. 
Je  fis  quelque  féjour  en  cet  endroit , 
parce  que  je  defirois  fur- tout  d'y  voir 
îoifeau  dont  les  nids  font  renommés 
tant  en  Rufiie  qu'en  Sibérie  ,  pour  leur 
forme  particulière  ,  leur  molieile  &  leur 
ufage  médicinal.  On  le  nomme  ici  ré- 
mès  j  il  eft  extrêmement  rare  ,  &c  peu  de 
perfonne  en  ont  vu.  On  m'en  apporta 
deux  en  vie ,  l'un  mâle  ôc  l'autre  femelle. 
Cet  oifeau  refiemble  au  roitelet ,  &  a 
léchant  femblable  à  celui  de  laméfan- 
ge.  Le  maie  a  la  tête  blanche ,  la  femelle 
Ta  un  peu  grife  ,  avec  un  bandeau  noir 
qui  paffe  fur  les  yeux.  Le  dos  eft  brun  , 
6c  la  région  qui  eft  entre  le  dos  6c  le 
cou  eft  dans  le  mâle  châtain  &c  aftez  lar- 
ge 5  dans  la  femelle  moins  bnm  de  plus 
petit.  Le  bas  du  corps  eft  blanchâtre , 
également  tacheté  ,  ôc  quelquefois  rou- 
ge fur  la  poitrine.  La  queue  eft  longue 
ôc  brune ,  les  aiies  font  aulîi  prefque  tou- 
tes brunes,  les  pieds  gris  de  plomb  com- 
me dans  la  méfange  ,  les  oeufs  blancs 
comme  la  neige.  Le  nid  eft  fait  avec 
les  aigrettes  des  graines  de  faule  :  il  a  la 
forme  d'une  cornemufe  applarie  ,  avec 
une  ouverture  ou  efpece  de  cou  :  il  eft 
fortifié  avec  du  chanvre  ou  de  TGrcie , 

Ivj 


2ô4  Voyage 

ôc  fufpendu  à  une  branche  de  faule  ou 
de  bouleau  ,  dans  un  endroit  où  elle 
fe  divife  en  deux. 

La  chancellerie  du  dîftriâ:  d'Ifetsk  ré- 
fide  depuis  quelques  années  au  bourg  de 
Tetcliinsk.  Cet  endroit  a  été  fouvent 
attaqué  par  les  Bachkires  ,  &  ils  n'ont 
pas  encore  oublié  la  manière  dont  ils  y 
furent  reçus  une  fois.  Ils  étoient  environ 
huit  cents  hommes  :  les  cofaques  qui  dé- 
fendoient  le  retranchement  les  lailTe- 
rent  venir  très  près ,  ôc  firent  une  dé- 
charge de  moufqueterie  prefque  à  bout 
touchant  :  plufieurs  furent  tués  ,  &  les 
autres  fi  épouvantés  qu'ils  prirent  la  fuite, 
&  ne  voulurent  point  courir  les  rifques 
d'une  féconde  décharge. 


CHAPITRE    LXXIII. 
'Maladie,  Forts,  Lacs  dcvenusfaUs  ,  <5't. 

LA  maladie  dont  j'ai  parlé  ci-delTus 
durant  mon  féjour  à  Tara  ,  s'étoic 
répandue  depuis  quelques  années  dans 
ce  canton  ,  &  dans  \qs  forts  nouvelle- 
ment conflruits  pour  contenir  les  bach- 
kires. Un  jeune  payfan  en  fut  attaqué  : 


î   N     s  I   B  E   R   I   E.'  10  5 

îl  fe  fentic  au  menton  une  dureté  ^  k 
perça  comme  à  1  ordinaire  avec  une  ai- 
guille 5   la  couvrir  de  fel  ammoniac  Se 
de  tabac  de  Circalîie  ,  contint  l'emplâ- 
ne   par  un   bandage  3c  n'interrompit 
pas  fes  travaux  à  la  campagne.  Ses  com- 
pagnons dirent  qu'il  avoit  fait  une  faute 
en  ce  point  _,  &  que  ce  m.ai  exige  que 
depuis  le  commencement  jufqu  a  la  fin 
de  la  cure  on  fe  tienne  en  un  lieu  obfcur^ 
mais  ils  le  dirent ,  lorfque  le  mal  eut 
fait  de  très  grands  progrès.  Il  eft  poiB- 
ble  que  la  chaleur  du  foleil  ait  enflam- 
mé la  plaie.  Quelques  jours  après  le  pre- 
mier panfement ,   la  partie  malade  en- 
iîa    Ôc   devint    douloureufe.    Le  jeune 
homme  fe  tint  pour  lors  en  fa  maifon  , 
6c    obferva   la  diete  accoutumée  dans 
cette  maladie.  11  n'eut  ni  foif  ni  aucun 
des  accidens   ordinaires  ,  mais  l'abcès 
enfla  beaucoup  ,   de  vers  le  douzième 
Jour  il  étoit  fi  gros  que  le  malade  ne 
pouvoit  plus  ni  avaler  ni  prefque  refpi- 
rer.  Un  bachkire  lui  confeilla  d'y  met- 
tre de  la  fiente  de  porc  :  en  effet  l'abcès 
diminua  un  peu  ,  ôc  la.  douleur  étoit 
plus  fupportable  ;   mais  lorfqu  on  levoit 
l'appareil  ,  il  augmenroit  promptemenr. 
Vers  le  quinzième  jour  l'appétit  fe  per- 
dit entièrement  y  la  poitrine  était  op- 


10^  V  O  Y  A  Gî 

preflee  ,  le  malade  fans  efpérance. 
On  entendit  dire  qu'il  y  avoit  un 
médecin  dans  le  pays,  ôc  l'on  accourut  à 
moi ,  pour  me  demander  du  fecours  : 
mais  j^avois  peine  à  me  réfoudre  à  don- 
ner des  remèdes  contre  une  maladie 
que  je  connoifTois  feulement  par  les 
récits  qu'on  m'en  avoit  faits.  J'y  avois 
d'autant  plus  de  répugnance  que  ce  mal, 
difoic-on  ,  étoit  incurable  ,  lorfqu'il 
étoit  parvenu  à  certain  degré.  Ceux  qui 
vinrent  me  trouver  ne  goûtèrent  point 
ces  raifons  ;  ils  me  répondirent  que  (i 
j'entreprenois  le  malade  &  qu'il  mou- 
rut 5  perfonne  ne  pourroit  m'imputer  fa 
mort  5  qu'ils  favoient  bien  tous  que  la 
mort  étoit  inévitable  pour  lui,  fî  mes 
remèdes  ne  le  guériffoient.  Je  fus  donc 
obligé  de  traiter  cette  maladie  qui  m'é- 
toit  prefque  inconnue.  Je  penfai  qu'il  y 
auroit  encore  efpérance ,  fi  je  pou  vois 
tourner  l'abcès  en  fuppuration  ,  &  ten- 
dre quelque  fluidité  à  la  mafTe  du  fang  , 
qui  déjà  commençoit  à  s'épaiflîr.  Je  Bs 
dans  l'abcès  une  grande  Ôc  profonde  in- 
cifion ,  3c  n'ayant  que  de  l'eau  de  vie 
je  m'en  fervis  pour  arrêter  le  fang.  Je 
répandis  dans  la  plaie  du  précipité  rou- 
ge 5  mis  defflis  une  emplâtre  émollien- 
le ,   &  fis  prendre  au  malade  de  trois 


J 


EN     Sibérie.  207 

en  trois  heures  jufqu'à  quatre  fois ,  qua- 
tre grains  de  mercure  dulcifié.  Le  len- 
demain la  plaie  fuppura  ,  l'opprelîion 
de  la  poitrine  ceflTa  ,  la  gorge  devint 
plus  libre  ,  &  lorfque  je  partis ,  le  ma- 
lade paroifToit  hors  de  tout  danger. 

Je  me  rendis  à  Kalmaskoï  brod  , 
c'eft-à-dire  au  gué  Kalmaskoï.  On  y 
voit  un  mur  de  bois  entouré  de  che- 
vaux de  frife  ,  &  l'on  ne  fe  forme  pas 
une  grande  idée  de  la  force  de  ce  pofte  : 
cependant  les  cofaques  y  ont  foutenu  de 
fréquentes  attaques  des  Bachkires  ,  & 
dans  les  guerres  que  ceux-ci  eurent  au- 
trefois avec  les  Kalmouckes  ,  ces  der- 
niers les  pourfuivant ,  les  atteignirent  Se 
en  tuèrent  un  grand  nombre  dans  ce 
gué  5  qu'on  nomme  depuis  ce  temps  le 
gué  de  fang. 

Le  fort  Tchiliabinskaïa  fitué  fur  la  rive 
méridionale  de  la  Mias  a  été  conftruit 
pour  contenir  les  Bachkires  Se  les  Cofa- 
ques kirghifîens.  Il  y  a  dans  ce  canton 
lin  lac  falé  affes  célèbre  :  on  le  nom- 
me it-Koul.  11  s'étend  du  nord  au  fud 
•environ  l'efpace  de  trois  quarts  de  lieue. 
Se  a  prefque  par-tout  un  demi-quart  de 
lieue  de  large.  Sur  la  rive  occidentale 
x(k  h  fortereffe  It-Koulskaïa  :  le  terroir 
des  environs  eft  fenile  &  couvert  de 


ioS  Voyagé 

bois  5  Se  le  lac  Sari  éloigné  feulement 
de  trois  lieues  y  fournit  beaucoup  de 
poiffon.  Tout  ce  canton  ell  rempli  de 
lacs  dont  la  plupart  font  poifiTonneux , 
de  quelques-  uns  falés.  Il  y  en  a  un  nom- 
mé Vo-orovoïe ,  dont  autrefois  les  eaux 
étoient  douces  :  on  y  trouvoit  alors  des 
coralîîns  &  dss  rotaughes  y  mais  elles 
font  devenues  un  peu  ialées ,  Se  l'on  n'y 
trouve  plus  que  des  coraiîins.  Le  lac 
Treuftan  a  éprouvé  des  changemens  plus 
confidérables.  Il  y  a  environ  quarante  ans 
qu'il  éroit  très  grand  Se  fort  poifTon- 
neux  :  depuis  ce  temps  il  a  diminué  y 
fes  eaux  font  devenues  ameres ,  falées, 
fentant  le  foufre ,  Se  Ton  n'y  voit  plus 
aucun  poifTon.  A  quelque  diiiance  de  ce 
lac  y  on  trouve  celui  qu'on  nomme  Kou- 
lat.  Il  eft  de  figure  triangulaire  ,  l'eau  en 
eft  amere  Se  falée  :  depuis  quelques  an- 
nées il  n'a  plus  qu'environ  deux  pieds  de 
hauteur.  On  n'y  trouve  qu'une  grande 
quantité  de  vers  qui  attirent  beaucoup 
d'oies  Se  de  canards.  Parmi  les  efpeces 
d*oies  qui  s'y  raffemblent ,  il  y  en  a  une 
de  groiïeur  moyenne  y  Se  de  couleur 
blaijiche,  qui  a  les  ailes  noires  Se  la  poi- 
trine brun  rouge  ;  les  Bachkires  la  nom- 
ment l'oie  d'Italie.  Près  du  ruiffeau  de 
Tchoumliak,  on  trouve  un  marais  qui  a 


EN    Sibérie.  205? 

quatre  lieues  de  long  Se  plus  d'une  lieue 
de  large,  dans  lequel  il  y  a  plufieurs  lacs 
très  poiiTonneux.  Il  y  a,  dic-on ,  huit  ans 
que  ce  terrein  étoit  à  (qc.  Les  change- 
mens  fréquens  qui  arrivent  dans  ce  can- 
ton font  très  remarquables.  Un  lac  falé 
devient  doux  ;  celui  qui  étoit  doux  , 
devient  amer  &  fulphureux.  Les  uns  fe 
deflechent ,  Se  d'autres  paroiflent  où  il 
n'y  en  avoit  point  encore  eu.  Ces  effets 
tiennent  fans  doute  à  la  ftrudture  inté- 
rieure de  notre  globe  ,  Se  peuvent  con- 
tribuer peut-être  à  nous  en  donner  quel- 
que connoiiïance. 

'  Le  lac  Tchébar  mérite  aufîi  que  l'on 
en  faffe  mention .  Il  a  près  de  quatre  lieues 
de  long.  Se  prefque  autant  dans  fa  plus 
grande  largeur.  L'eau  en  eft  pure  3 
claire  Se  de  très  bon  goût.  Il  a  plufieurs 
efpeces  de  poilTon.  Les  rives  font  éle- 
vées 5  Se  du  coté  du  nord-  eft  on  voit  des 
plaines  fertiles ,  au  fud-  oueft  Se  à  l'oueft 
une  petite  chaîne  de  montagnes,  au  fud- 
oueft  du  fort  ,  &:  à  la  diftance  d'environ 
quatre  lieues  ,  une  très  haute  montagne 
nommée  Imen-tau  qui  s'étend  par  la 
Mias  jufques  àrArgafte-koul. 

La  fituation  du  fort  Tchébarkoulskoï 
eft  agréable  :  les  environs  font  peu  ferti- 
les ,  parce  qu'une  couche  de  terre  alTési 


2IO  Voyage 

mince  y  ceuvre  un  fond  de  rocher  :  mais 
â  la  diftance  de  cinq  lieues ,  on  trouve 
des    terres  abondantes.  L'air   paroît  y 
être  fain  :  la  maladie  du  diftrid  de  Tara 
n'y  a  point  encore  pénétré.  Le  lac  Tché- 
bar  ôc  pluiîeurs  autres  y  fournilTent  plus 
de  poifïbn  que  n'en  a  tout  autre  fort  du 
pays.  Depuis  plusieurs  années  ,  &  même 
avant  que  les  RufTes  y  fufTent  établis  , 
quelques  Promichlénies  trouvèrent  du 
talc  près  du  lac  Dzélantfik  ,  â  quelques 
lieues  du  fort,  vers  le  mont  Imen.  Il  eft 
xrès  beau ,  mais  petit  :  on  en  trouve  ra- 
rement des  morceaux  d'un  demi-pied 
quarré.  La  rivière  de  Mias  eft  peu  éloig- 
née &  l'on  y  prend  des  caftors ,  aînfi  que 
fur  les  ruifTeaux  qu'elle  reçoit  :  ils  font 
afles  noirs  Se  de  bonne  efpece. 

Il  y  a  peu  d'années  que  les  Bachkires 
habitoient  encore  ce  pays  en  très  grand 
nombre.  Ils  l'avoient  pris  en  affeâion  , 
mais  leur  opiniâtreté  les  en  a  fait  chalTer. 
Les  Ruffès  les  traitoient  avec  douceur  : 
eux ,  au  contraire  ,  étoient  en  fureur  , 
dès  qu'on  approchoit  de  leurs  frontières. 
Se  menaçoient  de  porter  par- tout  le  fer 
&  le  feu  ,  faifoient  des  irruptions  fur 
les  établilTemens  ruffes  ,  attaquoient  les 
forts  5  étoient  quelquefois  vainqueurs  , 
ëc  fouvent  repoufTés  avec   perte.  On 


EN     Sibérie.  211 

exigea  d'eux  qu'ils  payaient  a  la  cou- 
ronne un  certain  tribut ,  mais  ils  ne  ce- 
doient  qu'à  la  force  ,  ôc  ni  repréfenta- 
tions  ni  menaces  ne  purent  les  perfua- 
der.  Dans  l'année  1754  le  gouverne- 
ment voulut  envoyer  une  compagnie 
au  midi  de  Samara  :  elle  étoit  obligée  de 
traverfer  le  pays  des  Bachkires.  On  leur 
fit  demander  la  liberté  du  palTage  ;  ils  la 
promirent  ,  de  même  envoyèrent  des 
otages  à  Péterbourg.  On  avoit  fait  à 
peine  quelques  préparatifs  pour  ce  voya- 
ge 5  que  leur  efprit  turbulent  fe  réveilla  : 
ils  fe  préparèrent  à  défendre  le  paffage 
de  leur  pays,  &c  cette  infidélité  caufa  la 
guerre  d'Orenbourg  qui  dura  quelques 
années.  On  forma  enfin  le  projet  de 
les  afTajettir  :  on  entra  dans  leur  pays  de 
tous  côtés  5  on  s'en  empara  entière- 
ment, &  l'on  y  conftruifitplufieurs  forts, 
afin  de  contenir  par  la  force  ce  peuple 
férocfe. 

Les  environs  du  fort  Tchébarkoulskoï 
font  pleins  de  couleuvres  &  de  vipères. 
Quant  à  celles-là  on  en  tue  beaucoup  , 
mais  on  a  pour  les  autres ,  tant  en  Ruftie 
qu'en  Sibérie  ,  une  efpece  de  crainte  ref- 
peclueufe.  On  croit  que  fi  l'on  faifoic 
mal  à  quelqu'un  de  ces  animaux  ,  toute 
Tefpecc  en  rireroit  une  vengeance  éclâ- 


212.  Voyage 

tante ,  &  l'on  appuie  cette  opinion  pat 
beaucoup  de  fables.  Cependant  il  y  a  des 
hommes  plus  fenfés  qui  méprifent  ce 
préjugé.  Pendant  mon  féjour  en  ce 
fort  5  un  foldat  tua  quinze  vipères  en 
un  foir. 

La  forterefTe  Ouklir-Karagaïskaïa  a 
tiré  fon  nom  d'un  lac  &  d'un  bois  de  fa- 
pins.  On  y  voit  deux  rangs  de  maifons  , 
dont  l'un  eft  compofé  cîes  nouveaux 
bâtimens  faits  par  hs  RufTes  ,  l'autre 
des  anciennes  habitations  desBachkires. 
Celui-ci  eft  occupé  par  quelques  troupes 
légères ,  celui-là  par  vingt-iix  familles 
de  payfans  ruffes ,  qu'on  a  rafTemblés 
des  différens  cantons  de  la  province 
d'Ifet.  Ils  ne  cultivent  point  encore  la 
terre,  &  n'y  font  pas  venus  avec  toute 
leur  famille  :  c'eft  l'efpérance  d'y  vivre 
fans  peine  ôc  fans  travail  qui  les  a  enga- 
gés à  s'y  établir. 

Aux  environs  de  ce  fort  la  campagne 
eft  très  belle.  Les  grains  que  le  prêtre 
de  l'endroit  afemés,  ont  très  bien  réuiîî. 
On  a  commencé  cette  année  (  1742  ) 
à  cultiver  pour  le  compte  de  la  couronne, 
êc  l'on  y  a  envoyé  a  cet  effet  des  payfans 
de  la  province  d'Ifet ,  qui  retourneront 
chez  eux ,  iorfque  leur  travail  fera  fini. 
Le  lac  Yoifin  a  peu  de  poiffbn ,  de  Toa 


EN     Sibérie.  2I| 

dit  que  leau  en  ell:  malfaine  ,  mais  plu- 
fîeurs  fources  peu  éloignées  ôc  u:ès- 
belles  fournifTent  les  eaux  néceflaires , 
&  l'on  trouve  à  quelque  diftance  des 
lacs  afTez  poilTonneux. 

On  a  près  de  la  redoute  Verkaïrskaïa 
plufieurs  petits  lacs  dont  la  plupart  four- 
nifTent beaucoup  de  poilTon.  Il  en  eft 
ainfi  de  la  rivière  de  laïk  ,  où  l'on  trouve 
entre  autres  efpeces  des  Podouski  &  des 
Chéréqui ,  mais  il  ne  m'a  pas  été  pofîi- 
ble  d'en  voir.  On  y  prend  aufîî  des 
écreviffes  aufîî  grofles  que  celles  du  Vol- 
ga. Ce  fort  eft  entouré  de  campagnes  très 
propres  a  la  culture  ,  &  la  feule  incom- 
modité que  l'on  y  puifTe  éprouver  eft  l'é- 
loignement  du  bois  j  on  eft  obligé  de  le 
faire  venir  d'06to-Karagaï. 


CHAPITRE   LXXIV. 

Montagne  d'Aimant* 

JE  parvins  peu  après  a  Oulou-Outaf- 
fé-taou ,  ou  le  grand  mont  d'aimant. 
Il  s'étend  du  nord  au  fud ,  environ  fur 
une  lieue  de  long  \  huit  vallées  de  diffé- 
rente profondeur  le  divifent  du  côté  de 


114  Voyage 

l'occident.  Le  pied  de  la  montagne  eft  ar- 
rofé  du  coté  de  l'orient  par  un  ruiiTeau  qui 
va  fe  jetter  â demi-lieue  dans  le  laïk.  La 
cime  qui  eft  au  nord  ,  eft  la  plus  élevée  ; 
j'ai  eftimé  qu'elle  pouvoir  avoir  dequa- 
tre-vingrs  à  quatre-vingt-dix  toifes  de 
hauteur  perpendicul^re.  Lefommet  eft 
d*une  efpece  de  jafpe  blanc-jaunâtre  , 
mais  ^  environ  a  huit  toifes  au  defTous 
du  fommet ,  on  trouve  des  pierres  d'ai- 
mant qui  peuvent  pefer  trois  cents  li- 
vres. Quoiqu'elles  foient  couvertes  de 
moufle  5  elles  attirent  un  couteau  à 
plus  d'un  pouce  de  diftance.  Ce  qui 
eft  expofé  à  l'air ,  a  beaucoup  plus  de 
force  magnétique  que  ce  qui  eft  dans  la 
terre  j  mais  il  eft  aulîi  plus  tendre  & 
plus  difficile  à  manier.  Un  aimant  de 
cette  forte  eft  compofé  de  pluiieurs  au- 
tres petits  aimans  qui  agiftent  félon  dif- 
férentes diredions.  Il  faudroit ,  pour  en 
faire  ufage  ,  les  féparer  tous  en  les 
fciant,  &  les  réunir  enfuite,  de  forte 
que  toutes  leurs  forces  fuftent  dirigées 
vers  le  même  point.  On  feroit  peut- 
ctre  de  cette  manière  des  aimans  d'une 
force  très  coniidérable.  La  pierre  de 
cette  montagne  ,  excepté  celle  qui  eft 
expofée  à  l'aârion  de  l'air  ,  eft  extrême- 
ment dure  5  noirâtre  ,  trouée ,  anguleu- 


îN     Sibérie.  u^ 

Te,  femblableen  tour  à  l'hématite,  ex- 
cepté par  la  couleur.   Souvent  au  lieu 
de  cette  pierre,  on  ne  trouve  qu'une  terre 
tenant  ocre.  Les  aimans  anguleux  ont 
moins  de  force  que  ceux  qui  ne  le  font 
pas ,  ôc  ceux  qui  font  un  peu  troués,  font 
meilleurs  que  les  entiers.  La  partie  ou 
font  ces  aimans ,  eft  prefque  toute  d'une 
très  bonne  mine  d'acier  qui  fe  montre 
en  petits  morceaux  entre  ks  blocs  d'ai- 
mant, &  s'étend  jufques  au  pied,  mais 
dégénère  d'autant  plus  qu'elle  eft  plus 
baffe.  On  voit  affés  loin  au  deffous  àes 
pierres  d'aimant  une  autre  efpece  de 
mine  d^  fer  ,  qui  ,  mife  à  la  fuiîon  , 
fouffriroit  peu  de  déchet.  Les  morceaux 
qu'on  en  fépare ,  font  couleur  de  fer , 
très  pefans  ,  troués  en  dedans  ,  fem- 
blables  à  des  fcories  ,  excepté  qu'ils  font 
anguleux  ;  ils  reffemblent  beaucoup  aux 
pierres  d'aimant ,  quant  à  l'extérieur  ; 
mais  à  huit  toifes  au-deilous  de  ces  pier- 
res ,  leur  vertu  magnétique  commence  à 
diminuer  beaucoup.    On  trouve  entre 
elles  d'autres  pierres  compofées  de  par- 
ties de  fer  extrêmement  petites  ,  &  qui 
ea  ont  la  couleur.  Leur  gangue  efl  pé- 
fante ,  mais  fort  tendre  ,  &  l'on  diroit 
qu'elles  ont  été  brûlées  ,  mais  elles  n'ont 
prefque  point  de  vertu  rfiagnétique.  11 


XI  (y  Voyage 

fe  montre  encore  çà  de  là  une  mine  de 
fer ,  brune ,  en  lits  peu  épais ,  qui  paroît 
être  de  peu  de  valeur.  Le  fommet  méri- 
dional j  ou  le  huitième  de  la  montag- 
ne 5  eft  tout  pareil  au  feptieme ,  mais 
un  peu  plus  bas  ,  &  Ton  n'y  a  pas  trou- 
vé des  aimans  d'une  aulîî  grande  force. 
Toute  la  montagne  eft  couverte  d'her- 
bes aflfés  hautes  :  on  voit  à  mi-côte  vers 
les  vallées  de  petits  bois  de  bouleaux , 
ôc  il  l'on  excepte  les  deux  cimes  ds 
pierres  d*aimant  ,  tout  le  refte  eft  de 
pierres  ordinaires  mêlées  de  quelques 
pierres  calcaires. 

Il  y  a  quelques  années  que  les  Ba- 
chkires  avoient  des  huttes  au  pied  de 
cette  montagne ,  du  côté  de  l'occident. 
Ils  fondoient  la  mine  dans  de  petits 
fourneaux  à  main ,  6c  en  tiroient  d'ex- 
cellent acier.  Le  minerai  le  plus  an- 
guleux leur  a  paru  le  meilleur ,  ôc  celui 
qui  eft  enfoncé  ,  beaucoup  plus  riche 
que  celui  de  la  furface. 

Les  bords  de  l'Iaïk  abondent  en  frai- 
fes  blanches  j  elles  ne  font  en  aucua 
endroit  auiîi  groftes  Se  aufîî  belles  que 
fur  les  coteaux  expofés  au  midi  :  on  y 
en  trouve  fouvent  qui  ont  un  pouce  de 
longueur.  A  Pabri  du  foleil ,  elles  font 
blanches  ,  mais  celles  qui  peuvent  en 

recevoii; 


EN     Sibérie.  tif 

recevoir  tous  ks  rayons  ,  font  entière- 
ment rouges  :  leur  forme  eft  plus  allongée 
que  celle  des  fraifes  ordinaires  ,  &  %y 
cavités  qui  fépairenc-  les  graines  ,  font 
plus  profondes. 

De  Tchébarkoul  à  Tetcha  ,  le  che- 
min n'a  point  été  mefuré.  Il  paroît  que 
les  Bachkires  ont  caché  pendant  lona- 
temps  le  droit  chemin  ,  qui  mené  d'im 
de  ces  endroits  à  lautre.  Lorfqu'ils  con- 
duifent  les  Ruffes  a  un  endroit  que  ceux- 
ci  ne  connoilfent  point,  ils  fe  font  une 
loi  d'état  de  les  faire  paffer  par  des  rou- 
tes dilficiles ,  des  bois  épais,  des  marais 
piefque  impraticables. 


CHAPITRE    LXX\^ 

Bachkires.    Lac   Chx)lkoum,    Catherine* 
bour^.  Prophétie  ,   &c, 

LEs  huttes  des  Bachkires  ne  différent 
point  de  celles  de  Voiloke ,  fous 
lefquelles  habitent  les  Bratskains  &  les 
Tatares  de  Krasnoïark.  Ils  ont  auprès 
de  ces  huttes  leurs  poules ,  leurs  che- 
vaux ,  leurs  bœufs  ,  &  leurs  chameaux 
.  à  deux  bolTes.  Les  habitations  des  plu« 
^'      Tome  11^  Y^ 


^ 


1^x8  Voyage 

pauvres  ,  font  faites. cle  perches  ,ûifpo- 
fées  en  rond  &  couvertes  de  feuillages. 
Ils  cultivent  peu  la  terre  ,  ôc  ne  fenienc 
que  de  l'avoine  Se  de  Forge.  Leur  nour- 
riture confifte  en  ces  deux  efpeces  de 
grains ,  le  lait ,  la  viande  ,  l'oignon  de 
Martagon ,  Se  la  racine  d'une  elpece  de 
campanule  qu'ils  nomment  atlik  ,    Se 
dont  les  Tatares  de  Krasnoïark  font  pa- 
reillement ufage.  Les  plus  riches  achè- 
tent quelquefois  de  la  farine  dans  les 
villages  rulfes.  L'hydromel  étoit  autre- 
fois ^  leur    boifTon   ordinaire.    On    dit 
qu'une   année  avant  leur   dernière  ré- 
volte ,  qui  fut  fuivie  de  la  conquête  de 
leur  pays,  ils  perdirent  prefque  toutes 
leurs  abeilles ,  Se  que  les  prophètes  du 
pays  regardèrent  cette  perte  comme  un 
funefte  préfage  :  maintenant  les  Bach- 
kires  qui  font  riches  ,  boivent  ordinai- 
rement du  lait  de  cavalle  aigri.  Quel- 
ques-uns font  établis  vers  le  haut  laik 
près  de  la  ville  d'Ouffa.  Il  ne  leur  eft 
plus  permis  d'habiter  les  montagnes  :  on 
veille  fur  eux  dans  les  plaines  avec  plus 
4e  facilité. 

Le  lac  Cholkoune  s'étend  du  midi 
^u  nord  l'efpace  d'une  demi-lieue  ;  il 
peut  avoir  un  quart  de  lieue  de  largeur. 
J.es  eaux  en  font  très  pures ,  ôc  allés  pro- 


tondQs.  Les  rivages  font  couverts  de 
grandes  feuilles  de  raie  &  de  quarts 
banc.  On  voit  à  l'occident  une  grande 
chaîne  de  montagnes,  qui  tient  à  celles 
d  Oural  :  on  prend  dans  ce  lac  des  per- 
ches,.  des  tanches,  des  brochets  &'des 
coraiiîns. 

Je  m'arrêtai  quelque  temps  au  villac^e 
Bieiopachentfova  ;   il  eft  fort  pauvre  en 
beftiaux  ,   parce  qu'il  fut  pillé  dans  la 
dernière  guerre  des  Bachkires ,  &  que 
la  plupart  des  troupeaux  &  des  femmes 
turent  enlevés.  Lorfque  j'y  palTai ,  une 
hllQ  agee  d'environ  vingt  ans  éroit. re- 
venue depuis  quelques  jours.  Les  Bach- 
.cires  l'avoient  vendue  auxcofaques  laï- 
kains  ,  qui  habitent  un  gorodok  ou  ef- 
pece  detort  peu  loin  de  la  mer  Cafpien. 
ne  :  fon  père  l'ayant  appris  ,  l'avoit  ra^ 


cnetee, 


Je  vis  à  Cliillova  une  mine  de  cuivre 
aiïes  riche.  La  gangue  eft  facile  à  rompre, 
mais  par  cette  raifon  même  ,  il  faut 
travailler  davantage  à  foutenir  ks  ter- 
res :  la  caufe  du  peu  de  liaifon  &  de  fer- 
meté qu'elles  ont  ,  eft  leur  nature  cal- 
caire.  Outre  les  belles  pyrites  brunes  que 
cette  mine  fournit ,  de  qui  font  quel- 
quefois très  riches ,  on  y  trouve  encore 
du  mifpickel  blanc  jaunâtre  ,  de  un© 

Kij[ 


xTo  Voyage 

terre  ciûvreufe  braii-jaune  d'une  bonne 
teneur  ,  qui  contient  alTés  fouvenc  une 
mine  verte  fous  la  forme  de  reins  de 
différentes  figures.  Il  n'y  a  pas  apparence 
que  CQUQ  mine  rende  long-temps. 

J'arrivai  bientôt  après  à  Catherine-^ 
bourg  5  &  j'y  vis  pluiieurs  chofes  qui 
avoient   été  faites  ou  changées  depuis 
mon  premier  paifage ,  ou  que  j^  n'avois 
pas  remarquées.  La  digue  dos  fonderies  a 
quatre-vingt-dix-huit   toifes    de  long  , 
trois  de  haut  3c  vingt  de  large.  Il  y  avoit 
eu  ici  jufqu'en  1755  une  fonderie  de 
fer,  mais  on  avoit  jugé  à  propos  de  la 
tranfporter  a  Verchno-Ifetsk.  On  avoit 
auflî  changé  les  difpolitions  des  fonder 
ries  de  cuivre  ,   &c   conftruit  plufieurs 
nouvelles    machines.    On   avoit   établi 
un   atelier  pour  faire  des  colonnes   & 
des  tables  d'un  marbre  gris  à  flammes 
blanches.  Il  fut  ordoniié  en   1735    ^^ 
mettre  &  tailler  en  pièces  de  monnoie 
nommées  dénouchki  (i)  &  polouchki, 
tout  le  cuivre  des  mines  de  Sibérie  , 
P-ermie  &  Kongourie  ,   ôc  de  les   en^ 


(  I  )  Le  denouchka  eft  une  monroie  qui  vaut 
un  demi  copeke  :  le  polouchka  vauc  uu  quarc 
de  eopckc. 


E  ?T      S  î  B  E  il  I  E.  lit 

voyer  frapper  à  Mofcou.  On  permit 
peu  après  de  les  frapper  à  Catherine- 
bourg  mcme ,  mais  cette  permiiîîon  fuÉ 
retirée  en  1741. 

La  garmfon  de  cette  ville  eft  de  deux 
compagnies  aux  ordres  d'un  capitaine , 
ôc  d'un  détachement  d'artillerie  com- 
pofé  d'un  aide  ,  trois  bas  officiers  & 
trente-trois  foldars.  Le  commandant  en 
chef  ed  lieutenant  colonel  ,  Se  a  fous 
lui  dans  la  chancellerie  des  mines  deux 
officiers  de  mineurs.  La  chambre  de 
juihce  ôc  celle  de  police  font  fcparees  ; 
le  lieutenant  colonel  com.mandant  en 
chef  préfide  à  la  première,  le  capitaine 
commandant  la  garnifon  préfide  à  la 
féconde.  Chacun  de  ces  départemens  a 
un  fecrétaire  ,  &  il  y  en  a  un  troifie* 
me  qui  revife  tous  les  anciens  comptes. 
Les  commis  de  la  douane  qui  reçoi- 
vent les  impôts  de  tous  les  cabarets  du 
diitrict  de  Catherine-bour^  ,  dépendent 
du  gouvernement  de  Tobolsk. 

Quelques  boutiques  ayant  été  brû- 
lées 5  un  homme  s'avifa  d'annoncer  que 
la  ville  feroit  détruire  le  premier  ,  le  llx 
ou  le  quinzième  août ,  de  que  peu  de 
perfonnes  échapperoient  a  la  ruine  gé- 
nérale. La  plupart  des  habitans  n'ajou- 
toient  aucune  fois  à  cette   prophétie  j 

K  iij 


121  Voyage 

cepencîant  on  en  parloit  en   toute  oc- 
caiion.  On  voulut  connoître  le  prophè- 
te 3  ôc  l'on  remonta  jufqu'a  un  écrivain , 
qui  dit  tenir  la  prédiction  d'un  vieux 
horhme.    On  ût  chercher   ce  vieillard 
par   des  foldats  qui   ne   le  trouvèrent 
point.  Suivant  une  ordonnance  de  Pier- 
re I  5    celai  qui  s'excufe  fur   un  autre 
d'une  prophétie  ,  &  ne  peut  le  repré- 
fenter,  doit  être  regardé  comme  le  pro- 
phète &c  mis  en  priibn  ,  juiqu'à  ce  que 
le  temps  marqué  par  la  prophétie  foie 
paiïé.  Alors  il  faut  examiner  les  fonde- 
mens  fur  lefquels  il  s'eft  rifqué  à  prédire 
l'avenir  ,  de  fuivant  l'exigence  du  cas  le 
punir-  comme  un  infenfé  qui  a  voulil 
dire  ce  qu'il  ne  connoi'îoit  point.  Lorf- 
que  le  premier  &  le  (ixieme  août  furent 
pafTés  y  l'écrivain  dit  que  le  quinze  paf- 
ieroit  de  même  ,  fans  que  la  ville  éprou- 
vât aucun  m<3lheiir  5  qu'il  n'avoit  point 
prophétifé  ,  &  qu'il  étoit  bien  malheu- 
reux pour  lui  de  n'avoir  pu  trouver  le 
véritable  prophète.  Afin  de  ne  pas  lailTer 
plus  long-temps  cet  homme  dans  l'at- 
tente   de  fon  châtiment ,    Se  les  habi- 
tans  dans  le  doute ,  on  condamna  l'é- 
crivain au  fouet.  Il  n'arriva  aucun  mal- 
heur a  la  ville  :  feulement  il  y  eut  un 
incendie  dans  les  bois  voifins  ,  ôc  la 


i 


EN     Sibérie.  125 

naît  du  1 5  au  16  acùc  un  moulin  à  fcier 
fut  réduir  en  cendres. 


CHAPITRE    LXXVI. 

Fonderies,  Eau  minérale-  Niviansk. 
Anciens  croyans, 

J'Allai^voir  la  fonderie  Verch Jfetskoï, 
Ti^^dlé^  ordinairement  Verchnaïa 
Piorina.  Elle  efl  fur  la  rivière  d'Ifet  a 
demi-lieue  au  -  delTus  de  Catherine-- 
bourg.  Cette  fonderie  de  fer  fut  établie 
l'année  1725.  En  1733  on  commença 
d'y  fondre  en  un  haut  fourneau.  Le  refte 
du  fer  crud  ,  qu'on  ne  peut  pas  y  tra- 
vailler ,  eft  porté  à  Catherine-bourcr  :  il 
y  a  près  de  cette  fonderie ,  une  fontaine 
dont  l'eau  tient  du  fer  ;  je  m'en  fuis  af- 
fiiré  par  \qs  expériences  ordinaires  :  elle 
n'en  contient  pas  beaucoup,  mais  ce- 
pendant a(rés  pour  la  rendre' dcfaaréable 
au  goût  &  propre  aux  ufa^es  delà  mé- 
decme. 

La  fonderie  de  Néviansk ,  iiruée  fur 
la  Neva  ,  eft  une  des  principales  du  con- 
feiller  d  état  Akinfi  Démidov.  La  mine 
qu'on  y  travaille  cil  tirée  près  de  cetre 

K  iv 


/.114  Voyage 

rivière    Se   du  ruiiîeaii   de  Cliouraîa  : 
quelquefois  pour  rendre  le  fer  plus  liant 
éc  plus  doux ,  on  en  apporte  de  la  fon- 
derie  Nyno-Taghilskoï ,  que  l'on  prend 
au  mont  d*aimant.  On  y  a  établi  une 
petite  fonderie  de  cuivre  de  deux  four- 
neaux courbes,  pour  y  travailler  feule- 
ment du  cuivre  noir  que  l'on  envoie  à 
Kolivan  ,  afin  d'épargner  le  bois  de  cet 
endroit.  On  forge  ici  des  ancres  :  on  y 
fait  en  fer  de  en  cuivre  des  uftenfiles  ^c 
outils  de  toute  efpece  :  on  y  fond  auili 
des  cloches  jufqu'au  poids  de  deux  cents 
livres.  J'y  ai  vu  de  grandes  colonnes  de 
fer  coulé  ,  qui  dévoient  être  employées 
dans  l'égiife  qu'on  projettoit  de  bâtir 
^n  pierre.  Les  archirecfles  de  ce  pays  ne 
font  pas  des    plus  habiles  ;   la  plupart 
des  voûtes  qu'ils  conftruifent ,  tombent 
;  peu  de  temps  après  j  ils  n'ont  pas  fu  éle- 
ver perpendiculairement  la  tour  de  l'hor- 
loge ;   elle  eft  un  peu  inclinée  vers  la 
-jiviere.  Les  rues  font  propres  en  tout 
<çemps ,  quoiqu'elles  n'aient  ni  pavé  ni 
-  ponts  :  on  a  creufé  le  long  des  maifons, 
Aes  fofles  qui  ont  leurs    écoulemens  , 
6c  l'on  a  élevé  l'entre- deux  avec  des  cail- 
loux. 

Les  vivres  font  abondans  à  Néviansk, 
(Cependant  la  viande  y  eft  plus  chère  que 


BN      SiBIRll.  22J 

«iaus  les  autres  villes  :  on  la  vend  envi- 
fon  deux  fous  la  livre.  La  caufe  de  cette 
différence  eil  l'obligation  où  font  los 
bouchers  ,  de  fournir  à  Démidov  les 
peaux  de  bœuf  à  trente  fous  la  pièce  ,  6r 
le  fuifàun  foula  livre. 

Il  y  a  un  grand  nombre  dhabitans 
qui  prennent  le  nom  de  Staro-Vertfi  ou 
anciens  crcyans.  Comme  ils  n'aiment 
point  les  Allemands,  Démidov  ne  nous 
fit  loger  chez  aucun  d'eux  ,  ôc  ce  fut 
pour  nous  un  grand  agrément  :  un  Ruire 
qui  a  la  foi  néceifaire  dans  le  temps  pré- 
lent 5  permet  volontiers  qu'un  Alle- 
mand boive  dans  (es  verres  &  fe  fcrve 
de  {qs  uftenfiles  :  il  ne  le  regarde  pas 
comme  un  homme  abominable  ,  parce 
qu'il  entre  dans  un  poele-ians  faire  le 
figne  de  la  croix  ,  au  lieu  que  toutes  ces 
ehofes  font  frémir  d'horreur  un  ancien 
croyant. 

Le  cuivre  en  œuvre  coûte  à  Néviansk 
environ  trente  fous  ,  le  laiton  trente- 
fix  y  il  faut  en  excepter  les  ouvrages 
fins  dont  le  prix  eft  néceifairement  plus 
confidérabie  :  le  travail  en  eft  propre  de 
folide.  Quoiqu'il  foit  défendu  ici  de 
boire  du  brandevin  ,  on  y  voit-  quel- 
quefois ciQS  hommes  ivres  ,  3c  parmi 
ceux  -  la    même  des    anciens  croyaixs. 

Kv 


ii6  Voyage 

Cependant  ils  font  obligés  de  croire  que 
boire  de  l'eau-de-vie  eft  un  grand  pé- 
ché 5  &c  qu'une  feule  goutte  avalée  les 
précipiteroit    dans  lenfer  5^  aufîi  bien 
qu'une  plus   grande  quantité.  Ils  affir- 
ment qu'ils  le  croient ,  mais  leur  con- 
duite fait  voir  que  leur  foi  eft  légère  , 
&  que  cette  opinion  eft  pour  eux  des 
plus  obfcures.  Il  n'en  eft   pas  ainfi  de 
celle  qu'ils  fe  font  faite  de  l'impureté 
•des  RufTes  attachés  à  l'églife  grecque. 
Ils  croient   effectivement   que   tout  ce 
dont  ces  Ruftes  font  ufage  ,  eft  comme 
rempli  d'un  venin  qui  fe  communique , 
en  touchant  feulement  un  vafe  dont  ils 
^fe  font  fervis.  A  n'en  juger  que  par  leur 
extérieur ,  ces  dévots   paroiftent   hon- 
nêtes :  on  diroit  qu'ils  font  incapables 
de  tromper.  Pierre  le  grand  féduit  par 
ces  apparences  les  chargea  de  débiter 
dans  les  cabarets  les  eaux-de-vie  du  gou- 
vernement.   Il    efpéroit    qu'avec    tant 
d'honnêteté  &  d'attachement  à  leur  reli- 
gion 5  ils  ne  détourneroient  rien  ,  ni 
des  revenus ,  ni  des  eaux-de-vie.  Mais 
un  faux  dévot  ne  peut  pas  toujours  por- 
ter fon   mafque  ;  leur  hypocrite  n'é- 
chappa point  aux  regards   de  Pierre  le 
grand.    Il  vjt  bientôt  parmi    eux  des 
ivrognes  ôc  des  fripons ,  &  leur  ôta  ks 


EN    Sibérie.  227 

emplois  qu'il  leur  avoir  confiés.  Ils  font 
oififs  ,  par  elfe  ux  ,  font  toujours  feni- 
blant  de  prier  Dieu  ,  s  aflemblent  fou- 
vent  pour  cenfurer  les  adions  de  ceux 
qui  ne  font  pas  de  leur  religion ,  &  lorjP 
qu'ils  ont  perdu  dans  ces  afTemblées  un 
temps  qu'ils  auroient  du  employer  a 
gagner  du  pain  ,  ils  ne  fe  font  aucun 
icrupule  de  dérober  celui  que  leur  voifîn 
a  mérité  par  fon  travail ,  comme  s'ils 
penfoient  que  leurs  affemblées  ayant 
pour  objet  la  perfedion  de  leur  pro- 
chain ,  font  plus  précieufes  que  fes  tra- 
vaux. 

J'eus  ici  peu  de  commerce  avec  les 
hommes ,  3c  je  ne  defirai  pas  d'en  avoir 
davantage  ,  parce  que  je  pouvois  tirer 
plus  d'utilité  de  toute  autre  chofe.  Les 
fonderies ,  les  mines ,  les  plantes ,  les 
animaux  étoient  pour  moi  des  objets 
plus  raifonnables  ,  ou  du  moins  plus 
vrais  que  les  hommes  de  Néviansk ,  ôc 
plus  propres  à  former  Ôc  éclairer  mon 
•«fprit. 


^^ 


Kvj 


^iS  Voyage 


CHAPITRE    LXXVII. 

'fonderies.  Idole  Vogoullenne^  Mon* 
tagne  d'AsbeJls^ 

r*T  E  me  rendis  à  la  fonderie  Nyno- 
4J  Traghilkoï ,  qui  appartient  à  Demi- 
xiov  5  &  fut  commencée  en  1710.  J'y 
.vis  une  place  à  griller  &  deux  fourneaux 
.courbes  pour  le  cuivre  noir  tiré  de  Koli- 
van.  On  y  a  différentes  machines  pour 
couper  les  barres  de  fer ,  préparer  l'a- 
cier 5  faire  du  fil  de  métal  :  elles  font 
inifes  en  mouvement  par  \qs  eaux  de  la 
rivière  de  Taghil  ,  qui  font  relTerrées 
par  une  digue.  On  y  fond  auffi  des 
cloches  &  toutes  fortes  d'uflenfiles  de 
cuivre ,  ^  qui  font  tranfportés  à  Tobolsk 
^  dans  toutes  les  autres  villes  de  Sibé- 
rie. La  plùprt  de  ceux  qui  travaillent 
aux  fileries  ,  font  àcs  enfans  de.  dix  à 
quinze  ans ,  qui  s'en  acquittent  aulîî  bien 
que  des  hoinmes  le  pourroient  faire. 
Démidov  fait»  travailler  tout  ce  qui  en 
ell:  capable.  J'ai  vu  a  Néviansk  àes  en- 
fans  defept  à  huit  ans  qui  faifoient  très 
hhn  àQs  lâiTes  de  laiton  6c  d'autres  vafes 


EN       S  I  B  E  R  I  Er  22.7 

de  ce  métal.  Ils  font  payés  félon  la  na- 
ture de  Touvrageauquel  ils  s'adonnent  > 
font  accoutumés  de  bonne  heure  i  Toc- 
eupation  >  de  deviendront  fans  doute 
ouvriers  habiles.  11  y  a  près  de  cette- 
fonderie  plus  de  liK  cents  maifons  de 
particuliers  dont  la  plupart  font  fur  la 
rive  occidentale.. 

La  montagne  d'où  l'on  tire  la  mine  y. 
n'eft  pas  à  plus  d'un  quart  de  lieue  :  QÏle 
en  a  environ  trois  quarts  d^  circuit ,  & 
trente  toifes  de  hauteur.  Depuis  le  fom- 
met  jufqu'au  pied  5  ce  n'ell:  qu'une  mine 
très  riche  ,  qui  donne  le  fer  le  plus 
liant.  On  l'a  fui  vie  jufqu'à  deux  toifes 
ëc  demie  au  deflous  du  pied  de  la  mon- 
tagne ,  de  à  cette  profondeur  elle  s'efle 
perdue.  Entre  les  filons  Se  fur-tout  au 
haut  de  la  montagne  ^  on  a  quelquefois 
trouvé  de  très  bons  aimans.  Démidov  en 
a  un  qui  pefe  treize  livres ,  &  fcutienc 
quarante  livres  rudes.  Parmi  le  minerai 
de  fer  ,  on  en  a  trouvé  qui  contenoic 
du  cuivre  &  paroiiToit  alTés  bon  ,  mais  a 
répreuve  ,  il  fut  rebelle  à.  la  fonte  ,  de 
l'on  n'en  tira  qu'un  cuivre  très  aigre. 
Les  galleries  font  au  midi  ,  au  nord 
êe  à  l'occident  de  la  montagne  :  il  y  a 
quarante  ans  qu'on  en  tÎEe  de  la  mine  , 


t^o  Voyage 

ôc  avant  rctabîiiïement  cie  certe  foncïe- 
rie  de  Kirghil ,  on  la  porcoit  â  Néviansk. 
La  manière  dont  on  y  travaille,  paroîc 
étrange  à  ceux  qui  la  voient  pour  la  pre- 
mière fois.  Quelques  hommes  détachent 
la  mine  ,  Se  un  grand  nombre  de  filles 
Se  de  garçons  depuis  huit  jufqu'â  vingc 
ans  5  la  mettent  par  tas. 

La  fonderie  de  VouiskoY  efl  fur  le 
ruiffeau  de  Vouia  qui  fe  jette  dans  le 
Taghil  du  côté  de  l'occident.  On  l'a 
établie  pour  exploiter  une  mine  de  fer 
qui  forme  une  montagne  entière  à  une 
lieue  à  l'occident  de  la  fonderie  ,  ôc  au 
nord  du  Vouia  :  on  y  trouve  auflî  une 
belle  mine  verte  de  cuivre  ,  que  l'on  a 
exploitée  long-temps,  parce  qu'elle  étoic 
très  bonne  ,  Se  qu'on  a  abandonnée, 
lorfqu'elle  a  ceffé  de  payer  les  frais. 
Afin  que  la  fonderie  de  cuivre  ne  refte 
pas  inutile  ,  on  y  grille  Se  on  y  travaille 
du  cuivre  noir  de  Kolivan.  Le  fer 
crud  pour  les  martinets  eft  apporté  de 
Nyno-Taghilskoi. 

On  voit  ici  environ  deux  cents  mai- 
fons  répandues  ça  Se  là  fur  les  deux 
bords  du  ruilTeau.  J'y  vis  une  pou- 
dre pour  l'écriture  ,  qui  eft  de  couleur 
d  or  5  Se  faite  avec  une  efpece  de  mica 


ri- 


IN  Sibérie.  ijï 
nommée  talc  d'or  (  i  ).  On  le  pile  , 
enfuire  on  le  crible  afin  d'en  féparer 
la  terre  de  l'argille  qui  s'y  fonr  attachées» 
On  le  prend  â  une  lieue  de  la  fonde- 
rie fur  la  gauche  du  Taghil  ,  &  l'on 
y  trouve  cà  3c  là  de  gros  grenats  très 
médiocres. 

Je  paifai  enfuite  à  la  montagne  nom- 
mée en  rulTe  Medviedka  ,  ou  Medvé- 
chei-Kamen,  qui  eft  à  l'orient  du  Ta* 
ghil.  Les  RulTes  nomment  ainiî  toutes 
les  montagnes  que  le  Vogouliens  appel- 
lent Hoba  lelping  ,  ou  lelping-Koue» 
Ceux-ci  leur  adreffoient  autrefois  des 
prières  ,  leur  faifoient  des  offrandes  &: 
peut-être  le  font-ils  encore  en  fecrec  , 
quoiqu'ils  profeflent  publiquement  le 
chriftianifme  :  le  mot  vogoulien  hoba 
figniiie  un  ours. 

Blagodat  eil  le  nom  d'une  montag- 
ne qui  fournit  du  minerai  à  la  fonderie 
de  Kouchvinskoï  établie  en  1755  fur 
le  ruilTeau  de  Kouchva  ,  aux  frais  du 
gouvernement.  Elle  eft  à  demi-lieue  au 
fud-eft  de  la  fonderie  ;,    &  de  même 


(  1  )  Mica  particulJs  lamellatis  ,  ad  ar.ga- 
lum  âcutuni  ftriatis.  Linn,  Syji,  p.  15  j ,  ip.  J. 


Ijl  V  O    Y   A    G   B 

qu'elle  farpaffe  en  circuic  &  en  hâutear 
toutes  les  montagnes  des  environs  , 
la  mine  de  fer  dont  elle  eft  compofée 
prefque  en  entier  ,  eu  Ci  riche  Se  Ci 
excellente  qu'on  l'a  nommée  Blagodat 
ou  bon  préfent.  Elle  a  environ  cinquante 
loifes  de  hauteur  perpendiculaire.  On  y 
trouve  en  quelques  endroits  des  aimans 
d'une  alTés  bonne  qualité  ;  les  meilleurs 
font  près  de  la  cime  un  peu  vers  le  midi» 
Cette  mine  eft  plus  riche  que  celle  dvt 
Taghil,  &i'on  prétend  que  le  fer  enell 
de  meilleure  qualité. 

On  me  fit  voir  à  cette  fonderie  deux 
moulins  d  fcier  ,  dont  l'un  eft  conilruit 
à  l'ancienne  manière  ,  Se  l'autre  à  la 
iaxone  :  ce  dernier  peut  faire  en  un  jour 
ce  que  l'autre  fait  feulement  en  huit, 
g' Au  printemps  de  1741  on  entreprit 
nne  mine  qui  eft  au  nord  du  ruifTeau  de 
Polovinnaïa.  Après  pliiiieurs  recherches 
on  trouva  une  mine  de  cuivre  affés  ù* 
che ,  ôc  un  peu  de  cuivre  natif,  par- 
mi plusieurs  veines  afTés  courtes  d'un 
minerai  rougeâtre   (1)5  qui  condui- 


(  I  )  Cuprum  purpurafcens.  Linn.  Syjl,  f.  y. 
p.  178.  Cuprum  mineraiifatuin ,  minera,  frac- 
tura cbfcurè  nicente,  molli.  Cuprum  vitrcuiïîj 
tniaera  cupd  vixrea,  Wall,  p,  zS2.>  !•  6« 


enSiberie.  IjJ 

foienr  quelquefois  à  de  belles  pyrites. 
Toute  cecte  montagne  eil  percée  cd  ôc 
là  fans  ordre;,  il  fernble  que  ces  cavi- 
tés aient  été  remplies  de  mine.  Celle 
qu'on  Y  trouve  efl:  félon  la  ftrudlure  de 
la  cavité  quelquefois  en  petites  veines  , 
courtes  ou  longues,  &  quelquefois  ea 
filons  interrompus.  11  n  eil:  pas  pofîible 
d'imaginer  ici  des  lits  horifontaux  ,  ôc 
il  paroît  qu'on  ne  peut  y  travailler  félon 
les  reo-les  ordinaires    des  mineurs  alle- 


mands. 


Au  fommet  d'une  montagne  qui  eftà 
l'occident  du  Kouchva  ^  on  a  trouvé  une 
cfpece  de  fourcfiecte  à  trois  pointes  , 
qui  eft  du  cuivre  le  plus  pur  ^  3c  ornée 
de  quelques  figures.  Elle  eft  épailTe  i- 
peu-près  comme  k  dos  d'un  couteau* 
Le  manche  eft  rond  un  peu  applati,  plus- 
épais  que  le  refte  ,  &  terminé  par  un 
bouton.  Une  autre  fourchette  toute  pa- 
reille fut  trouvée  auprès  de  la  fonderie 
Tcherno-Iftotchinskoï.  Au  haut  d'une 
autre  montagne  que  l'on  vifitoic  ,  on 
apperçut  une  pièce  de  cuivre  pur ,  ova- 
le ,  mince  ,  a  peine  large  comme  la 
main  ,  femblable  à  un  petit  bouclier  ua 
peu  convexe  d'un  coté  ôc  lé^^éremenc 
concave  ae  1  autre. 


134  V    O    Y    A    G    ïî 

Sut  la  cime  du  mont  Blagodat  on 
trouva  une  idole  vogoulienne  ,  faite 
de  fer ,  longue  environ  de  vingt  pou- 
ces 5  de  d'un  pouce  de  large.  On  la  pren- 
droit  de  loin  pour  un  épieu.  L'extré- 
mité fupérieure  eft  pointue ,  l'inférieu- 
re a  un  petit  manche ,  qui  eft  aufli  poin- 
tu par  le  bout.  Un  des  côtés  eft  tout 
plat,  &:  l'on  y  voit  les  traits  qui  doi- 
vent repréfenter  un  Dieu  j  ils  occupent 
environ  un  pouce  ôc  demi  en  longueur. 
Le  revers  eft  comme  la  hampe  d'une 
lance  ,  élevé  de  plus  en  plus  depuis  les 
bords  jufqu'au  milieu  ,  qui  eft  terminé 
dans  toute  la  longueur  par  une  arrête. 
L'épaifTeur  eft  d'environ  neuf  lignes. 
Le  manche  eft  plat  des  deux  cotés ,  ÔC 
épais  d'un  demi-pouce.  Les  Vogouliens 
attachoient  autrefois  ces  idoles  à  de  lon- 
gues perches  de  fapin ,  qu'ils  plantoienc 
fur  le  fommet  des  montagnes.  Ils  al- 
loient  tous  les  ans  ,  accompagnés  d'un 
de  leurs  Prêtres  y  faire  leurs  prières  au 
mois  de  feprembre ,  avant  que  de  par- 
tir pour  la  chalfe  :  ils  fe  profternoient 
devant  l'idole ,  de  répétoienr  fouvent  ces 
mots  5  Torcm  Chotvaré  ,  c'eft-â-dire  , 
Dieu  nous  donne  une  bonne  chaffe.  Ils 
prétendent  que  ,  lorfqu'iis  rendoient 
ainfi  leurs  devoirs  à  cette  idole  ,  une 


îN  Sibérie.  255 
femme  revêtue  de  riches  habits  vogou- 
liens  apparoiiïbit  fouvent  auprès  de  la 
perche  ,  &  que  ceux  qui  vouloient  s'en 
approcher  étoient  renverfés  par  une  for- 
ce invifible  ,  (  ou  pkuôc  par  un  prêtre 
vigoureux  caché  près  de  là.  ) 

La  fonderie- Tchernovskoï  appartient 
a  Démidov  :  on  y  apporte  le  fer  crud  de 
de  Nijnoï-Tagil   &  de    Vouiskoï.  En 
quittant  cet  endroit ,  je  patTai  le  mont 
Paç^anie  ^  &  une  autre  montagne  haute 
&:  roide  ,  couverte  de   bois   épais  ,  & 
environ  à  trois  quarts  de  lieue  du  grand 
chemin ,  je  trouvai  Boumachnaïa  ,  ou 
Chelkovaïa-gora  ,  c'eft-à-dire,  la  mon- 
tagne de  papier  ou  de  foie.  On  la  nom- 
me ainfi ,  parce  qu'on  y  trouve  de  Taf- 
befte  que  le  peuple  appelle  boum.achnoï 
ou  chelkovoï  kamen  ,  pierre  de  papier 
ou  de  foie  :  elle  efi:  à  l'orient  de  la  Ta- 
ghil  5  peu  loin  de  cette  rivière.  La  pierre 
dont  elle  eft  formée  ,  eft  ir.olle  ,  friable , 
la  plupart  grife  ,  tirant  quelquefois  fur 
le  bleu  ,  le  verd  &  le  noir.  La  montag- 
ne   eft    prefque   par-tout    dirigée    vers 
l'orient  :  mais    les  veines  d'asbefte   le 
font  indifféremment  vers  tous  les  points 
du  ciel  :  ils  ont  rarement  un  pouce  d'é- 
paiffeur  à  la  furface  ,   quelquefois  plus 
â  une  plus  grande  profondeur  >  de  quel- 


13^  Voyagé 

quefois  moins.  Leur  couleur  narurelfe 
eft  un  verd  brillant  ,  comme  celui  du 
verre  :  Si  on  les  râpe  légèrement ,  fui- 
vant  la  longueur  des  veines ,  on  en  fé- 
pare  un  duvet  tendre  Se  m.ou ,  au^i  fin 
que  la  plus  fine  foie.  On  y  trouve  cjes 
veines  qui  n'étant  pas  encore  mûres , 
ne  donnent  point  de  cette  foie  ,  &  d'au- 
tres qui  étant  trop  vieilles ,  tombent  en 
poufliere  dès  que  l'on  y  touche.  Parmi 
î'asbefte  proprement  dit,  il  y  aune  au- 
tre pierre  veite  en  gros  morceaux  ain^i 
qu'en  veines  ,  qui  fe  partage  de  même 
en  fils  5  mais  efi:  toujours  dur  &  pier- 
reux ;  quelquefois  cependant  on  en  tire 
des  fils  plus  fouples  :  il  eft  remarqua- 
ble que  les  plus  roides  font  toujours  ho- 
rifontaux  ,  ôc  les  plus  fôuples ,  perpen- 
diculaires. Je  croirois  que  cette  pierre 
eft  un  asbefte  non  mûr ,  fi  les  fils  n'a- 
voient  pas  conftamment  cette  diiférence 
de  fouplefie  félon  leur  différente  pofi- 
tion  :  mais  combien  de  vérités  font  en- 
core au-delfus  de  notre  foibîe  efprit  ! 
il  eft  certain  que  les  endroits  de  la  pier- 
re verte  dont  les  fibres  font  molles  , 
ont  la  même  difpoficion  que  ceux  où 
elles  font  dures.  J  ai  remarqué  de  plu'S 
que  les  pierres  grifes ,  bleuâtres  &  noi- 
râtres portent  quelquefois  ça  &  là  l'ap- 


1 


EN     Sibérie.  257 

parenee  de  la  pieiL-e  verte  ,  de  forte  que 
Ton  ne  fçaic  pas  dans  quelle  efpeee  on 
doit  les  compter.  Ici  la  nature  paroîc  fe 
découvrir  &  laififer  voir  fa  marche  ,  en 
paiîànt  de  la  pierre  bleuarre  ,  noirâtre 
-ou  grife  à  une  pierre  verte  ,  tibreufe , 
&c  de  celle-ci  a  l'asbefte.  J'imagine  que 
la  pierre  grife  a  des  fa  première  forma- 
tion une  ftructure  intérieure,  telle  qua-^ 
vec  le  temps  elle  doit  ncceiTairement 
devenir  verdâtre  ,  Se  compofée  de  fibres 
qui  en  s'amoliiranr  forment  enfin  l'as- 
befte. Alors  elle  eft  parvenue  au  point 
de  perfedlion  dont  ce  corps  eft  fiifceptr- 
ble  :  elle  ne  peut  aller  au-delà  ,  &  tous 
les  changemens  qu  elle  éprouve  ,  ten- 
dent à  fadeftruftion.  lime  paroît  vrai- 
femblable  aae  l'action  de  l'air  contri- 
bue  à  ces  changen>ens  ,  que  c'eft  par 
cette  raifon  que  les  endroits  les  plus 
riches  en  asbelle  font  au  fom.m.et  de  la 
montaî^ne ,  enfin  que  dans  le  règne  mi- 
néral comme  dans  les  deux  autres  ,  il  y 
a  des  productions  qui  tendent  à  leur 
perfection  durant  un  long  temps  ,  Se 
font  enfuite  chaque  jour  un  pas  vers  la 
mort. 

La  fonderie  Verjno-Taghilskoi  qui 
appartient  aulÏÏ  à  Démidov  ,  ainfi  que 
la  fonderie  voiune  ,   dite  de  Choura^ 


23S  Voyage 

Iinsk,  eft  (itLiée  fur  le  haut  Tagliil  a  iix 
lieues  de  la  fource  de  cette  rivière.  En- 
tre autres  ouvrages  que  l'on  y  fait ,  on  y 
forge  des  ancres ,  &:  on  y  fore  ôc  polit 
des  canons.  Dans  celles  de  Bingovskoï, 
on  fait  du  fer  blanc  ,  du  laiton  ,  des 
uftenliles.  On  y  apporte  le  fer  crud  de 
Nijno-Taghil.  Le  cuivre  qu'on  employé 
à  faire  du  laiton  ,  vient  des  ateliers  que 
Démidov  entretient  à  Sokfonne  au  dif- 
trid  de  Kongour  :  il  eft  plus  malléa- 
ble que  celui  de  Kolivan.  On  fait  ve- 
nir la  cadmie  d'Allemagne ,  Se  rendue  à 
ces  fonderies  elle  revient  à  trois  fous  3c 
demi  la  livre.  Cependant  on  y  trouve 
encore  du  gain  :  fur  cinquante  livres 
de  cuivre  ,  on  met  foixante  ôc  dix  livres 
de  cadmie  ,  &  l'on  retire  foixante  6c 
dix  livres  de  laiton.  Ce  qu'il  y  a  de  plus 
incommode  ,  c'eft  de  faire  venir  de 
Rufîie  la  terre  à  potier  :  toutes  les  argil- 
les  de  Sibérie  ne  peuvent  être  em- 
ployées à  faire  des  creufets  ;  elles  ne 
foutiennent  pas  un  feu  violent.  On  a 
les  même  difficultés  a  l'égard  des  for- 
mes où  l'on  coule  le  laiton  ;  on  a  elîàyé 
de  les  faire  de  toutes  manières  avec 
toutes  fortes  de  pierres  j  elles  ont  tou- 
jours éclaté.  11  a  fallu  employer  à  cet 
ufage  de  grandes  tables  de  fer  couvertes 


EM  Sibérie.  259 
d'argiile  :  le  temps  apprendra  quelle  eft 
leur  durée. 

Aux  environs  du  villa-^e  de  Mour- 
fînsk  fur  la  Neva,  je  vis  quelques  rouilles 
faites  dans  une  argille  rougi:âtre ,  mêlée 
de  cryftaux  noirs  ,  de  quarts ,  de  mica 
(  I  )  ,  &  quelquefois  de  topafes  qui  ont 
la  forme  d^s  cryftaux  nommés  cryftaux 
de  plomb.  J'en  ai  vu  quelques  -  unes 
taillées  :  elles  étoient  d'une  eau  beau- 
coup plus  belle  que  celles  de  Saxe  ,  ôc 
il  faut  être  connoiifeur ,  pour  les  diftin- 
guer  des  topafes  orientales. 

Je  villrai  enfuite  plufteurs  fonderies 
qui  appartiennent  au  gouvernement. 
Prefque  toutes  ont  de  grandes  digues 
pour  y  reiTerrer  &  amener  les  eaux.  La 
mine  de  fer  que  l'on  y  travaille ,  vient  des 
des  environs  de  la  Neva  8c  du  ruifteau 
d'Apalaïche.  Quoiqu'elle  rende  médio- 


(i  )  Mica  particulis  membranaceis  fiflîlibus 
pellucidis.  Linn.  Syjî.  pag.  i^^.fecLi.  Mica 
membranacea  pellucidiffima  ,  flexilis  ,  alba. 
Vhrum  Mofcovidcum.  Vitrum  ruthenicura. 
Argyrolithos.  Glacies  maris.  Cejî  l'efp^ce  dont 
fai  parlé  pluji:urs  fois  fous  U  nom  de  talc  , 
ç^mme  plus  propre  à  en  donner  quelque  idée  , 
parce  quelle  eji  ajfés  ordinairement  confondue 
avec  le  talc^ 


t4^  Voyage 

crement ,  elle  donne  d'aifés  bon  fer  ;  il 

paifoir  pour  être  le  meilleur  de  ce  pays , 

avant    qu'on    exploitât   les    mines   de 

rifet. 


CHAPITRE.  LXXVIII. 
Mines  &  fonderies,  Tatares.  Tourinsk. 

ON  découvrir  en  174 1  ,  près  du  vil- 
lage de  Bobaïiova  ,  une  mine  qui 
parut  tenir  de  Targent,  Elle  occupe  un 
demi-quart  de  lieue  le  long  de  la  rive 
droite  ou  orientale  du  Taghil  :  au-def- 
fus  on  trouve  de  la  pierre  ordinaire  »  au- 
deifous  de  la  pierre  cglcaire.  Cette  par- 
tie de  la  rive-efl  d'une  ardoife  noirâtre 
pyriteufe  ,  qui  a  fouvent  l'apparence 
d'une  pyrite.  Il  y  a  entre  cette  ardoife 
des  filons  de  huit  à  douze  pouces  :  quel- 
ques -  uas  font  d  un  quarts  blanc  po- 
reux 5  d'autres  de  fpath  blanc ,  les  uns 
&  les  autres,  parfemés  de  pyrite  jaune 
d'or  &  de  fleurs  de  cuivre  :  on  y  voie 
fouvent  aufîi  une  matière  noirâtre  qui 
relfemble  le  plus  fouvent  à  la  galène  , 
&:  qu'on  prendroir  quelquefois  pour  une 
blende.  Celle  qui  reffemble  à  la  galène 

eft 


EN    Sibérie.        z^f 

efl:  extrêm-ement  aigre.  La  pyrite  eft^ra- 
rement  en  more  eaux  épais  :  on  ne  l'y 
trouve  que  femée  çà  &  là  ,  molie  >  éc 
-de  couieur  d  ochre.  L'ardoife  qui  con- 
tient la  mine ,  écanc  mife  au  feu ,  a  don- 
né beaucoup  de  fcories  ,  &  une  maile 
dure  èc  friable  ,   qui  à  l'endroi:  brifé 
reffemble  au  bifmach  ;  m.ais  je  ne  vou- 
drois  pas  alTurer  qu  elle  en  contienne. 
Les  Tatares  que  j'ai  vus  dans  ce  der- 
nier vopge  furent    convertis  à  la  foi 
chrétienne  en  même  temps  que  les  Vo- 
gouiiens  :  quelques-uns  de  ceux  là  s'obf- 
tinant  à  refufer  ce  qui  devoir  leur  procu- 
rer un  bonheur  éternel,  on  ne  voulue 
pas  leur  faire  une  violence  trop  mar- 
quée ,  mais  on  les  fit  jetter  dans  la  ri- 
vière par  des  foldats,  &  cela  fut  regarde 
comme  un  baptême  dans  toutes  les  rè- 
gles. Quelques  vieillards  qui  refufoienc 
conftamment  d'embrafTer  le  chriftianif- 
me  ,  furent  conduits  à  Tobolsk  ,  &  on 
les  y  bapcifa.  Ces  tatares  étoient  autre- 
fois dans  les  ténèbres  de  l'idolâtrie  :  ils 
avoient  des  dieux  de  bois ,  de  fer  ,  d'ar- 
gent ,  de  vieux  linge ,  &  ils  ont  encore 
aujourd'hui  plus  de  rufticité  que  les  au- 
tres tatares.  Leur  humeur  féroce  paroît 
fur  tout  lorfqu'ils  fe  font  enivrés  :  on 
dit  que  pour  des  fujets  fort  légers  ils 
Tome  IL  L 


I4t  Voyage 

courent  alors  fur  un  homme  le  couteau 
à  la  main.  Ils  ont  ordinairement  dans 
leurs  huttes  l'image  d'un  Saint ,  félon 
Tufage  grec  j  mais  il  y  a  encore  parmi 
eux  des  vieillards  qui  n'ont  pas  encore 
dépouillé  toutes  leurs  anciennes  fuperf- 
titions  :  un  arpenteur  trouva  chez  un 
d'eux  l'an  pafTé  (  1741  ),  cinq  dieux 
de  différentes  matières. 

Je  revins  a  Tourinsk  ,  ÔC  j'y  fis 
quelque  féjour.  L'agriculture  &  les  foins 
des  troupeaux  y  font  négligés ,  les  vivres 
peu  abondans.  Cependant  le  prix  en  efl; 
înpportable;  la  livre  de  bœuf,  lorfque  j'y 
etois ,  ne  coutoir  que  douze  ou  quinze 
deniers  :  je  crois  que  Tourinsk  eft  l'en- 
droit de  Sibérie  où  l'on  mange  la  meil- 
leure viande.  On  y  trouve  peu  d'ou- 
vriers ,  excepté  des  maréchaux  ,  qui ,  de 
même  que  leurs  confrères  répandus  dans 
tour  ce  pays  ,  font  auiîî  le  métier  d'ar- 
racheurs de  dents  :  on  croit  ici  que  pour 
bien  arracher  les  dents  il  faut  un  inftru^ 
ment  fort  &c  un  homme  vigoureux ,  6c 
ces  deux  qualités  fe  trouvant  toujours 
réunies  dans  un  maréchal ,  il  eft  opéra- 
teur ,  même  maigre  lui ,  comme  le  bû- 
cheron de  Molière,  Ils  fe  fervent  de 
pinces  pareilles  aux  plus  pefantes  donc 
»os  orfèvres  faflenc  ufage  ^  6c  fouvent 


EN  Sibérie.  245 
au  lieu  d'une  dent  ils  en  arrachent  une 
demi-douzaine  avec  un  morceau  de  la 
mâchoire.  11  efl  difficile  de  trouver  ici 
un  cordonnier  ou  un  tailleur  ,  &:  plus 
difficile  encore  de  le  faire  travailler.  On 
y  vit  tout-à-fait  a  la  fibérienne  ;  la  plu» 
grande  néceffité  peut  feule  engager  au 
travail  ,  êc  au  contraire  on  ne  h'iiVo 
échapper  aucune  occaiion  de  boire.  Le- 
premier  d'odobre  eft  dédié  à  fainte  Ma- 
rie, Se  l'on  fait  vers  ce  temps  des  con- 
fécrationsd'églifes.  Pour  célébrer  la  fête, 
chacun  fait  provifion  de  bière  ,  de  bran- 
devin  5  &  eft  obligé  de  recevoir  tous 
ceux  qui  viennent  chez  lui  Se  de  les  ré- 
galer ,  tant  qu'ils  veulent  y  refcer.  Ce 
divertiiTement  dure  huit  jours.  Il  fuc 
immédiatement  fuivi  par  la  confécra- 
rion  d'une  églife  qui  fe  fit  dans  un  villa- 
ge à  quatre  lieues  de  la  ville  :  tous  les 
habitans  y  coururent.  Le  premier  de  dé- 
cembre ,  la  fcene  changea.  En  ce  jour 
confacré  à  la  commémoration  des  bien- 
heureux Côme  Se  Damien  ,  toutes  les 
filles  de  la  ville  s'affemblent,  &  pendant 
fix  jours  confécutifs  ,  elles  vont  tantôt 
dans  une  maifon  ,  tantôt  dans  une  au- 
tre ,  pour  y  chanter,  danfer,  boire  de 
la  bière  &  de  Teau-de  vie  ,  Se  les  ama- 
teurs de  ces  divettilTemens  s'y  trouveat 

Li| 


144  Voyage 

avec  la  permilîîon  du  beau  fexe  :  on 
nomme  ces  aflemblées  brachkini.  Tant 
Épie  la  fête  dura  ,  l'on  entendit  fans  cefTe 
dans  les  rues  crier  èc  chanter  ;  de  comme 
le  temps  des  jeûnes ,  qui  commencent  le 
quinze  de  ce  mois ,  n'étoit  pas  fort  loin , 
on  crut  qu'il  feroit  inutile  de  paffer  dans 
la  triftefle  ce  court  intervalle,  &  l'on  con- 
tinua jufqu'à  ce  jour  les  divertilTemens. 

J'allai  de  Tourinsk  à  Verkotou- 
rie  par  des  chemins  aflés  mauvais  : 
quoique  nous  fuiîîons  au  mois  de  no- 
vembre, il  n'y  avoit  point  encore  eu  de 
fortes  gelées,  &  quelques  jours  avant 
mon  départ  nous  eûmes  un  dégel  très 
prompt  ]  ainfî  la  neige  n'étoit  pas  fer^ 
me  ,  la  terre  étoit  découverte  en  quel- 
-^'les  endroits  ,  les  traîneaux  glilToient 
itil  &  les  chevaux  marchoiçn;  ^veç 
pwme. 

Verkotourie  eft  fur  la  rive  gauche  de 
la  Toure ,  qui  va  dans  cet  endroit  du 
nord  au  midi.  Tout  l'emplacement  que 
cette  ville  occupe  ,  eft  un  fonds  de  roc , 
de  forte  qu'il  y  a  peu  de  maifons  où 
l'on  ait  des  caves  j  on  en  a  fait  à  quel- 
que diftance  dans  les  endroits  où  le  ter- 
rein  eft  facile  à  travailler.  Trois  petits 
ruiiTeaux  nommés  Demi  ,  Sviaega  ,  ÔC 
Kolatchik  traverfenç  la  ville  dç  fe  jec-» 


îN  Sibérie.  245 
tétit  dans  la  Toure.  On  compte  dans 
Verkotourie  deux  cent  quarante  -  fept 
niaifons  ,  qui  font  prefque  toutes  habi- 
tées par  des  marchands  :  le  dernier  in- 
cendie en  confuma  Jeux  cent  quarante- 
neuf,  &  toutes  n'ont  pas  été  rebâties* 
Une  grande  rue  qui  travcrfe  la  ville  dans 
toute  fa  longueur  j  eft  planchéiée  d'uil 
bout  a  l'autre  ,  parce  que  le  fond  en  qH 
marécageux  :  il  faut  cependant  en  ex- 
cepter le  marché  ,  le  terrein  en  eft  élevé 
3c  fec  en  tout  temps.  On  vifite  à  Verko^ 
tourie  tout  ce  qui  entre  en  Sibérie  cc 
tout  ce  qui  en  fort. 

La  Situation  de  la  ville  eft  agréable  , 
l'àir  paroît  y  être  fain.  Il  croît  aux  envi- 
rons peu  de  bled  ,  mais  on  y  porte  dit 
Taghil  toutes  les  provifionsnéceffaires  , 
ôC  ce  tranfport  augmente  un  peu  le  prix 
des  vivres.  Les  Verkotouriens  font  ha- 
bitués à  d'autres  travaux  que  ceux  de 
l'agriculture  :  il  arrive  quelquefois  que 
les  champs  enfemencés  fonr  abandon- 
nés 5  &  qu'au  temps  de  la  moiilon  les 
propriétaires  courent  dans  les  bois  aorès 
unemoidon  plus  riche.  Les  pins  nom- 
més   cèdres   en  Sibérie    (  i  )   croilTenc 

•■^■•"■■""^■■"■^■■"  '■  "■  ■■    "        "  '" 

(  I  )  Pinus  foliis  qaiuis  Ixvibus.  Linn.  fp, 
4f^^.  loco. 

L  iij 


i4^  Voyage 

abondamment  près  de  cetre  ville  :  on 
mange  cruds  les  fruits  de  cet  arbre  tant 
en  Riidîe  qu'en  Sibérie  ,  &  l'on  en  tire 
une  huiie  agréable  dont  les  gens  riches 
fe  fervent  aux  jours  de  jeûne  pour  faire 
de  la  patiiferie ,  &  frire  du  poifTon  : 
il  s'en  fait  donc  une  grande  confomma- 
tion.  On  porte  ces  fruits  dans  toute  la 
Rufîîe  5  on  en  fait  cas  même  à  Péter- 
bourg  ,  ôc  Verkotourie  eft  l'endroit  le 
plus  voilin  5  duquel  on  puiHe  les  rranf- 
porter.  Les  bèf es  a  cornes  &  les  chevau» 
y  réuiriffent  très  bien  ,  le  bœuf  y  eft  à 
Ts-d'és  bas  prix.  La  Toure  a  peu  de  poif- 
fon  5  Se  l'on  fouffriroit  de  ce  défaut ,  s'il 
n'y  avoir  pas  dans  le  voilînage  plufîeurs 
lacs  qui  en  font  remplis. 

La  fociété  des  verkotouriens  eft  tolc- 
rable  :  ils  reçoivent  afïés  civilement  les 
étrangers  ,  parce  qu'ils  commercent 
beaucoup  avec  les  Rutfesj  la  plupart  des 
marchands  de  cette  nation  qui  vont  en 
Sibérie  ou  qui  en  reviennent  ,  palTenc 
l'hiver  à  Verkotourie  >  pour  y  attendre 
la  fonte  des  glaces  &  la  liberté  du  cours 
des  rivières.  Cependant  on  y  trouve  en- 
core quelques  hommes  demi- fauvages 
qui  croient  à  peine  qu'il  y  a  des  humains 
hors  de  l'enceinte  de  leur  ville. 

Le  foir  du  premier  décembre  Je  vis 


£    N*   s    T    B    E    il    î    E.  247 

tih  très  beau  parafélene  :  de  chaque  œzé 
de  la  lune  il  y  avoit  un  croiffant  j  celui 
qui  étoir  à  la  oroire  du  fpec1:areur  ,  avoit 
beaucoup  plus  d'éclat  ;  il  étoit  coloré 
comme  l'arc-en-ciel ,  &C  jettoit  à  Texte- 
rieur  des  rayons  très  lumineux  parallèles 
a  l'horifon.  Celui  de  la  gauche  étoit  pa- 
reil 5  mais  beaucoup  moins  éclatant»  On 
voyoit  un  cercle  autour  de  la  lune ,  en- 
viron à  la  diftance  de  quinze  ou  feize 
de  fes  diamètres ,  &  au-delTus ,  un  arc 
lumineux  ,  environ  à  vingt  diamètres. 
Le  parafélene  fut  dans  cet  état  durant 
trois  quarts-d'heure  :  enfuite  les  deux 
croillans  devinrent  très  vifs  ,  ôc  les 
rayons  qu'ils  jettoient  prirent  les  cou- 
leurs prifmatiques.  Il  parut  un  nouvel 
arc  qui  touchoit  le  cercle  de  la  lune  à  la 
partie  fupérieure,  mais  il  étoit  extrê- 
mement pâle.  Les  rayons  qui  partoient 
des  deux  croilTans  s'étendoient  fans  cef- 
fe  5  de  forte  qu'embrafTant  tout  le  ciel 
ils  formèrent  un  nouveau  cercle  donc 
là  circonférence  pafibit  pzt  la  lune ,  3c 
étoit  toute  entière  au  defTous  de  cet 
aftre.  L'arc  qui  touchoit  le  premier  cer- 
cle paroilfoit  être  une  image  du  fécond , 
&  l'arc  fupérieur,  une  image  du  pre- 
mier. Il  y  avoit  aulli  a  la  circonférence 
du  fécond   &  pliR  graitd  cercle  ,  deux 

L  iv 


x^9  "V  o  y  A  «  5 

images  de  la  lune  ,  qui  paroifïôîeîrt 
formées  par  la  réflexion  des  deux  pre- 
mières images ,  &  étoient  précifément 
au-delTous  d'elles ,  &  à  même  diftance» 
Tout  le  coré  du  parafélene  qui  étoit  à  la 
droite  du  fpedateur ,  fut  toujours  beau- 
coup plus  btiiiant.  Ce  nouveau  fpeôiû' 
cîe  dura  une  demi-heure  ,  en  faire  il 
s*affoiblit  peu-â-peu  ,  ôc  il  ne  refta  au- 
tour de  la  lune  qu'un  cercle  blanchâtre 
qu'on  voyoit  encore  a  onze  heures  du 
loir.  Nous  eûmes  enfuite  pendant  qua- 
tre jouis  un  vent  de  nord  alfcs  doux  j  le 
froid  auc^menra  continuellement  ,  de 
iorte  que  le  huit  décembre  ,  le  thermo- 
mètre de  Delifie  niarquoit  15)0  degrés  , 
c'eil  à- dire  treize  degrés  au-deflbus  de 
o  félon  la  divîiion  de  Fahrenheit. 

En  quittant  V  :-rkotoune  nous  vouki- 
mes  mefurcr,  pirle  moyen  du  baromè- 
tre 5  la  hauteur  des  montagnes  voifines  y 
qu'on  nomme  montagnes  d'Oura!  ,  ou 
montsRyphées.  Dans  le  village  de  Kyria 
qui  eft  à  l'oueft  de  la  montagne ,  mais 
non  pas  au  fommet ,  M.  MulJer  obfer- 
va  le  4  décembre  (  1741  )  que  depuis 
huit  heures  du  matin  jufqu'à  deux  heu- 
res après  midi ,  la  hauteur  du  baromè- 
tre fut  dQ  16  pieds  de  Paris  de  f~.  Le 


îN  Sibérie.  249 
îîieme  Jour,  aux  mêmes  heures  5  elle  iut 
à  Verkotourie  dQiy6^  à  1755. 

Nous  nous  rendîmes  à  la  fonderie  de 
Lialinsk  ,  fîtuée  fur  le  ruilfeaude  Liala  , 
ôc  fur  celui  de  Kamenka  ,  qui  s'7  jette  : 
on  y  fait  du  vitriol  de  cuivre.  Il  y  a  aux 
environs   deux    mines   éloignées   l'une 
de  l'autre  de  cent  toifes  feulement  ;  on 
n'y  peut  pas  travailler  en  hyver  ,  mais  , 
on  en  apporte  le  minerai  a  la  fonderie 
pendant    cette  faifon  :  il  rend  environ 
deux  pour  cent.  La  mine  reffemble  à 
une  belle  pyrite  jaune  :  elle  fe  montre 
en  petites  veines  fans  ordre,  mêlées  d'un 
quarts  noirâtre  qui  a  une  propriété  toute 
particulière  j  il  devient  peu-â  peu  gris 
comme  une  argille  ,    enfuite  blanc  Ôc 
diaphane  comme  l'eau ,  &  femblable  à 
une  blende.  Cette  mine   étant  fondue 
contient  une  autre  matière  qui  relTemble 
au  volfram  (  1  ) ,  mais  eil:  plus  pefante 
que  cette  mine  de  fer  de  que  le  cuivre  : 
on  n'en  connoît  point  encore  les  pro- 
priétés. A  douze  lieues  de  cette  fonderie. 


(i  )  "Fcrram  intraclabile  fibris  plnniufcuHs 
ccnrralibus  candidis.  Linn.  fy/È.  Nat.  fp,   '^  y 

L  V 


Z^O  V  O  Y  A  G  I 

on  a  trouvé  une  autre  mine  verdâtre  , 
êc  très  femblable  à  une  argille  pétrifiée, 
qui  eft  cendrée,  rougeâtre,  ôc  trouée  par 
endroits.  On  l'a  nommée  mine  de  Nias- 
minsk ,  parce  qu'elle  eft  au  voifînage  du 
ruifTeau  de  Niafma  :  elle  donne  à  la 
fonte  peu  de  fcories  &c  beaucoup  de  cui- 
vre noir.  On  en  a  trouvé  une  autre  près 
du  village  de  Laptiev,  au  mont  ragou/in, 
qui  tient  du  fer  de  un  peu  de  plomb  y 
mais  le  manque  d'ouvriers  empêche 
qu'on  ne  l'exploite. 


CHAPITRE    LXXIX- 

Ohfervatîons  fur  la  hauteur  du  h  arôme-- 
tre.  Mercure  prétendu  gelé,  SoUkams^_ 
k^'laj  &c. 

J'Obfervai  au  village  de  Spaskoï-Sela 
la  hauteur  du  baromètre  ,  &c  je  la 
trouvai  do  16  pied-s  de  Paris  ôc  j^.  En- 
fuite  ayant  gagné  la  cime  du  monc 
Pavda  qui  eft  environ  le  tiers  de  la  mon- 
tagne d'Oural  en  hauteur,  le  baromètre 
marqua  duiant  deux  heures  2552.  Il  n'y 
eut  dans  tout  ce  jour  ni  aucun  vent, 
ni  le  moindre  changement  dans  l'air, 
mais  il  faifoic  extrêmem-ent  froid  :  le 


EN      SiBERIÏ.  251 

tKermbmetre  de  Deliile  éroit  à  201  , 
c'eft-à-dire,  à  vingr-iix  degrés  au-defTous 
de  o  félon  la  diviiion  de  Fahrenheit. 

Je  continuai  de  monter  ,  &  parvins 
au  village  de  Kyria.  Depuis  quatre  heu- 
res jufqu'à  la  nuit  le  baromètre  fut  a 
2(j02.  Je  palfai  enfuite  au  village  de 
Koftios ,  &  j'y  obfervai  mon  thermo- 
mètre à  214  degrés  ,  ou  41  degrés  au- 
deifous  de  o.  Ce  village  q\x  compofé  de 
dix-huit  maifons.  Les  pavfans  qui  l'ha- 
bitent 5  fe  plaignent  beaucoup  du  grand 
froid  5  de  difent   que  le  bled  v  mûrir 
rarement.  Leur  principale  nourriture  efb 
le  gibier  qui  eft  aifés  commun  dans  les 
environs  5  on  y  trouve  fur-tout  beaucoup 
d'élans  :  en  moins  d'une  demi  -  heure 
on  m'en  offrit  une  douzaine.  Le  mufeaii 
&:  la  langue  de  cet  animal  paiTent  dans 
le  pays  pour  un  manger  délicat. 

Au-delà  de  KoiVios  le  chemin  efl:  très 
monta^tieux  ,  &  le  erand  froid  nous  le 
rendit  extrêmement  pénible.  Au  villa» 
ge  de  Kofva  mon  thermomètre  mar- 
quoic  2  3  5  degrés  ,  ou  félon  Fahrenheit  , 
6ç)  degrés  ~  ,  au-deffous  de  o  :  il  7 
avoir  continuellement  un  léger  brouil- 
lard tel  que  je  l'a  vois  fouvent  obfervé 
pendant  les  grands  froids.  A  deux  lieues 
&  demie  au-deffus-de  ce  village  ,  ily  a. 

Lvj 


2  5i  V   O    Y    ii'  G    ï 

une  haute  montagne  appellce  Voftrî 
Kamen,  ou  le  rocher  pointu  :  on  y  trou- 
ve encore  plus  d'élans  qu'a  Koftios  ,  de 
les  payfans  des  environs  préfèrent  la 
chalfe  à  l'agriculture. 

Je  pa^Tai  enfuite  une  montagne  nom- 
mée KoiTaïa  Gora  ,  3c  gagnai  le  village 
de  Tchikman  fur  le  ruilTeau  de  même 
nom  ,  qui  fe  jette  à  quatre  lieues  delà 
dans  la  rivière  de  laiva.  Autant  qu'on 
pouvoit  en  juger  ,  il  fembloit  que  le 
froid  n'avoit  pas  ceffé  d'augmenter ,  ôc 
le  thermomètre  l'indiquoit  :  le  mercure 
«'étoit  retiré  tout  entier  dans  le  grand 
cylindre  inférieur  j  cependant  les  divi- 
sons du  petit  tuyau  alloient  jufqu'à  160 
ou  95  7T-  au-deiïbus  de  o  félon  Fahren- 
heit. Quand  même  mon  inftiument 
n'auroit  pas  eu  toute  la  îiifteiTe  pofTible, 
il  ne  feroit  point  defcendu  aufli  bas  par 
un  froid  ordinaire  ,  ôc  l'on  ne  peut  pas 
douter  que  celui-ci  ne  fut  des  plus  vifs. 
11  me  fait  reflouvenir  que  durant  mon 
féjour  à  Iakoutsk  un  homme  qui  s'eft  ac- 
quis quelque  réputation  dans  le  monde 
favant  par  fes  obfervations  météorolo- 
giques ,  m'écrivit  que  le  mercure  de  fon 
baromètre  étoit  gelé.  Je  me  rendis  auf- 
fî-tôt  chez  lui  ^  pour  voir  ce  phénomène 
jufqu'alors  inoui.  Quoique  mcn  loge- 


î  N    Sibérie.  251 

ITient  fut  afles  éloigné  du  fîen  ,  je  ne 
fentis  point  dans  ce  trajet  un  froid  ex* 
traordinaire  ,  &  je  cominençai  à  dou- 
ter de  eette  congélation.  J'arrivai  de  vis 
en  effet  que  le  mercure  n'étoit  plus  con- 
tinu ,  mais  flottoit  çà  di  là  dans  le  tuyau 
en  petits  cylindres  qui  paroiffoient  gelés. 
En  regardant  plus  attentivement ,  j'ap- 
perçus  entre  les  cylindres  un  peu  d'hu* 
midité  congelée.  J'imaginai  auiîi-tôtque 
ce  mercure  ayant  été  lavé  avec  du  fel  ôc 
i\\i  vinaigre  ,  n  avoit  pas  été  fuffifam- 
mentféché.  Se  mon  obfervateur  m'a- 
voua qu'en  effet  il  avoit  été  lavé  de  cette 
manière ,  mais  qu'il  ne  favoit  pas  s'il 
avoit  été  bien  féché.  Pour  fe  convain- 
cre du  fait  de  de  l'erreur ,  on  expofa  du 
mercure  long- temps  à  l'air  libre  ,  par 
le  plus  grand  froid  Ôc  du  côté  du  nord , 
dans  des  vaiffeaux  plats  ,  &  l'on  n'y  ob- 
ferva  pas  la  moindre  congélation.  On 
ota  aufli  de  fon  tuyau  le  mercure  pré- 
tendu geléj  après  l'avoir  fait  fécher  avec 
foin  5  on  le  remit  dans  le  même  tuyau  5 
&  quoique  le  froid  augmentât  beaucoup^ 
il  ne  gela  plus. 

Je  m'arrêtai  quelque  temps  à  Soii- 
kamskaïa  ,  ville  confidérable  >  firuée 
fur  les  deux  rives  de  la  rivière  d'Ou'ToI- 
kaj  elle  a  environ  fix  cents  maifons  bâ- 


i54  Vo  V  AG  Ê 

ties  en  bois ,  dont  la  plupart  font  très 
commodes ,  &z  pluiieurs  bâtimens  pu- 
blics ,  tels  que  des  églifes  ,  un  hôpital 
pour  les  hommes  ,  un  autre  pour  les 
femmes  ,  des  bains  ,  des  falines.  Les 
habitans  font  accoutumés  à  commer- 
cer avec  les  RulTes  :  leur  focicté  ne  nous 
déplut  pas  ,  mais  nous  fûmes  fur-tout 
fatisfaits  des  procédés  de  Démidov  fils 
du  chancelier  d'état.  Sa  femme  n'a  pas 
moins  de  civilité  que  lui  j  leurs  enfans 
font  élevés  d'une  façon  rare  en  ce 
pays  5  par  leurs  manières ,  leur  politelTe , 
leurs  connoiffances  &  leurs  talens  ,  ils 
font  fort  au-defTus  de  ce  que  font  ordi- 
nairement \qs  enfans  de  leur  â^e.  Ce 
Démidov  eft  verfé  dans  l'hiftoire  natu- 
r^le  ,  &  fur-tout  dans  la  botanique  :  iî 
a  un  très  beau  jardin  &c  une  orangerie 
vraiment  royale,  eu  égard  à  la  rigueur  du 
climat.  Nous  vîmes  dans  la  même  ville 
un  autre  homme  très  eftimable  nommé 
Fourrchéninnov.  Il  avoit  autrefois  un 
emploi  dans  les  douanes  ,  mais  un  ri- 
che mariage  lui  a  procuré  un  état  plus 
avantageux.  Il  poffede  plufieurs  falines, 
mines  &  fonderies  ,  tant  aux  environs 
de  Solikamskaïa  que  plus  loin  dans  la 
Permie  ,  &  venoit  d'obtenir  un  privilè- 
ge pour  faire  Ôc  mettre  en  œuvre  un  mé-^ 


EN   Sibérie.  ijf 

tal  malléable  ,  de  couleur  d'or.  Il  en  iic 
un  effai  devant  moi  ,  &  m'affura  qu'il 
n'entroit  dans  cerre  compoiicion  que  da 
cuivre  &  du  zinc  ,  &z  qu'elle  ne  de- 
voir la  malléabilité  qu  a  un  tour  de  main 
qu'il  falloit  employer  durant  la  fufion. 
En  effet  le  laiton  ne  doit  fa  couleur 
qu'au  zinc  ,  puifque  la  cadmie  n'eft 
qu'une  efpece  de  mme  de  ce  métal ,  & 
que  le  laiton  eft  malléable.  Mais  après 
en  avoir  fait  pluiieurs  effais ,  je  regarde 
comme  très  difficile  d'employer  ce  tour 
de  main  de  manière  qu'au  gré  de  l'ar- 
tifte  5  le  mélange  du  zinc  avec  le  cuivre 
donne  un  métal  malléable  ,  &  jaune» 
foncé  :  J'y  ai  réuffi  quelquefois  fajis  en 
appercevoir  la  caufe. 

Le  fel  fourni  à  la  Ruflie  par  les  falt- 
nes  de  ce  canton ,  &  en  général  par  celles 
de  laPcrmie5eft  regardé  comme  le  meil- 
leur. Il  y  en  a  un  très  grand  nombre  > 
&  celles  qu'on  nomme  Novo-Ouffolie  > 
font  Iqs  plus  confidérables.  Lorfque  Ton 
creufe  des  puits  pour  les  falines ,  fi  l'on 
trouve  une  argille  grife ,  c'eft  un  très 
bon  figne.  Dans  celles  de  Solikamsk  ^ 
cette  argille  contient  de  petites  marcaf- 
fîtes  cubiques  ,  de  couleur  d'cr  pâle  : 
a  Stroganov  de  Piskore  elle  eft  entière- 
ment pure  y  quoiqu'elle  ai:  une  odeur 


1$6  V   O  Y    A    G   E 

de  foiifre  plus  forte  qu'à  Solikamsk.  La 
terre  orife  eft  un  figne  certain  de  la 
proximité  des  fources  falées  ,  mais  on 
regarde  aulli  comme  une  marque  alTés 
fùre  celle  qui  devient  laiteufe  pendant  la 
chaleur  ,  de  quelque    couleur    qu'elle 
foit.  La  terre  rougeâtre  indique  qu'on  eft 
loin  des  fources  falées.  La  terre  de  Soli- 
kamsk  étant  fort  légère ,  il  eil:  facile  d'y 
creufer  des  puits  ,  mais  les  parties  de 
cette  terre  ayant  entre  elles  peu  de  cohé- 
rence 5  elle  tombe  facilement ,  bouche 
les  canaux  des  fources  ,  &  fouvent  il  en 
coûte  beaucoup  pour  les  nettoyer.  Celles 
de    Stroganov  Ôc  de  Piskore  étant  au 
contraire  en  un  ter  rein  ferme  n'ont  pas 
le  même  inconvénient ,  Se  peuvent  être 
en  bon  état  durant  cinq  ou  fix  années. 
On  remarque  aufli  en  gén-éral  que  les 
puits  ont  d'autant  plus  d'eau  ,    de  fel 
ôc  de  durée  qu'ils  font  plus  profonds. 
11  y  en  a  qui  ont  jufqu'à  trentre-trois 
toifes  de  profondeur.  On  voit  auiîi  à 
Piskore  une  fonderie  de  cuivre  ,  où  le 
minerai  eft  apporté  de  huit  mines  diffé- 
rentes. 

Depuis  le  village  de  Vilvinskoï  juf- 
ques  à  Kaigorodok  nous  traverfâmes  un 
défert  couvert  de  bois  de  fapins  &  de 
peupliers  ;  plus  près  de  ce  dernier  en- 


TK     SiEERIÏ.  l<i 

f^ro't  on  trouve  des  pins  6c  des  melefes. 
Dar  s  cous  les  ruilleaux  que  nous  trouvâ- 
mes fur  cerre  route ,  il  y  avoir  des  écre- 
vilTes  long^ues  environ  de  quatre  ou  cinq 
pouces.  Kaigorodok  eft  une  petite  ville 
de  la  province  de  Viatk  &:  du  diftriét 
de  Cafan  :  elle  eft  fur  la  rive  gauche  du 
Kama ,  &  traverfée  par  un  petit  ruitTeau 
qui  n'a  pas  paru  mériter  qu'on  lui  don- 
nât un  nom.  Il  eil:  rare  que  les  étrangers 
y  fuient  bien  traités  :  fur  le  plus  léger 
fujet  les  hahitans  leur  cherchenr  que- 
relle &  fe  font  tout  payer  quatre  ou 
cinq  fois. 

Ouitiou^  Vc'îikoï  eft  une  ville  du 
diilricl:  d'Arkanghel  :  elle  eft  /Ttuée  fur 
iâ  rive  gauciie  de  la  rivière  de  Soukone , 
environ  un  quart  de  lieue  au  -  defTus 
de  fon  embouchure  dans  lloug.  La  com- 
munication qu'elle  a  par  eau  avec  les 
villes  d'Arkanghel  &  de  Vologda  ,  rend 
fa  pofition  très  favorable  au  commerce  î- 
la  plupart  de  fes  habitans  font  mar- 
chands 5  &  quelques-uns  ont  fait  une 
grande  fortune.  La  Dvina  rivière  for- 
mée par  la  réunion  de  celles  d'Ioug  & 
de  Soukone  fe  jette  dans  la  mer  glaciale 
a  fept  lieues  au-delTous  d'Arkanghel ,  & 
porte  par-tout  les  plus  grandes  barques, 
La  Soukone  a  toujours  affés  d'eau  >  i'^XL" 


15^  Voyagé 

tout  au  printemps ,  &  porte  bofeau  Juf- 
qu  a  Vologda.  On  defcend  ces  rivières 
fur  des  barques  ,  &  on  les  remonte  fur 
des  dotchennikes  :  leur  cours  eft  il  ra- 
pide &  le  corps  des  barques  eft  ii  large , 
qu'i^lles  ne  pourroient  pas  les  remon- 
ter. 

Quelques  habitans  de  cette  ville  font 
a(îés  riches  pour  ne  boire  que  du  vin. 
Le  poiifon  y  eft  abondant  j  mais  on  y  a 
fur-tout  de  très  belles  brèmes  &  des  trui- 
tes faumonées  ,  Se  l'on  y  apporte  d'Ar- 
kanghel  ,  des  ftokhches  ,  qqs  faumons  , 
des  cperlans  ,  des  harengs  ,  des  turbots. 
La  Soukone  &  la  Dvina  fourniiTentaufii 
des  écreviiïes  ;  les  fruits  n'y  mi^iriffent 
pas  tous  les  ans  ,  Se  cela  ne  doit  pas  fur- 
prendre  ;  la  hauteur  du  pôle  y  eft  de 
6i  degrés  quinze  minutes. 

La  ville  de  Vologda  ,  de  laquelle 
je  viens  de  parler  ,  croit  autrefois  ap- 
pellée  Nafon  :  elle  eft  fur  les  deux  rives 
de  la  Vologda.  On  y  voit  encore  fur  la 
rive  droite  les  rcftes  d'un  château  de 
pierre  que  le  czar  Jvan  Valllovirs  fît  éle- 
ver 5  lorfqu'il  forma  le  deffein  d'établir 
fa  réftdence  en  cette  ville.  On  y  compte 
feize  cents  foixante  Se  quatorze  mai- 
fons  5  qui  occupent  le  long  de  la  Vo- 
logda environ  une  lieue  Se  demie  :  elles 


IN      SiBERIÏ.  25^ 

font  prefque  toutes  habitées  par  d^s 
marchands.  11  fe  faifoit  autrefois  dans 
cette  ville  un  très  grand  commerce  , 
mais  elle  n'en  fait  plus  qu'avec  Arkan- 
ghel.  On  y  defcend  fur  de  groffes  bar- 
ques qui  portent  ordinairement  du  chan- 
vre 5  du  goudron ,  du  talc ,  de  la  po- 
tafTe  ,  des  nattes  d'écorce  de  tilleul  , 
êc  l'on  en  rapporte  des  marchandifes 
étrangères  que  l'on  revend  à  bas  prix  ; 
cependant  elles  ne  font  pas  communes 
ici,  parce  qu'il  eft  rare  que  chaque  mar- 
chand en  rapporte  plus  qu'il  n'en  faut 
pour  fon  ufage  &  celui  de  fa  famille. 
Il  y  a  toujours  eu  dans  Vologda  ,  un 
quartier  ou  fauxbourg  habité  par  des 
Allemands  ôc  des  HoUandois  ,  &  il 
augmenta  confidérablement ,  lors  de  k. 
prife  de  Nerva.  Prefque  tous  les  habi- 
tans  de  cette  ville  ayant  été  transférés 
ici  5  cultivèrent  la  terre  ,  acquirent 
peu-à-peu  plus  de  liberré  ,  firent  des 
établirfemens  ,  &  obtinrent  enfin  un 
prêtre  luthérien  ,  pour  célébrer  avec  lui 
l'office  divin.  Pierre  le  grand  ayant  pen- 
fe  qu'il  feroitplus  avantageux  de  repeu- 
pler Nerva  ,  leur  permit  d'y  revenir  : 
mais  3  comme  ils  s'étoient  accoutumés 
à  leur  nouveau  féjour  ,  la  plupart  n'iife- 
rent  point  de  lapermiffion  qui  leur  étoit 


160  Voyage 

accordée  j  il  fallut  les  y  forcer  :  queîqaeS 
familles  obtinrent  avec  peine  de  relier 
à  Voîo^da.  On  y  avoir  encore  trente 
maifons  habitées  par  des  Allemands  , 
lorfqu'un  incendie  les  rédiiifit  en  cen- 
dres avec  piuiieurs  maifons  rulTes.  La 
plupart  y  perdirent  tout  ce  qu'ils  avoient, 
ôc  il  n'en  refte  aujourd  hui  que  quelques 
familles  qui  occupent  fix  maifons. 

Après    avoir   palTé    devant  quelques 
lacs  5    nous   arrivâmes    à  celui    qu'on 
nomme  Bieloïe  cfero,  ou  lac  blanc.  Il 
s'étend  de  l'orient  à  l'occident ,  ou  de 
la  rivière  de  Chokfna  jufqu'a  celle  de 
Kovcha,  environ  fur  douze  lieues  de  long 
&  fîx  de  large.  Il  reçoit  un  grand  nom- 
bre de  ruiiTeaux  ,  &  la  rivière  de  Chokf- 
na. eft  la  feule  qui  en  forte.   Lorfque 
Tair  efl  calme  ,  l'eau  de  ce  lac  eft  fi  pure 
que  l'on  diftingue  les  pierres  du  fond  , 
quoiqu'il  ait  beaucoup  de  profondeur  ; 
mais  dès  qu'il  y  a  un  peu  de  vent .  il  s'y 
délaye  une  argille  fine  qui  rend  l'eau 
blanchâtre  ,   de  forte  que  la  Chokfna 
qui  fe  jette  dans  le  Volga  ,  en  fait  pa- 
roître  les  eaux  toutes  noires ,  &c  forme 
long-temps  entre  elles  une  trace  blan- 
che. Ce  lac  eft  fore  poifTonneu-x   :  les 
Î)lus  petits  poiftbns  qii'on  y  prenne  font 
es  fnecki,  que  l'on  tranfporte  en  hyvec 


enSiberie.  i^i 

duiis  toute  la  Ruffie  ,  &  qui  font  un 
aflcs  bon  manger.  On  y  trouve  de  plus 
différentes  efpeces  de  poiffon  ,  &  entre 
autres  d'excellentes  perches  :  il  eii  aufïï 
très  riche  en  écrevilTes.  La  ville  de  Bic- 
lofero  s'étend   le   long  du   lac  fur  un 
quart  de  lieue  de  longueur  :  cIIq  a  en- 
viron cinq  cents  maifons ,   ôc   prefque 
tous  fes  habitans  font  marchands.  On  la 
nommoit  autrefois  Sofnovets  ,  &  l'on 
dit  qu'elle  a  été  fituée  en  trois  endroits 
différens.  La  premier  ville ,  où  Sinéus 
a  re/îdé ,  croit  fur  le  bord  feptentrional 
du  lac  ,    vis-à-vis  l'endroit  où  elle  eft 
aduellement  ,  à  la  diftance  de  douze 
lieues.  Vladimer  le  grand  la  fît  rebâtir 
i  l'embouchure  de  la  Chokfna ,  d'où 
elle  fut  rranfportée ,  il  y  a  environ  trois 
cents  ans ,  a  l'endroit  où  elle  eft  aujour-e 
d'hui.  La  pofition  en  eft  afles  agréable  , 
mais  cette  ville  ôc  ùs  environs  font  un 
peu  incommodés  par  les  garnifons  des 
çofaques  ÔC  des  kalmouckes  ,  dont  les 
ufages  &  les  mgeiirs  foldatefques  a  l'ex- 
cès ne  s'accordent  point  avec  ceux  des 
Jiommes  civilifés. 

On  trouve  à  quelque  diftance  le  mo- 
naflere  de^  Novofersk  ,  dont  les  moines 
font  accroire  aux  payfans  de  leur  voifi- 
mgQ  ^ue  les  lacs  du  Novoïe  ,  Dolgoï© 


lot  Voyage 

ôc  Siévernoïe  s  enflent  quelquefois  de 
forte  que  la  furhace  de  leurs  eaux  vient 
au  niveau  des  toits  des  maifons  ,  fans 
qu'ils  s*étendent  dans  la  campagne  Ôc 
l'inondent ,  quoique  leurs  bords  foienc 
très  bas  :  ils  ajoutent  que  ce  prodige  fa- 
lutaire  eft  du  au  bon  faint  Nicolas  â  qui 
leur  églife  ell  dédiée. 

Je  pafTai  enfuite  plufîeurs  bourgs  ôc 
villages ,  3c  j'atteignis  la  Kirpichnie  Sa- 
vodi ,  ou  Briqueterie.  Enfin  après  dix 
an^  de  voyage  ,  pendant  leiquels  j'ai  fait 
près  de  huit  mille  lieues  ;  j'arrivai  à 
faint  Péterbourg  >  le  17  février  1743,  ÔC 
je  rendis  au  ciel  les  plus  fmceres  actions 
de  grâces ,  de  m'avoir  confervé  durant 
un  voyage  fi  long ,  li  pénible  Ôc  quel- 
quefois n  dangereux. 


^    Navlga'dons  &   découvertes ,  faites  par 
^       les  Rujffks  dans  la  mer  glaciale  ^  & 
dans  la  partie  feptentrionale    de  la 
merdufud, 

LA  partie  feptenrrionale  de  l'Afie, 
éroit  à  peine  connue  ,  quand  Pierre 
-  J. monta  fur  le  trône  :  on  la  comprenoic 
toute  alors  fous  le  nom  de  Tartarie,  & 
l'on  n'avoir  e%é  d'y  pénétrer  qu'à  M- 
femde  forcer  les  peuples  de  ces  contrées 
a  payer  un  tribut.  Il  parut  important  aa 
czar  de  connoître  cette  partie  de  la 
terre ,  &  de  s'afTurer  fi  l'Amérique  &  la 
Sibérie  ne  formoienr  qu'un  feul  conti- 
nent.  Deux  vailTeaux  équipés  pour  c-tte 
entreprife  partirent  d'Arkanghel ,  paf- 
lerent  de  la  mer  blanche  dans  la  mer  du 
nord,  &  àQ\^  dans  la  mer  crlaciale. 

Un  d'eux  fut  arrêté  par  les  glaces  : 
on  n'a  point  eu  de  nouvelles  de  l'autre 
qui ,  fans  doute,  périt.  Au  commence- 
ment de  1719  ,  le  czar  envoya  deux 
gcodefiftes  ou  arpenteurs ,  à  la  prefqu'île 
ce  Kamtchatka.  Il  leur  donna  une  inf- 
rruaion  que  lui-même  avoir  drelfée  , 
^  qui  demeura  fecrete.  Tous  les  àlS* 


3L^4  Voyage 

ciers  commandans  en  Sibérie  eurent! 
ordre  de  leur  fournir  les  fecours  qu'ils 
demanderoient.  Ces  deux  hommes  ayant 
pris  terre  à  une  des  îles  kouriies  revin- 
rent à  Okhotsk  y  l'un  d'eux  s  étant  mis 
en  route  pour  fe  rendre  auprès  du  czar , 
&C  l'ayant  trouvé  à  Cafan ,  au  mois  de 
mai  lyiij  lui  rendit  compte  de  fa  com- 
minion,  ôc  lui  préfenta  une  carte  d^s  îles 
kouriies  dont  il  avoir  longé  la  côte.  Le 
czar  parut  fatisfait  ,  mais  on  ne  fut 
point  Tobjet  de  ce  voyage.  Quelques- 
uns  ont  cru  que  c'étoit  la  reconnoif- 
fanee  d'une  de  ces  îles  où  l'on  difoit  que 
les  Japonois  alloient  prendre  une  terre 
jiiétallique.  Toujours  occupé  de  fon 
projet  ,  le  czar  fit  donner  ordre  à  M. 
Béering ,  capitaine  de  vailTeau  ,  de  fe 
rendre  à  Kamtchatka  ,  avec  deux  lieu- 
tenans  de  vaiffeau  ,  &  des  ouvriers ,  d'y 
faire  conftruire  deux  bâtimens  ,  de  na- 
viguer delà  vers  le  nord  .  en  fuivant  les 
côtes  5  d'y  mettre  à  terre  pour  les  recon- 
noître ,  &  d*y  chercher  quelque  port  ap- 
partenant aux  Européens  :  mais  la  mort 
enlevant  ce  grand  homme  aux  RuflTes  , 
interrompit  ces  préparatifs. 

L'impératrice  ,  fon  époufe  ,  monta 
fur  le  trône  :  animée  par  le  même  efprir, 
çUç  voulut  remplir  les  vues  de  ce  prince. 


EN     Sibérie.  i(y$ 

Peu  de  temps  après  fa  more  &  dans  le 
même  hiver,  les  mémoires  qu'il  avoit 
drelfés,  furent  remis  à  M.  Béering,  avec 
un  ordre  de  fe  rendre  à  Kamtchatka.  II 
partit  de  Péterbourg  au  commencement 
de  1725  ,  féjourna  un  an  dans  la  Sibérie 
pour  y  rafTembler  dQS  ouvriers  &  des 
vivres  ,  ôc  s'étant  mis  en  route  au  prin- 
temps de  l'année  fuivante  ,  il  arriva  le 
i^^  Janvier  1717  a  Okotsk  ,  Se  fe  ren- 
dit peu  de  temps  après  à  l'em.bouchure 
de  la  Kamtchatka.  Il  y  fit  conftruire  une 
chaloupe  ,  de  l'efpece  des  paquebots  en 
ufage  dans  la  mer  baltique  ,  ht  voile  au 
nord-ell:,  pafla  devant  l'A  nadir,  &  ne  per- 
dit pas  de  vue  les  cotes  de  Kamtchatka  : 
il  en  dreffa  une  carte  qui  paiTe  pour  la 
meilleure  qu'on  ait  de  ces  côtes. 

Le  huitième  août ,  à  la  hauteur  de  ^4 
degrés  trente  minutes,  on  apperçut  du 
bâtiment  huit  Tchouktchis  dans  un  ca- 
not de  cuir.  Le  capitaine  leur  fit  parler 
par  un  interprète  koiiaque  ,  &  les  fit 
inviter  a  venir  à  bord  j  un  deux  s'y  ren- 
dit âla  nage  ,  foutenu  par  d'eux  outres 
de  peau  de  chien  marin  ,  attachés  a  une 
perche,  ôc  peu  après  le  canot  aborda. 
M.  Béering  apprit  d'eux  qu'en'  fuivant 
la  cotejl  trouveroit  une  île  peu  éloigné^ 
du  continent,  de  que  plus  loin  la  coc^ 
Tome  IL  JNJ 


t6(>  Voyage 

tournoit  à  Toueft.  En  efl'et  il  eut  le  to 

août  la  vue  de  cette  île ,  ôc  n'y  apperçut 

que  de  chétives  cabanes   de  pécheurs 

tchouktchis. 

Lorfqu'il  fut  a  foixante-fept  degrés  Se 
demi  de  latitude  ,  il  vit  un  cap  derrière 
lequel  les  côtes  s'étendoient  vers  l'oueft , 
Se  croyant  qu'elles  continuoient  dans  la 
même  direâ:ion ,  de  qu^il  écoit  parvenu 
à  l'extrémité  de  l'Afie  au  nord-eft,  il 
crut  avoir  exécuté  les  ordres  qu'il  avoit 
reçus  3c  s'occupa  de  Ton  retour.  De  fortes 
raifons  l'y  détermmerent.  S'il  eut  conti- 
nué de  courir  au  nord ,  les  glaces  pou- 
voient  le  furprendre,  les  brumes  l'em- 
pêcher de  voir ,  les  vents  l'éloigner  du 
Kamtchatka  ,  &c  l'expofer  foit  à  fe  bri- 
fer  fur  une  côte  où  il  ne  connoiiToit  ni 
port  ni  rade  ,  foit  a  périr  à  terre  ou 
faute  de  bois  ,  ou  par  la  main  des 
Tchoukchis  que  les  Ruifes  n'avoient  pu 
foumettre.  11  auroit  fallu  fans  doute  , 
pour  braver  ces  dangers  ,  un  courage  ex- 
traordinaire. M.  Béering  ne  voulant 
point  expofer  fon  équipage  ,  revira 
donc ,  ôc  reprit  la  route  du  Kamtchat- 
ka. Il  fut  rencontré  par  des  Tchouk- 
tchis, qui  lui  ayant  fait  un  préfent  de 
chair  de  rené ,  de  poilTon  ,  ôc  de  dents 
de  cheval  marin ,  reçurent  de  lufd^s  ai- 


EN     Sibérie.  i^-^ 

giiilles  5  à^s  briquets  ,  du  fer  &  autres 
choies  viles  à  nos  yeux ,   mais  prccieu- 
fes  pour  dQs  hommes  incultes ,  qui  ne 
produifent  prefque  rien.    Après   avoir 
eiTuvé  une  tempête  &  perdu  une  ancre, 
Béering  entra  le  20  feptembre  dans  Ja 
Kamtchatka  ,  remonta  cette  rivière  èc 
établit  ion  quartier  d'hiver  au  fort  Nij- 
nei-Kam.tchatskoi.    II  y  apprit  ,    que 
lorfque  le  temps  étoit  clair  &  ferein ,  on 
appercevoit  une  terre  a  l'eH  :  il  voulut 
lailer  reconnoitre.  Ayant  doncpalTé  l'hi- 
ver: à  Kamtchatka ,  i'i  mit  à  la  voile  le  5 
juin   1719  ,  doubla  la  pointe  méridio- 
nale de  cette  prefqu'île  ,  en  defîîna  les 
côtes  ,  &  alla  droit  à  l'embouchure  de 
la  Bolchaïa  ,  enfuite  à  Okhosk.  Dans 
ce  trajet ,  ain/î  que  dans  fa  première  na- 
vigation ,^  il  apperçut  des  indices  d'une 
terre  à  l'efi.  En  s'éloignant  des   côtes 
d'A^fie  5  il  eut  de  ces  vagues  baffes  qu'en 
trouve  ordinairement  dans  les  détroits 
&   qui   différent    beaucoup  des  hautes 
vagues  qui  fe  forment  fur  les  côtes  que 
bat  la  pleine  mer.  Il  vit  des  pins  èc 
d'autres  arbres  qui  ne  croiffent  point 
dans  le  Kamtchatka  ,  déracinés  &  chaf- 
fésparle  vent  d'eft  î  mais  des  brumes 
fort  épaiffes  lui  dérobèrent  le  rivage.  U 
fe  détermina  donc  au  retour  ,  <Sc^aprè5 

M  ij 


%6S  Voyage 

cinq  ans  de  voyages  &  de  navigation  , 
il  arriva  à  Péterbourg  le  ler.  mars  1730» 

Ce  fat  vers  ce  même  temps  que  Pav- 
louski  5  capitaine  de  dragons  ,  &  le 
colonel  des  cofaques  de  Iakoutsk ,  nom- 
mé Cheftakov,  furent  chargés  de  réduire 
les  Tchouktchis  ,  ôc  les  Korœkis ,  peu- 
ples indépendans  ,  qui  défendent  avec 
courage  leurs  droits  naturels. 

Les  Korϔcis  habitent  les  deux  bords 
du  golphe  Pinchina  ,  les  Tchouktchis 
occupent  au  nord  du  Kamtchatka  un 
vafte  pays  ,  borné  par  la  mer  au  nord 
ôc  à  Teft  ,  &  dont  la  pointe  dirigée  vers 
le  nord  -  eft  n'eft  pas  encore  connue. 
Cheltakov  étoit  l'auteur  de  ce  projet  : 
cet  homme  éloquent  &c  ambitieux  en 
avoir  perfuadé  i'entreprife  au  gouverne- 
ment rulTe  ;  il  fe  propofoit  d'aller  , 
après  avoir  dompté  les  peuples  de  cette 
partie  de  l'Afie  ,  foumettre  ceux  des 
côtes  d'Amérique  voifines  du  pays  des 
Tchouktchis ,  &  découvrir  enfuite  quel- 
ques îles  que  l'on  a  cru  voir  dans  la  mer 
glaciale.  L'amirauté  lui  donna  des  pilo- 
tes 3c  des  matelots.  Il  prit  à  Catherine- 
bourg  des  canons  de  campagne  &c  de 
petits  mortiers.  Le  capitaine  Dmitri 
Pavlouski  reçut  ordre  de  le  joindre. 
Chacun  de  ces  oSiçkta  deypic  comman-^ 


J  E    N      s    I    B   H    R    r    £.  ,é4 

à^^of,  de  tous  ceux'  qui  étoLt  en 
garnifon  dans  les  forts  dépendans  de 
Iakoursk  Ils  arrivèrent  en  cette  ville 
dan.letcde,7i8  &ladivifîons'étam 
"r  T''".^  '^'  ^e  réparèrent.  Chef- 
rakov  fe  rendu  i  Okotsk  dans  Tannée 

ifu.  vante,  y  prit  les  deux  bârimens  donc 
.  J^eering  setoitfervi  ,  monta  l'un  d'eux 
pour  fe  rendre  au  fort  Taviskoï  &  fit 
iMufrage.  Lui  &  quatre  hommes  de  fon 
équipage  eurent  le  bonheur  de  fe  fau- 
ver  dans  un  canot,  tout  le  refte  périt. 

Toujours  occupé  de  fes  grands  projets. 
Il   marcha    vers    les    Koriœques        & 
i^^nconrra   une    troupe    nombreufe   de 
Ichouktchis  qui  marchoient  auffi  con- 
tre ce  peuple.  Quoiqu'il  n-eut  qu'envi- 
ron cetit  cinquante  hommes  ,  il  les  atta- 
qua près  du  légatch  qui  fe  jette  dans  le 
golphe  Pinchinski  entre  la  Parenne  & 
la  Pinchina  ;  mais  ayant  été  percé  d'une 

Spa'!"'"'^'^"^^^^^^--P^ 
Le  capitaine  Pavlousfci  voulant  pour- 
voir a  fesfubfiftances  ,  envoya  l'arpen- 
teur Gvofdev  ,  chercher  les  provifions 
de  bouche  qui  reftoient  de  l'expédition 
de  M.   Leenng,  &  lui  ordonna  de  les 

U  iij 


"Ijo  Voyage 

tranfportet  au  pays  des  Tchouktchis  , 
fur  le  vaifTeau  lai  (Té  à  Okhosk  par  cet 
ofEcier.  Gvosdev  alla  fans  accidens 
fâcheux  jufqu'aux  rochers  de  Sertfé  ; 
mais  n  y  trouvant  pas  Pavlouski ,  ôz  ne 
pouvant  même  a/oir  de  fes  nouvelles, 
il  fit  route  vers  Gkhosk  ,  lorfqu'il 
fut  jette  par  les  vents  fur  la  cote  d'Amé- 
rique 5  qui  eft  vis  a- vis  ôc  fort  près  du 
pays  des  Tchoukrchis  ,  entre  le  (^5  &  le 
^5^.  degré  de  latitude.  On  ne  fivoit 
jufqu'alors  que  d'après  leur  témoignage, 
que  cette  côte  eft  voidne  des  leurs  j  cet 
accident  le  confirma. 

Pavlouski  arrivé  le  3  feptembre 
173e  au  fort  d'Anaairsk,  marcha  con- 
tre les  Tchoukrchis  avec  quatre  cent 
trente-cinq  hommes.  Il  palTa  vers  leur 
fource  les  rivières  d  Ouboïna  ,  de  Bêla 
de  de  Tcherna  qui  tombent  dans  l'Ana- 
dir.  Enfuite  lailïant  à  fa  gauche  la  fource 
de  cette  rivière,  Ôc  ne  faifant  pas  plus 
de  deux  à  trois  lieues  par  jour ,  il  alla 
vers  la  mer  glaciale.  Delà  il  fuività  l'elT: 
pendant  quinze  jours  le  rivage  de  cette 
mer ,  marchant  fouvent  fur  la  glace  ,  ôc 
quelquefois  fi  loin  de  terre  qu'il  ne  put 

f)as  remarquer  l'embouchure  de  toutes 
QS  rivières.  Enfin  continuant  cette  route 


EN    Sibérie.  i-ft 

11  dccouvrit  les  Tchouktchis  qui  éroienC 
nombreux  &  en  armes  :  il  les  défie  trois 
fois  5  ôc  reprit  une  partie  du  butin  faic 
fur  Cheftakov  au  combat  de  légatch. 
On  dit  que  fur  le  dernier  champ  de 
bataille  ,  on  trouva  Ûqs  Tchouktchis 
dont  la  lèvre  éroit  percée  de  deux  trous 
faits  pour  y  paifer  des  dents  de  cheval 
marin. 

Pavlouski  ayant  traverfé  le  promon- 
toire Tchoukotskoï  n'y  rencontra  d'au- 
tre obRacle  q'ie  des  montagnes  affés 
hautes ,  &  employa  dix  jours  à  ce  paf- 
fage.  Il  éioir  à  defirer  qu'il  en  fit  le  tour. 
Enfuite  marchant  le  long  de  la  côte  qui 
dans  cet  endroit  court  au  fud-efc  ,  ëc 
traverfant  deux  rivières  à  douze  jours 
lune  de  l'autre 5  il  trouva  une  pointe 
qui  s'étend  vers  l'eft  au  loin  dans  la 
mer.  Elle  commence  par  des  montagnes 
qui  diminuant  infenfiblem.ent  fe  termi- 
nent en  une  plaine  à  perte  de  vue  :  c'eft 
une  de  ces  montagnes  qu'on  nomme 
Sertfé-Kamen,  &z  fans  doute  c'eft  le  cap, 
où  le  capitaine  Béering  termina  fa  pre- 
mière navigation.  Delà  Pavlouski  quit- 
tant la  côte  ,  8c  reprenant  le  chemin  par 
lequel  il  etoir  venu  ,  arriva  le  vingt  ôc 
un  d'odobre  au  fort  Anadirskoï  ,  après 

Miy 


X-Jl  V    O  Y  A    G    E 

avoir  fait  périr  beaucoup  d'hommes  5r 
n'en  avoir  poinr  fervi. 

Anne  Joannovna  îiyant  fuccédé  à 
Pie'rrell,  voulue  faire  entreprendre  un 
fécond  voyage ,  &  ce  fut  Béering  cuii 
le  propofa.  Ses  deux  lieutenans  &  lui 
cffrirent  d  aller  tenter  de  nouvelles  dé- 
couvertes 5  foit  au  midi  du  Kamtchatka 
vers  le  Japon  ,  foit  à  l'orient  vers  l'A- 
mérique 5  où  l'on  pouvoit  trouver  le 
pafTage  vainement  cherche  psr  \qs  An- 
glois  &  les  Hollandois.  L'im.pératrice 
voulut  que  le  fénat  ,  l'amirauté  ,  &  l'a- 
cadémie àes  fciences  déterminaiTent  les 
n:iefures  qui  pouvoient  le  plus  aiTurerle 
fuccès  &  l'utilité  de  cette  entreprife.  Sur 
les  ordres  du  fénat  &:  d'après  le  choix 
de  l'académie ,  M.  Delifle  dreffa  une 
carte  de  la  partie  feptentrionale  de  l'A- 
fie  ,  qui  contenoit  les  pays  connus  ou 
prétendus  découverts ,  &  montroit  par- 
conféquent  ce  qui  reftoit  à  découvrir.  11 
y  joignit  un  mémoire  ,  où  il  expofoit 
€n  détail  ce  que  la  carte  ne  pouvoit 
qu'indiquer.  On  adopta  les  projets  de 
Béering ,  mais  en  fe  déterminant  à  les 
exécuter  ,  on  voulut  faire  voyager  dans 
ces  contrées  des  hommes  affes  robuftes 
pour  fupporter  la  rigueur  de  ce  climat , 
^  capables  d'y  faire  des  obfervations 


EN      S  I  B  E  R  î  E.  Xy^ 

aflronomiques  Se  géographiques.  Se  des 
recherches  fur  l'hiftorre  civile  Se  natu- 
relle. Gmelin  ,  MuUer,  Se  Delifle  de  la 
Croyere  offrirent  leurs  fervices  ,   l'un 
pour  ce  qui  regardoit  l'iiillioire  naturel- 
le ,  l'autre  pour  l'hiftoire  civile  ,  le  rroi- 
/îenie  pour  l-adronomie.  On  leur  don- 
na des  arpenteurs  ,  des  interprètes  5  des 
deffinateurs.  Tous  ceux  qui  turent  de  ce 
voyage ,  Tentrepri-ent  aVec  zèle  ,  cou- 
rage Ôc  plaifo.  On  trouvera  toujours  des 
hommes  capables  de  former  Se  d'exé- 
cuter de  grands  Se  utiles  projets ,  dès 
que  cenx  à  qui  la  fortune  donne  le  pou- 
voir Se  les  richeffes  ,  feront  capables  de 
connoître  Se  de  fentir  ces  projets. 

On  réfolut  auiîi  de  faire  reconnoitre 
les  côtes  de  la  mer  glaciale.  Il  fut  or- 
donné que  deux  bâtimens  partr.nt  d'Ar- 
kanghel  ,  fe  rendroient  le  long  des 
cotes  de  cette  mer  jufqu'à  la  rivière 
d'Ob  5  qu'un  troifieme  partant  de  To- 
boîsk  ,  defcendroit  l'Irrich  Se  i'Ob  , 
Se  fuivant  les  côtes  jufqu'à  riéniffei , 
entreroit  dans  cette  rivière  j  que  deux 
outres  partant  de  Iakoutsk  ,  defcen- 
droient  la  Lena  jufqu'à  la  mer  ;  que 
l'un  prenant  delà  verc  Toueft  ,  iroic 
jufqu'à  l'embouchure  de  l'Iéniifei  j  que 
l'autre   courroie  terre  à  terre  à   i'eft  , 

Mv 


174  Voyage 

&  pafTànt  devant  les  rivières  d*Iana  , 
d'indighirka  &  de  Kolima  ,  gagneroic 
rOccan  Se  le  Kamtchatka;  que  quel- 
<Jiies  autres  enfin  partant  de  Kamtchatka 
cingleroient  au  nord. 

Pour  aider  les  navigateurs  ,  en  ren- 
dant plus  reconnoiffables  les  embouchu- 
res des  principales  rivières  qui  fe  jet- 
tent dans  la  mer  glaciale ,  on  y  dreffa  de 
grandes  piles  de  bois  flotté. 

Les  deux  vailFeaux  partis  d'Ar^ 
kanghel  ,  pour  Béreflbv  ,  de  même 
cjue  ceux  qui  furent  envoyés  de  BérefTov 
à  Tourouchansk  ^  arrivèrent  au  lieu  de 
leur  deftination. 

On  n'avoir  encore  fuivî  cette  côte 
que  jufqu'à  la  mer  Karskoï  ,  ainfi  nom- 
mée de  la  rivière  de  Kara  qui  s  y  jette. 
La  navigation  des  vaifTeaux  conftruits  à 
Iakoutsk  ne  fut  pas  aufli  heureufe.  Le 
premier  commandé  par  le  lieutenant 
Prontchichrechev  ne  put  parvenir  que 
vers  l'embouchure  de  la  Tamoura  :  une 
fuite  d'îles  qui  r?gne  d^s  côtes  au  nord- 
oueil ,  lui  ferma  le  pafTàge. 

Cet  officier  crut  qu'en  tirant  au  nord 
on  pourroit  trouver  une  mer  libre.  Il 
avança  jufqu'â  foixante  dix-fept  degrés  , 
2  5  minutes  ;  mais  là  ,  des  glaces  d'une 
grandeur  énorme  ôc  qui  parurent  im- 


ï  N    s  r  B  E  ft.  I  I,  tyi 

niobiles ,  lui  ôterent  roure  efpérance  de 
douDler  ces  îles  &  l'obligèrent  au  re- 
tour. II  etoit  mnlade  du  fcorbur,  lorf- 
qu  II  mu  en  mer;  fa  femme  qui  ne  pou- 
voit  pas  vivre  féparée  de  lui ,  l'avoit  fui- 
VI ,  &  a  même  maladie  l'avoit  attaquée, 
ious  les  deux  moururent  en  prenant 
terre.  ^ 

,,,  y^'J"'  bârimens  venus  de  i'Ob  dans 
Heniiîei,  alla  au  devant  de  celui  de  la 

Tn*  IT''.'^  ^"'  °^'%^  <^^  ^'"têter  i 
iâ  PiaOîda.  Ainfi  la  côte  entre  cette  ri- 
vière &  la  1  amoura  feroit  reftée  incon- 
nue ,   il  on  ne  l'eut  pas  reconnue  par 
terre.  Le  lieutenant  Lalfenius  qui  devoit 
aller  de  la  Lena  vers  l'eft ,  pour  tenter 
l_e  paŒîge  entre  l'Alîe  &  l'Amérique , 
lortit  au  commencement  d'août  de  1  em- 
bouchure de  la  Lena,  mais  bientôt  les 
vents  contraires,  les  brumes,  les  glaces 
le  forcèrent  d'entrer  dans  le  Karaaiak 
ou  kara-Ourak.  Il  fit  conftruire  uneca- 
lerne  fur  les  bords  de  cette  rivière.  Le 
froid  y  fut  fi  exceffif ,  que  prefque  tout 
Ion  équipage  périt  du  fcorbut  ,  &  lui- 
même  fut  emporté  par  cette  maladie. 
IJmitri  Laptiev  ayantété  chargé  de  faire 
Ja  même  tentative ,  fut  aulîi  arrêté  par 
les  gaces  :   la   mer  ayant  gelé  tout-â- 
<oup,  il  fe  vu  forcé  d'abandonner  fon 

M  vj 


27^  Voyage 

vaifTeau  à  quinze  lieues  de  terre  ,  & 
l'effet  de  tous  ùs  efrorts  fut  d'aller  dans 
un  petit  bateau  le  long  de  la  côte  jufqu'à 
la  rivière  de  Kolima  :  d'où  en  fuite  il  fe 
rendit  par  terre  à  Anadirsk ,  &  defcen- 
dit  l'Anadir  jufques  à  fon  embouchure. 
Béering,  capitaine,  commandant  la 
flotte  ,  Spanghenberg  ôc  Tchirikov  , 
capitaines ,  &  plufieurs  autres  officiers  de 
marine  ,  fe  rendirent  à  Okhosk ,  où  l'on 
conftruifoit  les  vaiiTeaux.  Il  fallut  beau- 
coup de  temps  &  de  peine  pour  y  ttanf- 
porter  les  vivres  nécelTaires.  Spanghen- 
berg mit  le  premier  à  la  mer  :  il  partit 
d'Okhotsk  en  juin  1738,  avec  un  vaif- 
feau  &c  deux  chaloupes.  Les  glaces  dont 
la  mer  étoit  couverte ,  l'avoient  jufqu'a- 
lors  retenu  au  port.  Il  fe  rendit  au  Kamt- 
chatka ,  y  pafîa  l'hiver ,  Ôc  ût  conilruire 
au  fort  de  Bolchereskoi  ,  une  grande 
chaloupe  couverte  ,  de  vingt- quatre  ra- 
mes 5  qu'il  deftinoit  à  entrer  dans  les  pe- 
tits détroits  où  fon  vaifTeau  ne  pourrait 
paifer.  Dans  l'été  de  1759  ,  il  fît  voile 
vers  le  Japon.  Cette  longue  chaîne  d'îles 
qui  eft  entre  le  Japon  ôc  le  Kamtchatka 
lui  fetvit  de  guide.  Une  tempête  fépara 
de  lui  5  un  de  fes  bâtimens  qui  ne  put  le 
rejoindre.  Spanghenberg  mouilla  auprès 
du  Japon  ,  i   ^S  degrés  41  minutes^ 


EN    Sibérie."  277 

félon  fon  eftime.  Il  vit  près  ic  la  côte  un 
grand   nombre  de  bâtimens  japonois  , 
dans  les  terres  plufieurs  villages  au  milieu 
d'une  campagne  couverte  de  moiflons  , 
ëc  bornée  par  de  grands  bois ,  mais  ne 
croyant  pas  devoir  mettre  à  terre  ,   ni 
même  s'arrêter  long   temps  crainte  de 
furprife  ,  il  leva  l'ancre  &  prit  le  large. 
S 'étant  rapproché  de  terre ,  il  vit  encore 
quelques  barques  japonoifes.  Deux  ba- 
teaux de  pêcheurs  vinrent  a  fon  bord.  L^s 
y  apportèrent  du  poilfon  frais ,  du  riz  , 
du  tabac  en  grandes  feuilles,  &  échan- 
gèrent ces  bagatelles  contre  du  drap,  des 
habits  de  drap  &c  des  colliers  de  vene 
bleu.  Les  foieries  ,  miroirs  ,  cifeaux  , 
couteaux  Se  autres  uftenfiles  ne  les  ten- 
tèrent point  :  lis  en  ont  chez  eux.  Ils 
étoient  fort  civils  &z  com.merçoient  de 
bonne    foi.  Peu  après  quatre  hommes 
vêtus  de  robes  brodées ,  2v  qui  paroif- 
ibient  être  d'une  condition  au-delTus  de 
l'ordmaire  vinrent   à  bord  du  vaiifeaa 
ruffe.  Ils  fe  courbèrent   profondément 
devant  Spanghenberg  ,  &  relièrent  dans 
cette  pofture    jufqu'â  ce  qu'il   les  eut 
obligé  de  fe  relever.  Après  leur  avoir 
fait  fervir  une  efpece  de  repas  ,  le  capi- 
taine leur  montra  un  globe  3c  une  carte 
d^s  xners  où  il  étoit  j  ils  y  reconnurent 


i-jS  Voyage 

SLufiitot  leur  pays  qu'ils  nommèrent  Nî- 
phon.  En  fe  retirant  ils  fe  courbèrent  de 
nouveau  ,  Se  donnèrent  toutes  les  mar- 
ques de  fatisfadion  qui  étoient  en  leur 
pouvoir.  Delà  ,  courant  au  nord-efl: ,  il 
mouilla  devant  une  grande  île  à  43  de- 
grés 50  minutes.  Les  habitans  relTem- 
bloient  aux  Kouriles  ,  ôc  parloient  la 
langue  de  ce  peuple  ,  mais  tout  leur 
corps  étoit  couvert  d'un  poil  afTés  long. 
Ils  portoient  des  habits  d'étoffe  de  foie 
de  plufieurs  couleurs  ,  qui  leur  tom- 
boient  jufqu'aax  pieds.  Quelques  -  uns 
étant  venus  fur  le  vailfeau  fe  mirent  à 
genoux  les  mains  jointes  fur  la  tête  ôc 
s'inclinèrent  devant  les  prcfens  qu'on 
leur  fit  5  ainfi  que  devant  un  coq  qu'ils 
apperçurent  à  bord.  Le  capitaine  croyant 
ttre  allé  jufqu'au  Japon  ,  &  avoir  dé- 
terminé la  po(ition  de  ce  pays,  par  rap- 
port au  Kamtchatka ,  vint  défarmer  à 
Okhotsk  ,  &  pafla  l'hiver  à  Iakoutsk. 
Mais  lorfqu'on  eut  vu  fon  journal  à  Pé- 
terbourg,  on  foupçonna  par  la  route  qu*il 
avoit  tenue ,  qu'il  pouvoit  avoir  mis  à 
terre  aux  côtes  de  Corée  ,  parcequ'on 
attribuoit  alors  au  Japon  ,  à  peu  près  la 
même  longitude  qu'au  Kamtchatka.  On 
lui  ordonna  de  faire  un  fécond  voyage 
en  confirmation  du  premier.  11  l'entre-^ 


al 


î  N     Sibérie.  27<7 

prit  en  1741  3c  1741  ^  mais  fon  vaiiTeau 
-conftruic  à  la  hâte  avec  du  bois  qui  n'écoit 
pas  fec,  fit  eau  ôc  l'obligea  au  retour. 
Le  bâtiment  qu'une  tempête  avoit 
féparé  de  Spanghenberg ,  étoit  comman» 
dé  par  le  lieutenant  Valton.  Celui-ci 
réfolut  de  faire  voile  vers  le  Japon ,  de 
apperçut  cette  terre  le  1 6  août  338  de- 
grés 17  minutes.  De  la  première  des 
îles  kouriies  jufqu^au  point  où  il  éroit  ^ 
il  trouva  en  longitude  une  différence  de 
il  degrés  45  minutes.  Le  17  juin  Val- 
ton  apperçut  trente-neuf  bâtimens  japo- 
nois  à  voiles  droites ,  de  toile  de  coton  , 
dont  les  unes  étoient  bleues,  d'autres 
bleues  de  blanches ,  quelques-unes  rou- 
tes bleues.  Il  en  fuivit  un  dans  l'efpé- 
rance  d'être  conduit  à  un  port.  En  effet 
il  eut  bientôt  la  vue  d'une  ville  qui  s'é- 
rendoit  fur  le  rivage  ,  i'efpace  de  demi- 
lieue.  Un  bâtiment  japonois  s'étant  ap- 
proché ,  ceux  qu'il  portoit ,  invitèrent 
les  ruifes  à  venir  à  terre.  Valton  y  fit 
paiTer  fon  fécond  pilote  nommé Ka/imé- 
rov  5  Ôc  fon  quartier-maîrre  avec  fix  fol- 
d^Ts  armés.  Lorfque  la  chaloupe  appro- 
cha de  terre ,  un  grand  nombre  de  petits 
bâtimens  l'entoura  :  les  rameurs  japo- 
nois 5  nuds  jufques  à  la  ceinture  ,  mon- 
tuoient  aux  Rafles  des  pièces  d'or ,  fans 


:a5ô  Voyagé 

cloute  pour  exprimer  qu'ils  deCitoient 
des  marchandifes.  Le  peuple  étoit  ac- 
couru fur  le  rivage  ;  il  s'inclina  touit 
entier  ,  quand  les  étrangers  arrivèrent. 
Deux  tonneaux  vuides  que  portoit  l'ef- 
c[uif ,  furent  mis  à  terre  par  les  Japonois 
même,  &  rapportes  pleins  d'eau.  Kafinié- 
rov  entra  dans  la  maifon  où  (es  tonneaux 
furent  portés.  On  l'y  reçut  avec  beau- 
coup de  politefTe  ,  &  on  lui  fit  préfenter 
dans  des  vafes  de  porcelaine  du  vin  , 
des  raifins  ,  des  pommes ,  des  oranges 
ôc.  des  raiforts  confits  dans  le  fucre.  La 
même  collation  lui  fut  offerte  avec  da 
riz  cuit  j  dans  une  autre  maifon.  Tout 
lui  parut  dans  cette  ville  ,  propre  &  bien 
réglé  :  dans  la  campagne  on  cultivoit  du 
froment  &  des  pois. 

Kafîmérov  étant  de  retour  au  rivage 
vit  devant  fa  chaloupe  deux  hommes 
qui  avoienrle  fabre  a  la  main.  Ceci  lui 
parut  fufped  ,  &  lui  fit  hâter  fon  retour. 
Cependant  c'étoit  fans  doute  la  mcme 
précaution  que  le  capitaine  avoit  prife  - 
en  envoyant  a  terre  fix  hommes  armés. 
Un  grand  nombre  de  bâtimens  entoura 
de  nouveau  la  chaloupe.  Dans  l'un 
d'eux  il  y  avoit  un  homme  vêtu  d'une 
riche  étoffe  de  foie.  Le  refpeâ:  que  tous 
hs  autres  lui  témoignoient  firent  penfei 


EN    Sibérie.  i^t 

qu'il  éroit  le  gouverneur  de  la  ville.  Il 
vint  a  bord  du  vailTeau ,  &  fît  prélent  à 
Valton  d'un  vafe  rempli  de  vin.  Vairon 
fit  offrir  à  boire  &  à  manger  à  lui  &  à 
tous  Tes  gens ,  de  l'eau  de  vie  parut  être 
ce  qui  leur  plaifoit  le  plus.  Les  Japonnois 
achetèrent  tout  ce  que  les  RulTes  voulu- 
rent leur  vendre,  même  de  vieux  ha-- 
billemens ,  &  payèrent  en  leur  monnoie 
de  cuivre  5  percée  au  milieu  Se  enfilée. 
Le  gouverneur  s'étant  retiré  ,  Valton 
qui  voyoit  le  nombre  des  bateaux  aug-* 
rnsnter  fans  ceiTe  autour  de  lui ,  fit  lever 
Fancre  &  mettre  à  la  voile.  Après  avoir 
mouirlié  ,  &z  fait  eau  en  quelques  en- 
droits de  la  même  cote ,  il  courut  a  l'eft  , 
pour  eflayer  d'y  voir  quelque  terre  ;  mais 
n'en  découvrant  aucune  ,  il  reprit  la 
route  d'Okhotsk ,  où  il  rendit  le  bord  le 
2 1  août.  Son  voyage  confirmant  les  ré- 
fultats  deSpanghenberg,  qui  ont  été  forti- 
fiés d'ailleurs  par  de  nouvelles  preuves  j 
on  ne  doute  plus  que  ces  deux  naviga- 
teurs n*aient  déterminé  avec  /uftelTe  la 
pofition  du  Japon. 

Béering  &  Tchirikov  partirent  d'Ok- 
hotsk le  4feptembre  1740. Ils  dévoient 
faire  la  même  route  ,  &  montoient  cha- 
cun un  vaifTeau ,  afin  de  pouvoir  en  cas 
d'accident ,  fe  donner  des  fecours  plus 


lîi  Voyage 

prompts.  Us  n'entrèrent  point  dans  k 
Bolchaïa  >  comme  on  a  coutume  de  le 
faire  en  venant  d'Okhotsk ,  mais  fans 
s'arrêter ,  ils  doublèrent  la  pointe  mé- 
ridionale du  Kamtchatka  ,  en  pafTant  en- 
tre cette  pointe  ôc  la  première  des  iles 
Kouriles.  Dans  ce  détroit  dont  le  fond 
Ôc  les  bords  font  de  roc  ,  Béering  eut  une 
forte  marée  qui  le  mit  en  grand  danger  : 
une  heure  &  demie  plus  tard  Tchirikov 
le  pafTa  fans  peine.  Us  relâchèrent  à  un 
golphe  nommé  Souatchou  par  les  Kamt- 
chatkains  ,  Ôc  Avatcha  par  les  Ruflxs. 
On  y  trouve  trois  ports  très  grands  :  le 
plus  petit  qui  fut  choifi  pour  y  mettre 
les  navires  ,  fut  nommé  Petro-Paulovs- 
ka  5  ou  port  de  faint  Pierre  ôc  de  faint 
Paul  )  Les  capitaines  commandans  la 
flotte  firent  tranfporter  des  vivres  à  Bol- 
cheretskoï  ,  mais  ce  ne  fut  pas  fans  pei- 
ne :  dans  ce  pays ,  faute  des  chevaux  , 
on  attelé  aux  traîneaux  les  chiens  ,  &  il 
en  faut  huit  ou  dix  pour  fuppléér  à  un 
cheval.  Ils  y  pafferent  l'hiver  &  fe  pré- 
parèrent à  faire  voile  au  printemps.  Ce- 
pendant Béering  ,  incertain  de  la  route 
qu'il  devoit  tenir,  alTembla  le  4  mai 
1741  ,  tous  les  officiers  de  marine  qui 
l'accompagnoient.  La  carte  de  Delifle  , 
que  le  fénat  leur  avoir  remife ,  pour  les 


EN    Sibérie.  283 

guider  ,  ne  préfenroit  aucune  terre  à 
l'efl;  5  mais  feulement  au  fud-eft,  les  pré- 
tendues terres  vues  par  Juan  de  Gama  : 
ils  réfolurent  de  les  chercher  vers  cette 
iatitude  ,  &  de  fuivre  enfuite  les  cotes 
au  nord  :  funefte  réfolurion  ,  qui  fut 
caufe  de  leur  défaftre.  Ils  ne  réfléchirent 
pas  qu^en  cherchant  les  côtes  d'Améri- 
que que  les  Kamtcharkaics  difoient  être 
voifines  de  leur  pays ,  Se  les  fuivant  en- 
fuice  a  l'efltSc  au  flid  ,  iisauroient  trouvé 
un  climat  d'autant  plus  ceux  ,  de  une 
mer  d'autant  moins  dangereufe  qu'ils 


avanceroient  davantage, 


Béering  avoit  à  fon  bord  un  adjoint 
de  l'académie  des  fciences,  &  Sceller  mé- 
decin &  naturaiifte.  Delifle  de  la  Croie- 
reétoit  avec  Tchirikov. 

Les  deux  capitaines  mirent  à  la  mer  le 
4  juin  1741.  Ils  portèrent  au  fud-eft  de 
continuèrent  par  même  air  de  vent  , 
jufqu'au  4<^e  degré  fans  avoir  indice  de 
terre.  Alors  ,  changeant  de  bord  ,  ils 
coururent  au  nord  jufqu'au  50^.  degré, 
ôc  là  tournèrent  à  l'eft  à  deflein  de  trou- 
ver l'Amérique.  Ils  ne  dévoient  pas  s'é- 
loigner l'un  de  l'autre  ,  mais  il  leur  fut 
impolîible  de  fuivre  leur  inftruclion  à 
cet  égard.  Une  tempête  violente  de  d'é- 


284  Voyage 

pailTes  brumes  les  feparerenc  pour  tou-* 

jours. 

Après  fîx  femaines  de  navigation.  Bée- 
ring  apperçut  le  continent  d'Amérique. 
Selon  fon  eftime  il  étoit  alors  à  5  8  de* 
grés  28  minutes  de  latitude  ,  &  à  50  de^ 
grés  de  longitude  d'Avatcha  j  mais  cette 
longitude  corrigée  par  l'eilime  du  che- 
min du  retour  eft  de  60  degré?.  Celle 
du  port  Petro-Pavloska  déterminée  par 
les  obfervations  aftronomiques ,  eft  de 
3  76"  degrés  12  minutes  30  fécondes  à 
compter  depuis  l'île  de  fer  :  ainfi  la  cô- 
te vue  par  Béering  eft  a  1^6  degrés  de 
longitude,  c'eft-à-dire,  à  13  en  latitude, 
&  à  5  en  longitude  du  cap  blanc  de  Ca- 
lifornie. On  n'y  voyoit  que  de  hautes, 
montagnes  couvertes  de  nei^e. 

Beermg  envoya  au  rivage  le  maître 
Chitrov  avec  quelques  matelots  pour 
faire  de  l'eau ,  éc  Steller  voulut  les  ac- 
compagner. Ils  trouvèrent  dans  une  île 
quelques  cabanes  déknes  ,  faites  de 
planches  bien  unies  ,  un  petit  coffre  de 
bois  de  peuplier  ,  une  boule  de  rerre 
creufe  qui  contenoit  un  petit  caillou  ,  de 
une  pierre  à  aiguifer  fur  laquelle  on 
voyoit  encore  des  traces  d'inftruii^iens  de 
cuivre.  Steller  trouva  dans  une  cave  ou 


E    N     s   î    3    E    R    I    E.  285 

hutte  de  terre  une  provilion  de  faumoii 
fumé  3  &  de  berce  pu  taulle  branc-urfine 
(  I  )  préparée  comme  au  Kamtchatka  , 
des  cordes ,  des  meubles ,  des  uftenfdes 
de  toute  efpece.  Il  apperçut  dans  un  au- 
tre endroit  quelques  hommes  qui  di- 
noient ,  mais  en  le  voyant  ils  s'enfui- 
rent. Il  Y  trouva  une  flèche  &:  un  inftru- 
ment  à  faire  du  feu  :  c'efl:  une  planche 
percée  de  plulieurs  trous  ,  dans  lefquels 
on  met  le  bout  d'un  bâton  qu'on  fait 
tourner  rapidement  entre  les  mains  , 
jafqu'a  ce  que  la  planche  foit  enflammée. 
On  vit  un  feu  à  quelque  difl:ance  fur 
une  colline  couverte  de  bois.  Stelier  n'o- 
fant  y  aller  ,  cueillit  des  plantes  dans 
la  campagne  ,  &  ce  fut  avec  regret  qu'il 
forcit  de  ce  pays  nouveau  pour  lui ,  où  il 
if  avoit  pu  refter  que  fix  heures.  Les  ma- 
telots qui  firent  de  l'eau  ,  trouvèrent 
cinq  renards  rouges  que  leur  approche 
n'efl'raya  point  \  ainfi  l'île  eft  peu  fré- 
quentée^ 6c  l'on  n'y  vient  point  à  la  chaiîe 
de  ces  animaux.  Béering  ht  laifler  à 
terre  dans  la  cabane  une  pièce  de  toile 


(û)  Heracleum  foliolis  pinnatifidis.  TAnn^ 
Sp.  I  yp1^\^^,  Sphojadiiium  vulgaie  hiifutum- 


1^6  Voyage 

verte  luftrée  ,  deux  chaudrons  de  fer  , 
deux  couteaux  ,  vingt  groOTes  perles  de 
fer,  &  une  livre  de  tabac  en  feuilles, 
afin  d'apprendre  aux  Américains  qu'on 
n'étoit  pas  venu  chez  eux  a  deffein  de 
leur  nuire.  Le  21  juillet ,  avant  le  lever 
du  foleii  ,  il  fit  lever  l'ancre  .  à  deffein 
de  fuivre  la  côte  au  nord  jufqu'au  <^  5  ^  de- 
gré :  mais  comme  elle  court  fud-oueft,  il 
fallut  tourner  déplus  en  plus  au  fud. Cette 
route  efl:  parfemée  d  îles  &  fort  difficile; 
mais  quand  il  vouloit  tenir  la  mer  ,  il 
eiïuyoit  des  tempêtes  6r  des  vents  con- 
traires. Il  tiroit  au  large  autant  qu'il 
pouvoit  :  cependant  il  fut  oblige  de  re- 
gagner la  côte  pour  faire  eau  ,  ôc  l'ap- 
perçut  bientôt  a  la  diftance  de  dix  mil- 
les. 11  mouilla  entre  des  îles ,  &c  celle  où 
l'on  fit  eau  ,  fut  nommée  Choumaghi- 
ne-Oilrov.  On  y  prit  de  l'eau  d'un  lac , 
qui  paroilfoit  bonne  :  elle  étoit  cepen- 
dant mêlée  à  de  l'eau  de  mer  que  le 
flux  y  avoir  laiffée,  &  elle  fit  périr  plu- 
iîeurs  matelots. 

On  vit  un  feu  pendant  la  nuit  dans 
une  petite  île  :  mais  on  tenta  vaine- 
ment d'y  découvrir  des  habitans.  Enfin 
le  4  feptembre ,  ils  vinrent  eux-mêmes 
dans  de  petits  canots ,  Se  annonçant  leur 
arrivée  par  des  cris,  préfenterent  leuç 


EN  Sibérie.  2S7 
figne  de  paix  ,  c'eit-à-dire  leurs  calu- 
mets :  ce  font  des  bâtons  garnis  d'ailes 
de  faucon  à  l'un  des  bouts.  Les  RufTes 
comprirent  à  leurs  geftes  qu'ils  les  in- 
vitoient  à  venir  à  terre ,  pour  y  prendre 
dQS  vivres  ôc  de  l'eau  fraiche. 

^  Le  lieutenant  Vaxel  ôc  Steiler  s'y  ren- 
dirent accompagnés  de  neuf  hommes 
bien  armés.  Le  rivage  étant  bordé  de 
grandes  pierres  aigucs ,  ils  ne  purent  y 
toucher  ,  Se  invitèrent  neuf  Américains 
qui  s'y  tenoient ,  à  venir  dans  la  chalou- 
pe 5  mais  ni  les  lignes  qu'on  leur  pue 
faire  ,  ni  les  préfens  qu'on  leur  offrit  , 
ne  purent  les  déterminer  a  quitter  le  ri- 
vage. Vaxel  fit  mettre  à  terre  deux  hom- 
mes &  un  interprète  tchouktchi  ou 
Korœki  ;  il  n'entendit  nullement  la  lan- 
gue de  CQs  Américains  :  cependant  il  fut 
très  utile  en  ce  qu'ils  le  regardèrent 
comme  un  homme  plus  femblable  à  eux 
que  ks  autres.  Ils  préfenterent  aux  Rujf- 
fes  de  la  chair  de  baleine  ;  c'étoit  tout 
ce  qu'ils  avoienr.  La  pèche  des  baleines 
étoit  vraifemblablemeat  ce  qui  les  atti- 
roit  dans  cette  île  j  on  n'y  vit  ni  caba^ 
nés  3  ni  armes  ,  ni  femmes.  Ils  avoient 
le  vifgge  peint  en  rouge  ou  bigarré  ,  Iq 
haut  du  corps  vêtu  de  boyaux  de  balei- 
nes, le  bas  couvevt  de  peau  de  chiea 


i88  Voyage 

marin.  Leurs  bonnets  étoient  de  peau 
de  lion  marin  nommé  Sivoiitclia  par  les 
Kamtchatkains  de  ornés  de  pluiieurs 
plumes  5  fur- tour  de  plumes  de  fau- 
con :  on  en  vit  quelques-uns  manger 
des  racines  crues.  Tandis  que  les  Ruîîes 
vifiroient  l'île ,  celui  qui  paroilToit  le 
plus  ancien  de  la  troupe  américaine  , 
alla  dans  la  chaloupe  :  on  lui  préfenta 
de  l'eau  de  vie.  A  peine  il  en  eut  dans 
la  bouche  ,  qu'il  la  rejet  ta  ,  en  faifant 
des  cris ,  ôc  parut  fe  plaindre  aux  liens 
qu'on  le  traitoit  mah  Vaxel  lui  ayant 
offert  plufieurs  chofes  que  cet  homme 
ne  voulut  pas  toucher ,  il  le  lailfa  re- 
tourner à  terre  Se  tit  en  même  temps 
appeller  les  iîens. 

Ce  petit  différend  déplut  aux  Améri- 
cains :  quelques-uns  prirent  l'amarre  de 
la  chaloupe  Se  la  tirèrent  de  toutes  leurs 
forces  5  croyant  peut-être  que  ce  bâti- 
ment feroit  auflî  léger  que  leurs  canots  , 
ou  qu'il  fe  briferoit  contre  les  pierres 
du  rivage.  Pour  éviter  tout  accident , 
Vaxel  fit  couper  le  cable.  L'interprète 
Korœki  étant  refté  à  terre  ,  les  Améri- 
cains ne  vouloient  pas  le  laiffer  venir  à 
la  chaloupe ,  &  il  conjuroit  les  RulTes 
de  ne  pas  l'abandonner.  Vaxel  fit  tirer 
<leux  coups  de  fufil  :  à  ce  bruit  ils  tohi- 

berenc 


I 


EN      SlBBR.IÎ.~  18^ 

berent  tous  &  l'interprète  leur  échap- 
pa (  i  ),  Ils  revinrent  bientôt  de  leur 
îiirprife  ,  &  témoignèrent  leur  mécon- 
tentement par  des  geftes  Se  des  cris. 
Cependant  fept  de  ces  gens  vinrent  au 
vaifTeau  le  lendemain  dans  leurs  canots  , 
de  deux  d'entre  eux  s'étant  approchés 
préfent^rent  ave<:  leur  calumet  deux  de 
leurs  bonnets  &  une  figure  humaine 
faite  d'os.  Le  vent  ayant  augmenté  les 
obligea  de  retourner  promptement  à 
terre.  Béering  leva  l'ancre  le  6  feptem- 
bre  ,  &  eut  d'abord  un  afles  bon  vent  : 
on  a  obfervé  que  celui  d'oueft  règne 
conftamment  en  automne  dans  ces  para- 
ges. Lecielétoit  toujours  embrumé.  On 


(i)  Un  des  Rufles  a  prétendu  qu'en  pronon- 
çant à  ces  Américains  les  noms  de  l'eau  &  du 
bois ,  qui  font  dans  le  recueil  de  la  Hontan, 
il  s'en  étoit  fait  entendre,  &  qu'ils  lui  avoienc 
montré  auffîtôc  de  l'eau  &  du  bois.  Ce  fait  u'effc 
point  avéré  ,  &  Muller  qui  le  rapporte  ,  a  rai- 
îbn  de  le  révoquer  en  doute  :  mais  les  raifon- 
ncftiens  par  lefquels  il  eflaic  de  le  détruire, 
font  peu  convaiaqiians.-La  Hontjn  peut  en 
avoir  impofé  fur  plufieurs  faits ,  &  avoir  don- 
né les  véritables  noms  am.éricains  de  Teau  Ôc 
du  bois,  &  je  ne  vois  pas  pourquoi  un  Euro- 
péen ,  &  fur-i:out  un  François  ,  concevroic  & 
ccriroitplus  difficilement  qu'un  autre  homme, 
quelques  mots  de  la  Langue  américaine. 
Tome  Uf>  N 


i^o  Voyage 

€toit  quelquefois  deux  ou  trois  femaine^ 
fans  voir  le  foieil  &  les  étoiles  ,  ôc  l'on 
ne  trouvoit  par-tout  vers  le  nord ,  qu'îles 
ôc  côtes.  Béering  voulut  les  éviter  en  ti- 
rant davantage  au  fud»  En  effet  ^  du- 
rant quelques  jours  ,  la  mer  parut  libre. 
Ce  bonheur  eut  peu  de  durée.  Le  24 
Septembre  à  la  hauteur  de  5 1  degrés  27 
minutes  ,  &  à  21  de  longitude  d'Avat- 
cha  5  il  apperciit  dans  les  terres,  de  hautes 
montagnes  ,  &  une  cote  bordée  d'un 
grand  nombre  d'îles.  Peu  après  il  s'éle- 
va une  tempête  furieufe  qui  dura  dix- 
fept  jours,  ôc  le  repouiïa  quatre-vingt 
milles  en  arrière.  Un  vieux  pilote  qui 
fervoit  depuis  cinquante  ans ,  dit  que 
c'étoit  la  plus  terrible  qu'il  eut  efluyéje. 
Le  calme  revint  le  dix-huitieme  jour  ; 
on  n'étoit  alors  qu'à  moitié  chemin  ,  à 
compter  depuis  le  terme  de  la  courfe  à 
l'eft  jufqu'au  port  d'Avarcha.  Quelques- 
uns  confeilloient  d'hiverner  en  Améri- 
que y  d'autres  furent  d  avis  de  faire  un 
dernier  effort  pour  gagner  le  Kamtchat- 
ka 5  difant  que  lorfque  Tefpérance  en 
feroit  perdue ,  on  auroit  le  temps  d  aller 
ailleurs. 

Le  mois  d*o6fcobre  s'écoula  aufS  in- 

ifrudtueufement  que  les  précédents.  Le 

^9  &le  50  de  ce  même  mois ,.  Béering 


B  K  Sibérie.  i^l 

eut  îa  vue  de  deux  îles  :  s'il  eut  conti- 
nué de  courir  à  Poueft  ,  il  arrivoit  au 
port  en  deux  jours  :  mais  croyant  recon- 
uoîrre  les  deux  premières  des  îles  Kou- 
riles ,  il  porta  au  nord. 

Les  provifions  de  bouche  étoient  extrê- 
mement diminuées ,  l'eau  près  de  man- 
quer 5  les  voiles  rompues  ,  la  moitié 
dQS  agrèts  hors  de  fervice.  Les  matelots 
les  moins  malades  traînoient  ceux  qui 
pouvoient  à  peine  fe  foutenir  à  l'endroit 
où  ils  pouvoient  être  de  quelque  utilité. 
Les  pluies  ,  la  grêle  3c  la  neige  aug- 
mentoient  fans  ceffe ,  les  nuits  deve- 
noient  plus  longues  Se  plus  obfcures  , 
le  jour  étoit  prefque  infenfible.  Ceux 
qu'on  forçoit  à  quelque  fervice  s'é- 
crioient  que  la  miort  ,  qui  leur  fem- 
bloit  inévitable  ,  tardoit  trop  long- 
temps. Le  vaifTeau  durant  quelques  jours 
ne  rut  conduit  que  par  les  vents  j  Bée- 
ring  étoit  déjà  très  malade.  Le  lieute- 
nant Vaxel  exhortant  avec  bonté  fes 
matelots  à  ne  pas  défefperer  encore  , 
engagea  quelques-uns  d'eux  a  manœu- 
vrer.  On  ne  lavoit  plus  ou  1  on  etoit  : 
cependant  le  4  novembre  au  matin  ,  on 
tira  vers  loueft ,  &  bientôt  après  on 
vit  terre. 

Elle  étoit  très  éloignée  ,  Se  lorfqu  on 

N  ij 


2^2,  V    O    Y    A  G   1 

ea  fut  près ,  la  nuit  commença.  Le  mï- 
Crable  état  du  vaifTeau  &  l'impoflîbilité 
de  le  conduire  firent  prendre  la  réfolu- 
tion  de  porter  droit  à  la  terre.  On  s'en 
approcha  peu-à-peu  5  &  Ton  jetta  Tancre 
à  douze  braiTes  de  fond  ^  mais  les  va- 
gues rompirent  le  cable  ,  &  emportè- 
rent le  vaifleau  ,  le  jetterent  deux  fois 
fur  un  brifant ,  ôc  le  frappoient  avec 
tant  de  furie  qu'il  trembloit  par-tout. 
Une  féconde  ancre  ayant  été  jettée  ,  le 
cable  fut  rompu  ,  pour  ainfi  dire ,  avant 
qu'elle  eut  touché  le  fond.  On  alloit  en 
jetter  une  troifieme  ,  lorfqu'une  vague 
enlevant  le  vaifTeau  ,  le  fit  pafler  par- 
deffus  le  brifant ,  &  il  fe  trouva  dans 
une  eau  calme  ,  où  l'on  mouilla  fur 
quatre  braifes  de  fonds  de  fable ,  envi- 
ron à  trois  cents  brafTes  de  terre.  Le  jour 
découvrit  à  leurs  yeux  la  terre  qu'ils  al- 
loient  habiter,  Ôç  Tefpece  de  bonheur 
qui  s'éroit  joint  à  leurs  défaftres  j  ils 
étoient  au  feul  endroit  où  l'on  pouvoir 
aborder.  A  vingt  bralTes  plus  loin  de 
chaque  côté  ,  le  vaifTeau  écoit  brifé  6c 
tout  englouti. 

Le  rivage  étoit  bordé  de  montagnes  ^ 
laterre  couverte  de  neige,  on  n'y  voyoic 
pas  un  arbre  ,  pas  même  un  buifïbn. 
Un  torrent  cpuloit  a  quelcjue  diftance  j 


1   N     s  î  B  E   R   I   E.  15;)' 

Aes  fofTes  qu'on  apperçiu  enrre  les  colli- 
nes de  fable  qui  le  bordoient ,  parurent 
propres  à  fervir  de  demeure,  jufqu a  ce 
que  Ion  eue  conftruit  des  cabanes  avec 
le  bois  flotté  répandu  fur  le  rivage. 
Quelques-unes  de  ces  foffes  furent  pré- 
parées pour  les  malades  ,  &  on  les  y 
tranfporta.  Plufîeurs  moururent  en  réf- 
pirant  le  grand  air.  Les  renards  nommés 
en  Rulîie  Petfi ,  dont  cette  terre  étoic 
remplie  ,  fe  jetterent  avidement  fur  les 
cadavres  ,  Se  Ton  eut  peine  a  les  écar- 
ter. C'étoit  la  première  fois  fans  doute 
qu'ils  voyoient  des  hommes,  ôc  dans  tous 
les  animaux  ,  la  peur  eft  l'effet  d'un  péril 
évité  ,  ou  de  l'exemple.  Il  moaroit  cha- 
que jour  quelques  hommes  de  l'équipa- 
ge. C'étoient  principalement  ceux  qui 
s'abandonnant  à  la  langueur  que  le  fcor- 
but  caufe,  ne  fe  donnèrent  aucun  mou- 
vement. Ceux  qui  ne  ceiTerent  pas  d'a- 
gir de  de  travailler  ,  réhfterent  a  la  ma- 
ladie de  s'en  délivrèrent.  On  alla  recon- 
noître  la  terre  où  l'on  avoit  abordé  ,  &c 
l'on  s'aiTura  que  c'étoit  une  île  déferte. 
Le  peu  de  vivres  qui  reil:oit ,  fut  diflri- 
bué  chaque  jour  à  portions  égales  :  le 
malheur  commun  rendoit  leur  état  égû 
ainfi  que  leur  autorité.  Ils  eurent  d'a- 
bord beaucoup  de  peine  à  trouver  fous 

N  iij 


â94  Voyage 

la  neige  le  bois  nécefTaire  pour  conftruîr^ 
des  cabanes  y  mais  lorfqu  elle  fe  fondit  ^ 
ils  en  eurent  en  abondance.  Cette  quan- 
tité de  bois  eft  un  indice  certain  de  fo- 
rêts voifines  ,  d'où  les  eaux  l'entraî- 
nent dans  la  mer  qui  le  jette  fur  fes  ri- 
vages. Quoiqu'il  fut  mort  dans  l'île 
environ  trente  hommes ,  les  vivres  euf- 
fent  manqué  ,  fi  Ion  n'eut  pas  trouvé 
des  animaux  marins  propres  à  fervir  de 
nourriture.  On  mangea  des  caftors  ma- 
rins ou  plutôt  des  loutres  marines  (  i  )  » 
dont  Stelier  a  prétendu  que  ia  chair  ell: 
un  antifcorbutique  ,  des  chats  marins 
appelles  en  Kamtchatka  koti  -moroki , 
&c  décrits  par  Dampiere  fous  le  nom 
d'ours  marins  ,  animai  farouche,  cou- 
rageux 5  très  gros ,  qui  pefe  environ  huit 
cents  livres  ;  des  chiens  de  mer  nom- 
més en  Kamtchatka  ladac ,  gros  comme 
le  bœuf  3c  pefant  huit  cents  livres ,  des 
lions  de  mer  une  fois  plus  gros  que  l'ours 
marin  ,  ôc  pefant  environ  feize  cents 
livres  ,  animal  féroce  ,  qui  fe  place  or- 
nairement  fur  des  rochers  à  quelque 
diftance  du  rivage  ,  ôc  pouffe  des  ru- 
gilTemens  épouvantables   :  des   vaches 

(j)  Lutra  marina  Brafilïenjium  ,  Jaga  Ma» 
ligutiWiu^  Margr.  Hift.  Brafil.  l.  ^  ,  c.  ;?. 


t  N    Sibérie.  19^ 

marines  ,  ou  lamentins  quipefent  quel- 
quefois jufqu  a  huit  mille  livres  (  i  ).  Dès 
le  commencement  de  l'hiver  ,  la  mer 
jetca  far  le  rivage  une  baleine  morre  : 
ce  fut  une  grande  confolation  pour  nos 
malheureux  marins  :  ils  la  nommèrent 
leur  magalin  de  vivres.  Les  peaux  de 
loutres  furent  réfervées  &:  partagées  éga- 
lement. Quelques  malades  donnèrent 
les  leurs  au  médecin  Steller ,  dont  ks 
remèdes ,  les  foins  &  la  gaieté  les  avoient 
foutenus  ôc  confervés  :  d'autres  n'efpé- 
rant  plus  de  retour ,  ou  croyant  ne  pas 
trouver  à  fe  défaire  de  ces  peaux  les  lui 
vendirent,  de  forte  que  fon  lot  étoit 
de  plus  de  trois  cents. 

Béering  ,  ce  malheureux  vieillard  , 
défefpérant  de  revoir  le  continent ,  re- 
fufa  longtemps  de  manger  &  de  boire  : 
on  voulut  le  porter  dans  une  cabane  ,  il 
dédaigna  ces  foins  :  confumé  par  les  ans , 
la  douleur  ,  le  dcfefpoir ,  il  expira  le 
huit  décembre  :  les  gens  de  fon  équipa- 
ge donnèrent  fon  nom  à  l'île. 

Une  tempête  violente  ayant  encore 
une  fois  emporté  le  vaiffeau  qui  éroit 
à  l'ancre ,  toute  efpérance  de  retour  étoit 


Ci)  Il  ne  faut  pas  confondre  ccr  animal  avec 
le  beiouga  de  la  mer  glaciale. 

N  iv» 


f  ^?  V   0    f    À    6   y 

perdue  ,  /î  les  flots  ne  TeufTent  pas  cfé 
nouveau  porté  au  rivage.  Il  y  fut  reçu 
avec  joie  ,  &  même  avec  reconnoilTan- 
ce.  Dès  que  le  printemps  fut  revenu  y 
ils  réfolurent  après  quelques  délibéra- 
tions ,  de  mettre  en  pièces  le  vaifTeau 
échoué ,  &  d'en  conftruire  un  autre  plus 
petit ,  mais  en  état  de  tenir  la  mer  :  ils 
le  munirent. d'ancres  &  de  voiles ,  mon- 
tèrent ce  frêle  bâtiment  &  s'abandon- 
tkQVQnt  aux  flots.  Le  lendemain  ,  vers 
midi ,  ils  tournèrent  la  pointe  fud-eft  de 
l'île  5  &  la  trouvèrent  à  peu  près  à  5  5 
degrés  de  latitude  :  Tendroit  où  ils 
avoient  paffé  l'hiver,  avoit  été  trouvé 
à  près  de  5(5.  Le  i(j  août  1741  ,  après 
neuf  jours  de  navigation  fort  beaux  Ôc 
fort  calmes  ,  ils  arrivèrent  heureufe- 
ment  au  port  d'Avatcha ,  &  îe  temps 
qu'ils  avoient  paffé  à  l'île  de  Béering 
dans  une  occupation  continuelle ,  leur 
parut  alors  un  inftanr. 

La  navigation  de  Tchirikov ,  quoi- 
que moins  pénible  3c  moins  périlleufe  , 
ne  fut  pas  moins  dure  pour  lui  :  tout 
cœur  auffi  fenfible  que  le  fien ,  pourra 
juger  de  fes  peines.  Après  avoir  été  fé- 
paré  du  capitaine  commandant,  il  courue 
au  nord-eft  &  vit  une  terre  le  1 5  juillet 
à  5  ^  degrés  de  latitude  ,  6c  félon  ion  ef- 


EN     Sibérie.  197 

tîtne  a  50  de  longitude  d'Avatcha.  Des 
rochers  efcarpés  bordoient  le  rivage  ,  au 
pied  duquel  brifoit  une  msr  protonde. 
Il  fe  tint  un  peu  éloigné.  Trois  jours 
après  il  y  envoya  le  pilote  Abraham  Dé- 
mentiev ,  avec  dix  hommes  choifis  & 
bien  armés  ,  &  des  vivres  pour  deux 
jours.  On  les  vit  entrer  dans  une  anfe  , 
derrière  un  petit  promontoire,  &  l'on  ju- 
gea d'après  leurs  fignaux  qu^ils  avoienc 
pris  terre,  mais  ni  ce  pilote  ni  aucun 
de  ceux  qui  laccompagnoient  ne  revint  : 
cependant  les  (ignaux  contin noient.  On 
penfa  que  la  chaloupe  ayant  été  endom- 
magée 5  avoir  peut-être  bslbin  de  ra- 
doub. Tchirikov  envoya  le  BoflTeman 
Sidor  Savelov  avec  trois  hommes  j  ils 
ne  revinrent  pas.  Pendant  qu'on  les  at- 
tendit 5  an  vit  conftamment  une  fumée 
far  le  rivage  ,  &  le  lendemain  du  jour 
où  le  bolTeman  fut  détaché  ^  on  apperçut 
deux  canots  qui  venoient  de  l'endroit , 
où  Savelov  &c  Démentiev  avoient  pris 
terre.  On  crut  que  c'étoient  les  deux 
chaloupes ,  &  Tchirikov  n'en  doutant 
pas ,  fit  monter  fes  gens  aux  manœuvres 
pour  fe  préparer  à  mettre  à  la  voile.  Mais 
c'étoient  deux  Américains ,  qui  voyant 
îe  vaiffeau  plein  d'hommes,  s'arrêterenr, 
êc  criant ,  agai ,  agai ,  retournèrent  à 
force  de  rames.  N  v. 


2^S  Voyage 

Il  ne  reftoit  à  Tchirikov  ni  chaloupe 
ni  canor  j  les  roches  ne  permettoient  pas 
d'approcher  de  la  côte  avec  le  vaifTeau  , 
de  un  vent  d'ouefl:  affés  violent  obligea 
de  lever  l'ancre  Se  de  gagner  le  large.  11 
ne  pouvoit  cependant  quitter  cette  côte  : 
il  y  croifa  une  couple  de  jours ,  &  fe 
rapprocha  de  terre,  lorfque  le  vent  fut 
changé.  Ce  ne  fut  qu'avec  une  vive  dou- 
leur  (k  d'après  le  confeil  de  tous  fes  offi- 
ciers, qu'il  réfolut  d'abandonné^  ceux 
qu'il  avoit  mis  à  rerre  ,  &  de  faire  voile 
vers  le  Kamtchatka.  Il  rangea  la  côte  , 
autant  qu'il  le  put  &  ne  la  perdit  pas  de 
vue  l'efpace  de  cent  milles  ;  il  eut  fou- 
vent  à  lutter  contre  les  vents  >  fut  in- 
quiété par  les  brumes  ,  perdit  le  20 
feptembre  une  ancre  qu'il  avoit  jettée  à 
peu  de  diftance  d'une  côte  très  dange- 
reufe  :  elle  eft  félon  fon  eftime  351  de- 
grés 1 2  minutes ,  de  l'on  croit  que  c'eft 
la  même  qui  fut  découverte  quatre  jours 
après  par  le  capitaine  Béering.  Vingt  ôc  un 
Américains  vinrent  a  lui ,  chacun  dans 
un  canot  de  cuir.  Ils  regardèrent  le  vait 
feau  avec  beaucoup  d'étonnement ,  ôc 
parurent  difpofés  à  aider  lesRufles  :  mais 
ceux  ci  ne  purent  lier  commerce  avec 
eux  ôc  encore  moins  convcrfadon.  L'é- 
quipage éroit  compofé  de  70  hommes^ 


EN     Sibérie.  29^ 

Le  fcorbut  &  le  manque  d'eau  en  firent 
périr  vingt  Ôc  un ,  en  tre  autres,  deux  lieu- 
tenans dont  Tchirikov  faifoit  cas,  Likat* 
chov  &  Plaurin.  Lorfque leau douce  di- 
minua ,  on  voulut  delîaler  l'eau  de  rner 
en  la  diftillant ,  ÔC  Ton  y  réuffit  ;  mais 
cette  opération  ne  lui  ôta  point  fon  amer- 
tume. Cependant  on  fut  obligé  d'en  fai- 
re ufage ,  &  de  la  mêler  par  moitié  à 
l'eau  douce  qu'on  avoit  encore.  Les 
pluies  étoient  pour  l'équipage  le  plus 
précieux  de  tous  les  biens.  L'ufage  de 
l'eau  de  mer  augmenta  la  maladie. 
Tchirikov  en  eut  âes  fymprômes  dès  le 
10  feptembre  ,  mais  la  diette  &  l'air  de 
terre  le  rétablirent.  La  Croyere  n'eut  pas 
ce  bonheur  j  après  avoir  fupporté  toutes 
les  fatigues  du  voyage  avec  une  force  ôc 
une  fanté  furprenante  ,  il  mouriît  le  dix 
odobre  en  entrant  au  port  d'Avatcha. 
Dès  l'année  16^6 ,  les  Ruffes  avoienc 
commencé  à  naviger  fur  la  mer  glaciale. 
Ils  s'avancèrent  peu  à  peu  vers  T'eft  ,  & 
commercèrent  avec  lesTchouktchis.  En 
I  (348  quelques  petits  bâtimens  allèrent 
jufqu'au  cap  Tchoukotskoï  ;  fe  perdi- 
rent de  vue  ,  ôc  l'un  d'eux  fut  jette  par 
la  tempête  au  fud  de  l'Anadir.  Ceux  qu'il 
portoit ,  remontèrent  cette  rivière ,  &c 
trouvèrent  un  petit  peuple ,  qu'ils  voulu- 

Nvj 


^ùà  Voyage 

rent  obliger  à  payer  un  tribut.  Les  Anau- 
lis  5  (  c'étoit  le  nom  de  ce  peuple) ,  re- 
fuferent  de  donner  ce  qu'ils  ne  dévoient 
pas  ;  mais  comme  ils  étoient  peu  nom- 
breux ôc  moins  forts,  les  RulTes  les  ex- 
terminèrent 5  &  crurent  avoir  fervi  leur 
patrie. 

La  nation  rufle  n'étoit  point  inconnue 
aux  Kamtchatkains  ,  lorfqu'en  1(75? 7 
Volodimer  AtlafTov  fit  la  conquête  de 
leur  pays.  Us  dirent  alors  que  long- temps 
auparavant ,  il  y  étoit  venu  un  Ru(ïe 
nommé  Fcdotov  ,  avec  quelques  autres, 
qu'ils  s'étoient  mariés  &  avoient  vécu 
parmi  eux  ,  mais  qu'il  n'en  exiftoit  plus. 
Ce  Fcdotov  montoit  un  des  petits  bâti- 
mens  dont  je  viens  de  parler. 

Quelques  RufTes  ont  prérendu  avoir 
découvert  une  grande  île  dans  la  mer 
glaciale ,  mais  tout  ce  qu'ils  en  ont  dit , 
eft  fabuleux.  Se  les  dernières  navigations 
faites  dans  cette  mer  par  des  officiers  ha- 
biles de  dignes  de  foi  ,  ne  permettent 
prefque  plus  de  croire  que  cette  île  exifte. 
LesCofaques  envoyés  de  temps  en  temps 
aux  Tchouktchis ,  pour  les  engager  au 
payement  d'un  tribut,  en  ont  rapporté 
les  particularités  fuivantes ,  ôc  quelques 
hommes  de  cette  nation ,  venus  au  fort 
d'Anadir^  ont  confirmé  leur  récit.  11$ 


î  N       S  I  E  E  R  ï  E.  50r 

n  ont  ni  loix  ni  magiftracs  ,  jurent  par  le 
foleil ,  ou  parleurs  chamanes  ou  devins, 
vivent  prefque  tous  errans  ,  parce  qu'ils 
ont  des  troupeaux  de  renés.  Ceux  qui 
n'en  ont  point,  habitent  fur  les  bords  de 
la  mer  des  cabanes  couvertes  de  terre,  & 
mangent  du  gibier ,  du  poilTon  ,  des  her- 
bes de  dQS  racines.  Vis-à-vis  de  leur  pro- 
montoire 5  il  y  a  une  ile  habitée  par  un 
peuple  dont  les  mœurs  de  la  langue  dif- 
férent des  leurs.  Lqs  Tchouktchis  font 
fouvent  la  guerre  à  ces  infulaires.  Les 
armes  de  ces  deux  peuples  font  l'arc  ôc 
les  flèches.  Ceux-ci  ont  Iqs  joues  per- 
cées ,  &  y  paflent  des  dents  de  vache 
marine.  Du  promontoire  des  Tchoukt- 
chis ,  on  peut  aller  à  cette  île  en  un  de- 
mi-jour pendant  l'été  ,  en  des  baidars  ou 
barques  faites  de  côces  de  baleine  &  cou- 
vertes de  peau  de  chien  narin.  On  peut 
auffi  durant  l'hiver  s'y  rendre  en  un  de- 
mi-jour dans  un  traîneau  tiré  par  de  bons 
rennes.  Quand  le  ciel  eft  ferein ,  on  apper- 
çoit  à  l'orient  de  i  île  une  grande  terre. 
Elle  eft  couverte  de  vaftes  forets  de  pins , 
de  fapins  ,  de  melefes  &:  de  cèdres,  & 
traverféepar  de  grands  fleuves.  Ceux  qui 
l'habitent,  parlent  une  langue  différen- 
te de  celles  des  Tchouktchis,  fe  nourrif- 
fent  de  chaffe  de  de  pêche ,  ont  des  de- 


|oi  Voyage 

meures  fixes,  entourées  de  murs  de  terre, 
&  s'habillent  de  peau  de  renne,  de  renard 
ôc  de  zibeline.  On  ne  trouve  point  ce 
dernier  animal  dans  l'île  qui  fépare  les 
deux  continens. 

Ces  relations  dépofées  dans  les  archi- 
ves de  Iakoutsk,  étoienr  inconnues  aux 
RufTes.  On  les  ignoreroit  encore  ,  fi  lors 
du  fécond  voyage  dit  de  Kamtchatka  , 
Muller  ne  les  eut  pas  découvertes.  Des 
relations  plus  récentes  les  ont  confir- 
mées. On  a  appris  en  17(^5  que  des 
bâtimens  ruffes  partis  de  la  Kolima , 
(  nommée  mal  à-propos  Kovima  dans 
l'atlas  ruiïe  )  ont  doi^lé  le  c;ip  Tchou- 
kotskoï  par  74  degrés,  &  érabU  un  com- 
merce de  pelleteries  avec  les  habitans 
des  îles  &  terres  qui  font  vis-à-vis  ce 
cap.  Il  n'efl  donc  plus  douteux  que  l'Afie 
êc  l'Amérique  foient  féparées  par  un 
bras  de  mer.  Le  capitaine  Béering  qui 
le  crut  dès  fa  première  navigation  ,  le 
ëéduifit  d'une  opinion  faufle.  11  avoit  vU' 
les  terres  tourner  à  l'oueft  à  la  hauteurde 
6y  degrés  &  demi  ^  &  s'étoit  imaginé 
qu'elles  continuoient  dans  cette  direc- 
tion*; mais  fous  cette  latitude  il  n'y  a 
qu'un  promontoire  appelle  Serzé-Ka- 
menne  par  les  RufTes  d'Anadirsk  ;  la 
partie  des  côtes  qui  eft  au  delà ,  reprend 


EN     Sibérie.  50^ 

en  fe  courbant  la  direction  vers  le  nord, 
laquelle  eft  propre  à  ces  côtes  depuis 
Kamtchacka.  Au  delà  du  grand  cap  de 
Tchoukoskoï  ,  elles  courent  en  effet  à 
Toueft,  &  forment  dans  cet  endroit  l'ex- 
trémité de  l'Aile ,  vers  le  74e.  degré  de 
latitude. 

Nous  avons  encore  appris  par  ces  na- 
vigations que  le  détroit  qui  fépare  les 
deux  continens  a  peu  de  largeur  y  ainfi 
l'Amérique  s'étend  jufqu'auprès  du 
Kamtchatka  ,  &  cette  contrée  qui ,  pour 
le  moins  ,  eft  aulTi  grande  que  l'Europe, 
nous  eft  encore  inconnue.  Il  fera  peut- 
être  pollîble  d'établir  un  commerce  par 
les  grandes  rivières  dans  tout  le  nord  de 
l'Amérique ,  ôc  les  Ruftes  &  les  Japa- 
nois  pourront  y  porter  leurs  richefTes.  Il 
feroit  à  defirer  qu'une  des  nations  d'Eu- 
rope 5  fit  au  pôle  auftral  ,  ce  que  les 
RulTes  ont  fait  au.4iord.  Il  y  a  peut-être 
vers  ce  pôle  des  continens  aulli  grartis 
que  tous  ceux  qui  nous  font  connus  :  la 
découverte  d'une  de  ces  terres  caufe- 
roit  à  l'efpece  humaine  des  avantages 
infinis  ,  &  coureroit  moins  qu^une 
feule  de  fes  petites  &  m.ifér;ibles  guerres 
qui  l'énervent  &  l'épuifent.  Chercher  de 
nouvelles  terres,  pour  y  porter  nos  con« 
noiiTances ,  nos  lumières  ^  nos  richeJGTcs  3 


'5b"4    Voyage  en  Sibsuie; 
&  les  y  échanger  contre  celles  Je  Ieiir$ 
habitans ,  travailler  ainfi  à  réunir  tous 
les  hommes  par  les  liens  d'un  commerce 
libre  ,  ce  fera  faire  leur  plus  grand  bon- 
heur. Mais  fi  nous  devons  porter  ou  en- 
tretenir chez  eux  les  trois  fléaux  du  genre 
humain ,  l'ignorance  ,  l'erreur  &  l'ef- 
clavage ,  pour  leur  bonheur  Se  le  nôtre  , 
reftons  dans  nos  ports.  Duquel  pouvons- 
nous  attendre  plus  de  fervices ,  du  bar- 
bare ou  de  l'homme  éclairé  ?  jufqa'd 
quand   ferons-nous   foibles  de  raifon , 
dépourvus  de  connoifïànces  au  point  de 
chercher  notre  bien  dans  le  mal  d'autrui, 
dans  le  mal  de  ceux  dont  la  bienveillan- 
ce &  les  travaux  doivent  faire  tous  nos 
biens  ?  Agiflons  humainement  avec  tous 
les  hommes  ,    fi  ce  n'efl  par  fentiment , 
du  moins  par  amour-propre  :  la  terre  eft 
une  patrie  commune ,  les  intérêts  de  fes 
habitans  font  tous  liés  ;  les  travaux  du 
Japonois ,  fes  mœurs  ,  fes  loix  ,  fa  po- 
pulation intérefient  l'Européen  ;   les  ri- 
valités ,  les  différends,  les  haines  entre 
nations  ,   font  d'odieufes  querelles  de 
frères  5  chetives  auprès  du  bien  général: 
c'eft  ignorance ,  défaut  de  lumières^  vé- 
ritable barbarie. 

FIN. 


TABLE 

DES  MATIERES. 

Le  chiffre  romain  I.  indique  le  pre- 
mier Volume  5  II.  le  deuxième  : 
on  cherchera  fous  les  noms  généraux 
di  animaux  ^  plantes  ^  Sec.  ce  qu'on 
ne  trouvera  pas  fous  les  noms  parti- 
culiers. 

/jBalah  ,  (Vierge  d')  ed  célèbre.  î, 
y^  pageSi.  ligne  ly.         ' 

Ahdal ,  ce  que  c'eft.  I  77.  1.  21. 

jihis  ^  Prêire  Tacsre  (v.  Tatares.) 
.     Ablai-Kic.  L  113  1.  14, 

^/m^«f,  (  Montagne  d')  II.  213. 1.  20, 
.    A'louj  Village,  i.  84.  I.  3. 

Akkoune ,  ce  que  c'eft  I.  ^9.  1.  1$, 

Aiimens ^  gelés  I.  585.1.  1. 

Alun.  Y.  Beurre  de  pierre. 

Amérique.  \ts  Capitaines  Béering  &Tchirî- 
Jcov,  y  abordent  IL  284.  &  fuiv,  zcj6.  i.  15.  & 
fuiv.  réparée  de  l'Afi*.  301.  1.  23.  par  un 
détroit  peu  large.  303.  J.  14. 

AmuUue.  I.  page  40, 1,  17.  f  f,  1,  5.  U^» 
I.  i^. 


jo6  T    A    B    t    t 

Animaux  I.  ^o.  I.  ii.  103.  1.  i7«  ïïf« 
1.  13.  1  16.  1.  Il,  113.  I.  7.  lyo.  1.  8.  107* 
1.  y.  i<î7.  !•  5.  1.68.  1.  xj.  187.  I.  }.  &  luiv. 
30t.  1.  10.  3iy.  1.  3.  ^78.  1.  10.  II.  5^. 
1.  15.  116.  1.  ^.  1 50.  1.  14.  l^- 1.  1.  i^.  170. 
1.  14.  III.  1.  14.  117.  l.  14.  i9y  I.  II. 
194-  1.  II.  &  Tuiv.  voyez  Oifcaux  ,  Poiflbns  , 
ln(edcs ,  &:c. 

Antiquités.  I.  107.  1.  14.  &  fuiv.  1 10.I.14.& 
fuiv.  I  1 1  l.  15.&  fuiv.  I  II.  I.i8.  113.  I.  ,4  ÔC 
fuiv.  H7.  l.  16.  15  i.  1.  li).  189. 1.  4.  24  il*  if  • 
251.1.  23.  &  fuiv.  277.  l.  18.  II.  1  y.  1.  4.  &  fuiv, 
75. 1.  17.  76. 1.  4.  &  (uiv.  77.  1.  II.  &  fuiy. 
Ji.  1.  12.  &  fuiv.  84.  l   i.  ^1.  1.  7.  2^5 5.  !•  If» 

Antoine  (Saint)  Reliques  &  Miracles.  I. 
a.  \.  \6.  6c  fuiv. 

Arbres  de  Sibérie.  I.  8p.  1.  10.  90.  l.  14. 
105.  1.  ip.  118.  1  8.  129.  1.  17.  103.  1.  XI. 
ajy.  1.  3.  &  (uiv.  303. 1.  I.  &  fuiv.  II.  114. 
J.  1 1,  &  fuiv. 

Argali^  Cefpccc  de  ceif)  I.  11^.  I.  ly.  £c 
ibiv.  19c.  1.  Ki 

Armes  des  Votiakcs.  T.  ^4. 1.  31.  des  Kal- 
inoukcs.  53.  1.  itf.  des  Bachkires,  Cofaques, 
ibid. 

Arts,  V.  diftillation.  Art  de  fondre  le  fer 
chez  les  Ta  ares  de  Kondoma.  I.  139. 1.  12. 
Pèche  dans  les  rivières  glacées.  159.  1.  5.  Ait 
<!e  ilaïuafquinerw  209.].  30.  &  fuiv. 

Afbtjie  y  (  mortagne  d'  )  II.  135.  1.  14. . 

Afcarides.  I.  158.  î.  4.  &  fuiv. 

AJfemhUe.  v.  Kafan. 

Aurore  boréale.  I,  41 1.  1.  20.  II.  31.  I.  4« 
J58.I.  i:.  190.  1. 10. 

Bachkires  ,  leurs  armes  ,  I.  53.  1.  i6t 
leurs    pays    conquis,   iio.    1.   ip, 

£^c/i:/z.r,  1, 141, 1.  2, 


DES  Matiekes.       307 

Bcins ,  I.  i6o.  1.  14» 

Balakna  ,  ville.  I.  8. 1.  9.&  fuiv. 

Bapccme ,  reçu  par  quelques  Tatares  pouf 
3es  vues  intéreflees.  I.  81. 1.  7.  Le?  fait  mc- 
prifer  des  autres.  1.  S.  Conféré  finguliereraent. 

170.   I.     19.     &  fuiV.    II.     141.    I.     lOr 

B arôme cre ,  fa  hauteur  en  différens  endroits. 
II.  148.  &  luiv. 

Beurre  de  pierre,  cfpcce  d'alun.  II.  ii8.  5C 
fuiv. 

Bichbdnnak.  I.  9^.  I.  9.  &  fuiv. 

BieLaïa  rïhïtfa  ,  Poi^Ton.  I  407. 1.  t  r, 

Biere ,  faite  fans  houblon.  II.  113.  1.  if. 

Bornes  de  Chine  &  de  RulTie.  I.  1*3.  1.  30, 

BouÂares ,  cntcrremens.  II.  155.  1.  ij.  & 
fuiv. 

Bûuhanne.  I,  iio.  I.  1 2. 

BouJJbles  ^  des  chaiTcms  Syb^riens.  II.  50,!- 

BraJJerie  d'eau- de- vie.  I.  189.  I.  15.  & 
fuiv. 

BratsÂains ,  leurs  huttes.  I.  115.  1. 14.  leurs 
mœurs,  278.  1.  4.  &  fuiv.  leurs  offrandes.  II. 
3.  1.  II.  confécration  d  un  cheval.  7.  I,  6, 
&  fuiv.  accufés  de  (édition.   18.  1.  i.  &luiy. 

Boi:rœ:es,  I.  103.  l.  17.  leur  habillement, 
104   1.  I.  &  fuiv. 

rûi'<7/ifj  des  Tatares  Théléitiches.  I.  i^o. 
1.  17.  des  Taiares  Abinifiens.  137.  !•  28.  des 
Tatares  Tomskains.  170.  1.  3.  des  Tatares 
Ktafnoiarkains.  ip^.  1.  4.  des  Boureres.  108. 
1.  5.  des  Bratskains.  irj.  1.  24.  Tongoufes. 
248.  1.  7.  503.  1.  i^.  des  Iakoutes.  390, 
1.     ç.   des    Bachkircs.    217.   1.     i^-. 

Carnaval  de  Tobolsk.  I.  page  53.  1.  18.  flC 
(uiv.  deKrafrioiaik.  1^8.  1.  ij. 


5o8  Tablé 

Caftors.  II.  ijo.l.  14. 
Catherinebourg.  II.  iio.  1.  é^. 
Cavernes ,  v.  Kongour.  I.  154. 1.  1 1.  II.  7$; 
1.  ir. 

Chaleur,  I.  «jJ.  I.  5.  240.  1.  18.  411. 1. 13.  lî# 

75'  1.  '5?-  I85-1-  3- 

Chamanne,  I.  20^.  I.  14.  leurs  fortileges. 
7^/i/.  Tongoufe.  14^.  I.  i^«  i6i.  1.  4.  & 
fuiv.  Bratskaine.  178.  1.  8.  197.  1  15.  &  fuiv, 
lakouce.  395.  1.  9.  II.  16.  1.  8.  &  fuiv-  91. 1.  4« 
lie.  1.4   168.  1.  16.  170.  I.  20. 

Changemens  de  la  furface  de  la  terre.  ï.  241, 

I.  8.  &  luiv.  282.1.  15.  des  lacs.  11.  108, 1.  5.K 
fuiv. 

Chanfons ^  v.  Mufîquc. 
CA^Jf  des  Argalis  &  Maralis.  I.  11^  1.  17, 
&  fuiv.  des  Zbelincs.  20:.  1. 5?.  24^- 1.  15.  & 
fuiv.  des  renards  &  goulus.  302.  1.  iç.  310. 
•  ).  X6\.  des  écureuils.  3 1  y.  1.  5.  &  fuiv.  des 
chevreuils  &  mufcs.  317.  \.  4.  des  Zibelines. 
J22.  I.   ir.  fur  les  cotes  de  la  mer  glaciale. 

II.  49.   1.    ij.    &   fuiv.  des   Zibelines.    55, 
j.  i, 

Chéléfmsk  ,ÎQtx.\,  88.1.2. 

Chemin  par  eau ,  de  S.  Péteibourg  à  Novgo- 
fod.  I.  2. 1.  7.  &  (uiv. 

r^tfv^/confacré.11.7.  1.  ^. 

Choux  communs  à  Nijnei  Novgorod,  I.  <?; 
1.  I.  &fuiv. 

Chrïfnanifme  ^  cnfeignc  en  Sibérie  avec  peu 
de  fuccès.I.  11. 1.  18.  i^.  Lu.  li^.l.  z8.  i/r. 

I.  6,19^,].  22. 

Chûces  d'eau.  I.  5. 1.  2.  151.  I.  15.  1^8.1.  27, 

II.  19.  &ruiv.  15.  1. 13. 

Cimetières  ta:ares.  II.  page  itf<r.  1.  13. 
Circoncijîon  tatare.  I.  77.  &  fuiv. 
Comète,  II.  ico.  1.  3. 


DES    Matières.'        309 

ConcomhriiKâlmouckQ.  ï.  ic^.l.  ii. 
Ccpeke,  favaleur.  1.  6.1.  14.  (v.l'crraca,) 

f.l.  10, 

Coquillages,  I,  3 19. 1.  18  ,  27. 

Coquillages  de  mer  trouvés  fur  les  moiua-i 
gnes.  II.iS.  1.  4. 

Cornes ,  v.  Maramont,  Narval. 

Cby^^/^^'j- j  leurs  armes.  5 3. 1. 1 ^, 

Cofaques^  voleurs.  I.  8^.  l.  ti.  &  fuiv,  II» 
371.1.  5.185.1.  18.  &  fuiv. 

Cofiroma ,  ville.  I.  7. 1.  z. 

Goufe  de  chevaux,  v.  Mariage  tarare. 

CouJïnsA.  9$A,  17. 

Darei,  efpece  de  drap  Boukarc.  L  57.  L  14. 

Damafquinage.  v.  Arts. 

X>éc/m^i/c?«de  l'aiguille  aimantée.  !!•  6iA,ji 
&  fuiv. 

Dents,  V.  vache  marine.  Dents  d'éléphant, 
nommées  cornes  de  Mammont,  II.  ^^.   1.  i5, 

Dijiillacion  d'eau-de-vie  par  les  Tatares.  I. 
13  3.  1.3.  par  les  Tongoufes.  255. 1. 5.  par  les 
Chinois.  II.  10.  1.  20.  &  fuiv. 

Dona  ,  Prêtre  votiaque.  I.  3  2. 1.  31, 

Docchennïke,  Ce  que  c'eft.  I,  6^.  1. 1, 

D^^^^/z(I{lede).l.  9.  1.  4. 

Drûpj  ,  v.  Kamka 5  Kham,  Darei^Tcban* 
^ar  ou  Tchaldar ,  Kitaïca. 

Droits  fut  les  marchandifes.  I.  49. 1.  27.  fur 
les  denrées  50. 1.  28, 

Eau-devis,  v.  D.ilillation, 

Eau  fpincueùfe  vuherziie,  v.  Médecine. 

Eaux  couleur  de  thé.  I.  255. 1.  i.  chaudes, 
page  i6o.   1,  9'  vitriolées.  2^3.  1.   29, 

Ecureuils  y  clans.  I,  515.  I.  27. 6c  fui  v. 

Elifabeçh  monte  fijr  ie  thicne  de  Rulîie.  II 


jio  Table 

Enfant  monftn*eux.  1. 3  8z.  I.  itf. 
Ejiurgeon,  (  cfpecc  d' )  fa  diiFérence  Je  Tef- 
turgeofl  ordinaire.  I.  7.  J.  9.  &  fuiv.  Péciic  de 
l'efturgeoD,  199.  1,  jo.  &  fuiv. 

Excommunication  lancée  contre  les  Catholi- 
ques. I.  5  6.1.  n. 
Exilés,  II.  i.I.  14, 

Fummes  tatares,  leur  habillement.  I.  a8.  !♦ 
12.  &  fuiv.  V.  Votiaques,  TchércmiiTes. 

Fices  (des  Czars  fandifîcs,  )l.  $6, 1.  4.  des 
Saints  pris  pour  patrons.  75.  l.  9.  du  Tailga. 
II.  17.  1.  4.  des  Tages  femmes  de  Kralnoiark. 
105.1.  19. 
Fif^jT.  V.  incendie. 

FilUs publiques,  l.  C-j,\,l6,  1^7,  \,  9» 
Fitvres,  V.  Médecine. 
Fleurs  de  Chine ^  artificielles.  II.  8.  1. 7. 
Foire  ,  (  d' Irbit  ).  1. 4^.  1.  ' .  &  Tuiv. 
Fonderies d'Irghin,  I.  41.!.  18.  dePojeva.  4^; 
L  10.  de  Siffert.  46. 1.  19.  de  Kamenskie,  47, 
1.  31.de  Kolivan.  m.  1.  3.  123.  1.  18.  114.  !. 
14, 12.7. 1.  4.  deBogorodbkoïe.  1^8.1.4.  1^9. 
1.  12.  d'Aigoune.  149.1.4.  &  fuiv.  de  fer.  291, 
1.  iG.  d'Oriensk.  î  14.  1.  8. de  Kar^kaïa.  II.  12. 
1.9.  80. 1.  X  u  des  environs  de  Catherinebourg, 
213.  &  fuiv. 

Fontaines  faites,  I.  8.  I.   1 1,  311.  J.   18, 
326.  1.  T.3?2..  1.  5.  541.1.  \6j.  IL  14.  1.  30. 
Froid,  I.  i8i.l.  xz.  &  fuiv.  158. 1.  22.  352. 
1.  I.  &  fuiv.  U).  1,  29.  S:  fuiv.  362.   1.  :2, 
364.  ).  dern.  &  fuiv.  381.  1.  10.412.!.  j4.  5C 
fuiv.  II.  5 1.1. 1.148.1.  15, 151.1. 1.&  fuiv, 
Galaciites.  il,  page  17. 1,  29. 
G/ûc?  ,  fert  de  vitres.  1.  3  5  6.  J.  14.  fondue^ 
donne  au  thé  un  goût  agréable.  3  5  8. 1.  1.  glaces 
^e  la  mer.  368,  &  fuiv.  370, 1,  28. 
Ghélune,  I,  219.  K  ^ 


DE  s    M  ATI  E  RE  s.  3ir 

Couvemement  de  Sîhérie.  II.  lyi.  I.17. 

Gouverneur  de  TohclsAy  repas  donnés  chez 
lui,  payés  par  les  ^larchands-,  I.  76.  1.  i, 
&  (uiv.  Gouverneurs ,  leur  avarice,  i  85.  1.  14. 
Isurs  concuiïions,  m.  U  11.  1S5.  1.  15.  U 
fuiv. 

Greniers  ,  fous  terre.  I.  378.  I.  ly. 

Habillement  des  femmes  tatares.  I.  18.  !• 
12.  &  fuiv.  des  Tarares.  19.  1.  29.  des  Votia- 
kes.  31.1.  18.  des  femmes  tarares  Théléi- 
riches.  130.  1.  27,  &  fuiv.  des  femmes  tara- 
les  Verkcomskaines.  13p.  1.  i«  &  fuiv.  des 
femmes  Bourœtcs.  204.  J.  i.  &  fuiv,  des  fem- 
mes Tongoufes  328.  l.  19.  &  fuiv. 

Herma-phrodius.  II.  1^3.!.  10. 

Hijicire  naturelle,  II.  6),  &  fuir. 

Huues,  V.  Cabanes. 

Hyène.  II.   i  s  i.  l-  12. 

Hyver  de  Sibérie,  y.  froid.  I.  377.  quelque» 
fois  doux.  381.  l.  9. 

lachma  gora.  v.  Jafpe. 

lakoiites  ^  leur  reireir.blance  avec  les  Kal- 
E20ukcs-  I.  25.  I.  I,  leur  figure.  1.  2.  chaiTés 
par  les  Boutâtes.  340.  1.  l.  &  fuiv.  attaquenc 
les  To.goafes,  l.  2f .  &  faiv.  leur  théologie. 
344.  1.  4.  oc  fuiv.  Voeux  qa'iis  font  pour  eux, 
346,  1.  18.  &  fuiv.  leur  manière  de  les  faire. 
ihïd.  leur  opinion  fur  les  enfans  monftrueux. 
38.2  L  30.  leur  genre  de  vie.  5  8^.  1.  i  ) .  leurs 
ufages  à  l'égard  des  morts.  591.  1.  I7,&fuiv  à 
la  nàifTancc  d'un  enfant.  35)2.  1.  i^.  leurs  of- 
frandes   358.  l.  4.  6l  fuiv. 

.Iakoutsk^    î.  pag€   rSç,  I.  4.  &  faiv.  377# 
climat  de  cecre  Ville.  4I  I.  1.  14. 
.  Jojiucha,  lac  falé.  I   ici.  i.  7. 

Japon  ,  II.  ij6.  i.  15.  &  fiuv» 

Jarojhiv  ^"HiMiz,  L  6.  1.  17, 


fil  Table 

Jafpey  (montagne  de)  I.  160, 1.  i^, 

lajfi^  (poifTon).  8^.  1.  zy. 

Idoles.  I.  114.  1.  4.  II.  Z54. 1.  ^^ 

Idoles  des  Bracskains  ou  Boureces,  I.  iijl 
1.  15.  &  fui V. des  Mongaliens.  ^^o.  1.  12.  des 
Bratskains.  159.  1.  i.  &  fuiv.  des  Tongoufes. 
275.1.  S.deslakoutcs.  35>o.  1.  19,  desTatares» 
11.76.1.^. 

lécathennebûurg.  Ville.  I.  41.  1.  17.  & 
(uiv. 

lénifei  y  rivière.  I.  172.  1.  20.  II.  71.  h 
14. 

lénifiisk,  VilIe.I.  171.  1.  17.11.  70.1.  J.  & 
fuiv. 

levrachka,  I.  378. 1.  ic.  Scfuiv. 

//,  ce  que  c'eft.  I.  361. 1.  2. 

Ilimsh,  î.  310. 1.  7. 

Incendies  du  défert.  I.  î;8.  I.  aï",  ^p.  ï.  2  ; 
f ,  it  &  fuiv,  100. 1.  8.  &  fuiv.  ICI.  J.  29. 
I  iç.  l.  19.  iiî.  1.  17.  à  Iakoutsk.  380.  1.  11, 
lu  fuiv.  II.  2. 1.  13.  163.  1.  6. 

Infectes.  I.  95. 1.  ly.içR.l.  4. 

Injh-umenty  v.  Mufique,  inftrumcnt  de  la- 
bouragedes  Tatares.  I.  145.  1.  13. 

lougcouchy   Prêtre  tcheremifle.  I.  39,  1.  i^, 

Ivacshoï,  Couvent.  I.^.  1. 4. 

îrbic.  V.  Foire. 

Irtich j  rivière.  I.  75.  1.  7.  Erreur  des 
Voyageurs  à  l'égard  de  fes  eaux.  1,  13.  & 
fuiv. 

lumajje.  10. 1. 17, 

Ivoire  foj/ile  ,  ce  qu'on  nomme  aîn/î.  Il, 
37,  J.  13.  Opinion  abfurjde  à  cet  égard.  39, 
1.18. 

Kalin ,  ce  que  c*efl.  1. 19»  1.  I  J.  en  quoi  il 
^onûde»  L  10.  &  fuiv. 

Kalmoukê4 


DIS  Matières.         51^ 

Ivoire  ÇoiVûc  ^  cç  qu'on  nomme  ainfi.  II.  37, 
ï.  I  ?.  opinion  abfurcie  à  cet  égard.  3  5>.  1.  i  8. 

Kalin,  ce  que  c'eft.  I.  2^.  1.  15.  en  quoi 
il  conlîftc.  20.  &  fuiv. 

Kalmoukes ,  leur  genre  de  vie.  I.  1 1 1. 1.  3: 
&  fuiv.  leur  habillemenr.  m.  1.  i.  &  fuiv, 
leur  adrelTc  à  tirer  des  flèches.  1.  12.  & 
fuiv. 

Kam,  I.  13J.  î.  21.  Tes  fortileges.  141.  1.  5. 
pourquoi  s'adreiTe  au  diable  &  non  à  Dieu. 
142.  1.  2t.  i4y.  1,  16.  150.  1.  28.  165J.  1.  18. 

Kamka  ^  efpece  de  drap.  I.  57  ,  1.  i^.  5 g, 
!.  I. 

Kafariy  (fètt  de).  I.  17.  1-  20.  hommes  Se 
femmes  aflemblés,  comment  didribués.  18, 
1.  î  j.  ponch,  verfé  à  la  ronde  par  des  dam.es. 
î.  24.  &  fuiv.  fituation  de  cette  ville.  16.  1.  ip. 
Tes  édifices.  1.  25.  &  fuiv.  Ton  commerce.  27. 
h  I  &  fuiv.  Manufadure  de  drap  1.  6".  &  7» 
quand  établie  &  comm.ent  foutenue.  1.8.&:  fuiv. 

Kdfanka,  ïiy'itïQ y  fes  eaux  mal  faines.  I.  27. 

1.  14-&2f. 

Kiœkca^  frontière  de  Chine.  I.  226'.  1.  25. 
Marchaudifes  qui  s'y  vendent.  251.  1,  30.  5c 
fuiv. 

Kh^ruy  efpece  de  drap.  I.  57.  1.  20.  5 S. 
1.  3. 

Knaïca^  efpece  de  drap.  I.  n*  ^»  *^'  î^8. 

1.5. 

Kniafés y  ou  prince  tatare.  I.  85.  1,  i;.  & 
fuiv, 

Kongour,  (Caverne  de).  I.  40. 1.  25'. 

Kouas  y  ce  que  c'eft     I.  16.  1.  17.   &  fuiv. 

Kouchankma  (  Dialede  de  )  I.  4.  l.  1 1.  Meos 
dians  nombreux  dans  ce  Village.  1.  6", 

Koufnecski  Ville.  I.  147.  1.  7. 

Krafnoïark  ,  Ville.  It  184,  1*  II. 


jx^  Table 

KalinouAes,  leurs  aimes  &  leur  manière  de 
combattre.  I.  5$.  l.  itf. 

LaCy  Ladoga.  1. 1.  l.  9.  4.  1.  i(S.  Lac  Ilmen, 
4.  1.  15.  Lac  Baikal.  m.  L  17.  regardé 
comme  faint.  l.  15.  Lacs.  2.^4.1.17. 2.66.  L  ii. 
Lac  Baikal.  iSi.L  iç  8c  fuiv.  Lacs  toujours 
glacés.  418.  1.  to.  II.  Lac  Tchébar.  20^, 
1.    15,   Lac  bieloïc  ou  Lac  blanc.  160.  1.  12. 

Lacs  f aies.  I.  87.  1.  lo  &  13.  loi.  1.  7. 
lOj.l.  8. 167.  i.  13.  343.  L  it.  II.  71. 1.  8.  74. 

J.  I9«  ^^7-  !•  ^4» 

Ladoga,  (v.  Lac) 

L^/t,  (dccavalle)  on  en  tîrc  de  l'eau-de-» 
vie,  V.  Diftillation. 

Lifchi ,  ce  que  c'eftj  &  fables  à  ce  fujet.  !• 
y.  I.  5.  &  fuiv. 

Makariov,  (vin  de)  quel  il  eft.  I.  i^, 
1.  ir. 

MaldeNapUsy  commun  à  Tobolsk.  I,  ^7.  I» 
itf.  àTomsk.  157. 1.  12. 

Maladies»  I.  171.  1,  ttf.  255.  1.  5,  182.  1.  8. 

15?0.    1.    2(>.    2^2.    1.     27.     324.   1.     II.    n.    52. 

1.  18.  172.  L  23.  175.  l.  3  &  fuiv.  204.  1, 
ao. 

Mammontj  (cornes  ou  os  de).  II.  32. 1.  1^0 
Se  fuiv.  font  des  os  d'éléphant.  3  y.  I,  2  r .  on  en 
trouve  dans  toute  la  Sibérie.  37.  1.  7.  fables  à 
cet  é^ard.  l.  14.  &  fuiv. 

Mangaféa.  II.  54.  1.  13.  57.  &fuiv. 

Manufactures  de  draps.  I.  27.  1.  6  Si  7« 
d'uftenfiles  de  cuivre,  41,  1.  28.  II.  6, 
\,  24.  238.  &  fuiv. 

Manu/crus  trouvés  à  Ablai-Kit.  I.  114.  1.2i, 
&  fuiv.  1 15.  1.  17. 

Af^/ïi//,  animal,  de  quelle  efpece.  1.25.1.  22^" 
&  fuiv.  i)  6,\.  25. 

Marchandifes  apportées  à  Tomsk,  &  leur 


DES  Matières;        51^ 

prix.  I.  167.  1. 1.&  fuiv.  Chinoifes  &  RufTes 
qui  fe  vendent  à  Kioekra.  231.  1.  3c.  à 
Iakoutks.  2.87.  1.  13.  &  fuiv.  de  Chine.  II. 
8.1.  4., 

Mariage T^iidi^t,  I.  çtf.  1.  ij.Tomskain.  iCU 
1.  4.  &  fuiv.  Tongoufe.  30p.  1.  6. 

Marie ,  (  féce  de  Sainte;  v.  Kafan, 

Marmou ,  v.  lévrachka. 

Médecine,  I.  174.  I.  15.  fièvre  guérie  par 
rarfenic.  134.  l.  y.  &  fuiv.  Médecin.  x6f^ 
1.  7.  Médecine  2.81.  1.  10.  remède  contre 
le  fcorbuc,  569.  1.  xi.  gaérifon  des  membres 
gelés.  381.  1. 2.0.  &  fuiv.  174,  1.  10.  livre  de 
Médecine.  179.  1.  lO. 

Mer  glaciale  ,  couvroit  autrefois  plus  de 
terres  en  Sibérie.  I.  361.  1.  g,  fes  côtes.  Il, 
27.  i.  4.  &  fuiv.  preuves  de  fon  féjour  fur 
les  terres.  28.  1.  4.  &  fuiv.  quand  elle  dé- 
gelé. 2i?.  1.  I.  climat  de  fes  côtes,  &  fon  flux 
&  reflux.  30. 

Mécéore.  I.  268. 1.  18. 

MeuU  (  de  moulin)  qui  fervit  de  barque  à  S,' 
Antoine.  I.  i.  1.  jp.  fes  vertus.  1.  26.  fie 
fuiv. 

Mica,  voyez  mines  de  talc. 

Mintts  de  fer.  I.  1^0.  1.  10.  241.  I.  22,  292; 
).  II.  293.  1.  8.  514.1.  14.  5S5-  l-  i^'  5T4. 
1,  28.  J9J.  1.  7.  il.  ^.  1.  5.  14-  1.  "^9-  ii- 
i.   II.  &  22.   24. 1.  fc.  65. 1.4»  Si*  i   II'  î'S^'. 

1.3. 

Mines  de  cuivre.  I.  page  1 18.  l.  20.  &  fuiv. 
119.  1.  10.  122.  l.  lo.  tenant  argent  &  or. 
227.  I.  II.  &  fuiv.  271.  1.  ïB.  5I4-1-  X7« 
315;.  1,  y.  II.  7<f,  1.  16.  80.  1.  7.  82.  1.  12. 
50.  1.  j.  i6o.  1.  10.  &  fuiv.  21*?.  1.  2i.ai^, 
1,  ^.  232.  1.  20.249.  1.7. 

i^^>2ei  d'argeac  I.  248. 1,  J. 

Oij 


jîi^  Table 

M:Kes  d'or.  I.  127.  1.  2^ 

Mines  de  talc,  ou  mica.  I.  352. 1.  15'.  334; 
1.  13.  342.  1.  16- 

Mifom,  epice  de  Chine.  II.  il.  1.  17.  & 
luivr. 

Mûiffbn.  I.  538.  1.  i^. 

Mongaliens  y  leur  religion.  1.  121»  1,  S,  & 
fuiv. 

jVf(9/if^^«fj  élevées. I.  11 1. 1.  24.  118.  1.  i6ù 
112.  l.  29.  &  fuiv.  242.  1.  13.332.1.25^. 
358.  1.  6,  difpofition  des  monts  Goufclnic. 
33p.  1.  15.  de  fel.  342,1.  7.  dirpcfition  in- 
térieure, fingulierc.  412. 1.  30.  &  fuiv. 

JVfo/jr^^f^  en  forme  de  colonnes.  I»  3f3.1.2; 
&  fuiv.  II.  xj.l.  I  j. 

Montagnes  d'Oural,  mefurées  par  le baro-] 
«ictre.  II.  248.   I.  10. 

Mores  ,  devoirs  que  leur  rendent  les  Torir 
goufes.  îo^.  1.  II.  &  fuiv. 

Mouchan  ,   prêtre  tchérémiffe.  I.  3^,  j,  24; 

Moutons  Kalmoukes.  II.  1 1 ^.  I.  ^, 

Mhfique  y  inftrumcnt  de  mufique  ratare.  I, 
■30.  I.  z6.  autre  inftrument.  58.  1.  i^.  5^, 
1.  2.  chanfons  fibéiiennes.  II,  105,  1,  23.  Sc 
fuiv. 

Ndin.  I.  18 5.1.  21; 

IVlirv^/,  (cornes  de).  II.  4T.I.  24.  fables  à 
ce  fujet.  41.  1.  i.&fuiv. 

Naufrage  (  du  capitaine  Béering).  II.  i^i. 

Navigations  des  Rufles  dans  la  merglaciale.I, 
page  358.11.  i6^&  fuiv.  25??.  1.  ^^. 

Neige ,  (nuage  de  ).  I.  8. 1.  i.  &  fuiv. 

Neima^  poifTon.  ï.  407.  l.  13. 

"Nertchinsh.  I.  243,!.  2  5. 

Novgorod  ,  curiofités  :  tombeau  de  Saint 
Antoine.  I.  2.  1.  dern.  &  fuiv,  Nijnei-Novs 
gorod.  8.  &  5>, 


m\ 


DES  Matières:        317 

î^uages  (de  neige  \  8. 1.  i.  &  fuiv. 

Objet  da  voyage.  I.  1. 

Offrandes  d^hiul.  3^8. 1.  4.  II.  3. 1.  11.  & 
fuiv. 

Oifeaux.  I.  218.  1.  15».  141.  1.  1.  405»,  L 
26.11.   ço.  I.  12.  II  I.î.  II.  20j.  1.  8. 

Oin ,  rivière.  I.87.  1.  ii. 

0:nha ,  ce  que  c'eft.  I.  i  lo.  I.  1 3  # 

OmouU  ^  poiiTon.  280. 1.  i). 

Os  d'éléphant ,  regardés  comme  des  os  <ie 
géanc.  \.6.  1.  25.  &  fuiv. 

Oudinsk.  î.  27^.  1.  23. 

Oulous  j  ce  que  c'eft.  T.  196. 1.  4. 

Ounzgan  ,  voye^tempêce. 

Oiift-KajnenO'Gorsk y  fore.  I.  11^.  I.  7*' 

Parafdenes.  I.  185. 1.  4.  IL  247. 1*  i. 

Pj/-e//>J-,  obrervées  en  Sibérie.  I.  i^S.I.  4. 
&  fuiv.  183.  L  3. 

Payfans  ruiles  de  Sibérie ,  leur  genre  de  vie. 
I.  249. 1.  17.  &  fuiv. 

P^<:/;e  danà  les  rivières  glacées.  I.  1^9- 1.  3» 
2^9.  I.  30.  à  la  fourche.  333.  I.  i.  &  fuiv- 
au  filer.  409. 1.  i. 

Feïntures,  I.  114.  1.  7.  ti$.  1.  7.  ilî.!.  lo, 
183.  1.   10.  1^5.  1.  16.  II.  2y.  1.  4.  Se  luiv. 

Pc//^,  (étoffes  de,)  fe  vendent  à  Kafan.  1. 

27.1.4. 

Pecfi  (efpece  de  renard).  II.  293.  1.  10; 

Pierres  précieufes.  II.    239.  h  7» 

Plantes,  I.  103.  1.  21,  109.  I.  II.  15'  11^  I- 
^17.  &  fuiv.  144.  note.  178.  note  i>>7.  aoïc, 
':X4y.  1.  14.  248.  1.  ïo.  &  Tuiv.  259.  1.  25.  2,. 
choux  d'Europe  en  Sibérie.  IL  13.  1.  8.  20, 
].  II.  55.1.  To.  71.  1.  29-  &■  Tuiv.  73.  L  if. 
83.  1.  2^.  ifo.  I.  4.  123,  !.  27.  201.  1.  II. 
ZI6,  1.  24.218,1,  6, 

O  iij 


5i8  T  A    B    I    ï 

Plâtre,  \l.  17.1.  2^. 

Poe/es,  leurs  inconvéniens»  I.  3^7.!.  15.& 
fuiv.  366.1. 17.  &  fuiv. 

Poijfons.l.  8^.1.  17.  B4.L4.  &  7.237.1. 
13.  24I.  1.  6.  142. 1,  10.  407.  1,  ^.  &  fuiv* 
IL  167.  1.  1.  170. 1.  9.  119-  1»  ;• 

P^{^;î  féché.  I.  89.1.27. 

Ponchy  voyez  Kafan. 

Prêcres  ,  voyez  Abis ,  Dona  ,  lumaflTe  3 
Mouchan  ,  lougtouch,  Kain  ,  Chamanc  , 
Chélune. 

Printemps,  IL  51.  L  28.  &  fuiv.  5  5. 1. 1.  & 
fuiv.  iio.l.  12. 

Prix  (  des  vivres  ).  voyft  Vivres. 

Promichlennikes,  L  89. 1.  1^.  &  fuiv.  fechen* 
des    poilfons    &    du  gibier.    1.   17.    &   ^o» 

3.   T. 

Punaifes  ,  en  Sibérie.  L  1  ! .  1.  10. 

Kagouc  tatare  ,  voyez  Bicli  barmak. 

Religion  des  Schifmatiques.  L  1x5.  1.  t^i 
âes  Tatares  Thcléiiiches.  135.  1.  23.  &  fuiv^ 
desTatarcsde  Krafnoïark.  1^7.  1.  i^»  <3es 
Bratskains.  117.!.  1 3.  &  fuiv.  Mongalienne. 
12  1.  1.  8.  &  fuiv.  Tongoufc.  17  j.  I.  i.  & 
fuiv.  des  Bratskains.  1.  16.  Tongoufe.  3084 
l6. 

Remèdes  j  voy^z  Médecine» 

Rémès y  oifeau   II.  zo}.  1.  8. 

RuiJJeaiix  Calés   I.  3Ç2.  1.  17. 

Ruijfeaux  falés.1. 5  3 1. 1.  20.  fouterrcins.  IL' 
IM.l.  13. 

«^^'^^t  (chèvre  fauvage  ).  L  Î03. 1.  27.  & 
fuiv.  ont  des  vers  fous  la  peau.  104. 1.  6, 

SaiJJunka,  ce  qutct(ïA.  ic8.1.  15. 

Salines,  I.  8.1.  14.  25'0.  I.  20.  313. 1,  17.11^ 
14. 1.  9.  II.  25.  1.  20.  122. 1.  23, 

Santal,  I,  255.  1,  12.  &  fuiv< 


DES   Matières^      315^ 

Schifmaciques.  I,  115.!.  x^.  &  fuiv. 

Scorbut.  I. }  6i.  1.  n .  &  fuiv.  Tes  principales 
eaufes.  366. 1.  1 5.  &  fuiv. 

Sculptures,  I.  153.  1, 50.  1S9,  1. 14.  &  fuiv<» 
ÎL73.I.  1779.  ^-  5-^ï-  1-  7.  &  fuiv. 

5"^/ des  lacs.I.  87. 1.  17.  SfAiiv.  tôt,  1.  15-; 
&  fuiv.  fon  prix.  1.  1^.  des  ruiffeaux.  53i« 
1.  27. 

SélingkinsL  I.  23  5".  L  7. 

Sempalat»  1. 107. 1.  i.  &  fuiv,  (fort)  de  lo^, 
1.  I. 

Sibériens,  opinion  qu'ils  ont  delacaufede 
la  morr.  I.  345.  1.  i^.  &  fuiv.  pafTent  dans 
la  Daurie.  348. 1.  19» 

Sibir,  (  ancienne  ville  de),  fa  fituation.  I^ 
é^A,  20.  &  fuiv. 

Silandovo,  Couvent.  I.  ip.  I.  8. école  établie 
pour  des  enfans.  Ibid.  I.  10.  ils  font  enlevés 
à  leurs  parenj.  1.  is.inftruits  du  Chriftiaaifme*' 
I.ir. 

Simoyiey  ce    «]uc   c'eft.  L  171.  1.   J.  312-ÎÎ 

1.4. 

Slobode ,  ce  que  c'efl:.  I.  ^  •  1»  ^' 

Slouchivies,  I.  8î.l.  ti. 

Soleil^  cefle  deparoîcrefurrhorifon.L  3^2^ 

I.  14.  eontinuellement  au-defîvis  de  l'horifon^ 

II.  5T.  1.17. 

Sorciers,  voyez  Prêtres. 

Souterreins  ^  voyez  cavernes, 

Speclacles,  I.  44. 1.  1 5. 1.  27.  &  fuîv; 

Statues  A,  1 14. 1.  4» 

Superjiitions  des  Schifmatiques.  I.  ix^.l.  T  î> 
des  Tatares.  142.  1.  6,  &  fuiv.  158.  1.  4.  & 
fuiv.  i<^^.  1.  12.  17p.  1.3.  &fuiv.  2ZI.I.  ip* 
êc  luiv.  263. 1.  3.  des  Tongoufes.  v.  Religion 
des  Bratskains.  277.  1.  6,  &  fuiv.  278. 1.  12. 
&  fuiv,  des  Bourctes,  28^.  1.  1 1  des  Bratskains. 

Oiv 


E. 


^2Ô  Table 

2^5.  1.  4.  &  fuiv.  des  chaffeurs  de  zibeline?; 
313.  1.  1 3.  &  fuiv.  des  Rufles.  31^.  1.  zi.  des 
Iakourcs.  321.  1.  3c.  ^^i.  I.  17.  398.  1.  4. 
40^.  1.  8.  &  fuiv.  4ii;.  1.  II.  II.  m.  1.  i.  113. 
1.  5y.  118.  1.  15.  &  fuiv.  i<^3.  U  II.  181. 1.  8. 
,183.1.8. 

Supplice.  II.  101.  1.  4.  &  faiv. 

T.22c/^u ,  Piince  de  la  Rel^ion  mongaliennc. 
J.  Il  s.  1.  10.  119.  1.  4. 

Tuilgd^Qc  que  c'eft.  I.  134.  I.  i-  &  ^uiv. 

Tj/c  ,  voyez  Mines.  Le  plus  eftimé.  I.  ;  ?^. 
).  io.  :Ta  dcur  des  feuilles  ir/t/.  fon  prix,  ibid, 
ufaee  qu'on  en  fait.  337.  J.^.  &  fuiv. 

Tambour  magique.  I.  141»  1.  4.  voyez  Kam. 
Chamane.  145.  l.  18. 
'     Tara.l.  84.  1.  8.  &  fuiv.  II.  185.  &  fuiv. 

Tarakanes,  infcde.  I.  1 1.  1.  ^o,  où  l'on  ceiTe 
d'en  trouver.  85.  l.  6. 

Tarajjlm^  lio^ueur  cKinoife.  II.  5.  1.  10.  & 
fuiv. 

TaeareSyXzMz  mofquéc.  I.  19.  1. 15  &  fuiv.  leur 
"office  &  leur  prières.  1.  14  &  fuiv.  1. 9. leui  fer- 
ment miliLaire.  25.  combien  de  fois  ils  y  vont 
chaque  jour.  14.  1.  19.  combien  ils  peuvent 
iavoirdeFemmes.13.1.7  êc  fuiv. femmes  tatares, 
leur  habillement!  8.  l.ir  &  fuiv.préfensquils 
^ont  pour  époufer  une  femme.  19.  1.  15.  leur 
civilité.  1.  25  &  fuiv.  hommes  tatares, leur  ha- 
bille nent.  ly.  1.  19.  leurs  maifons.  30. 1.  5.  ce 
qui  leur  tient  lieu  de  vitres.  1.  ii.  leurs  qua- 
lités. 1.  15  &  fuiv.  inftrument  de  mufique. 
1.  ^6.  Tatares  tobolskains,  leur  manière  de 
Vivre,  ç 5. 1.  4.  &  fuiv.  leurs  mariages.  56.  1. 
21.  d'où  defcendent.  -76.  1.  16.  &  fuiv.  leurs 
mœurs.  1.  1 1.  &  fuiv.  leur  religion.  1.  z8.  leur 
circoncifîon.  77.  &  fuiv.  boiflon  qu'ils  préfè- 
rent. 80, 1,  i^,  quand  prient  Dieu,  1. 30»  bapti- 


DES     M  A  T  I  E  H  E  s;  5  1 1 

fcs  en  horreur  aux  autres.  81.  1.  8.  fe  font 
chrétiens  par  intérêt.  1.  12.  &  fuiv.  leurs  fé- 
pulchres.  82.  1.  2.  &  fuiv.  leurs  habitations 
d'hyver  &  d'été.  8?.  1.  i^. leurs  qualités.  i?i. 
1.  6.  &  fuiv.  leur  figure.  92.  h  2.4-  leur  nourri- 
ture. 92.1.  zy.Théîéitiches.  iz^J.  S.baptifés. 
1.  22.  femme  ihéléitiche.  130.  J.  13.  fon  ha- 
billement. 1.  27.  &  fuiv.  leurs  cabanes.  132. 
].  \6.  leur  diftillation  d'eau-de-vie.  133.  1. 5. 
&fuiv.  leur  religion.  133.  1.  23.  &  fiîiv.  leurs 
prêtres  ou  forciers.  1 3  5. 1. 12.  leurs  mœurs  & 
ufages.  13^.1.  15.  Tatares  abintfiens.  137.!- 
28.  Tatares  de  Kondoma  co-n  nent  fondent  le 
fer.  13p.  I.  12.  leur  Kam.  14:.  1.  3.  leurs  fu- 
perftitions.  143.  1.  3.  &  fuiv.  comment  leur 
bled  fe  moud.  14;.  1.  18.  leurs  ufages.  T44. 1. 
10.  &  fuiv.  fanduaiïe  des  Tatares  touliber- 
tiens.  149.  1.  22.  leur  opinion  fur  Dieu  &  le 
diable.  150.  I.  18.  ^6^,  1.  7.  &  fuiv.  Tatares 
Soïetes.  1S5.  1.4.  figure  des  Tatares.  II.  ^7. 
J.  10.  leur  carnclere,  religion,  idem.  &  fuiv. 
leurs  fêtes.  1 25.  ^  fuiv.  Tataces  BarabinSa 
171.1. 18, 

Tchaldar^  voyez  Tchandar. 

Tchandar,  efpece  de  drap.  I.  17. 1.  lo.  58, 

TchèrémiJJes  ,  leur  habillement.  I.  3  5. 1. 10. 
quelles  langues  ils  par'enr.  58. 1.  2c. 

Tchouk[chis,iç>tu^\t  de  la  Sibérie  Orientale* 
J.  426^.  1.  2.  II.  44. 1.  16.  26;,  1.  II,  270.  1.  I  ac 
Tuiv.  300.  1.  30  &  fuiv. 

TchuuvacheSj  peuple  de  Sibérie,  I.  9,  leur 
facrifîce  &  offrandes.  le.  1.  8  &  fuiv.  leurs 
Prêtres  &  PrétrcfTes.  1.  17.  leur  autorité,  1.  13. 
fuperftition  des  Tchouvaches,  1.  2  y  &  fuiv. 
Tronc  où  ils  mettent  de  l'argent.  1 1.  1.  5.  leur 
croyance,  1. 14.  leurs  idoksi  I.  zo^kuis  quali- 


^li  Table 

tés.  1. 19.  peuple  fort  nombreux,  13. 1.  i  6t 
fuiv.  inftruits  du  Chriftianifme  avec  peu  de 
fucccs.  1  18  &  Cuiv.  s'abftiennent  de  travail  le 
vendredi.  14  1.  ii.  ont  une  fête  dans  l'année  , 

Tempùe,  1.3^7-  !•  9*  II.  110. 1.  3  &  fuiv« 
ipo.  1.  14. 

TA/cuit  à  la  tatare  1.  80.L  if- 
Tioumenne.  II.  1<J4.  l.  7, 
Tobolsky  mœurs  de  Tes  habitans.  T.  ^7.  Î.13. 
73.1, 17  &  fuiv  fa  fituation.  70.  1.  i&  fuiv. 
par  qui  di  habitée.  75.1.  lo.  vivres  peu  chers. 
J.  :3.parefre  des  »»abitans.  1.  16.  fon  gouvcr- 
rement.  74.  ).  11  &  fuiv. 

Tombeaux.  I  1 11.  1.  xç.  m.  1.  28.  117.  L 
j6.  141. 1.  1^.  177.  1.  18.11,  72, 1. 18.78. 1.  30 
&  fuiv.  84.1.  6. 

Tomsk^  Ville  I.içy.l,  i  &  fuiv.  Marchan- 
di(e  qu'on  y  apporte ,  &  leur  prix,  167. 1.  i  ôc 
fuiv. 

Tongoufes,^  fe  tracent  fur  le  vifigc  des  /Igu- 
TCS  déliées,  de  couleur  bleue.  I.  iç.  1.  7  & 
fuiv.  coufuesavecdu  fil.  I.19  &  lo. leurs  coutu- 
mes.171. 1.^9  &  fuiv. 304.1.  5  &  fuiv.  mœurs  de 
ceux  de  la  Tongouska  }  30. 1. 1  &  fuiv.  leur  ca- 
raâere  414.  I.  7  comment  tracent  les  figures 
bleues  fur  le  vifage.  42-8.  1. 10  &  fuiv.  accufés 
de  fédition,II.  18.I.1  &  fuiv-deTOna^quelles 
langues  ils  parlent.  114. 1.  6. 

Tonnene,  (effets  fmguliers  du)  ,  II.  114; 
I.  is.  '  17. 1. 17  &  fuiv.  (uperftition  à  cet  égard» 
118. 1.  ly. 

Topajes ,  voyez  pierres  précicufes. 

Torjok  ,  1.4. 1.  17. 

Toufinsky  II.  143.  1.  10. 

Tournans  des  rivières  ,  II.  éi.I.  23  i 

Tourouhj,nsk^  voyez  Mangafea. 


DES   Matières.        523 

Tourpan^  I.  118. 1. 19, 

Tremblement  de  cerre ,  périodiqae,  I.  25P« 
).  5  &  fuiv.  11.  155. 1.  5  &  fuiv. 

Tyer,  ville  ,  ^.  1.  8. 

Tverfa ,  rivière ,  fa  communication  &  na^. 
vigation ,  1.  4.  1.  2c,  peu  poiflbnneufes ,  idem» 

Vache  marine  y  11.  17.  1.  ij.  44,  I.  8.  ufages 
que  les  Tchouktchis  font  des  dencs  de  cet 
animal. 44.1.  16  àc  fuiv.  comment  fe  vendeau 
4y.  l.  4  &  fuiv. 

Verkocourie ,  II.  144. 1.  21  &  fuiv. 

Verfie  i  fa  valeur ,  I.  2. 1.  11. 

Vel: Ai  Novgorod,  voyez  Novgorod. 

Vibom ,  ce  que  c'eil  ,1.4  L  i. 

Viande  féch^  ,  I.  ^o.  1.  i. 

Vierges^  voyez  Abalak ,  Vierge  de  BogO* 
rodskoie.  158. 1. 7. 

VicresjCt  qui  en  tient  lieu  aux  Tatares,  1. 3  Ot 
].  II.  inconnues  ï  Sempalar.  no.  1. 1. 

Vivres  (  à  bas  prix  ) ,  voyez  Vychnei  volot- 
chok  ,  Torjok,  Tver,  Tobolsk  ,  Aïou,  fort 
de  Sem.palat  ^  Tonssk. 

Voivûdes ,  leurs  concufGons ,  I.  f  o-  K  4  195^ 
1,  i^  &  fuiv.  intérefl'és.  144.  K 15  &  fuiv. 

Volcan  pré  Cendu  ,1.  157. 1.  10,  412. 1. 1^» 

Vologda,  II.  159- 1.  io. 

Voloffe ,  maladie  ,  I.  i^6.  1  7, 

Voùakes^  leur  ferment  militaire,  I.   2fi 

1.30. 

Vociaques  ,  comment  ont  les  cheveux  ,  Il 
51.  1.  li^.leur  habillement,  ibid,  fonc  prefquc 
fans  religion.  31.  1.  i?.  leurs  Prêtres  1.  31. 
charlarannerie  des  Prêtres.  3  <  1.  5  &  fuiv* 
jours  qu'ils  regardent  comme  fêtes,  l.  3 1  & 
fuiv.  leur  caradcre  54.  1. 19.  leur  état.  1.  24, 
leurs  occupations.  1.  2j  &  fuiv.  leurs  armes» 
L  3 1 .  grofllers  dans  certains  cantons,  3  8, 1. 12, 


5  24       Table  des  Matières; 

it,  fuiv.  quelles  langues  ils  parlent.  1.  i  8  &  lo. 

comment  s'éclairent.  I.  19»  leur  nourriture 

J.  5'- 

Volkhov^  rivière,  I.  i.l.  9.4. 1.  2 y. 

Voyage  ,  Ton  objet,  I  i.  de  S.  Antoine  fur 
une  meule  de  moulin.  2. 1.  19  &  Tuiv. 

Vyckniii  VoloLchok  ,  I.  4. 1.  \6, 

Zibelines^  I,  123. 1.  7,  voyez  chafle,  107* 
1'  7. 


Ifm  de  la  TuhU  des  Madères^ 


APPROBATION. 

J'Ai  lu  par  ordre  de  Monfeigneur 
le  Vice-Chancellier  un  Manuf- 
critjquia  pour  titre:  Voyage  en  Si- 
bérie^ &c.  Je  crois  que  Pimpreflion 
n'en  peut  être  que  très-utile.  A  Pa^ 
ris,  ce  26  Mars  17^7. 

DEGUIGNES. 


PRIVILÈGE    DU  ROL 

LOUIS,  par  la  Grâce  de  Dieu,  Roi  Je 
France  &  de  Navarre ,  à  nos  amés  &  féaux 
Confeillers  ,    les  Gens    tenans  nos  Cours  de 
Parlemens ,   Maîtres  des  Requêtes  ordinaires 
de  notre  Hôtel ,  Grand  Conleil ,  Prévôt  de  Pa- 
ris, Baillifs ,  Sénéchaux,  leurs  Lieucenans  Ci-» 
vils  &  autres  nos  Jufticiers  qu'il  appartiendra. 
Salut  :  Notre  amé  Nicolas  Desaint  ,  Li- 
braire ,  Nous  a  fait  expofer  qu'il  défireroit  faire 
imprimer  5:  donner  au  Public,  un  Voyage  en  Si- 
hérie  de  M.  Bééring ,  traduicp^r  M,  de  Keralio. 
S'il  Nous  plaifoit  lui  accorder  nos  Lettres  de 
Permiflîon  pour  ce  néceiraires.  A  ces  causes  , 
vouiaut  favorablement  traitetl'Expofant,  Nous 
lui  avons  permis  &  permettons  par  ces  préfen- 
tes ,  de  faire  imprimer  ledit  Ouvrage  autant  de 
fois  que  bon  lui  femblera ,  &  de  le  faire  vendre 
&  débiter   par  tout  notre  Royaume  pendant  le 
tems  de  trois  années  confécutives,  à  compter 
du  jour  de  la  date  des  Préfentes,  f  aifoûs  défea;* 


fcs  à  tous  împtîmeursj  Libraîrcs  &  autres  pcf- 
fonnesde  quelque  qualité  &  condition  qu'elles 
foienc,  d'en  intoduire  d'irapreHion  étrangère 
dans  aucun  lieu  de  notre  obéillancc.  A  la  charge 
que  ces  Préfentes  feront  enrégiftrées  tout  aa 
long  fur  le  rcgiftre  de  la  Communauté  des  Im- 
primeurs &  Libraires  de  Paris,  dans  troi?  mois 
de  la  date  d'icelles,  que  l'impreflion  dudit  Ou- 
vrage fera  faite  dans  notre  Royaume  &  non  ail- 
leurs ,  en  bon  papier  &  beaux  caractères  ;  que 
l'Impétrant  fe  conformera  en  tout  aux  Régler 
mens  de  la  Librairie  j  &  notamment  à  celui;  du 
lo  Avril  1715  ,  à  peine  de  déchéance  de  la 
préfente  Permifîion  j  qu'avant  de  l'expofer  en 
vente,  le  Maniifcrit  qui  aura  fervi  de  copie  à 
l'impreflion  dudit  Ouvrage ,  fera  remis  dans  le 
même  état  où  TApprohation  y  aura  été  donnée, 
es  mains  de  notre  très-cher  5c  féal  Chevalier , 
Chancelier  de  France  ,  le  Sieur  de  LAmoignon, 
&  qu'il  en  fera  enfuite  remis  deux  exemplaires 
dans  no:re  Bibliothèque  publique,  un  dans  celle 
de  notre  Château  du  Louvre,  un  dans  celle 
dudit  Sieur  DE  Lamoignon,  &  un  dans  celle 
de  notre  très  cher  &  féal  Chevalier ,  Vice-Chan- 
celier ,  &  Garde  des  Sceaux  de  France  ,  le  Sieur 
DE  Mal'Peou  :  le  tout  à  peine  de  nullité  des 
Préfentes.  Du  contenu  Jefquelles  vous  mandons 
&  enjoignons ,  de  faire  jouir  ledit  Expofant  6c 
fes  ayans  caufcs ,  pleinement  &  paifiblement, 
£àns  foufFrir  qu'il  leur  foit  fait  aucun  trouble  ou 
empêchement.  Voulons  qu'à  la  Copie  des  Pré- 
fentes qui  fera  imprimée  tout  au  long  au  com- 
mencement ou  à  la  fin  dudit  Ouvrage  ,  foi  foit 
ajoutée  comme  à  l'original.  Commandons  au 
premier  notre  Huifïier  ou  Sergent  fur  ce  requis 
de  faire  pour  l'exécution  d'icelles,  tous  ades 
requis  &  néceiTaires ,  fans  demander  aurre  per- 
milTion  ,  &  nonobftant  Clameur  de  Haro , 
Cbarce  Normsnde  ^  £c  Lettres  à  ce  contraires  ; 


Car  tel  eft  notre  plaifir.  Donné  à  Paris  le  vingt* 
oeuviéme  jour  du  mois  d'Avril ,    l'an  mil  (ept 
cent  foixante-repc  j  6c  de  notre  règne  le  cin- 
quante-deuxième. Par  le  Roi  en  fon  Confeil. 
LE    BEQUE. 

RegiftréfurieKeglftre  XVII  de  la  Chambre 
R.oy  aU  &  Syndicale  des  Libraires  &■  Imprimeurs 
de  Pans,  /z°.  887  ,  fol  20  o.  conformé  me  ne  au 
Réglemenc  de  lyii»  A  Pans  ce  z  hlay  1767, 

Signe  ,   G  A  N  E  A  u  ,  Syndict 


ERRATA. 
PREMIER   VOLUME. 

Pdge  I .  ligne  i,  Voalant  faire ,  l'ifii  voulant 

faire  faire.   . 
4.  y.  Kouchaukina , /z/?{  Kouclîankina- 

€^  14.  Trois  quarts  de  copekc  ,  ou  un 

fol  quatre  deniers  de  Prance ,  lifi% 
ou  un  fol  de  Franee. 
69i  10.  Il  eft,  lifei  elle  eft. 

1^8,  Z,  d'Odéirria  , /{/è{;  Odéitria. 

II.  Abalafj  ///f^;  Abalak. 
16.    Idem. 
loy.         16.  Borete,  /i/^{;  Bourete* 
238.         10  &  14,  Taïïcha^iJ^^Taïcha. 
240,  3,  Idem. 

z6  6$  9'  Tongouces,  /i/t-^  Tangoates* 

SECOND    VOLUME. 

31.  Chapitre  LVIII,  l^fe^  Chapitre 

LX. 
'44*  ï^.  Choutchi  ,    llfei  Tchouktchiî» 

y 6.  16.  Mina,  Hfe^  Mine. 

Id.  1^.  Couvert,  /{/é'^  ouvert, 

84»  Chapitre  LXI   ,  lifei   Chapitre 

LXIV, 
$7t  Chapitre  LXIII ,  Hfei  Chapi- 

tre LXV. 

Nota.  Il  y  a  même  erreur  dans  les  chiffres 
de  tous  les  Chapitres  fuivans,  c'cit-à-dirç  deujç 
«nitcsdc  moins, 


-  !ti— >.X|^.|tt<3i4^^^    en   -'-^  l'n 


11 


:.:W7/^' 


U  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 

Ediéanoe 

Celui  qui  rapporte  un  volume  après  la 
dernière  date  timbrée  ci-dessous  devra 
payer  une  amende  de  cinq  sous,  plus  un 
sou  pour  chaque  jour  de  retard. 


Tke  Librarjf 
University  of  Ottawa 

Date  due 

For  failure  to  retnrn  a  book  on 
fore  the  last  date  stamped  below 
will  be  a  fine  of  five  cents,  and  an 
charge  of  one  cent  for  each  addition; 


^^:^ 


m  A